Skip to main content

Full text of "Revue des Pyrénées"

See other formats


^'  '■ 


y,  ■'■•:;  (r^-^ 


il 


81 


REVUE 


DES   PYRÉNÉES 


REVUE 


DES 


PYRENEES 


Fondée  par  MM.  Julien  SACAZE  et  le  D'-  F.  GARRI60U 


PUBLIEE   sous   LES   AUSPICES 


DU  CONSEIL  DE  L'UNIVERSITE  DE  TOULOUSE 


TOME  XXVI  —  1914 


1^1   (oj  /^ 


TOULOUSE 


LMPiUMEKlE   ET   LIBRAIRIE    EDOUARD    PRIVAT 
Librairie  de  l'Université 

14,  KUK  DES  ARTS,  14  (SQUARK  DU  Mi;SKE) 


Digitized  by  the  Internet  Archive 

in  2010  with  funding  from 

University  of  Ottawa 


http://www.archive.org/details/revuedespyrn26toul 


TABLE  DES  MATIÈRES 


TOME  XXVI,  1914 


Critique  littéraire.  —  A.  Jeanroy  :  La  poésie  académique  à  Toulouse 

au  quatorzième  et  au  quinzième  siècles  d'après  le  Registre  de  Galhac.  273 

Armand  Puaviel  :  Millevoye  aux  Jeux  Floraux 313 

Poésies.  —  Marguerite  Cléry  :  Les  jardins  fabuleux 112 

Marguerite  Cléry  :  La  Guerre  :  191i 476 

Histoire.  —  Joseph  Anglade  :  La  bataille  de  Muret  (12  septembre  1213).  1 

F.  DE  Gélis  :  Une  éducation  militaire  au  dix-huitième  siècle 34 

R.  Latoijche  :  Essai  sur  la  Grande  Peur  de  1789  dans  le  Quercy 79 

L.  de  Saxti  :  Les   premiers  seigneurs  d'Avignonet  :  la   dispersion   d'une 

grande  maison 137 

P.  Grelière  :  Aliéner  d'Aquitaine,  d'après  les  historiens   et  les  chroni- 
queurs   148 

Cl.  Perroud  :  Les  Villar.  Plistoire  d'une  famille  toulousaine  (6"«<<e  et  fin).  199 

D'  Taciiard  :  Le  baron  Dominique  Larrey 330,  456 

Marcel  Sémézies  :  Les  grandes  lignes  de  l'Histoire  ancienne  de  l'Espagne.  348 

F.  Pasquier  :  La  panique  à  Seysses,  près  Toulouse,  en  aoiît  1789 391 

Variétés.  —  L.  de  Santi  :  Une  exploration  au  «  Traouc  del  Calel  »  en  1783 

par  Villenave 15 

Etienne  Levrat  :  Au  pays  des  gavachs. 54 

J.  Depaule  :  La  ville  rurale 92 

DoNAT  :  Quelques  conditions  de  la  vie  dans  une  ville  de  province  aux  dix- 

septième-dix-huilièine  siècles  :  Saint-Antonin  (Tarn-et-Garonne).       163,  368 
Joseph  Ageorges  :  Le  docteur  Bordes-Pagès  et  l'idée  transpyrénéenne. . .  223 
Abbé  Albert  Gaillard  et  Jean   Barennes  :  Le  roman  d'un  marin  borde- 
lais au  dix-huitième  siècle 295,  431 


VI  TABLE    DES    MATIERES. 

Capitaine  Mazars  :  Huit  mois  à  Toulouse  il  y  a  un  siècle 401 

Louis  ViÉ  :  Le  droit  rural  et  l'économie  rurale  dans  les  fables  de  La  Fon- 


taine. 


•125 


Bibliographie.  —  D'  Paul  Dorveaux  :  Deux  siècles  de  presse  au  service 
(le  la  pliarniacie  et  cinquante  ans  de  l'Union  pharmaceutique  (Eugène- 

H.  Guitard) 25.3 

F.  D.  :  Une  famille  de  parlementaires  toulousains  à  la  fm  de  l'ancien  ré- 
gime. Correspondance  du  conseiller  et  de  la  comtesse  d'Albis  de  Bel- 

bèze,  1783-178Ô  (Auguste  Puis) "'^5 

J.  Adher  :  Correspondance  inédite  d'un   colonel   de  la  Garde   impériale 

(M.  Eydoux) 396 

J.-A.  :  Jasmin  à  Muret  (G. -A.  de  Puybusque) 399 

Chronique  du  Midi.  —  A.  Praviel  :  Aspects  toulousains 118,  257,  485 

Découvertes  archéologiques  à  Saint-Bertrand-de-Comminges 259 

L'extrait  de  naissance  du  chocolat 485 

Aude  :  Carcassonne  savante 262 

Le  tourisme  audois  et  le  Syndicat  d'initiative 264 

Les  petits  Audois  à  la  montagne  et  à  la  mer 266 

Ariége  :  Bulletin  de  la  Société  ariégeoise 121 

Bulletin  historique  du  diocèse  de  Pamiers 121 

Plaquettes  sur  la  préhistoire  en  Ariége 122 

Biographie 486 

AvEYRON  -.  Chemins  de  fer  départementaux 122 

Découverte  archéologique 123 

Bibliographie 26/ 

Archéologie 269 

Nos  artistes 269 

Monument 269 

Basses-Pyrknées  :  Société  des  Sciences,  Lettres  et  Arts  de  Pau 124,  269 

Gers  :  Les  livres 126 

Le  musée  d' Auch 127 

L'abbaye  de  Flaran 488 

Hautes  Pyrénées  ;  Une  fête  dans  les  Baronnies 128 

Conférence 129 

Hérault  :  Charles  de  Tourtoulon 129 

Léon  Gandin 129 

L'invasion 130 

Résu  rrection 1 30 

Le  plus  ancien  Montpellier 130 


TABLE    DES    MATIERES. 


VII 


Vieux  Montpellier i;jl 

A  la  mode  de  cliez  nous l;{l 

r.oT  :  Bibliographie 211 

Lot-et-Garonne  :  Le  Souvenir  Laulanié i;U 

Le  Protestantisme  en  Agenais 132 

Tai{N  :  Bibliographie 133 

Tarn-kt-Garonne  :  Inaugurations 135 

Société  des  Études  locales  de  l'Enseignement  public 135 

Bibliograpliie , 136 


Joseph  ANGLADF. 


LA    BATAILLE    DM    MURET 

(l2     SEPTEMBRE     I2l3.) 


Le  12  septembre  dernier,  il  y  a  eu  sept  cents  ans  que,  devant 
la  petite  ville  de  Muret,  se  déroula  un  des  faits  les  plus  impor- 
tants de  l'histoire  méridionale  de  la  France. 

Le  comte  Simon  de  Montfort,  à  la  tête  des  croisés,  y  bat- 
tait, avec  mille  cavaliers  et  quelques  centaines  de  fantassins,  les 
armées  alliées  du  roi  d'Aragon,  des  comtes  de  Toulouse,  de  Foix 
et  de  Comminges,  qui  en  comptaient  le  double  et  qui  étaient 
appuyées  par  trente  ou  quarante  mille  soldats  d'infanterie. 
Le  roi  d'Aragon,  Pierre  II,  fut  tué  dès  le  début  de  la  bataille, 
et  ses  troupes  se  débandèrent.  L'infanterie  méridionale  fut 
massacrée  ou  se  noya  dans  la  Garonne.  Ce  fut  un  tiagique 
désastre  dont  le  Midi  ne  se  releva  que  très  lentement. 

Les  chroniqueurs  de  ces  temps  lointains  nous  ont  conservé 
des  détails  assez  abondants  sur  cotte  mémorable  rencontre. 
Simon  de  Montfort  était  le  chef,  choisi  par  l'Eglise,  de  la  croi- 
sade contre  les  Albigeois.  Depuis  plusieurs  années  —  depuis 
1208  —  le  Midi  était  la  proie  de  ces  soldats  fanatiques  ou 
fanatisés  que  l'Eglise  avait  poussés  à  une  croisade  moins  dan- 
gereuse et  surtout  plus  fructueuse  que  toutes  celles  qu'elle 
avait  organisées  contre  les  Maures  ou  les  Sarrasins.  Les  barons 
du  Nord  qui  accompagnaient  Simon  de  Montfort  ne  devaient 
le  service  que  pendant  quarante  jours.  Plusieurs,  originaires 
des  rives  fleuries  de  la  Loire  et  de  la  Seine,  s'en  revenaient 
chez  eux  après  ce  laps  de  temps  écoulé. 

Mais  beaucoup  d'autres  restaient  dans  le  beau  pays  conquis. 
Les  uns  étaient  des  chevaliers  pauvres,  des  cadets  de  famille 
XXVI  1 


2  REA'UE    DES    PYRENEES. 

qui  se  taillaient  des  liefs  dans  les  domaines  des  nobles  méridio- 
naux tués  ou  exilés.  D'autres  venaient  de  contrées  où  la  vie  était 
moins  riante,  le  sol  plus  ingrat  et  le  climat  plus  rude.  Et  ces 
hommes  de  2)ioic,  Picards,  Bourguignons,  Lorrains,  Braban- 
çons, et  même  Allemands  de  Cologne  et  des  bords  du  Rhin, 
une  fois  implantés  dans  le  pays  du  soleil  et  de  la  poésie,  ne 
songeaient  plus  à  en  repartir. 

De  sourdes  colères  s'étaient  amassées  depuis  cinq  ans  dans 
les  pays  du  Midi.  On  n'oubliait  ni  les  massacres  de  Béziers  et 
de  Lavaur,  ni  la  mort  mystérieuse  du  jeune  Trencavel,  qui 
avait  rendu  la  Cité  de  Carcassonne  aux  assiégeants,  en  se  sacri- 
fiant pour  SCS  sujets.  Les  comtes  de  Toulouse,  de  Foix  et  de 
Comminges,  se  sentant  de  plus  en  plus  menacés,  résolurent 
de  se  liguer  et  de  tenter  la  fortune  des  armes  contre  les  croi- 
sés. Ils  firent  appel  à  leur  puissant  voisin,  le  roi  d'Aragon, 
Pierre  II,  (pii  était  le  beau-fière  du  comte  de  Toulouse,  et 
dont  la  seconde  sœur  avait  épousé  le  fils  de  Rainion  ^  1. 

Pierre  II  avait  succédé,  tout  jeune,  à  son  père  Alfonse  II. 
Ce  dernier  était  un  des  prolecteurs  les  plus  éclairés  de  la  poé- 
sie méridionale  en  Espagne;  il  avait  écrit  lui-même  des  vers 
provençaux  et  échangé  des  couplets  avec  le  célèbre  troubadour 
Giraut  de  Borncil.  Son  fils  avait  hérité  de  ses  goûts  poétiques, 
et  sa  cour  devint  un  des  foyers  les  plus  brillants  de  la  poésie 
méiidionale.  C'était,  en  outre,  un  magnifique  soldat,  qui  avait 
contribué  pour  une  laige  part,  en  i2J2,  au  succès  de  la  bataille 
de  Las  Navasde  Tolosa,  qui  fut  une  des  plus  importantes  batailles 
livrées  contre  les  Maures,  et  où  un  grand  nombre  de  chevaliers 
'  français  avaient  combattu  côte  à  côte  avec  les  chevaliers  cas- 
tillans, catalans,  navarrais  et  aragonais.  Beau  comme  un  roi  de 
légende,  il  aimait  la  gloire  des  armes  et  des  lettres.  D  autre 
part,  ses  aventures  galantes  l'avaient  rendu  populaire  des  deux 
côtés  des  Pyrénées,  surtout  dans  notre  Midi,  où,  pendant  le 
douzième  et  le  treizième  siècles,  l'amour  paraissait  être  la  con- 
ception la  plus  élevée  de  la  vie  et  comme  sa  fin  dernière. 

Le  comte  de  Toulouse,  Raimon  VI,   était  à  ce  moment  le 
prince  le  plus  puissant  de  la  France  méridionale.    Ses  Etals 


LA    BATAILLE    DE    MURET.  3 

s'étendaient  depuis  la  plaine  fertile  de  la  Garonne  jusqu'aux 
bords  brûlés  du  Rhône  et  remontaient  assez  haut  vers  le  Nord, 
dans  le  Massif  central.  Une  orgueilleuse  épitaphe  lui  fait 
dire  :  «  Il  n'y  a  pas  d'homme  au  monde,  si  grand  seigneur 
qu'il  fût,  capable  de  lue  jeter  hors  de  ma  terre,  si  ce  n'avait 
été  l'Eglise.  ))  Marquis  de  Provence,  duc  de  Narbonne  et  comte 
de  Toulouse,  Raimon  VI  pouvait  se  dire,  en  effet,  et  se  croire 
l'égal  du  roi  de  France. 

De  ses  deux  autres  alliés,  le  comte  de  Foix  et  le  comte  de 
Comminges,  le  premier  seul  nous  est  assez  bien  connu.  C'était 
un  baron  puissant  et  un  vaillant  homme  de  guerre.  La  Chan- 
son de  la  Croisade  le  représente  comme  un  orateur  de  pre- 
mier ordre  dans  les  réunions  politiques  ou  militaires.  Elle  lui 
attribue,  au  Concile  de  Latran,  un  magnifique  discours  qui 
ne  déparerait  pas  le  Conciones.  C'était  en  même  temps  un 
homme  d  action,  à  la  main  rude  et  énergique.  Il  avait  fait 
mutiler,  dans  son  comté,  tous  les  mendiants,  routiers,  voleurs 
de  grand  chemin,  qui  suivaient  la  croisade  et  se  livraient  au 
pillage.  ((  Je  n'ai  jamais  molesté  aucun  pèlerin  sincère,  dit-il 
au  pape,  au  Concile  de  Latran,  mais  quant  à  ces  ribauds, 
qui,  sous  un  prétexte  divin,  dévastent  notre  pays,  je  ne 
regrette  qu'une  chose,  c'est  de  ne  pas  eu  avoir  pendu  davan- 
tage. ))  Un  an  après  la  bataille  de  Muret,  quand  le  comte 
Beaudouiu  de  Bruniquel,  qui  avait  trahi  le  comte  de  Toulouse, 
son  propre  frère,  fut  condamné  à  mort  par  un  conseil  de 
guerre,  ce  fut  le  comte  de  Foix,  aidé  de  son  fils  et  d'un  cheva- 
lier, qui  exécuta  la  sentence  et,  de  sa  propre  main,  le  pendit 
haut  et  court  à  un  noyer. 


Tels  sont  les  personnages  qui  jouèrent  le  premier  rôle  dans 
cette  bataille  historique.  Simon  de  Montfort  tenait  depuis  long- 
temps la  place  forte  de  Muret,  qui  appartenait  au  comte  de 
Comminges.  Par  là  il  menaçait  Toulouse,  dont  Muret  n'est 
.  éloigné  que  d'une  vingtaine  de  kilomètres.  Muret  était  à  cette 
époque  une  puissante  forteresse,  bien  placée,  au  confluent  d'une 


\  REVUE    DES    PYRÉNÉES. 

petite  rivièie  f<3itemeiit  encaissée,  la  Louge,  et  de  la  Garonne. 
Elle  commandait  la  vallée  de  la  Garonne  en  amont  de  Tou- 
louse. Par  le  pont  qui  menait  sur-  la  rive  droite  elle  communi- 
quait avec  la  vallée  de  l'Ariège  et  aussi  avec  le  Lauraguais  et  par 
là  avec  Carcassonne  et  le  Languedoc  oriental.  La  valeur  straté- 
gique de  cette  place  était  donc  réelle,  et  Simon  de  Montforl  en 
avait  vile  compris  l'importance. 

Il  se  trouvait,  le  lo  septembre  I2i3,  à  Fanjeaux  (Aude), 
point  stratégique  également  important,  qui  permet  de  surveiller 
les  routes  qui  font  communiquer  le  bassin  de  l'Océan  et  celui 
de  la  Méditerranée.  Averti  de  l'arrivée  du  roi  d'Aragon  et  du 
comte  de  Toulouse  devant  Muret,  il  part  aussitôt  avec  toutes 
les  troupes  qu'il  avait  sous  la  main.  Il  envoie  sa  femme  vers 
Carcassonne  pour  demander  des  renforts.  Elle  rencontre  le 
vicomte  de  Corbeil,  qui,  sa  quarantaine  terminée,  rentrait  «  en 
France  »  avec  ses  liommes.  Elle  lui  annonce  l'événement;  le 
vicomte  de  Corbeil  rebrousse  chemin  avec  ses  chevaliers  et  va 
rejoindre  son  chef  à  marches  forcées. 

Pendant  ce  temps  Simon  de  Montfort  brûlait  les  étapes.  Il 
arriva  d'une  traite  à  Saverdun.  Mais,  là,  il  fut  obligé  de  s'arrê- 
ter :  les  hommes  et  les  chevaux  n'en  pouvaient  plus.  En  pas- 
sant devant  la  célèbre  abbaye  de  Boulbonne,  il  s  était  arrêté 
pour  faire  ses  dévotions.  Le  lendemain,  à  l'aube,  il  reprit  sa 
marche,  ou  plutôt  sa  course  vers  Muret.  Il  avait  remis  le  matin, 
avant  le  départ,  son  testament  à  l'abbé  de  Boulbonne,  en  le 
priant  de  l'envoyer  au  pape,  s'il  était  tué.  Il  pleuvait  à  torrents, 
mais  la  pluie  cessa  à  la  suite  d'une  prière  que  fit  Simon  de 
Montfort,  dans  une  église  qui  était  au  bord  de  la  route.  Enfin, 
le  soir  du  même  jour,  il  arriva  sur  la  rive  droite  de  la  Garonne, 
en  face  Muret.  «  Le  comte  de  Montfort  venait  avec  sa  bannière, 
accompagné  de  beaucoup  d'autres  Français ,  tous  à  cheval. 
La  vallée  lesplendit  de  l'éclat  des  épées  et  des  heaumes,  comme 
s'ils  étaient  en  cristal.  »  (Chanson  de  la  Croisade,  v.  2982.) 
Sur  le  donjon  de  Muret,  haut  de  plus  de  5o  mètres  au-dessus 
du  sol,  flottait  toujours  la  bannière  de  Montfort,  ornée  du 
léopard. 


LA    BATAILLE    DE    MURET. 


Il  était  temps  que  Simon  de  Montfort  arrivât  au  secours  de 
la  forteresse.  Ce  jour  même,  1 1  septembre,  elle  avait  failli  être 
prise  à  la  suite  d'un  assaut  furieux  donné  par  les  troupes  tou- 
lousaines. Celles-ci,  qui  avaient  amené  une  véritable  ai^tillerie 
de  siège,  pierriers  et  arcs  turcs,  avaient  enlevé  la  porte  de  Muret 
qui  donnait  vers  l'Occident,  envahi  la  «  ville  neuve  »  et  pressé 
si  bien  les  assiégés  (qui  étaient  d'ailleurs  en  petit  nombre), 
qu'elles  les  avaient  forcés  à  se  retirer  dans  le  donjon.  Nul  doute 
que  ce  dernier  réduit  de  la  défense  n'eût  été  enlevé  à  son  tour, 
si  le  roi  d'Aragon  ne  s'y  était  opposé. 

Quand  on  alla  l'avertir  du  succès  des  Toulousains,  non  seule- 
Tuent  il  ordonna  de  ne  pas  pousser  plus  loin  l'attaque,  mais  il 
fit  évacuer  les  parties  de  la  ville  conquises.  «  J'ai  appris  par 
des  espions,  dit-il,  que  Simon  de  Montfort  arrive  avec  toute 
son  armée.  Laissons-le  venir  et  s'enfermer  dans  la  ville.  Puis 
nous  en  ferons  le  siège  de  tous  côtés,  nous  l'enlèverons  et 
nous  prendrons  tous  les  croisés  à  la  fois.  Ainsi  la  guerre  sera 
terminée  en  un  seul  coup.  C'est  nous  qui  tiendrons  les  dés  et 
la  partie  sera  bien  jouée.  »  (Chanson  de  la  Croisade,  v.  2954.) 
Ce  fut  là  une  des  premières  fautes  du  roi  d'Aragon,  et  ce  ne 
fut  pas  la  seule,  comme  on  va  le  voir. 

Les  Toulousains  et  les  Aragonais  étaient  depuis  le  10  sep- 
tembre devant  Muret.  Le  roi  d'Aragon  avait  amené  la  fleur  de 
la  chevalerie  aragonaise  et  catalane.  Sa  «  maison  »  l'avait 
suivi.  Une  partie  de  ses  cheAaliers,  commandée  par  son  propre 
cousin,  Nuno  Sanchez,  guerroyait  du  côté  de  Narbonne,  mais 
devait  le  rejoindre  devant  Muret.  Le  roi  d'Aragon  devait  avoir 
avec  lui  environ  un  millier  de  chevaliers.  Les  chevaliers  méri- 
dionaux étaient  aussi  au  nombre  d'un  millier  et  peut-être 
davantage. 

De  plus,  l'armée  des  alliés  comprenait  une  infanterie  très 
nombreuse.  Les  contemporains  nous  ont  donné,  à  son  sujet, 
des  chiffres  exagérés.    Mais  les  historiens  modernes  estiment 


6  REVUE    DES    PYRÉNÉES. 

qu'il  V  en  avait  au  moins  vingt  mille;  peut-être  même  le  chif- 
fre monlait-il  jusqu'à  quarante  mille.  Ces  soldais  étaient  pour 
la  plupart  de  Toulouse  et  de  Montauban.  C'était  une  milice  peu 
aguerrie  et  peu  disciplinée,  de  valeur  militaire  à  peu  près  nulle, 
comme  on  le  verra  plus  loin.  Simon  de  Montfort  n'avait  que 
sept  cents  fantassins,  force  peu  importante  en  apparence,  mais 
qui  était  bien  suffisante  pour  remplir  le  rô\e  qui  lui  était  assi- 
gné, c'est-à-dire  garder  Muret  pendant  la  bataille. 


Le  matin  de  la  bataille  Simon  de  Montfort,  sentant  à  quel 
adversaire  énergique  il  allait  se  heurter,  essaya  de  détacher  le 
roi  d'Aragon  de  ses  alliés.  Il  lui  envoya  des  messagers.  Les 
évéques,  qui  étaient  au  nombre  de  sept  dans  l'arinée  de  Simon 
de  Montfort,  proposèrent  d'aller  trouver  le  roi  en  suppliants, 
pieds  nus.  Le  roi  reçut  les  messagers  avec  hauteur,  et  un  his- 
torien nous  rapporte  la  boutade  par  laquelle  il  accueillit  leurs 
propositions.  «  Pour  quati'C  rihaiids  que  ces  évéques  ont  ame- 
nés avec  eux,  ce  n'est  pas  la  peine  de  leur  accorder  une  con- 
férence. » 

Les  poiles  de  Muret  étaient  restées  ouvertes  pendant  ce 
temps,  et  quelques  soldats  de  l'armée  alliée  commençaient  à 
pénétrer  en  ville.  Simon  de  Montfort,  comprenant  que  tout 
retard  devenait  vm  danger,  demanda  au  légat  du  pape,  ou  du 
moins  à  son  représentant,  Folquet,  évéque  de  Toulouse,  la  per- 
mission de  commencer  le  combat.  Elle  lui  fut  accordée.  Les 
chevaliers  déiilèrent  devant  l'évéque  de  Comminges,  qui  tenait 
un  crucifix  levé  et  (pii  disait  aux  soldats  :  «  Je  serai  votre 
témoin  au  jour  du  Jugement.  Tous  ceux  qui  mourront  dans 
cette  bataille   seront  des  martyrs.  » 

Ici  se  place  un  j)roblème  de  tactique  que  les  historiens 
modernes  n'ont  pas  éclairci.  M.  Henri  Delpech  s'en  est  occupé 
dans  mic  brochure  sur  la  bataille  de  Muret,  et  M.  Dieulafoy, 
membre  de  l'Institut,  l'a  repris  et  lui  a  donné  une  solution 
toute  dilïérente  de  celle  qu'avait  proposée  M.  Delpech. 


L.V    BATAILLi;    DK    MURKT. 


La  principale  diflicultc  pour  Simon  de  Monlforl  était  de 
sortii'  de  la  ville  assiégée,  de  passer  une  rivière  assez  profonde, 
encaissée  et  inaccessible  à  la  cavalerie,  et  de  procéder  à  cette 
opération  en  face  d  un  ennemi  supérieur  en  nombre.  Simon 
de  Montfort  usa  de  ruse.  11  fit  sortir  ses  troupes  par  la  porte 
qui  donnait  du  C(Mé  de  la  Garonne,  comme  s'il  voulait  battre 
en  retraite.  Puis,  faisant  demi-tour,  selon  M.  Delpecli,  il 
serait  revenu  vers  son  point  de  départ,  et  aurait  balayé  les 
troupes  mêlées  d'infanterie  et  de  cavalerie,  qui  assiégeaient  la 
porte  dite  de  Toulouse,  tournée  vers  le  nord-ouest.  L'armée 
de  Simon  de  Montfort  était  divisée  en  trois  corps,  de  trois 
cents  chevaliers  chacun;  les  deux  premiers  auraient  passé  la 
Louge  en  refoulant  les  ennemis.  Quant  au  troisième,  com- 
mandé par  Simon  de  Montfort  en  personne,  il  serait  allé  pas- 
ser la  Louge  assez  loin,  environ  à  3  kilomètres  en  amont,  et 
fournissant  une  longue  charge,  serait  venu  attaquer  en  flanc 
les  chevaliers  aragonais  et  toulousains,  qui  étaient  dans  la 
plaine  et  qui  étaient  déjà  ébranlés. 

Pour  M.  Dieulafoy  l'attaque  de  Simon  *de  Montfort  aurait 
été  conduite  tout  autrement.  Le  chef  de  la  croisade  aurait  fait 
défder  ses  troupes  entre  les  remparts  de  Muret  et  la  Garonne, 
loin  des  regards  des  alliés.  Il  aurait  ainsi  longé  la  ville  en  pas- 
sant sur  la  berge,  ou  plutôt  sur  la  risberne,  pour  employer  le 
mot  technique,  et  serait  venu  traverser  la  Louge  sur  un  pont 
qui  se  trouvait  au  contlucnt  de  cette  rivière  et  de  la  Garonne, 
au  pied  et  à  l'abri  du  donjon.  L'armée  de  Simon  de  Montfort 
aurait  débouché  dans  la  plaine  du  côté  oii  on  ne  l'attendait  pas 
et  aurait  ainsi  surpris  les  alliés. 

Il  est  difficile  de  choisir  ici  entre  ces  deux  conceptions,  qui 
peuvent  se  défendre  toutes  les  deux.  Nous  pouvons  dire  seule- 
ment ceci  :  M.  Delpech  est  trop  porté  à  croire  que  l'art  de  la 
guerre  était  très  compliqué  et  très  subtil  au  Moyen  âge  II 
suppose,  pour  la  manœuvre  de  ces  c^uelques  milliers  de  cava- 
liers, des  connaissances  tactiques  et  stratégiques  qui  ne  seraient 
de  mise  que  dans  la  guerre  moderne.  M.  Dieulafoy  nous  paraît 
avoir  eu  un  sens  plus  exact  des  nécessités  stratégiques  du  temps. 


O  REVUE    DES    PYRENEES. 

et  sa  théorie  s'accorde  mieux  avec  les  récifs  des  chroniqueurs 
contemporains. 

Il  semble  que  l'armée  des  alliés  ait  été  surprise  avant  qu'elle 
ait  eu  le  temps  de  se  ranger  complètement.  Cependant  nous 
savons  qu'elle  était  divisée  en  trois  corps,  comme  celle  de 
Simon  de  Montfort.  Dans  le  premiei-  se  trouvait  le  comte  de 
Foix  avec  un  contingent  de  chevaliers  catalans.  Dans  le  second 
avait  pris  place  le  roi  d'Aragon  avec  sa  «  maison  »,  maynada. 
Ce  n'était  pas  la  place  du  roi,  car,  suivant  les  habitudes  de 
l'époque,  les  rois  se  tenaient  dans  le  troisième  corps  de  bataille, 
comme  le  fit  Simon  de  Montfort.  Pour  mieux  combattre  à  son 
aise  et  ne  pas  être  reconnu,  Pierre  II  avait  échangé  ses  armes 
avec  un  de  ses  chevaliers.  A  la  tête  du  troisième  corps  se 
trouvait  le  comte  de  Toulouse.  L  infanterie  n'avait  pas  de 
place  dans  la  bataille.  Elle  était  restée  à  la  garde  du  camp,  ou 
bien  surveillait  la  flottille  qui,  par  la  Garonne,  avait  amené  les 
machines  de  guerre  et  les  approvisionnements. 

Le  roi  d'Aragon  paraît  s'être  laissé  imposer  la  bataille  par  un 
ennemi  audacieux.  S'il  avait  voulu  assiéger  la  ville,  comme 
c'était  son  plan  primitif,  il  aurait  dû  commencer  l'attaque  plus 
tôt  et  prendre  une  énergique  offensive.  Il  semble  que  le  matin 
de  la  bataille  il  n'ait  tenu  qu'à  une  chose  :  avoir  une  belle 
bataille  rangée,  dans  la  plaine,  un  beau  tournoi  de  chevalerie. 
Le  comte  de  Toulouse,  moins  paladin  que  lui,  mais  plus 
prudent,  avait  proposé  d'attendre  le  choc  de  la  cavalerie  au 
camp,  de  l'arrêter  par  des  retranchements,  de  la  faire  décimer 
par  les  archers,  puis  de  la  faii'e  charger,  quand  elle  commen- 
cerait à  tourner  bride.  C'était  évidemment  une  conception 
sage.  Mais  elle  ne  plut  ni  au  roi  nia  ses  chevaliers,  dont  l'un, 
Miquel  de  Luzia,  insulta  même  le  comte  de  Toulouse  pendant 
le  conseil  de  guerre  qui  précéda  le  combat. 

Il  y  eut  donc  une  bataille  rangée  et  une  belle  bataille.  Le 
jeune  fils  du  comte  de  Toulouse,  le  futur  Raimon  MI,  y  assis- 
tait du  haut  d'une  émincnce,  non  loin  du  camp.  On  entendait, 
dit-il  plus  tard  à  son  chapelain  Cuiliaume  de  Puyiaurens, 
comme  un  bruit  de  cognées  frappant  sur  les  arbres  d'une  forêt. 


I 


LA    BATAILLE    DE    MURET.  Q 

Il  semble  que  le  premier  corps  des  alliés,  celui  du  comte  de 
Foix  et  des  Catalans,  ait  été  facilement  enfoncé,  soit  qu'il  ait 
été  gêné  par  son  infanterie  et  ses  machines  de  guerre,  soit 
qu'il  ait  été  rudement  attaqué  par  les  deux  corps  de  Simon  de 
Monlfort  qui  venaient  de  passer  la  Louge.  Le  deuxième  corps, 
où  se  trouvait  le  roi  d'Aragon  et  sa  maison,  se  défendit  vail- 
lamment. Deux  chevaliers  français,  Alain  de  Roucy  etFlourens 
de  Ville,  avaient  juré  de  tuerie  roi.  Voyant  le  chevalier  qui 
portait  ses  armes,  ils  se  précipitèrent  sur  lui  avec  furie.  Le 
chevalier  se  défendait  mollement.  «  Ce  n'est  pas  le  roi,  s'écria 
Alain  de  Roucy,  il  est  meilleur  chevalier.  »  Pierre  II  entendit 
cette  réflexion.  ((  Non,  ce  n'est  pas  lui,  dit-il,  mais  le  voici.  » 
Et  se  précipitant  sur  ses  ennemis,  il  en  abattit  un  d'un  coup  de 
sa  masse  d'armes.  Mais  écrasé  par  le  noinbre,  il  succomba 
bientôt. 

Autour  de  lui  la  mêlée  fut  intense.  Là  furent  tués  la  plupart 
des  chevaliers  de  sa  maison  :  Miquel  de  Luzia,  chevalier  arago- 
nais,  grand  protecteur  des  troubadours,  les  deux  chevaliers 
Aznar  Pardo,  le  père  et  le  fils,  et  beaucoup  d'autres  dont  l'his- 
toire ne  nous  a  pas  conservé  le  nom.  Un  Catalan  illustre,  Hue 
de  Mataplane,  ami  des  troubadours,  comme  Miquel  de  Luzia, 
et  troubadour  lui-même,  y  fut  mortellement  blessé. 

Pendant  ce  temps,  le  troisième  corps,  commandé  par  le  comte 
de  Toulouse,  reslait  inactif.  On  ne  connaît  pas  avec  exactitude 
les  causes  de  cette  inaction.  On  a  voulu  l'attribuer  à  des 
motifs  politiques  ou  à  une  rancune  personnelle.  Le  comte 
Raimon  VI,  hujuilié  par  le  roi  et  son  entourage,  et  voyant  la 
faute  irréparable  du  loi,  craignant  d'ailleurs  aussi  qu'il  ne 
prît,  après  la  victoiie,  trop  d'autorité  sur  les  populations  du 
Midi,  l'aurait  laissé  écraser  sans  intervenir.  Ces  desseins  nous 
paraissent  bien  machiavéliques  et  fort  invraisemblables. 

Il  est  probable  que  le  comte  de  Toulouse  ne  put  pas  inter- 
venir jiour  des  raisons  d'ordre  purement  militaire.  Il  lui  fut 
sans  doute  impossible  de  charger  sur  une  troupe  où  amis  et 
ennemis  étaient  confondus,  et  il  dut  se  contenter  de  préparer 
et  d'assurer  la  retraite  et  de  rallier  les  fuyards. 


10  REVUE    DES    PYRENEES. 

Ce  grand  combat  de  cavalerie  avait  éloigné  les  denx  armées 
du  camp  toulousain  et  de  Muret.  L'infanterie  toulousaine, 
confiante  dans  la  victoire,  s'était  ruée  de  nouveau  à  l'assaut  de 
la  place.  Mais  la  cavalerie  ennemie,  revenant  de  la  charge,  la 
surprit  à  l'improviste,  1  attaqua  et  la  tailla  en  pièces.  C'est 
dans  cette  dernière  phase  de  la  bataille  que  l'armée  toulousaine 
subit  les  plus  grandes  pertes.  Une  partie  des  fantassins  fut 
poussée  dans  les  marais  qui  bordaient  la  Garonne  ou  périt  en 
essayant  de  traverser  le  fleuve.  Il  y  a  encore  là  un  ossuaire  que 
les  grandes  inondations  ont  plusieurs  fois  mis  à  jour. 

Simon  de  Montfort  n'attribua  sa  victoire  qu'à  une  interven- 
tion divine,  tant  elle  lui  parut  miraculeuse.  Il  se  fit  conduire  à 
l'endroit  oii  était  tombé  le  roi  d'Aragon.  Le  corps  était  tout 
nu,  car  l'infanterie  des  croisés,  voyant  la  victoire  sûre,  était 
sortie  de  la  place  forte,  avait  achevé  les  blessés  et  dépouillé 
les  morts.  Devant  le  cadavre  du  roi,  Simon  de  Montfort  des- 
cendit de  cheval  et  le  plaignit,  dit  un  historien,  comme  un 
((  nouveau  David  plaindrait  un  nouveau  Saûl  ».  Le  roi  d'Ara- 
gon avait  environ  trente-quatre  ans. 


Les  historiens  ont  donné,  en  ce  qui  concerne  les  pertes  des 
deux  armées,  des  chiffres  invraisemblables.  L'armée  aragonaise- 
toulousaine  aurait  perdu  de  vingt  à  quarante  mille  hommes, 
Simon  de  Montfort  en  aurait  perdu  à  peine  quelques-uns.  Il 
est  probable  que  les  pertes  de  l'infanterie  ont  été  importantes; 
elle  ne  pouvait  guère  se  défendre  à  cette  époque  contre  une 
charge  de  cavalerie.  Il  est  donc  possible  qu'il  y  ait  eu  des  mil- 
liers d'hommes  hors  de  combat.  Possible  aussi  que  la  cavalerie 
victorieuse  n'ait  subi  que  des  pertes  minimes.  L'avantage  de 
l'attaque  lui  appartenait,  et  les  blessures  mortelles  durent  être 
rares,  si  le  corps  à  corps  ne  se  prolongea  pas.  L'armement  de 
l'époque  et  la  tactique  employée  expliqueraient  assez  bien  que 
l'armée  victorieuse  eût  été  peu  éprouvée. 

Simon  de  Montfort  a  fait  preuve  sans  nul  doute  de  grandes 


LA    BATAILLE    DE    MURET.  I  I 


qualités  militaires.  Mais  la  victoire  lui  a  été  singulièrement 
facilitée  par  les  fautes  de  ses  ennemis.  Il  passa  la  Louge, 
comme  il  avait  passé  la  Garonne,  en  face  d'un  ennemi  supé- 
rieur en  nombre,  mais  il  semble  bien  que  ses  adversaires  n'aient 
rien  fait  pour  l'arrêter  dans  ces  diverses  opérations.  Le  chef  des 
croisés  avait  donné  l'ordre  d  attaquer  en  masse  et  de  négliger 
le  combat  individuel.  Le  succès  a  répondu  à  la  manœuvre 
simple  et  habile,  qui  consiste,  pour  la  grosse  cavalerie,  en  face 
d'un  adversaire  immobile,  mou  ou  irrésolu,  à  charger  à  fond. 
Simon  de  Montfort  a  appliqué  un  autre  principe  de  tactique 
très  général,  très  élémentaire,  et,  paraît-il,  très  difficile  à  appli- 
quer :  battre  séparément  les  corps  d'une  armée  supérieure  en 
nombre.  C'est  ainsi  qu'il  a  su  réunir,  à  un  moment  donné  de 
la  bataille,  ses  neuf  cents  ou  mille  cavaliers,  contre  les  cinq  ou 
six  cent.s  du  roi  d'Aragon.  Quant  aux  vaincus,  leur  défaite  fut 
due  à  plusieurs  causes,  dont  une  seule  suffirait  pour  perdre 
une  bataille  :  manque  d'unité  dans  le  commandement,  irréso- 
lution, mauvaises  dispositions  morales  et  militaires,  désordre 
et  indiscipline. 


Quoi  qu'il  en  soit,  les  conséquences  politiques  de  cette  i 
bataille  décisive  furent  d'une  grande  importance.  La  couronne 
d'Aragon  revenait  à  un  enfant,  prisonnier  de  Simon  de  Montfort. 
Le  roi  Pierre  II  était  tué,  les  principaux  chevaliers  méridionaux 
étaient  en  fuite  ;  le  comte  de  Toulouse  ne  put  même  pas  défendre 
sa  ville  et  s'exila  en  Angleterre.  L'Eglise  et  son  légat  triom- 
phaient. Folquet  de  Marseille,  ancien  troubadour  devenu 
évêque  de  Toulouse,  rentrait  en  triomphateur  dans  sa  bonne 
ville,  en  compagnie  de  Simon  de  Montfort. 

Ces  deux  chefs  se  demandèrent  un  moment  s'ils  ne 
mettraient  pas  le  feu  à  cette  ville  de  perdition  qui  s'obstinait 
à  ne  pas  admirer  la  croisade  et  à  ne  pas  se  soumettre  aux 
délégués  politiques,  religieux  ou  militaires  de  l'Eglise.  Mais 
le  calcul  l'emporta  sur  l'espiit  de  vengeance.  On  se  contenta 
de  raser  les  murs  de  la  ville,  de  manière  qu'aucun  défenseur 


12  REVUE    DES    PYRENEES. 

ne  pût  s'y  cacher.  Puis  les  deux  comparses,  Folquet  et 
Montfort,  firent  venir  le  fils  du  roi  de  France  et  lui  firent 
visiter  leur  nouvelle  conquête.  Simon  de  Montfort  fut  nommé 
gouverneur  des  terres  du  comte  de  Toulouse  au  nom  du 
pape.  Quelques  années  s'étaient  à  peine  écoulées  que  la  pierre 
((  marquée  par  le  destin  »  frappait  au  front  le  vainqueur  de 
Muret  (1218).  Le  comte  de  Toulouse  et  .son  fils  étaient  rentrés 
dans  leurs  états.  Peu  à  peu  la  royauté  française  augmentait 
son  influence  dans  le  Midi  et  ne  tardait  pas  à  montrer  aux 
descendants  de  Montfort  et  à  l'Eglise  qu'ils  n'avaient  travaillé 
que  pour  elle  :  sic  vos  non  vobis. 

Ce  n'était  que  justice  d'ailleurs,  car  la  croisade  commencée 
en  1208,  dans  un  accès  d'enthousiasme  religieux,  s'était  vite 
transformée  en  guerre  de  conquête.  Le  fanatisme  avait  fait 
place  à  l'esprit  de  calcul  et,  longtemps  avant  la  bataille  de 
Muret,  on  se  battait  seulement  pour  des  biens  temporels. 


On  peut  se  demander  ce  qui  serait  advenu  si  Simon  de 
Montfort  avait  été  vaincu  à  Muret.  Sans  doute  de  pareilles 
questions  paraissent  un  peu  oiseuses  à  sept  cents  ans  de  distance. 
Cependant  il  nous  paraît  qu'il  n'en  serait  résulté  aucun  dom- 
mage irréparable  pour  la  future  unité  française.  Elle  était  dans 
la  nature  et  dans  l'ordre  des  choses.  La  nation  qui  a  su  attirer 
dans  son  sein  et  y  retenir  par  les  liens  de  la  plus  sûre  affec- 
tion des  pays  aussi  divers  que  la  Flandre,  la  Bretagne,  la 
Provence,  la  Navarre,  la  Lorraine  et  l'Alsace,  n'aurait  pas  eu 
de  peine  à  attirer  dans  son  centre  d'attraction  le  Languedoc: 
cela  serait  arrivé  un  peu  plus  tôt  ou  un  peu  plus  tard,  peut-être 
par  un  mariage,  mais  probablement  sans  secousses  ni  convul- 
sions. 

Quant  aux  princes  d'au  delà  des  Pyrénées,  ils  n'auraient  eu 
de  ce  côté-ci  (et  ils  ne  pouvaient  guère  y  avoir)  qu'une  influence 
précaire.  Ils  n'auraient  sans  doute  pas  mieux  réussi  à  s  y 
implanter    définitivement   que  nous  n'avons  réussi,   au  cours 


LA    BATAILLE    DE    MURET.  l3 

de  notre  longue  histoire,  à  nous  établir  solidement  dans  la 
haute  Italie,  en  Catalogne  ou  dans  la  Navarre  espagnole.  Les 
frontières  naturelles  sont,  pour  certains  Etats,  des  réalités  histo- 
riques et  même  des  réalités  tout  court.  Et  on  ne  peut  nier  que 
les  Pyrénées  ne  rentrent  dans  cette  dernière  catégorie. 

Ne  craignons  donc  pas,  même  rétrospectivement,  que  la 
future  unité  française  ait  couiu  de  graves  risques  à  la  bataille 
de  Muret.  Tout  au  plus  aurait-elle  pu  être  retardée  ;  et  nous 
voulons  bien  qu'il  y  eût  quelque  danger  possible  dans  ce  retard  ; 
mais  là  encore  il  ne  faudrait  pas  se  l'exagérer.  Notre  unité  s'est 
faite  lentement,  mais  sans  secousses  ni  soubresauts.  La  lenteur 
de  cette  unification  a  fait  sa  force  :  nous  n'avons  qu'à  consi- 
dérer quelques-unes  des  nations  voisines,  d'unité  récente  et 
quelquefois  artificielle,  pour  voir  de  quel  métal,  de  quel 
alliage,  à  prise  lente  mais  indestructible,  est  faite  la  nôtre. 

Le  grand  poète  catalan  \ictor  Balaguer  a  écrit,  pendant  son 
exil  en  Provence,  en  1867,  une  poésie  provençale  sur  la  bataille 
de  Muret.  Voici  la  traduction  de  quelques  strophes  :  «  Mettez 
en  deuil  vos  violes,  ô  Troubadours,  et  vos  chants  ;  mettez  en 
deuil  vos  vêtements  et  aussi  vos  maisons  ;  fermez  les  cœurs  à 
la  joie  et  les  yeux  à  la  clarté,  car  il  est  mort  celui  à  qui  on 
n'avait  jamais  connu  de  rival  en  gloire  !  Il  était  venu,  le  roi 
d'Aragon,  avec  la  fleur  des  Catalans,  la  bannière  déployée,  la 
bannière  à  quatre  pals,  et  sur  le  champ  de  bataille  il  est  tombé 
mort,  la  blessure  à  la  poitrine,  l'épée  nue  à  la  main.  0  Muret! 
dans  ta  campagne,  sont  morts  la  gloire  romane,  les  chevaliers 
les  plus  nobles  et  la  fleur  des  chefs,  et  l'antique  indépendance 
et  la  sainte  liberté,  et  le  cœur  de  la  Patrie  et  1  avenir  national.)) 

«  Puisque  au  nom  du  Dieu  des  hommes  s  est  versé  le  sang 
chrétien,  »  ajoute  Balaguer,  «  je  souhaite,  ô  Muret,  que  ta 
campagne  soit  déserte  ..et  que  jamais  le  vent  ne  rafraîchisse 
l'aridité  de  tes  landes  !  »  Mais  ï Autisme  (le  Très-Haut)  n'a  pas 
écouté  les  imprécations  du  grand  poète  catalan.  Le  champ  de 
bataille  de  Muret  offre  aujourd'hui  aux  yeux  des  visiteurs 
l'aspect  d'une  plaine  féconde,  bordée  à  l'ouest  de  gigantesques 
peupliers,  qui  semblent  veiller  en  sentinelles  immobiles  et  un 


14  REVUE    DES    PYRÉNÉES. 

peu  hautaines  sur  le  repos  des  vaincus.  C'est  que  la  terre  de 
France  est  généreuse,  comme  les  cœurs  français.  Et  nous 
gardons  la  même  piété  à  tous  ceux  dont  le  courage  fut  malheu- 
reux au  cours  de  notre  longue  histoire,  qu'ils  soient  tombés  à 
Roncevaux,  à  Muret,  ou  sur  le  tragique  plateau  lorrain  qui  va 
de  Gravelotte  à  Saint-Privat. 

Joseph  Anglade. 


I 


L.  DE  SANTL 


EXPLORATION  Al)  "  TRAOUC  DEL  CALEL  "  EN  1 78Ô 


PAR  VILLENAVE 


Mathieu-Guillaume-Tliérèse  Villenave,  avocat,  journaliste, 
po.lygraphe  et  surtout  l'un  des  bibliophiles  et  des  autographiles 
les  plus  distingués  du  premier  tiers  du  dix-neuvième  siècle, 
est  un  enfant  du  Lauraguais. 

Il  était  né,  en  effet,  à  Saint-Félix  de  Caraman  le  i3  avril  1762, 
d'une  vieille  famille  de  protestants  convertis  et  solidement 
apparentés.  Sa  mère  appartenait,  si  je  ne  me  trompe,  à  l'anti- 
que maison  de  Séverac,  mais  un  de  ses  oncles,  messire 
Pierre  Villenave,  chanoine  du  chapitre  de  Saint-Félix,  fit, 
en  1789,  partie  de  la  nouvelle  organisation  municipale.  Il  est 
l'un  des  signataires  de  la  déclaration  du  i5  janvier  1789  de- 
mandant que  les  membres  de  la  municipalité  soient  «  libre- 
ment nommés  par  les  habitans,  responsables  et  périodiquement 
destituables,  etc.,  qu'ils  jouissent  enfin,  dans  toute  leur  éten- 
due, de  tous  les  libres  droits  sur  lesquels  V Auteur  de  la  nature 
(sic)  a  fondé  leur  bonheur  » . 

Un  autre  de  ses  oncles,  Villenave- Larrivière,  fut  même 
nommé  maire  de  Saint-Félix  aux  élections  du  i"  novem- 
bre 1789,  et  la  citoyenne  Christine  Villenave  était,  en 
juin  1794,  institutrice  des  «  enfants  femelles  »  de  la  commune; 
la  Société  populaire  l'engageait  même  vivement  à  prendre  la 
parole  le  décadi  «  pour  l'instruction  de  la  jeunesse  de  son 
sexe  ». 


l6  REVUE    DES    PYRÉNÉES. 

Cela  seul  indique  suffisamment  quelles  étaient,  à  défaut  des 
idées,  les  tendances  libérales  des  Villenave. 

Guillaume  n'y  fit  point  défaut.  Sans  fortune,  privé  de  bonne 
heure  de  son  père  et  l'aîné  de  six  enfants,  il  fut  élevé  par  son 
oncle,  et  néanmoins  acquit  une  solide  et  brillante  instruction; 
mais  il  avait  vingt  ans  à  peine  quand  il  dut  quitter  le  Langue- 
doc, en  qualité  de  précepteur  des  enfants  de  M.  le  comte  de 
Pontgibaud,  en  1783.  Il  n'y  devait  plus  revenir. 

Lettré,  érudit  même,  plein  de  feu,  d'esprit  charmant,  de 
mœurs  aimables  et  de  commerce  facile,  lié  avec  de  nombreux 
littérateurs  à  une  époque  où  la  littérature  était  inséparable 
de  la  politique  et  de  la  philosophie,  il  venait  d'achever  l'édu- 
cation des  deux  fds  du  duc  de  Richelieu,  les  ducs  d'Aumont 
et  de  Piennes,  quand  la  Révolution  le  surprit  à  Nantes,  oii 
l'avait  fixé  le  mariage  le  plus  romanesque  qu  on  puisse  ima- 
giner*. 

Il  exerçait  à  cette  époque  la  profession  d'avocat  et  n'était 
guère  connu  en  littéralure  que  par  une  Ode  en  vers  sur  le  dé- 
vouement héroïque  du  duc  de  Brunswick '''^  et  par  la  fondation 
d'un  journal  littéraire,  le  Rôdeur  françcds  (1789).  On  devine 
avec  quel  enthousiasme  il  salua  la  Révolution. 

Malheureusement  Nantes  n'était  pas  un  terrain  favorable  au 
bel  esprit.  Accusé  de  fédéralisme,  Villenave  fut  arrêté  par  ordre 
de  Phelippeaux  et  fit  partie  de  ce  lamentable  troupeau  de 
182  Nantais,  voués  à  l'échafaud  par  Carrier  et  qui  néanmoins 
parvinrent  à  Paris,  oii  le  9  thermidor  devait  leur  rendre  la 
liberté  (il  n'en  restait  plus  alors  que  g^)-  C'est  même  à  Ville- 
nave que  nous  devons  le  récit  célèbre  de  l'odyssée  de  ces  misé- 


1.  Il  avait  épousé,  le  3o  avril  1792,  une  jeune  Aneflaise,  miss  Marianne  Tas- 
set,  dont  il  était  devenu  éperdument  amoureux  par  correspondance,  sans  l'avoir 
jamais  vue.  On  ne  saurait  lire  de  roman  épistolaire  plus  charmant,  plus  amu- 
sant et  plus  follement  anacréontique  que  cette  correspondance  des  deux  amou- 
reux. C'est  une  oaristys  dont  on  ne  peut  comparer  la  passion  incandescente 
qu'aux  lettres  de  M""  Aissé  ou  de  Julie  de  Lespinasse  (Voir  Revue  rétrospec- 
tive, 1890,  ler  semestre). 

2.  Ce  sujet  paraît  avoir  particulièrement  excité  la  verve  des  poètes  toulou- 
sains, car  je  relève  des  Odes  de  Carré  et  de  Haour  sur  le  même  sujet. 


UNE   EXPLORATION   AU    ((    TRAOUC   DEL   CALEL    ))    EIV    I783.         I7 

rables.  Le  succès  en  fut  prodigieux,  comme  celui  des  Mémoires 
de  Riouffe,  et  tel  qu'il  en  fut  enlevé  sept  à  huit  éditions  en 
quinze  jours. 

Mais  la  brève  carrière  politique  de  Villenave  fut  marquée  par 
des  services  autrement  importants,  car  on  peut  dire  que  c'est 
lui  qui  délivra  Nantes  du  joug  effroyable  de  Carrier.  C'est  lui, 
en  effet,  qui  fournit  au  fougueux  mais  incapable  Pbelippes- 
Tronjollj,  l'ex-président  du  Tribunal  révolutionnaiie,  son 
compagnon  de  détention,  les  actes  d'accusation  qui  démasquè- 
rent le  Comité  révolutionnaire.  Il  sut  néanmoins,  dans  son  rôle 
d'avocat,  se  préserver  des  violences  réactionnaires,  car  nous  le 
voyons,  aussitôt  après,  prendre  la  défense  de  certains  membres 
du  Comité  et,  en  1796,  se  faire  le  défenseur  officieux  de  Cha- 
rette.  Sous  l'Empire  enfin  il  sut,  lié  avec  les  esprits  les  plus 
libéraux  de  l'époque,  particulièrement  avec  son  compatriote 
Coffinières^  garder  entière  son  indépendance. 

Il  serait  impossible  de  donner  ici  la  liste  des  ouvrages  publiés 
par  Villenave  ou  auxquels  il  a  collaboré.  Citons  particulière- 
ment le  Journal  des  Curés,  dont  il  prit  la  direction;  la  Quoti- 
dienne, dont  il  fut  rédacteur  en  chef  en  i8i4-i  5,  et  le  Mémorial 
religieux  (devenu  le  Courrier  français  en  1821),  qu'il  fonda. 
Il  fournit  de  nombreux  articles  à  la  Bibliographie  Michaud  et  à 
\ Encyclopédie  des  gens  du  monde;  mais  il  est  surtout  connu  par 
sa  Continuation  de  l'Histoire  de  France  de  Velly  et.  sa  belle  édi- 
tion,  aujourd'hui  encore  très  recherchée,  des  Métamorphoses 


I.  CoFKiNiÈREs  (Antoine-Siméoa-Gabriel),  dont  la  famille  était  originaire 
d'Avignonet,  était  né  à  Caslelnaudary  le  5  janvier  1786.  Ce  n'était  pas,  comme 
l'indique  Larousse,  le  fils,  c'était  le  frère  du  médecin,  Jean-Paul- Auguste  Cof- 
FiNiÈaES,  et  aussi  le  frère   (quoique  d'un  autre  lit)  du  général  Coffinièhes  d.e 

NORDECK. 

Jurisconsulte  distingué,  il  fut  l'un  des  chefs  écoutés  du  parti  libéral,  plaida 
avec  autant  de  talent  que  de  passion  dans  l'affaire  des  Quatre  sergents  de  la 
Rochelle,  et,  en  1800,  par  sou  influence  sur  son  jeune  frère,  alors  élève  de 
l'Ecole  polytechnique,  c'est  lui  certainement  cpii  donna  à  la  Révolution  le  con- 
cours de  cette  école. 

Il  est  l'auteur  de  nombreux  travaux  politiques,  littéraires  et  juridiques.  Pour 
ses  relations  avec  Villenave,  voir  le  Journal  intime  de  ce  dernier.  [Revue 
rétrospective,  i8g/i.) 

XXVI  '2 


REVUE    DES    PYRENEES. 


cVOcide   (1807-1822.    'i    vol.    in-S")  accompagnées    de   la    Vie 
iV Ovide  (1809,  in-S"). 

C  est  néanmoins  comme  colleclionnenr  et  amateur  de  sou- 
venirs littéraires  que  la  réputation  de  ^  illcnavc  nous  est  surtout 
parvenue.  Fureteur  et  doué  d'un  flair  excellent,  il  profita, 
comme  iSodier,  du  cataclysme  révolutionnaire  pour  explorer 
et  acquérir  à  peu  de  frais  les  pièces,  les  papiers,  les  livres  les 
plus  rares,  et  son  Jounml  est  rempli  des  récits  au  jour  le  jour 
de  cette  émouvante  chasse  au  document. 

Nous  savons  en  particulier  qu'à  la  prise  de  la  Bastille  il  fit 
une  ample  moisson  de  pièces  curieuses,  qui  formèrent  le  com- 
mencement de  ses  collections  (Funck-Brentano,  Légendes  et 
Archives  de  la  Bastille,  p.  7,   1898). 

La  vente  de  son  cahinet  fut,  le  lundi  2  5  février  18^8,  un 
véritahle  événement  littéi'aire.  C'est  là  qu'on  voyait  en  parti- 
culier l'exemplaire  de  Pancirola  (Notitia  dignitatum)  qui  avait 
été  donné  en  prix  à  Pierre  Corneille  au  collège  des  Jésuites  de 
Rouen,  en  1620,  et  le  fameux  exemplaire  de  la  Conslitufion 
de  l/'JJ,  relié  en  peau  humaine,  qui  se  trouve  aujourd  hui  au 
musée  Carnavalet. 

Les  mémoires  du  marquis  de  Paroy,  dont  M.  Gust.  Bord 
a  publié  des  extraits  dans  ses  Documents  pour  l'Histoire  de  la 
Bévolution  (t.  IL  i885,  p.  33),  sont  également  sortis  de  ce 
cahinet. 

Et  cependant,  chose  bizarre,  c'est  à  des  motifs  d  un  ordre 
bien  différent  et  bien  inattendu  que  le  nom  de  A  illenave  doit 
de  surnauer  auiourtl  hui  encore  à  l  oubli. 

Il  avait  eu,  de  la  tendre  miss  ïasset,  quatre  enfants  dont 
deux  seulement  survécurent,  un  fils  et  une  fille. 

Le  fils,  Théodore,  né  en  1798,  est  l'auteur  d'articles  litté- 
jaires,  de  poèmes  et  de  pièces  de  théâtre  (notamment  W'cdd- 
steiii,  reçue  à  l'Odéon  en  1822,  et  Schneider,  jouée  en  i832) 
qui  lui  font  une  place  médiocre,  mais  assez  connue,  dans  le 
gioupe  romantique  de  i83o. 

La  fille,  Mélanie,  née  en  1796,  bel  esprit  et  bas-bleu  qu'Al- 
fred de  Musset  devait,  malgré  sa  galanterie   traditionnelle,  si 


UNE  EXPLORATION  AU  ((  THAOUC  DEL  CALEL  ))  EN  1788.    IQ 

cruellement  fustigei'V  a  laissé  une  tout  autre  célébrité  sous  le 
nom  de  Mêla  nie  Waldor. 

Femme  d'un  brave  officier,  elle  était  devenue,  sans  grande 
résistance  et  à  l'époque  la  plus  éclievelée  du  romantisme  des 
Jeune-France,  la  maîtresse  d'Alexandre  Dumas,  et  ce  n'est  un 
secret  pour  personne  qu'elle  fut  l'iiéroïne  ou  plutôt  l'occasion 
du  drame  dWntony.  Aussi,  grâce  à  l'indiscrétion  élégante  des 
Mémoires  d  Alexandre  Damas,  tout  le  monde  a  pu  pénétrer 
dans  1  intimité  de  la  famille  Villenave.  On  y  a  vu  le  solennel 
professeur  d'Histoire  littéraire  à  l'Athénée  berné  par  ses  enfants, 
ridiculisé  par  son  hôte,  mais  indifférent,  dans  le  désordre  de  ses 
in-folio  et  la  contemplation  de  ses  autographes,  à  tous  les 
événements  nouveaux. 

L'article  que  nous  donnons  ici,  une  Exploration  au  Traouc 
del  Calel,  est  sinon  inédit,  du  moins  absolument  inconnu,  car 
il  n'a  été  inséré  que  dans  V Itinéraire  descriptif  de  la  France  de 
Vaïsse  de  Villiers  (i83o),  sorte  de  Guide-Joanne,  que  l'établis- 
sement des  chemins  de  fer  fit  rapidement  tomber  dans  l'oubli. 
C'est  très  vraisemblablement  la  première  des  productions 
littéraires  de  Villenave,  et  elle  se  ressent  de  son  inexpérience. 

Bon  élève  de  Rousseau  et  de  BufTon,  Villenave  en  imite  à  la 
fois  l'emphase  et  la  technicité  scientifique;  il  veut  évidemment 
passer  pour  un  naturaliste  ou,  du  moins,  pour  un  écrivain 
familiarisé  avec  les  questions  les  plus  ardues  de  la  physique,  de 
la  géologie  et  de  la  minéralogie.  Aussi  abuse-t-il  des  stalactites 
et  des  stalagmites  et  nous  donne-t-il  à  sourire  quand  il  appelle 
concrémation  le  fait  d'une  chauve-souris  qui  se  brûle  à  sa 
chandelle,  ou  quand  il  nous  dit  encore  que  les  «  richesses  », 
c'est-à-dire   les  cailloux  qu'il  a  placés  dans  sa  chemise  ,    ont 


I.  La  pièce  de  Musset  sur  Mêlante  Waldor  est  peu  connue.  Il  la  fit  un  soir 
qu'elle  dansait  au  bras  de  Paul  I^'oucher,  le  beau-frère  de  Victor  Hugo.  Nous 
n'en  donnerons  que  les  premiers  vers  : 

«  Quand  Madame  Waldor  à  Paul  Foucher  s'accroche, 

Montrant  le  tartre  de  ses  dents, 
Et,  dans  la  valse  en  feu,  comme  l'huître  à  la  roche, 
S'incruste  à  ses  membres  ardents... 


20  REVUE    DES    PYRENEES. 

«  meurtri  sa  machine  »  au  passage  d  un  défilé.  Mais  il  ne  faut 
pas  s  arrêter  à  la  forme  de  ce  récit  d'un  écrivain  de  vingt  ans. 
Il  faut  seulement,  à  lépoque  où  les  découvertes  de  Martel 
ont  attaché  un  intérêt  nouveau  à  la  spéléologie,  faire  voir  que 
déjà  au  dix-huitième  siècle  quelques  esprits  curieux  s'y  étaient 
attachés. 

Cette  notice  est  d  autant  plus  précieuse  que  le  Troa  du  Calel; 
au  voisinage  de  Sorèze.  sur  lequel  on  trouvera  quelques  rensei- 
gnements dans  louvrage  de  Clos,  est  aujourd'hui  comhlé 
presque  complètement,  et  qu  il  ne  peut  plus  être  exploré  que 
très  incomplètement. 

Enfin  le  récit  de  Aillenave  a  encore  le  mérite  de  nous  donner 
sur  l'école  de  Sorèze  à  la  veille  de  la  Révolu  tion  quelques  ren- 
seignements pleins  d  intérêt. 

L.    DE   Santi. 


UNE  EXPLORATION  AU  «  TRAOUC  DEL  CALEL»   »  EN  1783 

Par    ViLLENAVE. 

((  La  petite  ville  de  Sorèze  est  à  une  lieue  de  Revel;  elle  ne 
serait  qu'un  hameau  sans  le  collège  fameux  dont  les  bâtiments 
occupent  la  moitié  de  son  enceinte.  Ce  collège,  avant  la  Révo- 
lution, était  aussi  un  couvent  sous  la  règle  de  saint  Benoît; 
l'édifice  est  d'un  bon  style  d  architecture. 

((  Il  y  avait  à  Sorèze,  en  1788,  quinze  cents  pensionnaires 
dont  un  grand  nombre  étaient  étrangers.  On  y  comptait  des 
Espagnols  et  des  Anglais,  des  Italiens  et  des  Allemands,  des 
Russes,  des  Polonais  et  des  Américains.  Les  Bénédictins 
s'occupaient  peu  de  renseignement  eux-mêmes,  mais  ils 
avaient  d  habiles  professeurs  laïques.  Le  maître  d'équitation 
était  un  Chevalier  de  Saint-Louis.  L'escrime,  la  danse,  la  nata- 

'.  Sur  lo  Trou  du  Calcl,  voir  le  mémoire  de  C/os,  sur  Sorèze. 


UNE  EXPLORATION  AU  ((  TRAOUC  DEL  CALEL  ))  EN  I^SS.    2  1 

tion,  la  musique  avaient  leurs  professeurs  parliculicrs.  Le  père 
du  célèbre  M.  Azaïs  était  le  maître  de  musique  attaclié  à  ce 
grand  établissement,  qui  avait  aussi  son  médecin,  son  dentiste 
et  son  pliarmacien.  Tout  ce  qui  était  nécessaire  aux  besoins 
de  la  vie,  à  l'éducation  et  à  l'instruction  publique,  tous  les 
arts  et  tous  les  métiers  s'étaient  successivement  établis  autour 
du  collège  et  avaient  formé  la  ville  de  Sorèze.  C'est  ainsi  que 
la  plupart  des  anciens  monastères  ont  donné  naissance  à  un 
grand  nombre  de  villes. 

«  Nous  arrivâmes  à  la  porte  du  couvent  le  9.0  octobi-e,  à 
trois  heures  après  midi.  Nous  demandâmes  le  prieur,  dom 
Despaux;  le  Frère  tourier  nous  répondit  qu'il  était  absent.  Le 
sous-piicur  vint  nous  recevoir;  c'était  un  homme  d'une  taille 
élevée,  de  bonne  mine  et  qui  nous  fit  l'accueil  le  plus  gracieux. 
Nous  nous  annonçâmes  comme  deux  jeunes  gens  qui,  attirés 
par  la  réputation  du  collège,  venaient  pour  le  visiter. 

«  Soyez  les  bienvenus,  nous  dit  le  sous-prieur;  vous  êtes 
((  jeunes,  vous  voyagez  à  pied,  la  journée  est  avancée,  vous 
«  devez  avoir  besoin  de  dîner,  nous  allons  donc  commencer 
((   la  visite  par  le  réfectoire.  » 

((  En  quelques   minutes  les   frères   nous   servirent  un 

très  bon  repas,  d'excellent  poisson,  des  vins  exquis.  Le  sous- 
prieur  nous  fit  remarquer  surtout  le  vin  d'Espagne,  vrai  nectar 
qu'ils  recevaient  directement,  bien  choisi  et  sans  mélange,  des 
côtes  de  Xéi-ès  et  de  Malaga,  par  les-  parens  de  jeunes  Espa- 
gnols dont  l'éducation  était  confiée  à  leurs  soins.  Après  le 
repas,  le  sous-prieur,  accompagné  de  quelques  autres  Béné 
dictins,  nous  fit  commencer  la  visite  de  l'établissement. 

«  Nous  en  parcourûmes  ensemble  tout  l'intérieur,  les  dor- 
toirs, les  classes,  les  salles  des  exercices,  la  chapelle,  l'infir- 
merie, la  bibliothèque,  qui  était  considérable,  et  le  cabinet  de 
physique,  le  plus  beau  sans  doute  qu'il  y  eut  alors  dans  le 
Midi  de  la  France.  Nous  vîmes  de  grandes  et  belles  usines, 
des  jardins  magnifiques,  des  pièces  d'eau  servant  à  l'école  de 
natation,  des  bosquets  riches  de  verdure   et  de   fraîcheur 

((   Quoique   mon   ami    (M.    Reboul)   cultivât    les    lettres,    il 


2  2  REVUE    DES    PYRENEES. 

s'occupait  aussi  de  chimie  et  d'histoire  naturelle.  Ce  fut  donc 
en  jeune  naturahste  qu  il  parla  du  désir  de  visiter  les  souter- 
rains de  la  Montagne-Noire.  Les  Bénédictins  parurent  enchan- 
tés; plusieurs  pièces  curieuses  de  leur  cahinct  de  physique 
provenaient  de  ces  grottes  qui  leur  étaient  inconnues.  Le  pro- 
fesseur de  physique  en  avait  visité  une  partie,  mais  elles 
n'avaient  point  encore  été  explorées  dans  leur  immense 
profondeur. 

((  Le  lendemain  matin  nous  sortîmes  du  collège  avec  lui, 
suivis  de  quatre  valets  du  couvent.  Le  sous-prieur  et  ses 
confrères  nous  accompagnaient  de  leurs  vœux  et  de  leurs 
encouragemens  et  nous  nous  mîmes  en  marche  sur  les  flancs 
de  la  Montagne-Noire.  Tout  en  la  gravissant,  le  professeur 
nous  parlait  du  Trou  de  la  Lampe  (Traou  del  Calel),  des  mer- 
veilles qu'il  y  avait  vues  et  aussi  des  dangers  qvi'il  y  avait 
courus. 

((  J'ai  poussé  plus  loin  qu'aucun  autre,  nous  dit-il,  mes 
((  incursions,  mais  j'étais  seul,  ou  du  moins  je  n'avais  avec 
((  moi  qu'un  domestique  du  collège.  Aujourd'hui,  en  votre 
((  compagnie,  je  serais  plus  hardi,  et  nous  pourrons,  je  l'espère, 
((  pénétrer  plus  avant.  » 

((  Nous  applaudîmes  à  sa  résolution.  Enfin,  toujours  mon- 
tant et  toujours  causant  des  merveilles  de  l'ahîme,  nous  arri- 
vâmes au  sommet  de  cette  partie  de  la  montagne  qui  domine 
Sorèze.  Nous  étions  sur  un  large  plateau  sans  végétation,  cou- 
vert dune  pelouse  aride.  Bientôt  s'offrit  devant  nous,  vers  le 
sud,  l'entrée  d'un  souterrain  ayant  pour  vestibule  une  grande 
excavation  en  demi-cercle,  de  cinq  à  sept  pieds  de  profondeur 
et  remplie  d'une  pierraille  mouvante. 

((  Nous  fîmes  halle;  quelques  préparatifs  et  quelques  change- 
ments à  notre  toilette  étaient  nécessaires  avant  de  pénétrer  dans 
le  souterrain.  Nous  déposâmes  nos  fracs  et  nos  chapeaux;  une 
chemise  fut  passée  comme  un  san-henilo,  llotlant  sur  le  reste 
des  vêtements  ;  nous  ceignîmes  notre  tête  d'un  mouchoir.  Un 
des  valets  fut  préposé  à  la  garde  des  dépouilles,  un  autre  battit 
le  biiquet  ;  chacun  de  nous  arma  ses  mains  de  deux  chandelles 


UNE   EXPLORATION   AU    «    TRAOUC   DEL   CALEL    ))    EN    I783.         2.3 

allumées  et  la  marche  commença  dans  l'ordre  suivant  :  le  pro- 
fesseur de  physique,  moi,  Reboul  et  les  trois  valets.  Je  demandai 
pourquoi  des  torches  portées  par  les  trois  domestiques  et  qui 
auraient  donné  une  linnièrc  plus  éclatante  que  nos  douze  chan- 
delles, n'étaient  pas  employées  de  préférence,  ce  qui  aurait  laissé 
libre  l'usage  de  nos  mains  ou  nous  aurait  permis  de  conserver 
nos  cannes  comme  point  d'appui.  Le  professeur  répondit  que  la 
fumée  des  torches,  lorsque  nous  aurions  avancé  dans  les  sinuo- 
sités du  labyrinthe,  vicierait  l'air  respirable  et  que  nous  ne 
pourrions  pénétrer  bien  avant;  qu'au  surplus,  les  cannes  se- 
raient souvent  plus  dangereuses  qk'utiles,  nous  embarrasse- 
raient dans  des  sentiers  glissants,  où  nous  ne  pourrions  passer 
que  courbés  jusqu'à  terre. 

((  Ces  renseignements  auraient  pu  ralentir  notre  ardeur 
aventureuse,  mais  alors  ils  semblèrent  l'exciter  davantage. 
Nous  commençâmes  à  descendre  à  la  queue  les  uns  des  autres 
sur  des  cailloux  roulans  ;  aussi  ceux  qui  étaient  à  l'arrière- 
garde  envoyaient,  sans  le  vouloir,  des  pierres  sur  les  talons- 
de  ceux  qui  formaient  la  tête  de  la  colonne,  et  j'eus,  pour  ma 
part,  à  me  tenir  en  garde  contre  ce  premier  péril. 

«  Après  être  parvenus,  par  une  pente  plus  incommode  que 
périlleuse,  à  cinquante  ou  soixante  pieds  de  profondeur,  nous 
arrivâmes  en  face  d'une  colonne  informe,  brisée  dans  son 
diamètre,  et  nous  y  trouvâmes  quelques  légères  traces  de  la 
main  ou  de  la  vanité  des  hommes.  Mais  cette  colonne  n'avait 
point  été  élevée  par  eux;  c'était  une  stalactite  gigantesque, 
ouvrage  de  plusieurs  siècles  d'infiltration  d'une  eau  supérieure, 
et  qui  avait  été  rompue  sans  doute  par  la  secousse  violente 
d'un  tremblement  de  terre. 

«  Voilà,  dit  le  chef  de  l'expédition,  voilà  ce  que  nous 
((  appelons  la  Colonne  d'Hercule;  beaucoup  de  voyageurs  sont 
«  venus  jnsqn'ici  et  ont  gravé  leurs  noms  sur  la  stalactite 
«  comme  témoignage  de  leur  audacieuse  intrépidité;  vous  y 
((  verrez  même,  et  il  nous  les  fit  remarquer,  les  noms  de  deux 
«  Bénédictins  et  celui  d'une  femme.  Je  crois  être  le  premier 
((   mortel  qui  n'ait  pas  été  arrêté  par  cette  barrière.  »  Un  peu 


24  REVUE    DES    PYRÉNÉES. 

de  jour  arrivait  encore  jusque-là  et  semblait  mourir  sur  les 
flancs  de  la  colonne.  «  Maintenant  cest  ici  que  vont  commencer 
((  la  fatigue  et  les  dangers;  si  une  de  vos  chandelles  vient  à 
((  s'éteindre,  soyez  attentifs  et  promjis  à  la  rallumer.  Nous 
((  allons  pénétrer  dans  d'éjiaisses  ténèbres  et  marcher  entre 
((  des  précipices  inconnus,  dans  des  sentiers  étroits,  difficiles 
((  et  glissans.  »  Je  reconnus  bientôt  que  le  courageux  profes- 
seur n'avait  point  exagéré.  J'ai  souvent  réfléchi  dans  ma  vie 
combien  l'amour  de  la  science  pouvait  faire  braver  de  dangers, 
mais  je  n'ai  rien  lu  qui  m'ait  paru  comparable  à  ceux  auxquels 
s'exposait,  en  les  connaissant,  le  physicien  de  Sorèze.  Quant 
à  Reboul  et  à  moi,  nous  étions  de  jeunes  étourdis,  sans  expé- 
rience, qui  se  lançaient  facilement  dans  des  périls  ignorés. 

«  Déjà  nous  ne  marchions  plus  siu'  des  cailloux  mouvans. 
Notre  pied  appuyait  tantôt  sur  un  sol  humide,  tantôt  sur  la 
roche  glissante.  Le  sentier  que  nous  suivions  était  croisé  par 
plusieurs  autres  et  semblait  se  confondre  avec  eux  ;  il  était 
facile  à  perdre  et  difficile  à  retrouver.  Presque  tous  ces  sen- 
tiers allaient  descendant  par  une  pente  plus  ou  moins  rapide. 
Le  professeur  se  reconnaissait  quelquefois  et  disait  :  ((  J'ai 
((  passé  ici,  mais  j'y  étais  arrivé  par  un  autre  chemin.  » 
Ailleurs  il  retrouvait,  fermée  par  un  éboulement,  une  voie 
qu'il  avait  parcourue  et  dont  il  nous  montrait  les  vestiges  par 
lui  remarqués.  Il  nous  était  donc  impossible  de  suivre  une 
route  certaine.  Le  fd  d'Ariane  n'aurait  pu  indiquer  les  mille 
détours  de  ce  labyrinthe,  puisqu'on  n'eût  pu  fixer  ce  fil  nulle 
part.  D'ailleurs,  cette  opération  eût  pris  trop  de  temps,  car 
nous  avions  plusieurs  lieues  à  faire  dans  les  entrailles  de  la 
montagne  ;  on  ne  pouvait  y  entrer  avec  des  provisions  de 
bouche  considérables  et  aucun  gîte  n'y  paraissait  favorable  au 
repos  et  au  sommeil. 

((  A  l'angle  de  deux  rochers,  j'aperçus  une  flaque  d'eau 
d'une  limpidité  remarquable.  Une  herbe  verdoyante  paraissait 
en  tapisserie  fond.  Je  pris  d'une  main  nos  deux  chandelles  et 
plongeai  laulro  main  dans  la  fonlaine  qui  n'avait  guère  que 
G  pouces   de  profondeur:   mais  ce  que  j'avais  pris  pour  une 


UNE  EXPLORATION  AU  ((  TRAOUC  DEL  CALEL  ))  EN  1788.    25 

plante  aquatique  en  avait  été  une  et  n'était  plus  qu'une  pierre, 
conservant  seulement  sa  forme  qui  s'était  épaissie  et  sa  couleur 
primitive.  Je  voulais  en  détacher  quelques  feuilles,  et  alors 
nous  commençâmes  à  nous  apercevoir  que  nous  n  avions 
apporté  ni  ciseau,  ni  marteau,  ce  qui  nous  eût  procuré  les 
moyens  d'enrichir  le  cahinet  de  Sorèze  d'échantillons  préféra- 
bles par  leur  volume  à  ceux  que  nous  pûmes  lui  procurer. 
Enfin,  je  fis  tant  de  mes  doigts  que  je  parvins  à  détacher 
quelques  fragments.  Un  nouvel  inconvénient  vint  alors  se 
manifester  et  se  fit  mieux  sentir  dans  la  suite.  Nous  n'avions 
ni  boite,  ni  sac,  ni  panier  et  nos  poches  avaient  été  laissées  à 
l'entrée  du  souterrain.  Il  nous  restait  nos  goussets,  mais  ils  furent 
bientôt  remplis  de  stalactites  et  de  stalagmites,  de  coquillages 
pétrifiés  de  diverses  configurations  singulières,  de  fragmens 
de  minéraux  détachés,  arrachés  avec  effort.  Enfin  nous  fûmes 
réduits  à  enfermer  nos  richesses  entre  la  chemise  et  le  sein. 
Nous  en  perdîmes  un  bon  nombre  pendant  la  traversée,  et  si 
nous  n'imitâmes  pointées  vaisseaux  qui  se  dégagent  de  leur  lest 
quand  ils  sont  menacés  de  naufrage,  du  moins  notre  lest  parut 
en  partie  s'échapper  de  lui-même  dans  les  chutes  fréquentes 
que  nous  faisions,  et  quand  nous  voulions  ressaisir  nos  trésors, 
les  lumières  étaient  éteintes;  il  fallait  avant  tout  les  rallumer 
à  celles  de  notre  compagnon  le  plus  voisin  et  qui,  debout 
encore,  allait  bientôt  tomber  à  son  tour.  Souvent  nous  vîmes 
ces  mêmes  trésors  rouler  vers  les  précipices  et  le  bruit  de  leur 
arrivée  sur  les  eaux,  quand  il  parvenait  à  notre  oreille,  nous 
faisait  juger  par  l'intervalle  écoulé  entre  la  chute  et  le  son, 
combien  était  profond  le  gouffre  où  ils  étaient  descendus. 

((  Un  casque  d'aiiain  eût  mieux  défendu  nos  têtes  que  la 
toile  légère  qui  les  enveloppait.  Les  voûtes  du  souterrain, 
quelquefois  élevées  de  /io  à  5o  pieds,  s'abaissaient  soudaine- 
ment à  /i  ou  5;  elles  étaient  hérissées  de  stalactites  aiguës,  la 
plupart  semblables  à  des  tuyaux  de  plume  qui,  se  brisant  sur 
nos  têtes,  les  meurtrissaient  ou  les  ensanglantaient. 

«  Nous  descendions  toujours  de  plateau  en  plateau,  de 
colline   en  colline;  mais   nous   trouvions  toujours  dans   notre 


26 


REVUE     DES    PYRENEES. 


route  des  sentiers  ascendants  qui  semblaient  nous  i-amener 
au  point  de  départ.  Ces  sentiers,  droits  ou  tortueux,  s'abais- 
saient, s'élevaient  ou  se  rétrécissaient  de  telle  sorte  que  tantôt 
nous  pouvions  marcber  tous  les  six  de  front,  ayant  au-dessus 
de  nos  têtes  des  plafonds  que  l'œil  ne  pouvait  apercevoir,  et 
que  tantôt,  devenu  trop  étroit  pour  le  passage  d'un  seulhomme, 
le  cliemin  nous  forçait  à  marclicr  plus  ou  moins  fortement 
courbés  vers  la  terre  et  ajoutait  une  grande  fatigue  à  de  plus 
grands  dangers. 

((  Plusieurs  fois  nous  eûmes  à  côtoyer  des  précipices  sur 
des  sentiers  qui  n'avaient  que  deux  ou  trois  pieds  de  largeur. 
Dans  un  de  ces  efPrayans  passages  il  nous  fallut  avancer  en 
adossant  notre  corps  incliné  en  arrière  contre  les  parois  d'une 
roche  lisse  et  demi-circulaire.  L'abîme  était  devant  nous  et  la 
voie  si  resserrée  qu'un  de  nos  bras  étendu  débordait  de  quinze 
à  vingt  pouces  le  gouffre  même  oii  un  faux  pas  devait  nous 
engloutir.  Bientôt  nous  arrivâmes  dans  une  salle  ou  plutôt 
dans  une  place  formant  un  cercle  irrégulier  et  qui  pouvait 
avoir  quatre  cents  pas  de  diamètre.  Bien  moins  vaste  était  la 
grotte  d'Antiparos,  où  ,M.  de  Nointel,  ambassadeur  à  Constan- 
tinople,  fit  dresser  un  autel,  allumer  quatre  cents  lampes,  cent 
grosses  torches  de  cire  jaune  et  célébrer  la  messe  de  minuit, 
le  jour  de  Noël  iCyS. 

((  Le  sol  de  la  plaine  où  nous  marchions  était  noir,  couvert 
d'un  matière  gluante  qui  s'attachait  à  nos  pieds,  exhalant  une 
odeur  désagréable  qu  on  n'eut  pu  supporter  longtemps  sans 
nausées.  Notre  guide  nous  apprit  que  les  voûtes  de  l'immense 
rotonde  étaient  tapissées  de  chauve-souris  d'une  grosseur  ex- 
traordinaire, et  que  nos  pas  s  inqjrimaient  dans  les  déjections 
séculaires  de  ces  oiseaux  de  nuit.  Nous  nous  groupâmes  au 
milieu  de  la  salle  et  formant  un  seul  foyer  de  nos  lumières 
élevées  et  rapprochées,  nous  essayâmes  de  dégager  à  nos  re- 
gards les  ombres  éternelles  qui  cachaient  les  profondeurs  de 
la  voûte;  mais  nous  ne  pûmes  y  réussir,  et  il  nous  fut  égale- 
ment impossible  de  découviir  les  chauve-souris.  Tristes  amans 
des   ténèbres,  ces  oiseaux  y  restèrent  plongés  et  ni  l'éclat  des 


UNE   EXPLORATION   AU    ((    TT\AOUC  DEL   CALEL   ))    EN    1788.         27 

lumières,  ni  le  retentissement  de  nos  voix  ne  purent  les  tirer 
de  leur  profonde  léthargie.  Ce  fut  sans  doute  un  bonheur  pour 
nous,  car  le  moins  que  pouvaient  faire  ces  myriades  d'oiseaux 
nocturnes,  en  s'abattant  autour  des  lumières,  était  de  les  étein- 
dre et  de  nous  fermer  tout  moyen  de  retour. 

((  L'immense  rotonde  nous  offrit,  le  long  de  ses  parois,  des 
configurations  extraordinaires  et  fantastiques,  des  colonnes 
informes  et  sans  proportions,  des  stalactites  imitant  des  tuyaux 
d'orgue  de  diverses  grandeurs,  des  figures  grossièrement  ébau- 
chées, des  formes  bizarres  ou  ridicules,  telles  qu'on  en  voit 
dans  diverses  grottes  souterraines,  et  qui  ont  fait  donner  le 
nom  de  grotesque  à  ce  qui  leur  ressemble  dans  notre  littéra- 
ture ou  dans  nos  arts;  mais  ni  cette  salle,  ni  toutes  celles  qui 
s'offrirent  à  nos  regards  ne  purent  nous  faire  découvrir  ces 
ouvrages  réguliers  où  l'on  prétend  que  la  nature  s'est  asservie 
aux. règles  de  l'art,  ces  statues,  ces  corniches,  ces  draperies  et 
ces  festons,  ces  consoles,  ces  candélabres  et  ces  buffets  que  les 
voyageurs  racontent  avoir  admirés  dans  diverses  grottes  et  qui 
n'étaient  sans  doute  que  des  jeux  et  des  ébauches  achevés  par 
l'imagination. 

((  Nous  poursuivîmes  notre  route  et  presque  à  cent  pas 
de  cette  vaste  enceinte  ori  plusieurs  régimens  auraient  pu 
être  rangés  en  bataille,  nous  arrivâmes  devant  un  orifice  de 
deux  pieds  de  diamètre.  Il  fallait  passer  par  cette  étroite  ouver- 
ture ou  borner  là  notre  voyage  et  retourner  sur  nos  pas.  Notre 
physicien  ne  s  était  jamais  avancé  si  loin  dans  les  sinuosités 
inextricables  où  il  s'égarait  avec  nous.  Tout  lui  paraissait  nou- 
veau. ((  Je  ne  sais  trop,  dit-il  alors,  comment,  perdu  avec  vous 
((  dans  les  détours  du  labyrinthe,  je  vous  ramènerai  des  ténè- 
((   bres  de  l'abîme  à  la  douce  clarté  du  jour.  » 

((  Nous  étions  jeunes  et  présomptueux.  Le  passage  du  terri- 
ble défilé  fut  résolu.  11  fallut  ramper  sur  le  ventre,  passer 
d'abord  un  bras  allongé  en  avant,  puis  la  tète,  puis  l'autre 
bras  tendu  en  arrière  avec  le  reste  du  corps  et  ne  pas  laisser  les 
chandelles  s  éteindre  ou  avoir  soin  de  les  rallumer  sur-le-champ. 
Cette  précaution  importait  d'autant  plus  au  salut  de  la  caravane, 


2  0  REVUE    DES    PYRENEES. 

que  le  briquet,  battu  à  rentrée  du  Trou  de  la  lampe,  y  avait 
été  oublié  par  le  domestique  cbargé  de  le  porter. 

((  Nous  avions  eu  le  désir  de  voir  un  monde  souterrain  et 
nous  aurions  pu  appaïaître  nous-mêmes  comme  les  dignes 
Imbitans  de  ces  réfjions  ténébreuses.  Notre  costume  sinc^ulier 
avait  été  rendu  plus  pittoresque  par  les  eaux  tombées  des  voû- 
tes sur  nos  têtes,  par  le  suif,  la  boue  et  les  matières  noires  et 
visqueuses  et  par  le  sang  qui  avait  coulé  sur  nos  visages  et  sur 
nos  vêtemens.  D  ailleurs  nous  étions  comme  farcis  et  renflés 
de  pierres,  de  coquillages  et  de  congélations.  Ce  bagage  formant 
une  épaisse  ceinture  au-dessus  de  nos  reins,  nous  avait  plus 
ou  moins  meurtris  dans  le  passage  du  défilé,  parce  que  ces 
corps,  la  plupart  aigus  ou  anguleux,  se  trouvaient  alors  presser 
notre  machine,  étant  eux-mêmes  pressés  par  elle  et  par  les 
parois  de  l'étroit  orifice  dans  lequel  nous  rampions  comme  des 
serpens. 

((  Nous  étions  enfin  debout  au  delà  du  défilé;  nous  respi- 
râmes un  moment  en  rétablissant  un  peu  le  désordre  de  notre 
toilette  et  en  ressaisissant  quelques-unes  des  richesses  qui 
s'étaient  échappées  de  notre  sein. 

({  Nous  marchions  dans  un  sentier  étroit  ;  la  pente  était 
devenue  légère  et,  insensiblement,  nous  cessâmes  de  descendre. 
Nous  avancions  dans  des  solitudes  ignorées  où,  avec  une  nuit 
éternelle,  régnait  un  silence  éternel.  Bientôt  nous  arrivâmes  au 
bord  d'un  ruisseau  roulant,  sans  murmure,  une  onde  d'une 
limpidité  si  grande  que  1  œil  saisissait  jusqu'aux  moindres 
objets  dans  le  fond  de  son  lit;  pas  un  arbuste,  pas  une  herbe 
ne  s'offraient  sur  ses  bords.  Le  sable  était  partout  attaché  au 
sol  et  tous  ses  grains,  que  l'œil  distinguait  encore,  adhéraient 
entre  eux  sans  que  le  pied  de  l'homme  put  y  marquer  son 
empreinte.  Ce  ruisseau,  qu'on  eût  pris  pour  le  Styx  serpen- 
tant dans  ce  nouveau  Ténare,  ne  pouvait  inspirer  de  douces 
rêveries.  Il  était  plus  sombre  que  sauvage,  plus  triste  que 
mélancolique;  nous  étions  sans  doute  les  premiers  mortels 
airivés  sur  ses  bords  ;  aucun  de  nous  ne  fut  tenté  de  boire  de 
son  onde.  Nous  le  côtoyâmes  l'espace  d  environ  un   mille,  et 


UNE  EXPLORATION  AU  ((  TRAOUC  DEL  CALEL  ))  EN  I783.    QQ 

nous  serions  sans  doute  arrivés  avec  lui  à  l'issue  qu'il  se  fraie 
au  pied  de  la  montagne  où  l'on  croit  que  commence  son  cours  ; 
mais  comme  les  objets  qui  s  offraient  à  notre  vue  n'avaient 
plus  rien  de  nouveau  pour  nous,  comme  nous  avancions  sans 
nouvelle  découverte  et  sans  péril,  que  peut-être  {sic)  nous  eus- 
sions pu  faire  plusieurs  milles  encore  dans  ce  vallon  uni,  large 
et  n'offrant  plus  que  la  monotonie  des  ténèbres,  notre  guide 
proposa  le  retour.  Nous  étions  depuis  longtemps  arrivés  à  la 
base  de  la  Montagne-Noire  et  nous  voyagions  sur  ses  fonde- 
mens.  Il  était  deux  heures  après-midi;  nous  avions  marché 
sans  relâche  depuis  dix  heures  du  matin.  11  fallait  faire  encore 
cinq  ou  six  milles  avant  de  nous  trouver  hors  des  flancs  de 
l'abîme,  si  toutefois  nous  pouvions  en  sortir.  D'ailleurs  notre 
provision  de  chandelles  était  plus  qu'à  moitié  consommée... 
La  faim  aussi  ne  pouvait  tarder  à  se  faire  sentir.  Tout  com- 
mandait donc  de  s'arrêter. 

«  Un  petit  thermomètre,  seul  instrument  que  nous  eussions 
porté  avec  nous,  placé  sur  le  bord  du  ruisseau,  indiqua  un 
degré  de  chaleur  de  plus  qu'il  ne  marquait  au  haut  de  la  mon- 
tagne. Aucun  des  êtres  vivans  de  la  création,  aucun  individu 
du  règne  végétal,  ne  s'étaient  offerts  à  notre  vue.  Tout  était  eau, 
rocher  ou  congélation.  Nous  avions  plusieurs  fois  essayé  des 
chants  dans  ces  noires  solitudes.  Reboul  y  avait  entonné  d'une 
voix  forte  la  chanson  bachique  de  Maître  Adam;  j'avais  dé- 
clamé la  descente  d'Enée  aux  Enfers  et  la  cantate  de  Circé  du 
poète  Rousseau  ;  nos  voix  retentissaient  sous  les  voûtes  de 
l'abîme,  et  les  vibrations  du  son,  portées  en  s'affaiblissant  à  de 
grandes  distances,  avaient  je  ne  sais  quel  effet  lugubre  et  quel 
charme  mystérieux.  Les  échos  étaient  nombreux  dans  ces  sou- 
terrains, mais  ils  semblaient  moins  répéter  le  son  que  le  pro- 
longer. 

«  Dès  que  le  retour  fut  résolu,  je  sentis  mon  courage 
s'évanouir.  La  curiosité  était  satisfaite  ;  je   ne  vis  plus  que  les 

dangers  que  j'avais  courus  et  qu'il  fallait  affronter  encore 

Jusqu'à  ce  moment,  le  désir  de  voir  et  de  connaître  m'avait 
comme  enflammé  d'une  audace  imprévoyante  et  aventurière; 


3o  REVUE    DES    PYRÉNÉES. 

tout  était  vu;  le  charme  était  détruit;  les  précipices  de  rabîine 
se  montraient  seuls  devant  moi;  je  me  vis  loin  de  ma  famille, 
je  me  souvins  de  ma  mère,  et  je  sentis  une  sueur  froide  cou- 
vrir tout  mon  corps. 

((  Je  marchais  silencieux  et  rêveur.  Enfin  nous  perdîmes  de 
vue  le  ruisseau,  mais  sans  retrouver  le  chemin  qui  nous  avait 
conduits  sur  ses  bords.  Nous  errions  dans  des  sentiers  nou- 
veaux; nous  ne  retrouvâmes  plus  lorifice  où  nous  avions 
rampé  ;  nous  ne  vîmes  plus  la  grande  salle  aux  chauve-souris  ; 
mais  d'autres  collines  et  d'autres  plaines  s'offraient  à  nos 
regards.  Nous  trouvions  des  chemins  larges  ou  étroits,  des 
voûtes  élevées  ou  surbaissées,  des  flaques  d'eau  tranquille  et 
des  précipices  effrayans.  Bien  des  faux  pas,  bien  des  chutes 
qui  n'avaient  rien  d'académique  marquaient  notre  route  et 
ajoutaient  la  fatigue  à  l'inquiétude  du  retour.  Oii  étions-nous.'^ 
Oii  allions-nous  ?  C'est  ce  qui  ne  pouvait  être  connu,  car  nous 
ne  paraissions  pas  monter  encore. 

((  Tout  à  coup  une  découverte  vint  nous  distraire  du  senti- 
ment pénible  de  notre  position.  Dans  l'angle  d'un  rocher,  à 
six  pieds  de  hauteur,  j'aperçus  quelque  chose  de  noir;  j'ap- 
prochai une  de  mes  lumières,  et  je  vis  comme  une  masse 
informe,  avec  des  cartilages  et  des  parties  hérissées  de  poil. 
C'étaient  des  chauve-souris  attachées  à  la  roche  et  comme 
superposées.  Un  cri  de  joie  retentit  dans  nos  rangs;  enfin 
nous  rencontrions  les  seuls  habitans  de  cette  région  de  la 
nuit;  mais  aucun  signe  de  vie  ne  nous  était  donné.  La  lumière 
n'avait  produit  aucun  effet  sur  ce  groupe  inerte  et  sans  mou- 
vement. Du  gros  bout  de  la  chandelle  dont  ma  main  droite 
était  armée,  je  frappai  fortement  à  plusieurs  reprises  sur  cette 
masse  immobile,  mais  elle  ne  changea  ni  de  forme  ni  de  posi- 
tion. Je  désespérais  déjà  du  succès  de  mes  épreuves,  lorsque 
je  m'avisai  d'obtenir  de  la  flamme  le  résultat  que  n'avait  pu 
produire  le  frottement.  J'approchai  la  mèche  brûlante  de  la 
matière  et  je  la  chaufl'ai  vivement.  Près  d'une  minute  s'était 
écoulée  et  j'allais  abandonner  mon  opération  un  peu  barbare 
pour  échapper  à  l'odeur  forte  et  fétide  qui  venait  nous  assaillir. 


UNE  EXPLORATION  AU  (C  TRAOUC  DEL  CALEL  ))  EN  I783.    3l 

lorsqu'une  partie  de  cette  masse  se  détacha,  tomba  à  mes 
pieds  en  déployant  les  membranes  de  ses  ailes  et  offrit  à  nos 
regards  une  chauve-souris  de  la  plus  grande  espèce,  comme 
on  en  voit  au  Cabinet  d'histoire  natuielle  du  Jardin  du  roi  et 
qui  ont  i8  à  20  pouces  d'envergure.  Aucun  de  nous  ne  voulut 
se  charger  de  ramasser  et  d'emporlci-  cette  proie  qui  resta 
couchée  par  terre  sans  se  mouvoir.  |D'ailleurs,  depuis  sa  con- 
crémation,  elle  exhalait  une  odeur  insupportable  qui  hâta  notre 
départ  et  nous  poursuivit  très  longtemps  dans  les  détours  du 
souterrain. 

((  Bientôt  notre  guide  cria  :  «  Couiage  I  je  retrouve  un 
((  chemin  que  j'ai  suivi  dans  un  autre  voyage,  et  je  le  recon- 
((  nais  à  ces  jeux  de  la  nature  qui  ressemblent  aux  caprices  de 
((  l'art,  à  ces  congélations  qui  imitent  assez  bien  l'intérieur 
((  ruiné  d'une  éghse  gothique,  et  voilà  la  croix  que  j'ai  gravée, 
«  avec  un  couteau,  sur  cette  colonne.»  Nous  poursuivîmes  notre 
route,  mais  bientôt  le  physicien  ne  se  reconnut  plus.  Nous  mon- 
tions depuis  assez  longtemps  dans  les  flancs  de  la  montagne, 
quoique  nous  trouvassions  à  parcouiir  de  longs  étages  de  plain- 
pied.  Cependant  des  descentes  assez  nombreuses  nous  reportaient 
vers  le  fond  que  nous  venions  de  quitter,  et  plus  d'une  fois 
nous  revîmes  des  sentiers  inférieurs  que  nous  avions  suivis. 
Ainsi  notre  guide  ne  pouvait  juger  si  nous  avions  monté 
beaucoup  plus  que  nous  n'avions  descendu. 

((  Enfin  notre  courage  avait  beaucoup  faibli,  et  nos  forces 
s'usaient  dans  ce  voyage  dont  le  terme  paraissait  inconnu  et 
l'issue  incertaine.  Nous  n'avions  plus  envie  de  chanter  ni  de 
rire,  loisqu'un  étroit  passage,  qui  n'avait  guère  que  trois  pieds 
de  haut,  nous  laissa  voir  un  faible  jour  et  nous  amena  sur  les 
derrières  de  la  fameuse  colonne  chargée  du  nom  de  tous  les 
Hercules  qui  étaient  venus  jusque-là. 

((  Notre  premier  mouvement  fut  de  remercier  le  Ciel,  comme 
le  matelot  échappé  du  naufrage  lui  adresse  sa  fervente  prière 
et  ses  vœux.  Nous  avions  salué  le  jour  avec  la  même  ardeur 
que  le  marm  salue  la  terre  après  une  longue  et  périlleuse  navi- 
gation.  Nous    aperçûmes   un    ou   deux   reptiles    auprès    de   la 


32  REVUE    DES    PYRENEES. 

colonne;  ils  ne  pénètrent  point  dans  Tintérieur  des  souter- 
rains et  s'arrêtent  où  commencent  les  ténèbres. 

((  Je  consci'vais  au  l'etour  le  second  rang,  que  j  avals  pres- 
que toujours  occupé  dans  la  file.  Je  n  eus  donc  plus  à  lecevoir 
les  cailloux  roulans  sur  mes  talons,  et  ce  fut  moi  qui  les  ren- 
voyai sur  les  jambes  de  ceux  qui  marchaient  en  arrière. 

((  Lorsque  nons  arrivâmes  à  la  bouche  du  cratère,  le  soleil 
descendait  sur  l  horizon.  Le  gardien  de  nos  habits;  qui  nous 
croyait  perdus  dans  les  entrailles  du  gouffre ,  se  disposait  à 
porter  au  couvent,  avec  nos  habits,  celte  triste  nouvelle.  Son 
paquet  était  déjà  fait,  et  nous  fûmes  sur  le  point  de  rentrer  à 
Sorèze  dans  le  plus  grotesque  équipage.  Ce  fidèle  gardien, 
effrayé  de  notre  apparition  et  nous  prenant  pour  des  ombres 
ou  pour  des  diables,  fit  plusieurs  signes  de  croix.  Enfin  il  se 
rassura  ;  il  aida  à  nous  débarbouiller,  et  notre  toilette  fut 
bientôt  rajustée.  Nous  descendions'  gaîment  la  montagne 
lorsque  nous  trouvâmes  à  mi-côte  deux  bénédictins  essouflés 
que  le  sous-prieur,  inquiet  depuis  le  dîner,  auquel  il  nous 
avait  longtemps  attendus,  envoyait  à  la  découverte.  Le  soleil 
était  couché,  mais  un  rideau  de  pourpre  ceignait  encore  l'oc- 
cident, lorsque  nous  rentrâmes  dans  Sorèze.  Le  sous-prieur 
vint  nous  recevoir  à  la  porte  du  couvent;  il  nous  embrassa 
avec  une  émotion  visible,  comme  s'il  avait  craint  de  ne  plus 
nous  revoir. 

«  Il  nous  suivit  dans  notre  appartement  oii  bientôt  arrivè- 
rent à  la  file  tous  les  religieux  du  couvent.  Ils  étaient  empressés 
et  curieux  d'avoir  le  récit  des  merveilles  de  notre  voyage.  Nous 
commençâmes  par  vider  nos  poches,  oii  se  trouvaient  entassées 
une  partie  des  richesses  que  nous  avions  mises  d'abord  dans 
notre  sein.  Le  surplus  remplissait  nos  mouchoirs  et  une  ser- 
viette qu'avait  apportée  le  gardien  de  nos  habits.  A  la  vue  de 
tous  ces  trésors  arrangés  sur  deux  grandes  tables,  les  bénédic- 
tins se  récrièrent,  et  leur  joie  se  manifestait  en  nous  embras- 
sant et  en  nous  serrant  les  mains. 

«  Ils  voulurent  bien  consentir  à  ce  que  nous  remissions 
après  le  dîner,  qui  fui  aussi  notre  souper,  le  récit  de  nos  aven- 


UNE   EXPLORATION    AU    ((    TRAOUC    DEL   GALEL    ))    EN    I783.         IV,] 

turcs  dans  le  Trou  de  la  lampe.  Ce  récit  fut  intei'rompu  par  de 
fréquentes  exclamations.  Le  lendemain  il  fallut  le  recommencer 
encore,  et  il  sembla  causer  le  même  étonnement.  Le  cabinet  de 
pliysique  du  collège  s'enricliit  des  plus  beaux  échantillons  que 
nous  avions  apportés  ;  quelques  religieux,  Reboul  et  le  pro- 
fesseur de  physique,  se  partagèrent  le  reste.  Je  gardai  pour 
moi  quelques  légers  fragments  que  je  conserve  encore.  » 

VlLLENAVE. 


XXVI 


F.  DE  GELIS. 


UNE  ÉDUCATION  MILITAIIIK 


AU    DIX-HUITIEME    SIECLE 


Il  y  a  une  grande  différence  entre  l'histoire  populaire  et 
traditionnelle  et  l'histoire  telle  que  nous  la  dévoilent  les  archi- 
ves de  province,  les  lettres  de  famille  et  les  mémoires  privés. 
Cette  société  du  dix-huitième  siècle  qu'on  nous  montre  si 
turbulente,  dépensière,  frivole,  joueuse  et  libertine,  dans  les 
cadres  classiques  de  Paris,  \ersailles  ou  Trianon,  nous  appa- 
raît pleine  de  modestie,  d'économie,  de  sagesse  et  de  piété,  en 
Languedoc,  en  Piovence,  en  Franche-Comté,  et  partout  oii  la 
vie  se  développe  loin  du  bruit  et  de  l'intrigue,  dans  un  milieu 
provincial  et  sain.  \  oici  des  lettres  où  Ion  veria  tout  ce  qui 
distinguait  alors  un  gentilhomme  campagnard  d'un  gentil- 
homme courtisan,  un  officier  de  métier  d'un  officier  d  anti- 
chambre, comme  on  en  tiouve  tant  d'exemples  dans  Saint- 
Simon  et  les  historiens  du  temps. 

Nous  sommes  en  mai  l'iS'^.  Le  jeune  de  Beaufort  na  pas 
encore  dix-huit  ans';  il  se  destine  à  l'état  militaire  et  vient 
d'être  admis,  en  qualité  de  cadet,  dans  le  Régiment  du  Roi, 
en  garnison  à  Besançon.  Sa  première  lettre  est  pour  informer 
son  père  de  son  arrivée  au  corjîs,  et  lui  donner  quelques  ren- 
seignements sur  son  nouveau  genre  de  vie  : 

((  De  tous  ceux  pour  qui  j'avais  des  lettres  de  recommanda- 
tion, je  n'ai   trouvé  que  M.    de  Cardaillac'^.   Il  me  paraît  un 


1.  Il  étail  ué  le  29  octobre  1746. 

2.  Capitaine  au  liéyimcul  du  Roi.  Sa  famille  était  de  Gasco£i,oe. 


UNE    ÉDUCATION    MILITAIUIÎ    AU    DIX-HUITIEME    SIECLE.  35 

fort  galant  homme,  au  moins  foit  obligeant.  Il  a  eu  la  bonté 
de  me  conduire  chez  le  lieutenant-colonel  et  chez  plusieurs 
autres  officiers  de  la  tele  du  régiment.  Il  m'a  donné  son  tail- 
leur et  tous  les  renseignements  nécessaires  pour  me  procurer 
ce  qu'il  me  faut.  Je  n'achète  encore  ni  fusil  ni  giberne,  parce 
que  la  nouvelle  ordonnance  donne  des  épontons*  aux  officiers. 
Peut-être  M.  de  Guerchy"^  n'ado])teia-t-il  pas  ce  changement; 
aloi's,  je  ferai  l'emplette  du  fusil  lors  de  la  revue;  en  atten- 
dant, M.  de  Cardaillac  ine  prête  le  sien. 

((  Je  suis  logé  dans  la  même  maison  que  le  premier  capitaine 
de  grenadiers  qui  est  un  homme  de  bon  sens.  Il  m'en  coûte 
12  livres  par  mois,  c'est  le  plus  bas  prix  pour  les  logements. 
J'ai  une  chambre  avec  une  alcôve,  elle  est  peinte  en  blanc, 
avec  des  filets  bleus.  Au-dessus  est  une  chambre  pour  un 
domestique,  et  un  grenier  pour  meltie  mon  bois. 

a  J'ai  consulté  M.  de  Cardaillac  au  sujet  du  domestique;  il 
m'a  dit  que  tous  les  officiers  en  avaient  un  et  qu'il  serait  indé- 
cent que  je  n'en  eusse  pas.  De  plus,  m'ayant  demandé  com- 
bien vous  me  donniez  de  pension,  sur  ce  que  je  lui  ai  dit  que 
c'était  i.3oo  livres,  il  m'a  répondu  que  cela  ne  suffisait  pas  et 
m'a  chargé  de  vous  mander  que  vous  feriez  bien  de  pousser 
jusqu'à  2.000.  )) 

Pour  justifier  ce  chiffre,  le  jeune  aspirant  fait  le  relevé  de 
ses  dépenses  éventuelles  :  il  donnera  li^A  livres  à  son  logeur; 
sa  pension  à  l'auberge  et  celle  de  son  ordonnance  lui  coûte- 
ront de  12  à  i.3oo  livres,  les  gages  du  même  homme  seront 
de  loo  livres  au  moins.  Total  approximatif  :  i.5oo  livres, 
auxquelles  viendront  s'ajouter  le  prix  du  chauflage  et  de 
l'éclairage,    le   blanchissage,    l'entretien    de    la   garde-robe    et 


1.  Les  psponlons  élaiciit  dos  piijuos  à  loiii»'  manche  dont  les  officiers  faisaient 
usage  pour  le  con)niandemenl  plutôt  que  pour  le  combat.  M.  de  Beaufort 
écrit  :  «  épontons  ». 

2.  M.  de  Gucrchy  était  lieulcnant-colonel  et  commandait  le  Régi  ment  du 
Roi.  A  la  même  épo(|ue,  un  grand  nombre  de  corps  de  troupe  avaient  un 
colonel  à  peu  près  honoraire,  f[ui  ne  paraissait  guère  qu'en  temps  de  guérie, 
et  un  colonel  en  second  ou  un  lieutenant-colonel  chargé  d'assurer  le  service. 


36  REVUE    DES    PYRÉNÉES. 

tous  les  menus  frais  que  l'étiquette  impose  à  un  homme  de  sa 
condition  et  de  sa  profession. 

Ces  chiffres  sont  très  suffisamment  éloquents.  Pas  assez, 
cependant,  pour  convaincre  le  marquis  de  Beaufort,  gentil- 
homme aux  manières  un  peu  rudes,  liahilué  à  la  vie  simple 
des  gens  de  sa  province'  et  qui  se  demande  comment,  avec 
i.3oo  francs  de  rente,  son  fils  n'est  pas,  de  tous  les  sous- 
lieutenants  de  France,  le  plus  riche  cl  le  mieux  entretenu. i^ 

Ces  réflexions,  qu'il  a  certainement  confiées  à  la  poste, 
mais  qui  ne  nous  sont  point  parvenues,  nous  les  devinons  par 
la  réponse  qui  suit  : 

((  Je  ne  me  démentirai  pas  dans  mes  projets  d'économie, 
mon  cher  père,  je  les  crois  aussi  nécessaires  que  vous  et  je 
comprends  hien  qu'il  faut  aller  doucement  pour  aller  jusqu'au 
bout,  mais  je  défie  l'homme  le  plus  économe  du  monde  de 
passer  une  année  au  Régiment  du  Roi  à  moins  de  cent  louis. 
Encore  celte  somme  ne  pourra-t-elle  me  sufïïre  cette  première 
année,  où  il  y  a  eu  pour  moi  des  dépenses  extraordinaires, 
comme  frais  de  réception,  dhahits,  d'équipement,  et  de  mille 
petites  choses.  J'ai  même  oublié,  dans  le  détail  des  frais,  de 
comprendre  mon  maître  de  violon.    » 

Il  a  oublié  aussi  le  perruquier,  dont  la  note  n'est  point 
négligeable,  car  on  fait  grand  usage  de  poudre  et  de  pommade 
au  Régiment  du  Roi.  Il  a  oublié  le  professeur  de  danse  et  d'es- 
crime. Il  a  oublié  le  fournisseur  de  nœuds  et  de  lubans.  Il  a 
oublié  —  mais  ce  dernier  oubli  n'est  peut-être  pas  tout  à  fait 
involontaire  —  certaine  petite  dette  de  jeu  qu'il  faut  bien  se 
décider,  quand  même,  à  faire  connaître  au  papa  : 

«  Je  vous  dirai  que,  depuis  peu  de  jours,  on  m'a  forcé  dans 
une  maison  de  la  ville,  chez  un  avocat  général,  de  jouer  au 
brelan.  J'y  ai  perdu,  comme  à  mon  ordinaire,  un  peu  plus  d'un 
louis.  )) 

La   somme  n'est  pas   grosse,    mais  la  faute  l'est  peut-être 

I.   Le   Languedoc,  où   il  possède  la  lerre  de  Bruguières,  près  le  village  du 
même  nom. 


UNE    ÉDUCATION    MILITAIRE    AU    DIX- HUITIEME    SIECLE.  3'J 

davantage,  en  ce  qu'elle  constitue  un  précédent.  Nous  verrons 
tout  à  riieuie  ce  que  le  rigide  marquis  de  Beaufort  en  dira. 
Quant  à  nous,  qui  cherchons  surtout  dans  ces  confidences  les 
souvenirs  et  les  enseignements  historiques,  nous  constatons 
que  si  les  mœuis  militaires  ont  hien  changé  en  France  depuis 
cent  cinquante  ans,  il  n'en  est  pas  de  même  en  d'autres  pays 
d'Europe,  qui  ont  pieusement  conservé  leurs  vieilles  coutumes 
et  leurs  anciennes  traditions.  C'est  ainsi  qu'en  Allemagne,  les 
candidats  à  l'épauletle  suivent  la  filière  même  à  laquelle  le 
jeune  de  Beaufort  était  astreint.  Ils  viennent,  avant  leur  nomi- 
nation, faire  un  stage  dans  le  corps  où  ils  doivent  entrer,  et 
vivent  dès  lors  à  la  tahle  et  dans  l'intimité  de  leurs  futurs 
camarades,  les  officiers.  Dans  la  grande  famille  qu'est  le  régi- 
ment allemand,  c'est  la  meilleure  manière  qu'aient  les  aînés 
de  connaître  et  d'apprécier  leurs  cadets,  les  cadets  de  voir  leurs 
aînés  à  l'œuvre  et  de  les  imiter. 

Dans  nos  vieux  corps  de  troupe  français,  l'idée  était  la 
même  et  l'esprit  familial  encore  plus  développé.  Du  colonel 
au  dernier  enseigne,  tout  le  monde  se  connaissait,  s'estimait, 
s'appréciait.  La  hiérarchie  militaire  s'étabhssait  d'elle-même, 
sans  qu'il  fût  besoin  de  galons,  parce  qu'elle  n'était  qu'un 
reflet  et,  pour  ainsi  dire,  un  prolongement  de  la  hiérarchie 
sociale.  Quand  un  ministre  de  Louis  XV  imagina  l'épaulette 
pour  distinguer  les  grades,  il  eut  un  beau  succès  d'impopularité  ; 
son  invention  ne  fut  longtemps  désignée  que  sous  le  sobriquet 
méprisant  de  (juenille  à  Choiseul.  Les  soldats  d'antrefois  appe- 
laient leurs  officiers  «  monsieur  »,  et  ce  «  monsieur  »  imjillquait 
un  respect  moins  artificiel  que  a  mon  capitaine  »  ou  a  mon  com- 
mandant »  parce  que  basé  sur  l'âge,  le  caractère,  la  naissance,  la 
situation.  On  a  beaucoup  prêché  contre  le  privilège  des  gra- 
des, réservé  à  certaines  classes  sociales,  sans  réfléchir  que  ce 
privilège  était,  à  l'époque  où  il  fut  constitué,  d'une  logique 
irréfutable  et  d'une  presque  absolue  nécessité.  Prenons 
comme  exemple  les  officiers  du  Régiment  du  Roi  :  voilà  des 
hommes  à  qui  leur  situation  dans  le  monde  assure,  en 
dehors  de  leurs  qualités  militaires,  le  respect  des  subordonnés. 


38 


REVUE    DES    PYRENEES. 


C'est  le  sentiment  que  M.  de  Beaufort  éprouve  pour  eux  et 
qu'il  communique  à  son  père  en  lui  disant  :  «  A  ous  pouvez 
être  sûr  que  mes  efforts  tendront  de  plus  en  plus  à  mériter 
les  éloges  des  officiers  majors  et  en  particulier  de  M.  de 
Guerchy.  C'est  un  gentilhomme  accompli,  de  manières  exqui- 
ses et  d'une  parfaite  honnêteté.  »  Il  est  plus  enthousiaste 
encore  ^u  capitaine  de  Cardaillac,  qui,  dès  le  premier  jour,  et 
pour  ne  pas  manquer  à  cette  sorte  de  franc-maçonnerie  qui  lie 
entre  eux  tous  les  honnêtes  gens  d'un  même  terroir,  s'est 
constitué  son  protecteur  et  son  ami. 

Laudator  temporis  actil  me  diront  les  partisans  de  l'esprit 
nouveau.  Sans  y  mettre  aucun  parti  pris,  je  crois  qu'il  y  eut 
du  bon  et  du  mauvais  à  toutes  les  époques,  et  je  constate  que 
s'il  fut  presque  toujours  nécessaire  d'abandonner  les  mœurs 
et  les  idées  de  l'ancien  légime,  presque  jamais  cet  abandon  ne 
fut  un  bien  pour  l  humanité. 

Quand  Beaufort  arrive  au  Régiment  du  Roi  pour  y  appren- 
dre un  métier  dont  il  devait  vivre  —  et  mourir  avant  d'avoir 
longtemps  vécu  —  il  ne  signe  ni  engagement,  ni  contrat.  Les 
papiers,  couverts  de  timbies  et  de  cachets,  qu'on  exige  aujour- 
d'hui, ont  remplacé,  avec  beaucoup  moins  d'élégance,  la  parole 
d'honneur  dont  on  se  contentait  autrefois. 

C'est  à  bon  droit,  d'ailleurs,  qu'on  s'inquiéterait  de  voir  un 
adolescent  admis  aux  fonctions  d'officier  sur  sa  simple  bonne 
mine  et  quelques  lettres  de  recommandation  qu  il  a  dans  sa 
poche.  Nul  n'est  digne  de  commander  à  ses  semblables  s'il  ne 
possèdç  en  outre  l'instriiction  qui  rehausse  la  valeur  person- 
nelle et  donne  l'autoiilé  nécessaire  au  commandement.  Ce 
principe  était  admis  au  dix-huitième  siècle  comme  au  vingtième, 
mais  c'est  au  régiment,  où  ils  arrivaient  encore  très  jeunes, 
que  les  cadets-gentilshommes  recevaient  le  complément  d'ins- 
truction que  les  régents  du  collège  n  avaient  pas  eu  le  temps 
de  leur  donner.  Beaufort  nous  l  apprend  en  nous  disant  : 
<(  Notre  professeur  de  mathématiques  m'a  fait  acheter  les  sec- 
tions coniques  de  M.  de  L  Hôpital  et  l'algèbre  de  Clairaut.  Je 
dois  revoir  avec  lui  les  trois   premiers  livres  de  L'Hôpital  et 


UNE    ÉDUCATION    MILITAIRE    AU    DIX-HUITIEME    SIECLE.  Sq 

ensuite    lire  Clairaut  pour   aller  plus    loin    dans    le   premier 
auteur.  » 

Et  comme  les /iMm«n«7e5,  dont  il  poursuit  le  cours  sous  l'uni- 
forme, ne  sauraient  être  complètes  sans  la  musique  et  les  arts 
d'agrément,  il  ajoute  :  «  Je  suis  fort  content  de  mon  maître 
de  violon.  Il  y  a  de  plus  une  circonstance  qui  pourra  avancer 
mes  progrès  dans  cet  instrument  :  je  loge  près  de  la  chambre 
d'un  monsieur  de  la  ville  qui  ne  laisse  pas  d'être  fort  et  qui 
m'a  proposé  de  jouer  avec  moi.  Je  ressens  tout  le  profit  de 
cette  fréquentation  :  je  touche  déjà  plus  juste  que  je  ne  faisais; 
la  mesure  va  bien  et  mon  maître  s  y  attache.  » 

A  vrai  dire,  nous  aimerions  que  ce  jeune  homme,  admis 
depuis  quelques  jours  seulement  à  l'honneur  de  ceindre  une 
épée,  se  préoccupât  un  peu  moins  d'algèbre  et  de  violon,  un 
peu  plus  des  choses  de  son  métier.  De  l'uniforme  qu'il  porte, 
et  qu'il  doit  être  fier  de  porter,  il  ne  nous  dit  que  ces  quelques 
mots  :  ((  La  tenue  vient  d'être  changée,  l'habit  sera  toujours 
blanc,  galonné  d'or,  mais  avec  un  galon  plus  étroit,  imitant 
la  broderie.  Il  y  en  aura  un  tout  au  long  du  vêtement,  et 
l'autre  qui  serpentera  autour  des  boutonnières,  contournera 
les  poches  et  bordera  les  pans.  Le  collet  et  les  parements  seront 
bleus,  les  revers  sont  supprimés*.  » 

Il  nous  parle  très  brièvement  du  «  tour  de  garde  qui  revient 
souvent  parce  qu'on  n'est  pas  plus  de  3o  ou  33  officiers 
présents  au  corps  »  et  reste  muet  sur  tout  ce  qui  est  exercices, 
manœuvres  et  service  militaire  proprement  dit.  C'est  qu'en 
vérité  la  vie  sous  l'épaulette  diffère  beaucoup  de  ce  qu'elle 
deviendra  plus  tard.  Dès  qu'une  guerre  est  terminée,  la  moitié 
des  officiers  partent  en  congé.  Ceux  qui  restent,  sont  absorbés 
par  des  occupations  très  diverses  qui  ne  leur  laissent  qu'un 
minimum  de  temps  pour  accomplir  les  devoirs  de  leur  profes- 
sion. La  préparation  à  la  guerre,  telle  que  nous  la  comprenons 

I.  La  question  des  parements  et  des  revers  avait  une  grande  importance  en 
matière  d'uniforme  parce  que  ces  accessoires  distine^uaient  par  leur  couleur  et 
la  façon  dont  ils  étaient  disposés,  les  régiments  entre  eux. 


l\0  REVUE    DES    PYRÉNÉES. 

aujourd'hui,  n'existe  pas.  L'instruction  des  recrues  est  aban- 
donnée aux  sergents,  et  c'est  à  des  mouvements  de  parade,  à 
des  formations  de  revues,  que  s'emploie  toute  la  science  et 
l'intelligence  des  gradés. 

Ce  n'est  pas  que  l'armée  du  dix-huitième  siècle  soit  moins 
belle  en  France  que  dans  les  autres  pays  d'Europe.  Celle  de 
Louis  X^  est  de  toutes  la  plus  nombreuse  et  la  mieux  équipée, 
sans  en  excepter  même  les  régiments  modèles  de  Frédéric  IL 
Sous  l'impulsion  du  Maréchal  de  Saxe,  une  foule  d'mnovations 
heureuses  ont  été  introduites  dans  l'armement.  Cet  «éponton  », 
dont  nous  parle  Beaufort,  qu  on  vient  de  substituer  au  lourd  et 
encombrant  fusil,  est  une  suite  des  réformes  dont  il  a  pris 
l'initiative  et  qui  se  sont  accomplies  de  son  temps.  Mais  si  le 
matériel  est  en  progrès,  l'esprit  militaire  ne  change  que  fort 
peu.  Il  faudra  longtemps  pour  faire  comprendre  aux  officiers 
que  leur  place  est  à  la  caserne  plutôt  que  dans  les  salons,  et  que 
de  leur  contact  direct  et  prolongé  avec  la  troupe  dépend  la 
bonne  instruction  de  celle-ci. 

Les  deux  grands  écueils  de  cette  vie  de  garnison  insuffisam- 
ment remplie  sont  l'ennui  et  le  désœuvrement.  Aussi  voit-on 
les  officiers  envahir  les  cafés  et  les  salles  de  spectacle.  Du 
défaut  de  vider  les  bouteilles,  notre  cadet  se  défend  tant  qu'il 
peut  et  déclare  à  son  père  :  ((  Je  vous  assure  que  je  ne  suis 
pas  encore  plus  familiarisé  avec  le  café  que  du  temps  que  je 
vivais  avec  vous.  Le  peu  d'argent  que  vous  voyez  marqué  pour 
cette  dépense  sur  mes  notes,  est  employé  plutôt  à  des  glaces 
qu'à  d'autres  boissons.  » 

Quant  au  spectacle,  il  y  va  pour  faire  comme  tout  le  monde 
et  parce  qu'il  n  aurait  aucun  avantage  à  se  priver  d  une  dis- 
traction qui  ne  lui  coûte  rien.  «  L'abonnement  à  la  comédie  se 
picnd  sur  les  appointements,  ceux  qui  comme  moi  n'en  ont 
point  y  entrent  gratis.  » 

Le  jeu  est  un  danger  plus  redoutable  pour  notre  jeune  offi- 
cier :  même  quand  il  s'abstient  d'y  prendre  part,  ce  qui  ne  lui 
est  pas  toujours  possible,  il  est  entouré  d'amis  peu  scrupuleux 
qui  mettent  sa  bourse  au  pillage  et  abusent  de  sa  complaisance 


UNE    ÉDUCATION    MILITAIRE    AU    DIX-HUITIEME    SIECLE.  /j  I 

pour  le  rançonner  :  «  Je  me  suis  déjà  aperçu  que  j'étais  un 
peu  trop  aisé  pour  prêter  de  l'argent  à  certains  de  mes  cama- 
rades, écrit-il  à  son  père,  je  serai  plus  réservé  à  l'avenir  sur 
cet  article.   » 

Excellentes  résolutions!  Le  marquis  de  Beaufort  croit  à  la 
sincérité  de  celui  qui  les  adopte,  mais  il  se  méfie  de  sa  persé- 
vérance et  de  sa  fermeté.  Pour  Tencourager  à  bien  faire,  il  use 
de  toute  sou  éloquence  et  met  tant  de  paternelle  affection  dans 
ses  avis  qu'on  lui  pardonne  de  les  donner  avec  un  peu  trop  de 
complaisance  et  de  prolixité  : 

((  Qu'on  est  à  plaindre,  mon  cher  fils,  d'être  séparé  par  une 
aussi  grande  distance  de  quelqu'un  avec  qui  l'on  désirerait  de 
s'entretenir  fréquemment!  Votre  lettre  du  8  juillet  dernier 
augmente  mes  regrets  à  cet  égard.  Ce  n'est  presque  jamais 
qu'après  coup  que  je  puis  vous  proposer  mes  avis,  mais  je 
continuerai  cependant  à  le  faire,  puisque  c'est  la  seule  ressource 
qui  me  reste  dans  notre  position  actuelle.  Le  mémoire  que 
vous  m'envoyez  et  le  détail  que  vous  y  avez  joint  me  fournis- 
sent un  vaste  champ  à  réflexions.  Je  suis  accoutumé  à  penser 
tout  haut  avec  vous,  je  vous  dirai  donc  tout  bonnement  ce  que 
mon  amitié  m'a  suggéré  à  la  lecture  de  votre  lettre.  Je  suis  on 
ne  peut  plus  content  que  vous  ayez  perdu  au  jeu,  espérant  que 
cela  vous  engagera  à  vous  tenir  sur  vos  gardes.  Le  peu  de 
goût  que  vous  avez  pour  cet  amusement  est  cause  que  vous 
n'en  avez  pas  l'esprit  et  que  je  doute  que  vous  acquériez  jamais 
la  science  et  la  finesse  nécessaires  pour  défendre  comme  il  faut 
voti'e  argent.  Le  brelan,  tout  aisé  qu'il  vous  paraisse,  exige  de 
l'expérience  et  beaucoup  d'habileté.  Aussi  vous  ai-je  conseillé 
de  rabandonnei"  au  premier  avis  que  vous  m'avez  donné  que 
vous  aviez  commencé  de  commercer  avec  lui.  Je  vous  excuse 
d'avoir  cru  qu'une  certaine  bienséance  exigeait  de  vous  prêter 
aux  propositions  de  jeu  qu'on  vous  faisait,  mais  j'espère  qu  a- 
près  que  cette  illusion  se  sera  dissipée,  vous  aurez  reconnu 
qu'il  est  une  considération  qui  doit  l'emporter  sur  toutes 
les  autres  :  c'est  de  ne  point  risquer  à  se  déshonorer  en  ne 
payant  pas  ses   dettes.  Qu'arriverait-il  de   vous,  si   vous   vous 


J^a  REVUE    DES    PYRÉNÉES. 

mettiez  un  jour  dans  le  cas  d  abandonner  l'état  que  vous  avez 
pris  ? 

((  Eussiez-vous  trente  mille  livres  de  rente,  je  vous  conseil- 
lerais, pour  votre  tranquillité  et  votre  honneur,  de  jouer  très 
peu  et  toujours  petit  jeu,  mais,  dans  votre  position,  cela  devient 
un  précepte.  Besançon  est  une  trop  bonne  ville  pour  qu'il  n'y 
ait  pas  des  maisons  où  l'on  trouve  à  s'amuser  honnêtement, 
sans  courir  les  hasards  auxquels  voiis  avez  été  exposé.  Il  y  a 
un  choix  à  faire  en  tout  pays.  Si  le  Régiment  du  Roi  venait  à 
Toulouse,  les  gens  raisonnables  et  obligés  de  compter  avec  eux- 
mêmes  sauraietit  préférer  les  S...  ou  les  C...  aux  F...,  M... 
et  autres  maisons  de  cette  sorte.  Je  me  suis  étendu  sur  cet 
article  à  cause  de  son  importance  :  serez-vous  assez  heureux, 
mon  cher  fils,  pour  en  reconnaître  la  nécessité.-^  Je  vous  parle 
comme  à  mon  ami,  et  c  est  toujours  en  cette  qualité  que  je 
poursuivrai  mes  réflexions  avec  vous.  » 

Ces  réflexions,  d'ailleurs,  en  amènent  d  autres  du  même 
genre,  et  le  marquis  de  Beaufort  invite  son  fils  à  méditer  sur  la 
nécessité  de  borner  ses  fantaisies  et  de  proportionner  ses 
dépenses  aux  ressources  de  son  modeste  budget. 

((  Je  vois  sur  votre  mémoire  plusieurs  articles  de  dépenses 
comme  clef  d'or,  galon,  bouquets  et  canne.  Pour  cette  dernière, 
je  vous  conseille  et  vous  presse  même  de  la  laisser  dans  un  coin. 
Un  homme  de  votre  état,  à  moins  qu  il  ne  puisse  marcher  sans 
ce  secours,  ne  doit  jamais  porter  de  canne.  Souvenez-vous  de 
cette  affaire  tragique  dont  je  vous  ai  parlé  plus  d  une  fois, 
arrivée  entre  deux  officiers  du  l'éiriment  de  Normandie.  Le 
geste  fut  tout  à  fait  involontaire,  mais  les  suites  n'en  devinrent 
pas  moins  fâcheuses.  A  la  bonne  heure  quand  vous  serez  offi- 
cier major  ;  jusque  là,  je  vous  en  conjure,  laissez  dormir  votre 
canne. 

((  Pour  les  autres  articles,  vous  vous  êtes  satisfait,  soit, 
mais  prenez  garde  de  vous  laisser  entraîner  par  le  goût  de 
ces  niaiseries.  Dans  tous  ces  achats,  vous  serez  la  dupe  de 
votr'e  ingénuité,  comme  vous  l'avez  été  de  votre  inexpérience 
au  jeu.  Cette  clef  d'or  ne  peut  être  que  de  la  drogue,  puis- 


UiNE    EDUCATIO>     MILITAIRE    AU    DIX-HUITIEME    SIECLE.  43 

qu'elle  ne  vous  a  coûté  que  douze  livres.  De  ce  bourdulou  que 
vous  avez  fait  mettre  à  votre  chapeau,  je  n'ai  rien  à  dire  si 
c'est  l'usage  au  Régiment  du  Roi,  mais  il  est  bien  nouveau  pour 
moi  que  des  personnes  de  bon  ton  joignent  quelque  chose  au 
plumet.  Et  pour  ce  qui  est  des  bouquets,  trouvez  bon  que  je 
m'en  moque  un  peu  :  je  me  flatte  que  vous  n'avez  pas  de  re- 
proche à  vous  faire  à  leur  égard  et  que  ce  sont  des  présents  que 
vous  avez  fait  distribuer  à  d'honnêtes  personnes  comme  vous 
l'auriez  fait  ici  à  Mademoiselle  de  S...  ouà  Mademoiselle  d'A. .. 

((  Enfin,  croyez  qu'en  tout  ceci  je  n'ai  cure  que  de  vos  inté- 
rêts et  de  la  convention  que  nous  avons  faite  avec  M.  de  Guer- 
chy  que  vous  me  soumettriez  toutes  vos  dépenses  et  que  je 
vous  en  ferais  mes  observations.  Nous  voici  en  règle  pour 
aujourd'hui.    « 

Le  marquis  de  Beaufort  ne  serait  pas  digne  d'être  Langue- 
docien s'il  ne  s'intéressait  à  la  terre  et  à  ses  produits.  C'est  le 
type  du  gentilhomme  campagnard.  Il  dirige  et  surveille  lui- 
même  son  domaine  de  Bruguières  oi^i  il  réside  pendant  six  mois 
de  l'année,  et  souhaite  que  son  fils,  malgré  ses  occupations 
nouvelles,  garde  le  goût  des  travaux  agricoles  auxquels  il  l'a 
précédemment  initié.  Le  2  octobre,  il  lui  écrit  : 

((  Si  le  beau  temps  continue,  je  me  propose  de  faire  com- 
mencer les  semailles  le  1 5  ou  le  16  courant.  La  vie  que  vous 
menez  à  présent  ne  vous  met  guère  à  portée  de  vous  occuperde 
ces  objets,  pas  même  peut-être  d'en  entendre  parler.  Je  vous 
en  entretiens  volontiers,  cependant,  puisque  l'occasion  s'en  pré- 
sente. Il  ne  faut  pas  perdre  de  vue  les  objets  dont  on  a  quel- 
que idée,  surtout  ceux  qui  ont  rapport  à  ce  qui  est  le  plus 
utile  à  1  homme.  On  ne  peut  mieux  faire  que  d'employer  une 
partie  des  promenades  qu'on  faitdans  la  campagne,  à  observer 
la  culture  du  pays.  L'histoire  et  l'expérience  vous  apprendront 
que  les  Etats  ne  peuvent  devenir  floiissants  qu'autant  qu'on  y 
prend  intérêt  à  la  terre  et  à  ses  produits.  Les  revenus  ont  beau 
prendre  différentes  formes,  les  mieux  établis  font  défaut  quand 
le  blé  vient  lui-même  à  manquer.  Toute  richesse  vient  du  sol, 
c'est  le  principe  absolu.    )) 


44  REVUE     DES    PYRÉNÉES. 

Ces  préceptes  sont  excellents,  mais  le  jeune  de  Beaufort  ne 
semble  pas  pressé  den  faire  l'application.  Il  a,  pour  l'instant, 
des  préoccupations  différentes,  et  les  parties  de  paume  aux- 
quelles il  se  livre  avec  les  officiers  et  les  gentilshommes  de 
Besançon,  l'attirent  beaucoup  plus  que  lagriculture  et  les  tra- 
vaux des  champs.  Son  père,  d  ailleurs,  l'encouragea  ce  sport, 
et  prouve,  à  la  façon  dont  il  en  parle,  que  lui-même  le  cultiva, 
dans  sa  jeunesse,  avec  un  certain  succès  : 

((  C'est  fort  bien  fait  à  vous  de  jouer  à  la  paulme  :  les  jeux 
d'exercice  contribuent  à  entretenir  la  santé.  Cela  vaut  mieux 
que  de  ratisser  un  tapis  vert,  surtout  au  brelan.  Il  faut  seule- 
ment prendre  garde  de  ne  point  se  passionner  pour  ces  sortes 
de  jeux  au  point  de  s'excéder.  Ayez  grande  attention,  dans  les 
commencements,  de  prier  le  paulmier,  ou  quelque  bonjoueur, 
de  vous  placer  la  raquette  dans  la  main  ;  c'est  une  chose  des 
plus  essentielles.  Pour  ce  qui  est  de  piger  la  balle,  on  ne  l'ap- 
prend que  par  l'exercice.  Il  est  vrai  qu'on  l'apprend  plus  ou 
moins  vite,  selon  la  mesure  des  dispositions  naturelles  qu'on  a 
pour  ce  jeu.  Quiconque  pige  bien  la  balle,  joue  toujours  bien. 
Rien  ne  peut  suppléer  à  cette  qualité.    » 

Gardons-nous,  d'après  ce  préambule,  de  croire  que  le  jeu  de 
paume  soit  un  divertissement  purement  moral  et  hygiénique, 
auquel  la  jeunesse  puisse  se  livrer  en  toute  sécurité  ;  le  marquis 
de  Beaufort  va  se  charger  de  dissiper  ces  illusions  : 

((  Quand  vous  serez  en  état  de  jouer  des  parties,  ce  qu'il  ne 
faut  pas  faire  avant  que  d'avoiracquis  une  certaine  force,  prenez 
d'avance  une  ferme  résolution  de  ne  pas  jouer  d'argent  ;  il  n'y 
a  guère  de  jeu  où  l'on  soit  plus  aisément  la  dupe  d'autrui.  Il 
n'y  a,  ni  ne  peut  y  avoir,  de  propoition  entre  un  fort  et  un 
médiocre  joueur,  quelque  avantage  que  le  premier  puisse  faire 
au  second,  paicequ'im  homme  qui  a  le  coup  supérieur  est  sur 
de  gagner,  infailliblement.  Si  vous  voulez  vous  former  et  acqué- 
rir quelque  adresse  à  ce  jeu,  il  faut  choisir  un  moment  où  la 
salle  soit  libre  et  jouer  avec  le  paulmier  ou  avec  un  de  ses  gar- 
çons.  Ceux-là   ménageront  les  coups  et  la  balle  selon   votre 


UNE     ÉDUCATION     MILITAIUE    AU     DIX-UUITIÈMR     SIÈCLI:.  /[T) 

portée,  ce  que  vous  ne  pourriez  exiger  d'un  amaleur.  J'ai  cru 
vous  donner  ces  instructions  parce  que  le  jeu  de  paulme  a  des 
dangers  pour  la  bourse,  que  vous  ne  soupçonnez  pas.    » 

Quelle  joie  pour  cet  excellent  père,    pour   la    marquise   de 

Beaufort,  les  deux  sœurs,  le  petit  frère  et  toute  la  maisonnée, 

quand,  un  jour,  les  nouvelles  de  Besançon  arrivent,  non  plus 

par  le  banal  intermédiaire  de  la  poste,   mais  apportées  par  un 

brave  soldat  du  Régiment  du  Roi,  qui  ne  se  fait  pas  prier  pour 

raconter  tous   les  détails  de  la  vie  de  caserne  et  répond  avec 

une  complaisance  inlassable  aux  mille  et  une  questions   qu'on 

lui  adresse  : 

«  Bruguières,  2  novembre,  17O4. 

((  Votre  grenadier  arrive,  mon  clier  fds,  et  vous  pouvez 
croire  qu'il  a  été  le  bienvenu.  Maman*  l'a  interrogé  tout  à  son 
aise  ;  vos  sœurs,  votre  cousine"  qui  est  avec  nous  depuis  bier, 
et  jusqu'au  petit -frère',  cliacun  lui  a  poussé  sa  ou  ses  ques- 
tions. Le  petit  Bruguières  lui  a  dit  que  sans  doute  vous  vous 
endormiez  quand  vous  montiez  la  garde,  parce  qu'il  lui  paraît 
impossible  qu'on  se  tienne  éveillé  dès  qu'il  fait  nuit.  Le  caporal 
venait  précisément  de  nous  dire  que  c'était  lui  qui  vous  avait 
posé  en  faction  à  votre  première  garde.  Il  est  arrivé  vers  les 
quatre  heures  après-midi,  et  l'on  a  pris  soin  de  le  faire  goûter. 
Je  lui  ai  recommandé  de  bien  souper,  de  bien  dormir,  et  j'ai 
pris  rendez-vous  avec  lui  pour  demain  matin,  voulant  lui  don- 
ner de  quoi  boire  avant  son  retour  chez  lui.  Il  est  de  Villenou- 
velle,  bourg  à  quatre  ou  cinq  lieues  de  Toulouse,  par  le  chemin 
qui  mène  à  Montpellier. 

«   Je  suis  charmé  que  vous  soyez  content  de  votre   nouveau 

1.  La  marquise  de  Beaufort. 

2.  Mademoiselle  d'Arexy. 

3.  La  famille  du  jeune  officier  se  compose  à  ce  moment  du  marquis  de  Bran- 
doin  de  Balaguier  de  Beaufort,  son  père  ;  de  la  marquise,  née  d'Estrehan,  sa 
mère  ;  d'un  frère  aine,  qui  est  prêtre  de  l'Oiatoire  ;  de  deux  sœurs  cadettes 
qui  épouseront  plus  tard,  l'une  le  comte  de  Boisset,  l'autre  M.  de  Gélis,  tréso- 
rier de  France  ;  enfin  d'un  frère,  tout  jeune  encore,  qu'on  appelle  Bruguières, 
du  nom  de  la  terre  patrimoniale,  et  ([ui,  par  la  suite,  embrassera,  lui  aussi,  la 
carrière  des  armes. 


^6  REVUE    DES    PYRÉNÉES. 

laquais,  mais  je  le  trouve  bien  jeune  ;  vous  ne  ferez  pas  un 
demi-siècle  à  vous  deux,  à  beaucoup  près.  Pour  cette  raison  je 
vous  engage  à  veiller  exactement  sur  lui.  Montez-le,  dès  le 
commencement,  à  une  certaine  règle.  Ayez  attention  qu'il  prenne 
soin  de  ses  vêtements  et  se  tienne  proprement.  Le  conseil  qu'on 
vous  a  donné  de  l'habiller  de  vos  couleurs  est  très  à  sa  place  ; 
une  redingote  de  drap  jaune  fera  l'affaire,  sans  qu'il  vous  en 
coûte  beaucoup.  Il  est  fort  agréable  qu'il  sache  raser  ;  cepen- 
dant je  vous  exhorte  à  persévérer  dans  la  résolution  de  vous 
raser  vous-même  ;  ou  est  si  heureux  de  ne  dépendre  de  per- 
sonne ! 

«  Vous  savez  aussi  qu'un  maître  est  devant  Dieu,  le  maître 
des  maîtres,  responsable  de  l'âme  de  ses  domestiques  ;  ainsi, 
vous  devez  prendre  garde  à  sa  conduite  ;  si  elle  n  est  pas  régu- 
lière, l'en  avertir  avec  bonté  et  d'un  ton  qui  lui  fasse  comprendre 
que  c'est  son  intérêf  et  non  le  vôtre  qui  vous  guide.  Le  bon 
exemple  est  la  première  des  leçons,  je  n  ai  rien  à  vous  dire  à 
cet  égard  parce  que  je  pense  que,  de  ce  côté,  vous  êtes  en  règle. 
Si,  avec  ces  précautions  et  quelques  mots  qu'il  ne  faut  jamais 
omettre  de  dire  à  propos,  vous  aperceviez  en  votre  laquais  des 
vices  que  vous  ne  puissiez  déraciner,  ce  serait  le  cas  de  vous 
en  défaire  en  lui  expliquant  vos  raisons.  Vous  êtes  assez  intel- 
ligent pour  comprendre  qu'on  ne  peut  pas  exiger  de  ces  gens- 
là  une  perfection  à  laquelle  le  défaut  d'éducation  met  un  obs- 
tacle insurmontable.  Aussi  faut-il  que  la  prudence  règle  le  zèle 
en  pareil  cas.    » 

Homme  intelligent,  sérieux  et  d'esprit  cultivé,  le  marquis 
de  Beaufort  ne  reste  indifférent  à  aucune  des  questions  politi- 
ques, religieuses  ou  sociales  qui  occupent  les  hommes  de  son 
temps  ;  nous  ne  serons  donc  pas  étonnés  de  le  voir  s'entretenir 
avec  son  fds  du  grave  conflit  qui  éclata,  dans  la  seconde  moitié 
du  dix-huitième  siècle,  entre  l'Etat,  les  Jésuites  et  le  Parle- 
ment. Dans  tous  les  mondes  et  tous  les  partis,  l'opinionétait  très 
surexcitée.  De  Paris,  où  elle  avait  pris  naissance,  l'agitation 
gagna  la  province  et  atteignit  son  maximum  d'intensité  préci- 
sément en  cette  année  17G4,  où  le  roi  Louis  \^   s'était  résolu, 


Ui\E    ÉDUCATION    MILITAIRE    AU    DIX-HUITIEME    SIECLE.  /l7 

sur  les  instances  de  quelques  membres  influents  de  son  conseil, 
à  dissoudre  la  congrégation  de  Saint-Ignace.  A  Toulouse  et  à 
Besançon,  où  les  Jésuites  avaient  de  zélés  défenseurs  et  d'irré- 
conciliables ennemis,  la  lutte  fut  particulièrement  vive  et 
acharnée.  Nous  allons  voir  avec  quelle  animation,  M.  de  Beau- 
fort,  tout  sage  et  pondéré  qu'il  est,  juge  les  hommes  et  discute 
les  faits  : 

«  Toulouse,  29  décembre  17G4. 

((  Voilà  donc,  mon  cher  fils,  votre  parlement  qui  veut  deve- 
nir célèbre  dans  tout  l'univers!  C'est  une  nouvelle  preuve  des 
ravages  que  cause  la  prévention  et  de  la  manière  adroite  dont 
les  bons  pères  savent  user  pour  séduire  les  gens  qui  n'ont  pas 
appris  à  se  défier  d'eux.  A  peine  l'enregistrement  fait  au  par- 
lement de  Paris  a-l-il  été  connu,  qu'il  en  est  parti  plusieurs 
d'Avignon  pour  aller  réchaulTer  les  esprits  dans  les  divers  lieux 
de  leur  ressort.  Il  en  est  passé  cinq  à  Alais*  le  18  courant. 
Vous  voyez  qu'ils  n'ont  pas  perdu  de  temps.  Aussitôt  après 
leur  arrivée  à  l'auberge,  il  y  a  eu  un  très  grand  concours,  où 
tout  n'était  pas  peuple,  proprement  dit.  On  a -pénétré  dans 
l'appartement  des  révérends,  on  s'est  prosterné,  on  a  demandé 
des  bénédictions  qui  ont  été  charitablement  départies.  Tout  ce 
monde,  dans  les  transports  de  la  folle  ivresse  de  voir  des 
ci-devant,  a  été  allumer  un  grand  feu  de  joie  sur  la  place  qui 
est  devant  le  palais  épiscopal.  On  s  est  répandu  en  invectives 
contre  l'évêque,  on  a  été  ensuite  allumer  un  autre  feu  devant 
le  couvent  des  Jacobins,  auxquels  on  a  prodigué  des  injures 
dans  le  goût  de  celles  qu'on  avait  vomies  contre  le  prélat. 
De  là,  on  s'est  transporté  devant  la  maison  de  MM..  Dupin, 
dont  l'un  est  conseiller  au  parlement  de  Toulouse  et  archidiacre 
d'Alais,  et  l'autre  chanoine  dans  la  même  ville.  Là,  nouveau 
feu  de  joie,  nouvelle  répétition  d'injures.  A  quoi  doit-on  s'at- 
tendre des  ci-devant  qui  reviendraient  à  leur  séjour  habituel. 


I.  Le  marquis  de  Beaufort,  qui  avait  des  intérêts  à  Alais,  s'y  rendait  quel- 
quefois et  enlreteuail  une  correspondance  suivie  avec  plusieurs  habitants  de 
cette  ville. 


4o  REVUE     DES     PYRENEES. 

si  la  seule  vue  de  gens  qui  ne  font  que  passer,  déchaîne  une 
pareille  fureur?  Si  tous  ces  faits  peuvent  être  bien  constatés,  le 
pailement,  ou  dn  niolns  la  saine  partie,  qui  est  ici  la  plus 
nombreuse,  est  bien  déterminé  à  prendre  les  mesures  néces- 
saires. M.  de  Montclar  avait  mille  fois  raison  quand  il  a  dit 
dans  son  compte-rendu  que  quand  on  n'aurait  d'autres  repro- 
ches à  faire  aux  Jésuites  que  d  avoir  jeté  le  trouble  et  la  divi- 
sion dans  tout  le  royaume,  cet  état  était  trop  violent  et  trop 
funeste  pour  ne  pas  s'empresser  d'en  rejeter  au  loin  les  auteurs. 
Vous  savez  et  vous  avez  vu  ce  qu  ils  ont  fait  ici  pour  désunir 
le  parlement  et  à  quoi  il  a  tenu  qu'ils  ne  réussissent.  Ils  en 
sont  malheureusement  venus  à  bout  à  Besançon,  mais  à  quoi 
leur  ont  servi  toutes  ces  menées,  sinon  à  rendre  leur  chute 
plus  irrémédiable  ? 

((  Parlons  de  vous,  maintenant.  J'ai  écrit  au  chevalier  de 
Beauteville,  conformément  à  ce  que  vous  m'avez  marqué  tou- 
chant l'Etat-major.  Il  est  prêt  à  soutenir  vos  intérêts  et  j'ai 
lieu  de  croire  qu'il  y  réussira.  Il  faut,  mon  cher  fils,  que  de 
votre  côté  vous  travailliez  à  vous  distinguer  dans  vos  fonctions. 
Pour  cela,  il  faut  nécessairement  vous  perfectionner  dans 
l'exercice,  non  seulement  pour  le  faire  aussi  correctement  que 
possible,  parce  qu'on  ne  peut  bien  faire  exécuter  que  ce  que 
l'on  sait  bien  soi-même,  mais  encore  pour  vous  rendre  l'or- 
donnance familière  en  toutes  les  circonstances  et  parties  du 
service.  Il  faut  vous  attacher  à  suivre  celui  des  officiers  majors 
qui  commande  avec  le  plus  de  précision,  de  gravité  et  de  sang- 
froid  ;  regarder  et  écouter  attentivement  ses  actions,  ses  pa- 
roles, jusqu'à  sa  contenance,  car  ce  dernier  article  en  impose, 
plus  que  vous  ne  pensez  peut-être,  aux  soldats. 

((  Familiarisez -vous  bien  avec  le  calcul  et  les  mathémati- 
ques, qui  sont  le  propre  du  service  d'état-major  et  plus  parti- 
culièrement nécessaires  aux  officiers  de  cet  état.  Attachez-vous 
à  donner  des  solutions  promptes  et  qui  se  distinguent  par  la 
netteté  et  la  précision. 

((  Ne  faites  pas  voir  à  tout  le  monde  ce  que  je  vous  mande 
dans  celte  lettre  :  je  ne  tiens  pas  à  passer  pour  le  gazettier  des 


UNE    ÉDUCATION'    MILITAIRE    AU    DIX-IIUITIÈME    SIÈGLE.  /J  fj 

ci-devant,  mais  vous  pouvez  en  parler  au  premier  président 
pour  lequel  ce  que  vous  m'en  dites  me  donne  une  vénération 
singulière.  Je  suis  charmé  que  votre  goût  pour  la  bonne  com- 
pagnie se  soutienne.  Il  y  a  toujours  à  gagner  avec  les  gens  qui 
ont  de  la  raison  et  de  l'esprit,  et  toujours  à  perdre  avec  ceux 
qui  sont  privés  de  ces  qualités.  » 

«  Bruguières,  4  janvier  176.0. 

((  Je  suis  forcé  de  vous  écrire  plus  brièvement  que  je  n'ai 
coutume  de  faire,  mon  cher  fils,  parce  qu'il  est  sept  heures  du 
soir  et  qu'il  faut  expédier  Antoine*  avant  souper.  Vous  ne 
serez  pas  surpris  que  je  vous  écrive  d'ici  où  j'ai  été  forcé  de 
venir  régler  mes  comptes  de  fin  d'année.  J'ai  vu,  pendant  mon 
séjour  à  Toulouse,  tous  les  Célès,  Puymaurin  et  Sauveterre  du 
monde  et  j'ai  bien  parlé  de  vous  avec  tous  ces  gens-là.  Indé- 
pendamment de  l'amitié  qu'ils  ont  pour  vous,  ils  savent  que 
c'est  me  faire  un  très  grand  plaisir  que  de  m'en  entretenir.  Je 
ne  puis  vous  exprimer  la  singulière  satisfaction  que  je  goûte 
à  leur  dire  que  votre  bonne  conduite  se  soutient  et  que  j'espère 
qu'elle  ne  se  démentira  pas.  M"»  de  Sauveterre  prie  bien  le  bon 
Dieu  pour  cela.  Je  crois  ses  prières  bien  bonnes,  c'est  un  petit 
ange  ;  elle  fait  plus  d'impression  sur  moi  que  le  sermon  que 
j'entends  ordinairement  à  côté  d'elle  aux  Jacobins. 

«  Je  vous  ai  fait  connaître  que  Maniban  (car  on  ne  l'appelle 
plus  Campistron'^)  avait  parlé  de  vous  à  quelques  personnes 
d'ici.  Vous  jugez  très  sainement  cet  officier;  les  personnes  qui 
ont  l'habitude  de  se  mettre  au  large  dans  leurs  fonctions  et 
l'exécution  de  leurs  devoirs,  cherchent  volontiers  à  jeter  du 
ridicule  sur  ceux  qui  ont  plus  d'exactitude  et  de  précision, 
mais  leur  opinion,  qui  se  retourne  contre  eux,  n'est  point 
faite  pour  influencer  les  gens  de  bon  sens  et  d'esprit. 

«  Je  ne  puis  me  résoudre  à  vous  quitter;  il  le  faut,  cepen- 

1.  Un  de  ses  métayers. 

2.  Campistron,  l'auteur  dramatique,  avait  épousé  Mlle  de  Maniban,  tille  du 
premier  président.  A  la  suite  de  cette  alliance,  plusieurs  Campistron,  fils  ou 
petit-fils  du  précédent,  prirent  le  nom  de  Maniban. 

XXVI  /, 


OO  REVUE    DES    PYRENEES. 

dant,  car  le  Toaainou  est  là,  qui  se  morfond.  Je  ne  le  ferai  pas 
sans  vous  dire  que  je  vous  souhaite  tout  ce  que  vous  désirez. 
Si  vous  ne  connaissiez  déjà  mes  sentiments,  vous  pourriez  en 
juger  par  l'ardeur  de  mes  vœux.  » 

«  Toulouse,  26  janvier,  1765. 

«  ^  ous  avez  encore  manqué  le  courrier  de  lundi,  mon  cher 
fils;  votre  lettre  du  i4  ne  m'est  arrivée  que  le  jeudi  au  lieu  du 
mardi,  cela  fait  que  je  suis  obligé  de  vous  écrire  en  grande  hâte 
en  arrivant  à  Toulouse,  ne  voulant  pas  être  la  cause  d'un 
retard  nouveau...  Je  suis  bien  aise  que  vous  fassiez  des  pro- 
grès sur  le  violon.  D'Henoose*  m'a  souvent  dit  qu'il  ne  tien- 
drait qu'à  vous  d'être  fort,  mais  qu'il  ne  fallait  pas  trop  courir 
après  les  agréments  avant  d'être  bien  assuré  de  la  mesure  et 
de  l'ensemble.  Il  en  est  à  peu  près  de  cela  comme  du  conseil 
que  vous  donne  le  paulmier  de  vous  attacher  à  laisser  porter 
la  balle  pour  apprendre  à  la  bien  piger.  Vous  avez  moins  de 
besoin,  maintenant,  déjouer  des  sonates  que  de  chanter,  pour 
apprendre  un  peu  le  goût  du  chant.  A  présent  que  vous  êtes 
hors  de  la  mue,  et  que  votre  voix  est  telle  quelle  doit  être,  A 
faut,  avant  que  l'organe  cesse  d'être  flexible,  l'accoutumer  peu 
à  peu  aux  inflexions  et  aux  agréments  du  chant.  Il  faut  bien 
prendre  garde,  en  commençant,  de  donner  dans  un  faux  goût 
dont  on  ne  se  défait  pas  aisément. 

«  Dossigny  qui  entre,  et  qui  est  pressé  comme  tous  les  per- 
ruquiers, me  force  de  vous  quitter,  mais  il  a  beau  faire,  je 
veux  vous  recopier  les  quelques  vers  que  voici.  On  les  a  faits 
sur  la  rage  fanatique  des  congréganistes  d'Alais,  qui  ont  brûlé 
un  chat  pour  insulter  son  maître.  Ce  pauvre  animal  apparte- 
nait à  l'un  des  messieurs  Dupin  dont  je  vous  ai  parlé  en  vous 
mandant  l'émeute  : 

Pauvre  chat,  te  voilà  brûlé  ! 
Au  i'aulùnie  du  jansénisme 
Par  la  fureur  du  nioiinisnie  - 

1.  D'Henoose,  ou  plutôt  Dhenoose,  était  un  professeur  de  nuisiijue  lirs 
répandu  à  Toulouse  au  moment  où  ces  lettres  sont  écrites.  En  nioiuaut,  il  Ht 
plusieurs  legs  iniporlanls  à  la  ville. 

2.  La  question  des  Jésuites,  qui  occupait  M.  de  Beaufort  dans  une  lettre  pré- 


UNE    EDUCATION    MILITAIRE    AU    DIX-HUITIEME    SIECLE.  01 

Te  voilà  donc  bien  immolé. 

Plus  heureux  qu'un  chien  de  Tobie,  ^ 

Ta  mort  vient  d'illustrer  ta  vie; 

Malagrida',  sans  sainteté, 

D'un  martyr  s'est  acquis  la  gloire  : 

Tu  surpasses  bien  sa  mémoire. 

En  mourant  pour  la  vérité.  » 


Moins  de  deux  mois  après  cette  lettre,  le  jeune  de  Beaufort 
en  recevait  une  de  sa  mère,  ainsi  conçue  : 

(c  A  Toulouse,  le  i4  mars  1765. 

«  Le  coup  est  trop  accablant  et  ma  douleur  est  trop  vive, 
mon  cher  fils,  pour  m'exprimcr  en  termes  convenables  sur  la 
perte  que  je  viens  de  faire.  J'ai  perdu  celui  avec  qui  Dieu 
m'avait  unie  par  les  liens  les  plus  forts  et  les  plus  doux,  et 
qui  méritait  si  bien  d'être  aimé.  Vous  voilà  vous-même  privé 
d'un  père  dont  la  tendresse  était  grande  et  les  avis  bien  utiles 
pour  vous  diriger  et  vous  conseiller  dans  votre  nouvelle  vie. 
Par  respect  pour  sa  mémoire,  par  reconnaissance  pour  son 
alTection,  n'oubliez  jamais  les  instructions  qu'il  vous  a  don- 
nées et  qu'il  vous  donnerait  encore,  si  Dieu  ne  l'eût  rappelé  à 
lui.  Ayez-les  toujours  présentes  à  votre  esprit,  dans  toutes  les 
circonstances  ;  c'est  le  seul  moyen  de  lui  rendre  ce  qu'il  a  fait 
pour  vous  et  d'adoucir  la  peine  d'une  veuve  désolée,  qui  n'a 
plus  de  consolations  à  attendre  en  ce  monde  que  celles  qu'elle 
recevra  de  ses  enfants...    » 

Ces  sentiments  de  tristesse  seront  compris  par  tous  ceux  qui, 
en  parcourant  les  lettres  du  marquis  de  Beaufort,  ont  vu  le 
mari  dévoué,  le  père  affectueux,  l'homme  généreux  et  bon 
qui  était  en  lui.  Son  fils  profita  des  leçons  et  des  exemples 
qu'il  en  avait  reçus,  sa  vie  fut  celle  d'un  honnête  hoinme  et 
d'un   brave   soldat,   mais  il  vivait  à  une   époque   difficile    oii 


cédente,  se   complique  ici    de  la  fameuse  querelle  entre  le  jansénisme  et  le 
molinisme,  et  il  n'est  pas  difficile  de  voir  où  vont  les  préférences  du  marquis, 

I.   Midagrida,  jésuile  italien  qui  fut  garrotté  et  brûlé  à  Lisbonne  en    1761, 
après  avoir  été  décrété  d'hérésie  par  le  tribunal  de  l'Inquisition. 


02  REVUE    DES    PYRENEES. 

les  meilleurs  furent  presque  toujours  les  plus  éprouvés.  Après 
un  avancement  assez  pénible,  il  était  parvenu  au  grade  de  major 
en  second  dans  le  régiment  de  Soissonnais,  lorsque  la  Révo- 
lution éclata.  Réduit  à  l'inaction  par  la  désorganisation  de 
l'armée  royale,  accusé  d'incivisme,  porté  sur  la  liste  des  sus- 
pects, il  fut  forcé  de  passer  à  l'étranger  pour  éviter  la  guillo- 
tine qui  n'avait  pas  épargné  son  frère  aîné'.  Mais,  considérant 
que  son  devoir  de  soldat  était  de  continuer  à  se  battre,  il 
s'embarqua  sur  la  flotte  anglaise  de  Waren  avec  ceux  de  ses 
compatriotes  qui  tentaient  de  rentrer  en  France  les  armes  à  la 
maiu.  On  sait  le  reste  :  ces  malheureux  n'abordèrent  la  côte 
que  pour  y  mourir,  et  c  est  sous  les  balles  françaises  que  le 
lieutenant  de  Beaufort  eut  la  suprême  douleur  de  tomber  à 
Quibeion. 

Le  17  septembre  1781,  il  avait  épousé  Anne-Marie  Gaultier 
de  Montgeroult"^,  et  cette  date  marque  le  commencement  d'une 
triste  période  où  il  semble  que  le  mauvais  sort  se  soit  particu- 
lièrement acharné  sur  lui.  Sa  très  jeune  femme  —  elle  n'avait 
que  dix-huit  ans  à  l'époque  de  son  mariage  —  joignait  à  une 
vive  intelligence,  une  incroyable  légèreté  desprit.  Fort  in- 
struite, écrivant  avec  facilité,  tournant  agréablement  les  vers, 
elle  s'entoura,  dès  qu'elle  fut  mariée,  d'une  cour  de  beaux 
esjDrits  qui  s'entendaient  à  merveille  à  poétiser  l  honneur  et  la 
vertu,  mais  qui  se  préoccupaient  fort  peu  de  mettre  ces  beaux 
sentiments  en  pratique.  Après  la  naissance  d'un  fds  qui  reçut 
le  prénom  d'Edouard  et  fut  baptisé  à  Paris  le  16  octobre  1782, 
les  deux  époux  vécurent  quelque  temps  à  peu  près  étrangers 
l'un  à  l'autre  et  finirent  par  se  séparer.  A  ce  moment,  la 
Révolution  éclatait.  Sous  la  Convention,  M"""  de  Beaufort 
demanda  à  bénéficier  d'une  loi  qui  accordait  le  divorce,  sur 
leur  simple  demande,  aux  femmes  d'émigrés,  et  ce  fait  seul 
suffirait    à    prouver  le   peu  de  cas  qu'elle  faisait  du  serment 

1.  L'abbé  de  Beaufort  fut  guillotiné  à  Toulouse  en  1793. 

2.  Elle  est  inscrite  sur  les  actes  de  l'état  civil  comme  «  fille  de  dame  Marie- 
Élisabelh  Marsollier  des  Vivetières,  veuve  de  M.  Guillaume  Gaultier  de 
Montgeroult  de  Coutances  ». 


UNE    ÉDUCATION    MILITAIRE    AU    DIX-HUITIEME    SIECLE.  O.S 

conjugal.  Délivrée  de  son  premier  mari,  d'abord  par  la 
complaisance  du  code  révolutionnaire,  ensuile  et  définitive- 
ment cette  fois,  par  la  fusillade  de  Quiberon,  elle  voulut  s'en 
donner  un  second  et  épousa  le  comte  d'Hautpoul,  qui  comnèan- 
dait  un  bataillon  du  génie  à  l'armée  d  Italie.  Celui-ci,  au  cours 
d'une  brillante  carrière  qui  l'amena  au  grade  de  général,  avait 
demandé  et  obtenu  l'autorisation  de  transmettre  son  nom  à 
son  beau-fils.  Edouard  de  Beaufort  s'appela  dès  lors  Edouard 
de  Beaufort  d'HautpouU. 

M."'^  de  Beaufort,  elle-même,  se  croyant  en  droit  de  prendre 
à  la  fois  les  deux  noms  qu'elle  avait  portés  successivement, 
se  fit  appeler  «  comtesse  de  Beaufort  d'Hautpoul  ».  C'est 
sous  ce  titre  qu'on  trouvera,  dans  les  vieilles  bibliotlièques 
de  famille,  un  certain  nombre  d'ouvrages  de  poésie,  bien 
oubliés  aujourd'luii,  mais  qui,  à  la  fin  de  l'Empire  et  sous  la 
Restauration,  curent  une  certaine  vogue  dans  les  académies  et 
les  salons  littéraires  toulousains  "^. 

F.   DE  Gélis. 


1.  Edouard  de  Beaufort  d'Hautpoul,  entré  lui  aussi  dans  l'arme  du  génie, 
arriva  au  grade  de  colonel.  De  M'I"  de  Budé,  qu'il  épousa,  il  eut  un  fils, 
Charles,  militaire  comme  son  père  et  son  grand-père,  et  qui  devint  général  de 
division,  et  une  Hlle,  Emma,  qui  épousa  M.  de  Morlaincourt,  officier  du  génie. 

2.  Quelques  ouvrages  sont  cependant  signés  :  «  Comtesse  d'Hautpoul  »  tout 
simplement.  Tel,  par  exemple,  le  Cours  de  littérature  à  l'usage  des  Jeunes 
personnes,  imprimé  en  i83o,  chez  Hector  Bossange,  à  Paris. 

M.  Alfred  Marquiset,  dans  un  intéressant  ouvrage  intitulé  :  «  Les  Bas-bleu 
du  Premier  empire  »  a  retracé  la  vie  littéraire  de  la  Comtesse  de  Beaufort 
d'Hautpoul.  Paris,  Champion,  igi/). 


Etienne  LE V RAT 


AU  PAYS  DES  GAVACHS 


Lorsqu  on  examine  une  carte  linguistique  de  la  France  on 
remarque  qu  une  ligne  sinueuse  partie  de  la  région  médocaine, 
et  qui  s'arrête  au  sud  du  lac  de  Genève,  divise  le  pays  en  terri- 
toire de  langue  d'oïl,  et  en  territoire  de  langue  d'oc,  d'impor- 
tance sensiblement  égale.  Mais  dans  la  région  occitane,  aux 
limites  septentrionales  du  dialecte  gascon,  une  petite  tache  at- 
tire l'attention.  C'est  une  enclave  de  langue  d'oïl.  C'est  là  le 
pays  des  gavachs,  que  l'on  appelle  encore  la  gavacherie  de 
Monségar. 

Dans  la  Géographie  de  la  France  de  Marcel  Dubois  et  F. 
Benoist,  cette  enclave  est  indiquée,  avec  la  mention  suivante  : 
Cravaches  (sic)  colons  de  Saintonge  transplantés  sur  les  bords  du 
Dropt  en  1527.  En  dehors  de  l'erreur  de  dénomination,  cette 
explication  n'est  pas  complète,  et  bien  que  la  réalité  de  l'émi- 
gration saintongeoise  en  terre  gasconne  vers  la  fin  du  quin- 
zième siècle  ne  soit  pas  contestable,  les  conditions  de  cette 
émigration  sont  assez  discutées. 

De  plus  la  persistance  linguistique  et  ethnique  de  cette  en- 
clave mérite  l'attention.  Il  n'est  donc  pas  sans  intérêt  de  l'étu- 
dier, de  voir  les  modifications  de  langage,  de  mœurs,  d'archi- 
tecture même,  que  les  Saintongeois  ont  fait  subir  à  leur  nou- 
velle patrie,  de  se  demander  ce  qu'il  adviendra  dans  un  temps 
plus  ou  moins  proche  de  ce  vieux  parler  pris  entre  le  français 
niveleur  et  le  gascon  qui  lui-même  a  peine  à  se  défendre  en 
cette  région  largement  ouverte  aux  infiltrations  continues  de  la 
langue  officielle. 

La  gavacherie  de  Monségur,  en  effet,  se  trouve  située  dans 


AU    PAYS    DES    GAVACHS.  00 

la  vallée  du  Dropt,  petit  affluent  de  la  rive  droite  de  la  Ga- 
ronne, à  quelques  kilomètres  de  La  Réole,  dans  le  canton  de 
Monségur,  à  l'est  du  département  de  la  Gironde,  entre  la  Dor- 
dogne  et  la  Garonne,  c'est-à-dire  dans  l'extrême  partie  occi- 
dentale de  ce  qu'on  appelle  l'Entre-deux-Mers. 

Depuis  longtemps  déjà  la  présence  de  cet  îlot  de  population 
saintongeoise  avait  attiré  l'attention  des  ethnographes,  des  his- 
toriens et  des  linguistes.  Il  semble  bien  que  le  premier  docu- 
ment imprimé  parlant  des  gavachs  soit  VAlmanach  des  Labou- 
reurs de  l'année  1778.  Cet  almanach  était  publié  à  Bordeaux 
chez  Labottière  par  l'abbé  Laurent  de  Fournetz,  né  en  i645  à 
Roquebrune  près  Monségur,  en  pleine  gavacherie,  et  c'est  donc 
à  un  naturel  du  pays  que  revient  l'honneur  du  premier  travail 
sur  sa  patrie. 

En  1780  l'abbé  Baurein  consacrait  au  même  sujet  quelques 
pages  de  ses  Variétés  bordelaises .  En  1828  M.  Dumoulin,  pro- 
cureur à  La  Réole,  publiait  une  monographie  de  la  Gavacherie 
de  Monségur.  Cette  gavacherie  a  suscité  aussi  des  études  de 
MM.  Dupin,  Gauban,  Ribadieu,  Couyba,  du  grand  érudit 
et  archéologue  girondin  Léo  Drouyn  et  d'un  membre  de  la 
Société  Archéologique  de  Bordeaux,  le  savant  M.  Queyron 
qui,  en  1907  et  1909,  lui  a  consacré  deux  intéressantes  études. 

Mais  avant  de  nous  demander  l'origine  et  le  mode  d'inva- 
sion des  gavachs  du  Dropt,  il  conviendrait  peut-être  d'éclaircir 
l'étymologie  de  ce  terme  qui  n'est  pas  spécial  à  la  région  mon- 
séguraise. 

Qu  EST-CE    qu'un    GAVACH  ? 

Si  l'on  ouvre  le  dictionnaire  Larousse  au  mot  Gavache,  on 
lit  ce  qui  suit  :  ((  de  l'espagnol  gavacho,  terme  de  mépris  ap- 
pliqué aux  montagnards  des  Pyrénées.  Nom  méprisant  qu'on 
donne  dans  la  Gironde  à  des  personnes  dont  l'origine  est 
étrangère  au  pays.  —  Par  plaisanterie  Auvergnat.  » 

C'est  là  un  admirable  mélange  de  notions  exactes  et  d'in- 
terprétations erronées. 


56 


REVUE    DES    PYRENEES. 


La  réalité  est  que,  à  l'heure  actuelle,  nous  ne  saA^ons  pas 
l'origine  certaine  du  mot  «  gavach  »,  que  ce  mot  se  retrouve 
dans  tous  les  idiomes  méridionaux,  avec  de  simples  défor- 
mations dialectales,  que  même  par  delà  la  Loire  on  trouve  le 
terme  de  gavaud,  et  que,  partout,  il  a  un  sens  très  précis, 
celui  de  mépris  a  V égard  des  étrangers. 

L'espagnol  appelle  gavac/io  tout  étranger  et  non  seulement 
le  Pyrénéen,  mais  encore  le  Gascon  de  la  plaine  et  surtout 
l'Auvergnat,  le  juif  errant  que  l'on  rencontre  dans  tous  les 
pays  du  monde. 

Pour  le  Catalan,  le  gavax,  c'est  l'étranger,  et  plus  spéciale- 
ment le  Languedocien  son  voisin. 

En  France,  chacun  est  gavach  pour  son  voisin,  le  Sainton- 
geois  pour  le  Girondin,  le  Girondin  pour  l'Armagnaquais,  le 
Rouergat  pour  le  Languedocien,  et  l'Auvergnat  lui-même,  non 
content  d'être  gavacho  en  Espagne,  est  encore  gavach  (gobât) 
pour  ses  propres  compatriotes,  car  c'est  ainsi  que  les  habitants 
du  pays-bas  appellent  les  Cantaliens.  En  Lozère,  nous  trouvons 
le  terme  de  gavots  avec  la  même  acception. 

Le  grand  poète  de  l'Auvergne,  Arsène  Vermenouze,  a  consa- 
cré le  terme  dans  un  de  ses  beaux  poèmes  de  Jous  la  Clu- 
chado,  La  Vinàdo  (la  vinade.) 

E,  per  veire  las  roujos  g-aùtos 
Dels  efants  de  las  tèrros  naùtos, 
Mais  d'uno  drollo  durbia  l'uèlh  : 
Un  gavach  quô's  crâne  è  qu~'s  btM  ! 

((  Et  pour  contempler  les  joues  rouges  —  des  fiers  enfants 
des  terres  hautes,  —  Plus  d'une  fillette  ouvrait  l'œil.  —  Un 
gavach,  c'est  crâne  et  c'est  grand  !   » 

Il  semble  bien  qu'ici  le  terme  de  gavach  soit  surtout  pris 
comme  synonyme  d'étranger,  sans  intention  méprisante. 

Tout  autre  est  la  signification  du  mot  chez  Théophile  Gau- 
tier qui,  en  sa  qualité  d'ami  de  l'Espagne,  lui  donne  l'expres- 
sion castillane  d'homme  lâche,  lorsqu'il  écrit  : 

(Jue  sur  vos  faces  de  Gavaches 
J'écrive  des  croix  au  couteau. 


AU    PAYS     DES     GAVACHS.  O7 

Les  vieux  auteurs  bordelais  eux-mêmes  avaient  noté  le  sens 
péjoratif  du  mot  gavacli.  Et  voici  ce  qu'écrivait  l'abbé  Baurein 
au  livre  IV  de  ces  Variétés  bordelaises  que  nous  avons  déjà 
citées  : 

((  Quelle  que  puisse  être  la  signification  du  mot  a  (javadie  » 
duquel  dérive  celui  de  «  gavacherie  »,  il  est  certain  (pie  ce  terme, 
que  l'on  regarde  comme  injurieux,  n'est  jamais  employé  à 
l'égard  des  naturels  d'une  contrée,  mais  uniquement  vis-à-vis 
de  ceux  qui  y  sont  étrangers. 

«  Ce  ne  sont  pas  seulement  les  Espagnols  qui  se  servent  de 
ce  terme  vis-à-vis  des  Français,  nos  paysans  l'emploient  les 
uns  à  l'égard  des  autres. 

((  Pour  peu  que  quelques-uns  d'entre  eux  s'écartent  de  leur 
canton,  pour  peu  qu'ils  aient  l'accent  différent  de  celui  qui  est 
reçu  dans  le  lieu  où  ils  se  trouvent,  les  habitants  de  celui-ci 
n'hésitent  pas  à  leur  appliquer  le  terme  de  ((  rjavach  ». 

«  Que  ce  terme,  donc,  soit  employé  pour  signifier  une  per- 
sonne vile,  malpropre,  ainsi  que  le  prétendent  quelques  écri- 
vains, il  est  constant  qu'on  ne  l'emploie  que  vis-à-vis  des  étran- 
gers, des  nouveaux  venus,  qu'une  espèce  àe, ']d\on?,\Q  fait  regar- 
der avec  mépris. 

((  Le  terme  de  gavacherie  signifierait  donc  une  contrée  qui  a 
été  peuplée  par  des  étrangers.    » 

On  ne  peut  mieux  compléter  cette  définition  que  par  ces 
lignes  empruntées  à  un  manuscrit  de  M.  Dumoulin,  manuscrit 
datant  de  1828  et  cité  par  M.  Queyron  dans  son  opuscule  sur 
la  gavacherie  de  Monségur. 

«  Par  delà  la  Loire  on  dit  gavaud,  en  espagnol  gavacho,  et 
dans  chaque  idiome,  c'est  la  même  injure,  le  sarcasme;  c'était 
partout,  autrefois,  la  même  expression  de  mépris  pour  les  mal- 
heureux habitants  de  la  campagne,  tour  à  tour  instruments  et 
victimes  de  ces  guerres  continuelles  de  province  à  province, 
de  ville  à  ville,  de  seigneur  à  seigneur,  dans  les  temps  de 
troubles  et  de  barbarie. 

((  Les  Gascons  étaient  bornés  au  nord  par  les  Saintongeois. 
Ce  sont,  de  tous  leurs  voisins,  ceux  dont  encore  aujourd'hui 


58 


REVUE    DES    PYRENEES. 


ils  difTèient  le  plus  d  idiome  et  de  prononciation.  C'était  une 
autre  nation  :  elle  était  voisine  et,  par  conséquent,  ennemie;  de 
là  des  querelles,  des  hostilités,  des  haines,  et  le  sarcasme  de 
gavache  pour  exprimer  les  vilains  étrangers.  Ce  sarcasme  est 
toujours  usité  sur  la  limite  de  la  Saintonge  et  de  la  Gasco- 
gne, et  encore  aujourd  hui  un  Saintongeois,  qui  passe  dans  le 
pays  oii  l'on  parle  le  patois  gascon,  y  est  à  l'instant  traité  de 
gavache.   » 

C  est  ce  qui  explique  que  les  immigrés  du  seizième  siècle 
furent  appelés  gahaï  ou  gahatchs  par  les  autochtones  du  mon- 
séguiais  qui,  lorsqu'ils  les  virent  implanter  dans  leurs  paroisses 
et  leurs  mœurs  et  leur  langage,  «  les  reçurent  sans  doute  très 
mal  )),  ainsi  que  dit  AI.  Queyron. 

Ce  terme  de  gavach,  signifiant  étranger  au  pays,  se  retrouve 
dans  une  œuvre  toulousaine,  un  volume  attribué  par  Catel 
à  Pierre  de  Nogeroles,  et  imprimé  à  Toulouse,  par  J.  Colomiès 
en  i555. 

Il  s'agit  d'un  rondeau  en  gavach  cité  par  le  docteur  Noulet 
dans  son  étude  sur  la  prétendue  pléiade  toulousaine  (Académie 
des  Sciences  de  Toulouse,  i853).  Ce  rondeau  n'a  d  ailleurs 
aucun  rapport  avec  l'élude  linguistique  que  nous  faisons  ici. 


L'Immigration  gavache. 

Si  la  gavacherie  de  Monségur  est  actuellement  la  seule  exis- 
tante, il  semble  bien  que  les  siècles  précédents  ont  connu,  en 
Gironde,  au  moins  deux  colonies  semblables  :  celles  de  Guî- 
tres  et  de  Saint-André-de-Cubzac,  placées  beaucoup  plus  près 
de  la  frontière  saintongeoise,  et  qui  ont  disparu  soit  devant  le 
mélange  des  populations  qui  a  effacé  les  différences,  soit  plu- 
t<5t  devant  1  envahissement  du  français  en  ces  régions  placées 
sur  la  grande  route  qui,  de  Bordeaux,  conduit  aux  pays  de  lan- 
gue d'oïl. 

Celle  de  Monségur  fut  longtemps  protégée  par  sa  situation 
au  cœur  de  l'Entre-deux-Mers,  en  un  pays  peu  connu  et  d'ac- 


I 


AU    PAYS    DES    GAVACHS.  OQ 

ces  cliflicile.  C'est  là,  on  le  sait,  une  des  raisons  conservatrices 
des  dialectes  ;  nos  idiomes  pyrénéens  en  sont  des  exemples. 
Autour  deMonségui-  le  gavach  n'avait  à  redouter  que  l'influence 
du  gascon,  et  nous  verrons,  d'ailleurs,  qu'il  l'a  fortement  subie. 

Dans  quelles  conditions  la  gavacherie  de  Monségur  s'est-elle 
formée  ? 

Trois  hypothèses  sont  en  présence,  dont  deux  sont  très  sé- 
duisantes. Il  faut  cependant  noter,  avant  de  les  aborder,  1  hy- 
pothèse ingénieuse  et  quelque  peu  romanesque  du  bon  abbé 
Baurein,  qui,  très  probablement  dans  le  silence  de  son  cabinet, 
ainsi  que  cela  se  faisait  au  dix-huitième  siècle  pour  beaucoup  de 
travaux  scientifiques,  avait  écrit,  négligeant  de  voir  les  gavachs 
et  surtout  de  les  entendre  parler  :  ((  Il  y  a  lieu  de  penser  que, 
dans  le  principe,  c'étaient  des  étrangers  originaires  de  quelques 
autres  provinces  de  nos  Gaules,  qui,  ayant  suivi  les  armées  de 
nos  rois  de  la  seconde  race,  qui  avaient  de  fréquents  démêlés 
avec  les  anciens  ducs  d'Aquitaine,  entre  autres  avec  Waïfre, 
furent  fixés  dans  ces  contrées  qui  étaient  en  quelque  sorte  dé- 
peuplées par  les  guerres  qui  duraient  depuis  longtemps.  » 

A  ce  compte,  la  gavacherie  de  Monségur  serait  le  témoin 
d'un  passé  bien  vénérable;  elle  serait  même  beaucoup  plus 
vieille  que  Monségur,  et  l'on  pourrait  s'étonner  que  ces  vail- 
lants gueriiers  de  la  seconde  race  n'aient  voulu  coloniser  qu'en 
ce  terroir  d  Aquitaine,  car,  de  l'Océan  à  la  Méditerranée,  notre 
pays  d'Oc  eut  maintes  occasions  de  les  subir. 

Passons  maintenant  aux  opinions  raisonnables.  La  première 
est  fondée  sur  la  tradition  locale.  Elle  a  été  reproduite  par 
M.  Dumoulin  et  la  pluralité  des  historiens  de  la  gavacherie. 

On  sait  que  le  Moyen  âge  et  même  l'époque  de  la  Renais- 
sance virent  s'abattre  sur  la  France  de  formidables  épidémies 
qui  ravageaient  le  pays,  faisant  de  terribles  hécatombes.  La 
peste,  en  particulier,  sévissait  périodiquement,  détruisant  par- 
fois des  villages  entiers. 

Le  fléau  s'abattit  sur  la  Guyenne  en  l'année  i5i5.  On  igno- 
rait alors  les  énergiques  mesures  prophylactiques  actuelles,  et 
la  thérapeutique  était  inexistante.  Aussi,  avec  des  alternatives 


6o  REVUE     DES    PYRENEES. 

de  décroissance  et  de  redoublement,  au  gré  de  la  saison  et  du 
climat,  le  mal  s'éternisait-il  dans  une  même  région.  En  i520 
la  contagion  attaquait  la  partie  du  pays  qui  forme  aujourd'hui 
l'arrondissement  de  La  Réole. 

En  lôa.S  et  1 5^4  la  peste  envahissait  La  Réole,  et  y  causait 
une  telle  mortalité  que  l'on  devait  établir  au  levant  de  la  ville 
un  cimetière  spécial  pour  les  pestiférés. 

Le  mal  gagna  de  proche  en  proche  ;  les  deux  rives 
du  Dropt  furent  à  leur  tour  la  proie  du  fléau  qui  ne  cessa 
qu'en  1627. 

Lorsque  la  terreur  fut  dissipée  et  que,  renaissant  à  la  vie, 
on  put  considérer  l'étendue  du  désastre,  plus  de  la  moitié  de  la 
population  était  emportée,  les  terres  étaient  incultes  ;  c'était  la 
ruine  d'un  pays  naguère  riche  et  florissant. 

Les  grands  propriétaires  se  voyaient  dans  une  situation  des 
plus  pénibles.  Or,  le  seigneur  le  plus  considérable  de  la  con- 
trée était  Henri  d'Albret,  roi  de  Navarre,  beau-frère  du  roi  de 
France,  François  I".  11  désirait  repeupler  ses  terres,  et  fit  appel 
aux  populations  voisines,  Saintongeois,  Angoumoisins,  Ange- 
vins, tous  gens  de  labeur,  experts  aux  travaux  de  la  terre  et 
qui  convenaient  au  rôle  qui  leur  était  dévolu. 

Telle  est,  selon  la  tradition  orale  que  l'on  peut  recueillir 
encore  dans  le  Monségurais,  l'origine  de  la  venue  des  gavachs. 
Elle  concorde  avec  les  données  historiques  sur  la  marche  et 
l'évolution  de  l'épidémie  de  peste,  en  Guyenne,  de  l'année 
i5i5  à  l'année  152".  Elle  trouverait  encore  sa  confirmation 
dans  un  conflit  provoqué  entre  les  anciens  résidents  et  le  sei- 
gneur de  Castelmoron,  Henri  d'Albret,  par  l'instauration  sur 
le  sol  gascon  des  nouveaux  occupants.  Voici  ce  qu'écrit,  à  ce 
sujet,  Dumoulin  : 

((  Avant  la  contagion,  les  redevances,  cens  et  rentes  se 
payaient  par  villages  ou  ténements,  et  non  pas  individuelle- 
ment. Tous  les  propriétaires  ou  tenanciers  dans  le  même  téne- 
ment  étaient  solidaires  entre  eux  ;  mais  lorsque  ces  étran- 
gers arrivèrent,  et  que  le  seigneur  leur  eut  fait  concession  du 
fonds  que  la  peste  avait  fait  tomber  en  déshérence,  les  Gascons 


AU    PAYS    DES    GAVACIIS.  6l 

refusèrent  la  solidarité  avec  des  nouveaux  venus  qu'ils  ne  con- 
naissaient pas. 

((  Ce  fut  le  sujet  de  longues  discussions  entre  ces  anciens 
tenanciers  et  le  seigneur  de  Castelmoron  (le  roi  de  Navarre). 

((  Enfin  tout  sarrangea  au  gré  des  Gascons  ;  le  seigneur 
de  Castelmoron  consentit  à  l'abolition  de  la  solidarité,  la  rente 
cessa  par  ténement,  et  ne  se  paya  plus  qu'à  la  mesure  agraire 
dite  le  journal. 

«  ...  La  liève  qui  fut  donnée  à  cette  occasion  porte  la  date 
de  i554.  On  l'a  vue  et  lue  en  1788,  et  on  croit  qu'elle  existe 
encore.    )) 

On  le  voit,  toute  la  documentation  de  Dumoulin  est  faite  de 
tradition.  Même  pour  la  pièce  si  importante  de  la  liève  portant 
modification  du  paiement  des  redevances,  et  qui  confirmeiait 
les  récits  oraux,  il  n'a  que  des  renseignements  imprécis  :  on  a 
lu  la  liève  en  1783  ;  elle  aurait  existé  encore  en  1828...  Ce 
ne  sont  là  que  de  simples  on-dit.  L'histoire  a  droit  à  plus  de 
précision. 

Cependant  cette  explication  traditionnelle  de  l'arrivée  des 
gavachs  a  rencontré  grande  créance  auprès  des  érudits  locaux 
qui,  tour  à  tour,  l'ont  reproduite.  Le  dernier  d'entre  eux,  le 
docteur  Couyba,  l'admet  encore  dans  son  très  curieux  ouvrage 
sur  La  Pesle  en  A  gênais  {^nhWé  en  igoS).  11  pense  queles  épidé- 
mies de  i5i5,  i5i9,  i522  avaient  amené  des  gavachs  en  Age- 
nais,  et  il  reproduit  l'opinion  courante,  selon  laquelle  la  peste 
de  1625  dépeupla  à  ce  point  la  vallée  du  Dropt  que  le  roi  de 
Navarre  et  duc  d'Albret,  Henri  I,  avait  appelé,  pour  combler 
les  vides,  de  nouveaux  contingents  gavachs  qu'il  implanta  au- 
tour de  la  ville  de  Monségur. 

Cependant,  dès  i885,  une  nouvelle  explication  a  été  donnée 
par  M.  Léo  Drouyn.  On  poui'rait,  par  opposition  avec  l'expli- 
cation traditionnelle,  l'appeler  l'explication  5c/'e/i///?r/«e,  carelle 
est  avant  tout  fondée  sur  l'examen  de  documents  tels  que  ter- 
riers, archives  de  familles  ou  minutes  de  notaires. 

Selon  l'archéologue  bordelais,  nous  nous  trouverions  en 
présence  d'une  immigration  de  même  cause,  mais  d'évolution 


62  REVUE    DES    PYRENEES. 

lente  :  c'est-à-diie  que  c'est  bien  le  dépeuplement  des  terres  de 
Guyenne  qui  attira  les  Saintongeois,  mais  au  lieu  d'arriver 
brusquement,  ils  firent  leur  pénétration  lentement  et  progres- 
sivement, durant  plus  d  un  siècle,  depuis  la  dernière  période 
de  la  Guerre  de  Cent  ans  jusqu'après  la  peste  de  i525.  Au  lieu 
d'un  pbénomème  d  invasion,  on  est  en  face  d'un  phénomène 
d  infiltration.  On  voit  la  différence. 

L'opinion  de  Léo  Drouyn  est  très  plausible,  très  probable- 
ment même  exacte  en  ce  qui  concerne  les  régions  étudiées  par 
le  savant  Girondin.  Mais  en  est-il  ainsi  pour  la  gavacherie  de 
Monségur  ?  Cela  peut  se  discuter. 

Drouyn.  en  effet,  n'a  fait  porter  son  enquête  que  sur  les 
terres  de  la  Bénauge,  voisines  de  Bordeaux,  sur  les  terres  de 
labbaye  de  la  Sauve  et  de  l'abbaye  de  Blasimont. 

Or,  si,  dans  ces  régions,  on  voit  dès  i456  des  étrangers 
accourir  à  l'appel  des  abbés,  ils  n'ont  jamais  constitué  de  \Taies 
colonies,  ils  ont  été  absorbés  peu  à  peu  par  l'élément  gascon 
prépondérant,  et  seuls  quelques  noms  étrangers  au  pays  rap- 
pellent leur  origine. 

Tout  autre  est  le  processus  de  formation  de  la  gavacherie  de 
Monségur.  Car,  là  encore,  une  infdtration  lente  aurait  été  sui- 
vie d'absorption,  et.  pour  expliquer  la  permanence  de  la  lan- 
gue, des  mœurs,  de  la  race  même,  il  faut  supposer  un  trans- 
port en  masse  qui,  seul,  protégera  suffisamment  le  nouveau 
groupe  contre  les  influences  du  dehors  dont  la  plus  efficace  est 
le  mariage. 

Pour  que  l'hypothèse  de  Drouyn  fût  parfaitement  admis- 
sible (notons  d'ailleurs  qu'on  ne  peut  systématiquement  la  re- 
pousser, et  qu'elle  est  malgré  tout  plausible  pour  Monségur), 
il  faudrait  que  les  archives  de  l'abbaye  de  Saint-Ferme,  que 
les  actes  notariés  des  études  de  Monségur  nous  signalassent, 
dès  le  milieu  du  quinzième  siècle,  l'arrivée  des  gavachs  sur  le 
terroir.  Jusqu'à  présent  nous  n'avons  pas  connaissance  de  faits 
semblables.  Des  recherches  ultérieures  élucideront  peut-être 
ce  point. 

Il  ne  faut  pas  oublier,  d'ailleurs,  que,    de  tout  temps,  l'im- 


AU    PAYS    DES    GAVACHS.  63 

migration  des  provinces  voisines,  plus  paiivies,  vers  la  riche 
Guyenne,  s'est  largement  pratiquée.  Et,  de  nos  jours  encore, 
le  pays  monségurais  est  envahi  par  les  Sainlongeois  et,  sur- 
tout, par  les  Périgourdins  qui  viennent  remplacer  les  (ils  de 
la  vieille  terre  gasconne,  attirés  par  le  mirage  de  la  grande 
ville  et  par  celui,  plus  lointain,  de  l'Amérique  du  Sud. 

Nous  ne  citerons  que  pour  mémoire  l'opinion  de  M.  Gau- 
han,  auteur  d'une  histoire  de  La  Réole.  Sans  se  refuser  à  ad- 
mettre l'influence  de  la  peste  sur  la  modification  des  popula- 
tions des  rives  du  Dropt,  il  constate,  avec  raison  d'ailleurs, 
que  la  peste  a  sévi  en  d'autres  points  que  dans  le  hassin  de 
1  affluent  nord  de  la  Garonne,  et  qu'en  particulier  le  sired'Al- 
hret  possédait,  en  deçà  et  au  delà  de  la  Garonne,  de  vastes 
domaines  où  il  dut  installer  des  familles  étiangères.  Or,  on 
n'y  trouve  pas  de  gavachs. 

M.  Gauban  en  conclut  que,  s'il  y  a  des  gavachs  autour  de 
Monségur,  c'est  que,  par  suite  du  voisinage  de  deux  popula- 
tions de  dialecte  différent,  il  s'est  trouvé  là  un  point  de  ren- 
contreoiàles  deux  parlers  se  sont  mélangés.  Pour  M.  Gauban, 
le  gavacli  ne  serait  donc  qu'un  mélange  de  gascon  et  de  mau- 
vais français  ou,  plus  exactement,  un  patois  dérivé  du  gascon. 
Cette  explication  ne  résiste  pas  à  l'examen.  En  effet,  bien  que 
très  abâtardi  et  fortement  teinté  de  gascon,  le  gavach  de 
nos  jours  ressemble  trop  au  dialecte  saintongeois  pour  qu'une 
hésitation  soit  possible  sur  sa  provenance.  Et,  d'ailleurs,  si  le 
voisinage  avait  dû  influer,  le  gavach  ressemblerait  au  péri- 
gourdin,  dialecte  de  langue  d'oc,  et  non  au  sainlongeois,  dia- 
lecte de  langue  d'oïl. 

Quant  au  fait  que  les  possessions  garonnaises  du  seigneur 
d'Albret  ne  renfermaient  pas  de  gavachs,  il  n'est  pas  probant 
en  lui-même.  L'Entre-deux-Mers  a  son  entité  géographique  fort 
nette.  Bien  que  très  près,  il  est,  en  fait,  très  loin  de  la  Ga- 
ronne; il  forme  un  tout  défmi.  Aussi  n'est-il  pas  étonnant  que 
les  Saintongeois  n'en  aient  pas  franchi  les  limites.  Aujourd'hui 
encore  les  Charentais  ou  les  Périgourdins  ne  s'aventurent 
guère  au  delà  des  rives  du  Dropt. 


64  REVUE    DES    PYRÉNÉES. 

En  somme,  quelle  est  la  vraie  solution  du  problème  de 
l'immigration  gavaclie  ?  Probablement  une  solution  mixte  : 
celle  qui  allierait  l'opinion  traditionnelle,  celle  de  Dumoulin, 
avec  celle  de  Léo  Drouyn  :  infiltration  lente,  suivie  d'une  inva- 
sion brusque  et  localisée.  Telle  doit  être  la  réalité.  Il  faut,  en 
effet,  et  quelle  que  soit  la  vérité  d'une  hypothèse  scientifique, 
tenir  compte  de  la  tradition  populaire  qui,  d'âge  en  âge,  se 
transmet  oralement.  Sans  être  la  vérité  absolue,  elle  en  ren- 
ferme cependant  une  importante  part.  Il  ne  faut  pas  la  né- 
gliger. 

Topographie  de  la  ga vacherie. 

Il  est  un  fait,  absolument  certain  dès  que  l'on  consulte  les 
vieux  auteurs  sur  la  topographie  de  la  gavacherie,  c'est  que,  de 
jour  en  jour,  son  territoire  diminue,  et  que  l'on  peut  prévoir 
l'époque  prochaine  ori  elle  n'existera  plus  qu'à  l'état  de  sou- 
venir. 

Mais  avant  d'entrer  dans  le  détail  de  cette  évolution,  il  n'est 
pas  inutile  de  dire  un  mot  de  la  région  d'Entre-deux-Mers  où 
ses  derniers  vestiges  se  conservent. 

Pays  de  coteaux  assez  abrupts,  enserrant  des  vallées  très 
étroites,  le  canton  de  Monségur  dispose  ses  villages  sur  les 
cimes,  autour  d'un  coteau  central  sur  lequel  s'érige  le  chef- 
lieu.  C'est,  en  somme,  un  nid  clos,  dont  la  seule  échappée  est 
l'étroite  coulée  du  Dropt  vers  la  Garonne.  Jusqu'en  ces  der- 
niers temps  sa  seule  communication  vers  la  vallée  du  fleuve  se 
faisait  par  La  Uéole,  parallèlement  à  la  rivière,  et  La  Réole 
esta  i8  kilomètres  de  Monségur.  Ce  n'est  que  le  récent  éta- 
blissement d'une  voie  ferrée  reliant  directement  Monségur  à 
Bordeaux  qui  a  ouvert  le  pays  à  l'influence  du  dehors,  et  de- 
puis cette  époque,  l'immigration  gasconne  et  l'immigration  en 
retour  des  Gharentais  et  des  Périgourdins  se  font  manifeste- 
ment sentir.  L'influence,  d'ailleurs,  de  cet  état  de  choses  sur 
la  gavacherie  paraît  nul.  Si  elle  s'est  conservée  surtout  autour 
de  Monségur,  c'est  en  raison  de  la  topographie  qui  est  compa- 


AU    PAYS    DES    GAVAGHS.  65 

rable  à  celle  des  vallées  pyrénéennes.  Si  elle  disparaît,  c'est  pour 
des  raisons  ethnograpliiques  que  nous  étudierons  plus  loin. 

En  1778,  V AlmaïKich  des  Lahoiweurs  estimait  que  la  gava- 
cherie  de  Monségur  comprenait  quarante  paroisses  s'étendant 
de  la  ville  de  Duras,  qui  est  située  à  neuf  kilomètres  au  nord- 
est  de  Monségur,  jusque  vers  l'embouchure  du  Dropt,  à  une 
trentaine  de  kilomètres  au  sud-ouest  de  Monségur.  Cette 
bande  de  territoire  était  limitée  au  midi  par  la  rive  de  la  Ga- 
ronne. 

En  1828,  M.  Dumoulin  trouvait  quarante-sept  communes, 
s'étendant  sur  quatre  cantons  de  la  Gironde,  et  sur  deux  can- 
tons du  Lot-et-Garonne.  Vingt  mille  personnes  parlaient  alors 
le  gavach. 

M.  Queyron  estime  qu'en  1906  ce  nombre  était  tombé  à  six 
mille,  et  l'on  peut  dire  que  la  gavacherie  se  meurt.  Nombre  de 
communes  jadis  gavaches  sont  redevenues  gasconnes,  et  les 
limites  du  territoire  se  rétrécissent  chaque  jour  autour  de  Mon- 
ségur. Actuellement  on  ne  peut  guère  considérer  comme  ga- 
vaches qu'une  douzaine  de  communes.  Et  encore  certaines 
ont-elles  une  prédominance  d'élément  gascon,  et  la  plupart 
sont-elles  mi-gavaches.  On  peut  affirmer  qu'aujourd'hui  trois 
communes  seules  sont  à  peu  près  absolument  gavaches  :  ce  sont 
celles  de  Saint-Vivien  et  de  Taillecavat  au  sud  de  Monségur,  et 
de  Dieulivol  au  nord  de  la  vallée.  La  majorité  des  habitants 
de  Cours,  près  Taillecavat,  de  Saint-Gemme,  Roquebrune, 
Coutures,  Neuffons,  Rimons  appartiennent  encore  à  la  famille 
saintongeoise.  Quant  aux  autres  communes  (telles  que  Fossés, 
Saint-Michel,  Saint-Ferme,  Castelmoron,  Landerrouet  et  Mes- 
terrieux),  l'élément  gascon  y  prédomine. 

Je  n'ai  pas  encore  cité  le  nom  de  Monségur  parmi  les  com- 
munes gavaches.  C'est  qu'à  mon  avis  Monségur,  qui  ne  l'est 
pas  maintenant,  ne  le  fut  jamais. 

Je  sais  bien  que  M.  Queyron  écrit  dans  son  étude  : 

((  Dans  la  ville  de  Monségur,  on  ne  parle  plus  le  gavach  ; 
depuis  longtemps  déjà,  cet  idiome  a  disparu  devant  un  idiome 
méridional  parlé  dans  le  Haut-Agenais. 

XXVI  5 


66  REVUE    DES    PYRÉNÉES. 

((  Il  n'en  était  pas  de  même,  paraît-il,  il  y  a  cinquante  ans  ; 
le  gavach  était  alors  parlé  couramment  à  Monségur.  presque 
par  tout  le  monde.    » 

C'est  là  une  erreur,  et  une  double  erreur.  En  effet,  jamais 
le  gavach  n'a  été  parlé  couramment  à  Monségur,  et  si  quelque 
chose  a  disparu  devant  un  idiome  du  Ilaut-Agenais,  c'est  un 
pur  dialecte  gascon  apparenté  au  réolais  et  même  au  dialecte 
d'Armagnac,  à  ce  que  je  dénommerais  le  gascon  classique. 

Monségur  n'a  jamais  été  gavach.  Et  cela  se  comprend  :  il 
suffit  de  savoir  ce  qu'étaient  les  gavachs.  et  ce  qu'était  Mon- 
ségur. 

Les  gavachs  étaient  des  paysans  venus  pour  repeupler  les 
campagnes  décimées.  Que  seraient  venus  faire  ces  laboureurs 
à  Monségur,  ville  forte,  ville  de  soldats,  de  bourgeois  et  de  com- 
merçants? Monségur,  ville  libre,  ne  dépendant  des  seigneurs 
voisins  que  d'une  façon  fictive  et  à  titre  de  tutelle,  s'adminis- 
trait elle-même,  et  avait  une  population  d  artisans  et  de  juifs. 
Les  gavachs  n'auraient  trouvé  là  nul  emploi  en  rapport  avec 
leurs  facultés;  d'ailleurs,  toutes  les  vieilles  familles  monségu- 
raises  portent  des  noms  absolument  gascons,  fort  différents  des 
noms  gavachs,  noms  de  langue  d'oïl. 

iSous  pouvons  affirmer  ensuite  qu'il  y  a  cent  ans,  à  plus  forte 
raison,  il  y  a  cinquante  ans,  le  peuple  monségurais  ne  parlait 
pas  gavach,  mais  gascon,  un  gascon  très  pur  que  nous  avons 
pu  reconstituer  et  assimiler  au  gascon  de  l'Armagnac.  A  l'heure 
actuelle,  il  est  vrai,  ce  gascon  a  disparu  de  Monségur.  Les 
vieilles  familles  monséguraises  ne  parlent  plus  que  le  français 
ou  un  patois  gascon  qui  consiste  généralement  à  donner  à  des 
mots  français  une  terminaison  méridionale. 

S'il  est  exact  de  dire  qu'un  idiome  du  liaut-Agenais  a  rem- 
placé en  ce  pays  le  gascon,  c'est  surtout  en  parlant  de  la  cam- 
pagne ,  car  elle  se  peuple  avec  des  métayers  et  des  petits 
propriétaires  venus  du  Lot-et-Garonne.  Le  petit  commerce 
monségurais  lui-même  tombe  aux  mains  de  ces  gavachs  d'une 
autre  sorte  qui  viennent  remplacer  les  familles  anciennes  dis- 
parues ou  transplantées  dans  les    grands  centres.    Le  marché 


AU    PAYS    DES    GAVACHS.  67 

hebdomadaire  de  Monségur  est,  d'ailleurs,  un  bel  exemple  de 
mélange  de  race  et  de  cacophonie  linguistique;  on  y  voit  le 
foulaid  gascon  et  le  foulard  de  l'Agenais,  la  coiffe  saintongeoise 
et  le  bonnet  périgourdin,  et  les  idiomes  se  croisent,  gavach  et 
saintongeois  chantants,  gascon  léger,  et  agenais  moins  souple, 
sur  lesquels  tranchent  la  lourdeur  du  dialecte  de  Périgord.  Je 
ne  parle  pas  du  français  qui,  de  plus  en  plus,  devient  prédomi- 
nant en  cette  région  soumise  à  l'emprise  d'une  cité  depuis  long- 
temps évoluée  et  francisée,  Bordeaux. 

Ethnographie  du  gavach. 

Au  sein  du  pays  gascon  les  gavachs  ont  vécu  de  longs  siè- 
cles sans  trop  se  mélanger  à  la  population  ambiante,  ce  qui 
explique  que  leur  type  ethnique,  assez  différent  du  type  autoch- 
tone, se  soit  bien  conservé  jusqu'à  nos  jours,  mais  ce  qui  expli- 
que aussi  la  disparition  d'une  race  peu  nombreuse,  qui  se 
mariait  entre  elle,  aboutissant  fatalement  à  la  consanguinité. 

Une  autre  raison  delà  disparition  de  la  race  est  la  prospérité 
dont  elle  a  joui  vers  le  milieu  du  dernier  siècle.  Tandis  que  le 
Gascon  faisait  vivre,  sur  sa  petite  métairie,  une  nombreuse 
famille,  et  que  sa  médiocrité  de  fortune  l'obligeait  même  à  avoir 
plusieurs  enfants  poiir  mieux  exploiter  son  bien,  le  gavach,  gros 
propriétaire  depuis  l'origine,  voyait,  par  les  héritages  succes- 
sifs, son  patrimoine  s'arrondir.  En  cette  époque  de  prospérité 
agricole  et  financière,  les  produits  de  la  terre  se  vendaient; 
l'argent  affluait  ;  le  gavach  était  devenu  un  bourgeois  campa- 
gnard. Le  résultat  de  cette  situation  florissante  fut  le  résultat 
habituel  :  le  dépeuplement.  Le  père  voulut  conserver  intact  le 
patrimoine,  il  rêva  pour  sa  famille  une  situation  supérieure  à 
la  sienne,  il  réduisit  le  nombre  de  ses  héritiers.  Aujourd'hui, 
presque  tous  les  gavachs  sont  riches,  ils  ont  un  ou  deux  enfants, 
et  continuent  encore  à  se  marier  entre  eux.  Aussi  la  race  a-t-elle 
perdu  de  sa  vigueur,  et  les  malingres,  les  chétifs  qu'elle  pro- 
duit en  sonnent  le  glas  définitif. 


68  REVUE    DES    PYRÉNÉES. 

Le  type  gavach  est  fort  différent  du  type  gascon.  La  stature 
est  plus  forte,  la  charpente  est  plus  lourde,  les  cheveux  sont 
lisses  et  lourds,  la  complexion  lymphatique.  La  différence  est 
surtout  accusée  chez  les  femmes  qui  nonl  ni  la  vivacité,  ni  la 
joliesse  des  fdies  de  Gascogne.  Le  gavach  est  lent,  indolent, 
calme.  Il  a  conservé  l'accent  saintongeois,  l'accent  traînant, 
chantant,  et  l'intonation  spéciale  aux  pays  de  langue  d'oïl. 

Naguère  encore  son  habillement  différait  de  celui  du  Gas- 
con. Il  portait  de  larges  chapeaux,  revêtait  de  grossiers  habits 
de  cadis.  Actuellement  il  s'habille  comme  les  bouvgeois  de  la 
ville. 

Il  y  a  une  centaine  d  années  les  femmes  portaient  une  coiffe 
en  lingerie  proche  parente  de  la  coiffe  de  Saintonge,  actuelle- 
ment, celles  (très  rares)  qui  ne  portent  pas  le  chapeau  ont 
adopté  le  si  seyant  et  élégant  foulard  gascon. 

Les  gavachs  venaient  d'un  pays  fort  différent  de  la  Gascogne. 
Ils  apportèrent  dans  les  lieux  oii  ils  s'installèrent  (ainsi  font 
tous  les  immigrants)  des  mœurs,  des  coutumes,  des  procédés 
qui  leur  rappelaient  la  patrie. 

G  est  ainsi  que  l'on  peut  étudier  aux  alentours  de  Monségur 
une  architecture  gavache.  La  plupart  des  arrivants  obtenaient 
de  vastes  domaines,  à  charge  d'y  élever  une  maison.  Ils  la 
construisaient  selon  les  méthodes  de  leur  pays  :  aussi  la  mai- 
son gavache  diffère-t-elle  sensiblement  de  la  maison  gasconne. 

Sa  première  caractéristique  est  un  toit  à  tiers-point.  Or,  ces 
toits  en  pointe  servent  à  l'écoulement  rapide  des  eaux  plu- 
viales et  empêchent  l'écrasement  de  la  couverture  par  la  neige. 
Ces  traits  sont  inconnus,  parce  qu'inutiles,  dans  la  Gascogne 
de  la  plaine,  pays  d'hivers  doux  et  de  pluies  modérées.  Il  n'en 
est  pas  de  même  au  pays  des  nouveaux  venus. 

Léo  Drouyn  a  longuement  étudié  l'habitation  gavache,  et 
voici  ce  qu'il  écrit  de  ces  maisons  :  Elles  «  sont  toutes  bâties 
en  pierre  dure,  avec  angles  en  embrasure  des  portes  et  des  fenê- 
tres, en  pierres  de  taille,  équarries  seulement  du  côté  de  l'an- 
gle ou  de  l'embrasure;  le  reste  est  en  moellons  irréguliers  ». 

Ces  maisons  ne  se  composent  en  général  que  d'un  rez-de- 


AU    PAYS    DES    GAVACHS.  69 

chaussée  surmonté  d'un  grenier.  Le  rez-de-chaussée  se  divise 
en  deux  ou  trois  pièces  que  traversent  une  ou  deux  grosses 
poutres. 

Les  cheminées  sont  vastes,  et  rappellent  les  cheminées  de 
l'époque  gothique  ou  de  la  Renaissance.  Leur  manteau  orné 
de  moulures  est  élevé  de  phis  de  i^.^o;  il  repose  sur  de  fortes 
consoles  appuyées  sur  des  colonnettes  à  demi-engagées  dans  la 
muraille. 

Drouyn  a  l'air  de  trouver  caractéristique  cet  aspect  des  che- 
minées. A  mon  avis,  il  n'en  est  rien.  C'est  là  une  cheminée  de 
style  ancien,  tout  simplement,  et  telle  qu'on  en  rencontre  un 
peu  partout  dans  notre  Midi  gascon,  dans  les  châteaux,  les  mai- 
sons bourgeoises  ou  les  fermes. 

Continuant  sa  description,  l'archéologue  bordelais  écrit  : 
«  Les  portes  sont  d'une  dimension  ordinaire,  les  fenêtres  petites, 
souvent  divisées  en  deux  ouvertures  par  un  meneau  horizontal, 
souvent  en  quatre  par  deux  meneaux  se  coupant  à  angle  droit. 
Les  angles  des  embrasures  des  portes  et  des  fenêtres  sont  tou- 
jours à  sections  droites  et  à  angles  abattus  par  un  biseau  uni, 
et  se  reliant  à  la  base  des  pieds  droits  pai-  un  congé  ;  d'autrefois, 
ce  linteau  est  creusé  en  quart  de  rond. 

((  Le  linteau  de  la  porte  est  quelquefois  surmonté  d'une 
ouverture  carrée,  surtout  lorsque  la  porte  s'ouvre  à  l'entrée 
d'un  corridor.   » 

Je  ne  vois  rien  là  que  de  très  commun  ;  c'est  là  la  description 
de  fenêtres  des  quinzième  et  seizième  siècles,  tout  comme  nous 
retrouvons  cette  date  dans  la  structure  du  vantail  que  nous 
donne  M.  Queyron  :  «  Le  vantail  est  en  planches  de  bois  de 
chêne,  très  épaisses.  Une  deuxième  couche  de  planches  en  bois 
de  chêne  couvre  la  première  à  angle  droit  (le  plus  souvent 
dans  sa  moitié  inférieure  seulement),  et  ces  deux  couches  sont 
reliées  entre  elles  (ou  plus  exactement  toute  la  porte  est  clou- 
tée, ornée)  par  des  clous  à  grosses  têtes  (des  clous  forgés  à 
pointe  de  diamant),  très  rapprochés  les  uus  des  autres.  »  Ces 
clous  sont  disposés  en  bandes  parallèles  ou  en  quinconces. 
Cette  porte  n'est  pas   le   moins  du   monde  caractéristique. 


70  REVUE     DES    PYRENEES, 

Elle  se  trouve  dans  toutes  les  vieilles  maisons  de  Monségur. 
Or,  en  supposant  que  des  gavachs  fussent  venus  à  Monségur, 
ce  qui,  après  tout,  est  possible,  ils  n'auraientpas  reconstruit  une 
vieille  cité  militaire,  dont  les  belles  maisons  gothiques  de  pierre 
ou  de  bois  existent  encore,  et  c'est  précisément  à  ces  maisons 
que  l  on  retrouve  des  portes  semblables,  maisons  qui  ont  le 
caractère  général  de  l'époque  avec,  au  rez-de-chaussée,  la  large 
fenêtre  cintrée  pour  l'étal  des  marchandises  et,  aux  étages 
en  surplomb  que  surmonte  le  toit  en  avant,  les  croisées  aux 
meneaux  de  bois  ou  de  pierre  plus  ou  moins  travaillés.  Ces 
portes  cloutées  ejcistent,  d'ailleurs,  partout;  nous  les  avons  ren- 
contrées dans  toutes  les  vieilles  villes  de  Gascogne,  et  Tou- 
louse nous  en  offre  de  nombreux  et  remarquables  exemples. 

Plus  caractéristique  de  la  maison  gavache  est  l'existence  de 
trous  dans  les  murailles  pour  placer  des  nids  à  pigeons. 

Le  pigeonnier  gascon,  qui  domijiait  la  maison  seigneuriale 
ainsi  qu'une  tour,  était  un  privilège  que  l'on  n'accordait  pas 
volontiers  au  manant.  Il  est  fort  probable  que,  pour  attirer 
l'étranger,  on  lui  donna  cette  autorisation  délevage  du  pigeon, 
si  jalousement  refusée  aux  naturels  du  pays.  Mais  le  gavach  ne 
construisit  pas  de  pigeonniers,  il  se  contenta  de  liouer  sa  mu- 
raille. 

A  côté  du  luur  pigeonnier  et  du  toit  à  tiers-point,  la  meil- 
leure caractéristique  de  la  maison  gavache  est  l'évier.  Creusé 
dans  une  large  table  de  pierre  dure,  l'évier  est  logé  dans  une 
sorte  de  niche  avec  deux  consoles  pour  déposer  les  cruches  et 
la  vaisselle.  Pour  l'écoulement  des  eaux,  cet  évier,  qui  est  tou- 
jours enchâssé  par  un  de  ses  petits  côtés  dans  le  mur  extérieur, 
le  dépasse  sensiblement,  de  20  à  3o  centimètres,  et,  par  une 
gouttière  creusée  obliquement  vers  un  angle  de  la  pierre,  l'eau 
s'écoule  sans  souiller  le  mur  et  sans  nécessiter  de  conduite 
spéciale.  C'est  le  principe  de  la  gaigouille. 

La  maison  gavache  fait  comme  la  race  :  elle  disparaît  rapi- 
dement. Vieille  déjà  de  plusieurs  siècles,  elle  tombe  en  ruine; 
les  incendies  la  détruisent,  ou  même  ses  propriétaires  enrichis 
la  démolissent.  A  sa  place  on  construit  de  belles  maisons  mo- 


AU    PAYS    DES    GAVACHS. 


dernes,  en  pierre  ])laiiche,  au  toit  de  tuile  ou  d'ardoise,  et  qui 
ne  ressemblent  plus  à  la  vieille  ferme,  mais  aux  souriantes 
villas  de  la  banlieue  bordelaise. 

Les  gavacbs  possédaient  la  majeure  partie  des  moulins  à 
eau  construits  sur  le  Dropt;  ils  y  installèrent  des  battants  qui 
leur  servaient  à  faire  des  draps  avec  la  laine  des  moutons  du 
pays.  Ils  teignaient  ces  draps  appelés  cadis  soit  en  bleu,  soit 
en  brun  roux.  Cette  dernière  couleur  était  obtenue  avec  du 
tan  ou  du  brou  de  noix,  chênes  et  noyers  étant  très  abondants 
dans  le  pays. 

Batteurs  de  draps,  les  gavacbs  étaient  encore  tisserands  et 
tonneliers.  Les  registres  paroissiaux  nous  informent  de  ce  fait. 
Il  ne  faut  pas  s'étonner,  d'ailleurs,  que  les  tonneliers  fussent 
nombreux  pai'mi  les  immigrants.  Il  venaient  peupler  un  pays 
de  vignobles,  l'une  des  principales  sources  d'alimentation  du 
marché  de  Bordeaux.  Or,  viticulture  et  tonnellerie  vont  de 
pair,  et  aujourd'hui  encore  le  canton  de  Monségur  est  un 
centre  très  actif  de  fabrication  et  d'exportation  des  barriques 
dites  bordelaises. 

Les  émigrants  apportent  toujours,  dans  le  pays  oii  ils  vont 
se  fixer,  non  seulement  des  coutumes  nouvelles,  mais  encore 
des  produits  nouveaux,  surtout  des  produits  du  sol.  Les  gavacbs 
ont  apporté  dans  le  bassin  du  Dropt  quelques  espèces  frui- 
tières que  l'on  retrouve  encore  dans  les  vergers  :  entre  autres, 
une  pomme  anisée  dite  pomme  de  Saintonge.  Des  poires  et 
des  pommes  acides  qui  servaient  à  faire  le  cidre  et  le  poiré  ont 
à  peu  près  disparu,  car  les  gavacbs  sont  devenus,  comme  les 
Gascons,  buveurs  de  vin. 


L  miOME     GAVACH. 

La  partie  la  plus  intéressante  d'une  élude  sur  les  gavachs 
est,  assurément,  celle  de  leur  langage.  Elle  est  aussi  la  plus 
difficile,  car  nous  sommes  fort  loin  de  la  pureté  primitive.  Le 
parler  s'est  abâtardi,   fortement  mêlé  de  gascon.  Tel  qu'il  est 


■y  2  REVUE     DES    PYRENEES. 

cependant,  il  révèle  encore  pleinement  ses  origines,  et  frappe 
par  son  étrangeté. 

Il  évoque  immédiatement  le  saintongeois,  l'angoumois,  et 
souvent,  à  entendre  quelques  mots  lancés  dans  la  conversation, 
on  peut  se  demander  si  c'est  un  gavacli  qui  parle  ou  un  des 
nombreux  Charentais  que  la  ligne  du  chemin  de  fer  d  Orléans 
a  acclimatés  en  ces  régions. 

La  stabilité  de  l'idiome  gavach  était  rendue  impossible  par 
le  milieu  même  où  se  trouvaient  implantés  les  nouveaux  arri- 
vants. Il  est  évident  que  la  collectivité  gasconne  devait  tendre 
à  absorber  ce  groupe  relativement  peu  nombreux.  Il  est  même 
étonnant  qu'elle  ne  l'ait  pas  fait  plus  complètement  et  depuis 
plus  longtemps,  alors  qu'elle  a  absorbé  les  Maures  fort  nom- 
breux dans  le  pays  au  début  du  Moyen  âge,  et  qui  n'y  ont  laissé 
que  de  rares  noms  de  lieux  et  de  personnes,  tels  que  Morin  ou 
Maurin,  Maureau,  Mauriac,  Castelmoron...  Il  en  est  de  même 
des  Anglais,  qui  furent  longtemps  les  possesseurs  du  pays. 
Monségur  fut  une  forteresse  anglaise  :  rien  n'y  rappelle  le  sou- 
venir des  anciens  maîtres,  sauf  quelques  rares  expressions  qui 
évoquent  plutôt  les  rives  de  la  Tamise  que  celles  de  la  Garonne, 
dette  persistance  de  l'idiome  gavach  est  d  autant  plus  étrange 
que  le  groupe  gavach  n'est  pas  un  tout  uniforme.  Ces  immi- 
grants provenaient  de  toutes  les  paroisses  de  l'Ouest  et  du 
Centre.  Il  en  était  de  Saintonge,  d'autres  de  l'Angoumois;  cer- 
tains arrivaient  du  Poitou;  quelques-uns,  même,  étaient  Ange- 
vins. Cela  se  traduisait,  au  seizième  siècle  plus  encore  que  de 
nos  jours,  par  de  sérieuses  différences  dialectales.  Ce  manque 
d'unité  de  race  et  de  langue  aurait  donc  dû  être  un  obstacle  à 
la  résistance  du  gavach  devant  son  adversaire  gascon.  Il  n'en 
a  rien  été.  Pourquoi.^  Cela  est  évidemment  inexplicable. 

Le  gavach  actuel,  nous  l'avons  déjà  dit,  est  fortement  impré- 
gné d'infiltrations  occitanes.  De  plus,  il  est  très  variable  d'un 
village  à  l'autre.  A  cela  M.  Queyron  trouve  une  explication  : 
((  Les  premiers  gavachs,  dit-il,  n'étaient  pas  tous  sortis  du 
même  lieu,  de  la  même  paroisse;  leurs  descendants  avaient 
conservé,  dans  leur  idiome,  la   même  différence  qui,  de  pro- 


AU    PAYS    DES    GAVACHS.  ']3 

vince  à  province  et  de  lieu  à  lieu,  existait  déjà  dans  leurs 
idiomes  primitifs. 

«  Le  fond  de  l'idiome  parlé  à  Monségur,  à  Saint-Vivien,  à 
Taillecavat  se  rapproche  beaucoup  du  saintongeois  actuel;  il 
n'en  est  pas  de  même  du  gavach  de  Fo'fesès,  de  Balleyssac, 
et  de  Saint-Michel-la-Pujade,  où  l'on  retrouve  des  mots  et  des 
tournures  de  phrase   encore  usités  dans  les  patois  poitevins. 

«...  Les  différences  que  l'on  rencontre  dans  le  gavach  et 
dans  les  divers  endroits  de  la  gavacherie  de  Monségur  sont 
dues,  semble-t-il,  à  ce  que  le  bassin  inférieur  du  Dropt,  dans 
les  environs  de  Monségur,  aurait  été  repeuplé  par  des  Sainton- 
geais,  les  environs  de  Fossés  et  de  Saint-Michel  par  des  Poite- 
vins, et  les  environs  de  Castelmoron  par  des  Saintongeais  et 
des  Gascons.  » 

Évidemment,  cela  est  d'une  éclatante  simplicité,  d'une  trop 
éclatante  simplicité  même.  Il  faut  ignorer  le  mécanisme  com- 
plexe d'une  langue  pour  parler  de  la  sorte.  Gomment  admettre 
que  l'on  puisse,  après  quatre  siècles,  retrouver  l'origine  lin- 
guistique de  ces  colons  de  pays  voisins,  alors  que  la  langue  est 
tellement  mobile  que,  constamment,  elle  se  modifie  au  cours 
du  temps  dans  son  vocabulaire  et  sa  syntaxe,  alors  que,  de 
village  à  village,  elle  présente,  dans  un  même  terroir,  de  si 
profondes  différences? 

Gela,  d'ailleurs,  ne  serait-il  pas,  qu'il  resterait  quelque  peu 
téméraire  d'affirmer  l'origine  de  la  replantation  territoriale  de 
tel  et  tel  village,  lorsque  ces  villages  se  touchent,  lorsqu'ils  ont 
été  en  perpétuel  échange  d'idées,  de  vocabulaire  et  de  sang. 
Quelle  serait,  je  me  le  demande,  la  langue  de  deux  villages, 
l'un  béarnais,  l'autre  de  la  Gastille,  qui,  depuis  quatre  siècles, 
auraient  confondu  leurs  races  par  des  mariages  et  un  voisinage 
intime  et  incessant?  Il  est  probable  que  l'un  comme  l'autre 
aurait  oublié  le  castillan  comme  le  béarnais,  pour  adopter 
une  lansjue  nouvelle ,  formée  des  deux  anciennes ,  mais 
OÙ  il  serait  toutefois  difficile  de  noter  l'apport  de  chacune, 
puisque  toutes  deux  sont  très  proches  parentes.  C'est  cela 
qui  s'est  produit  pour  le  gavach,  et  si  l'on  semble  y  retrouver 


y  4  REVUE    DES    PYRÉNÉES. 

surtout  du  sainlongeois,  c'est  que  la  majorité  des  immigrants 
fut  saintongeoise,  qu'ils  ont  dû  former  le  fond  de  la  langue, 
et  qu'aussi  on  y  i-econnaît  du  saintongeois,  parce  que  l'immi- 
gration saintongeoise  continue,  et  qu'elle  fournit  le  point  de 
comparaison  le  plus  facile  et  le  plus  immédiat. 

La  gavacherie  de  Monségur,  et  cela  se  conçoit,  ne  possède 
pas  de  littérature  qui  lui  soit  propre.  L'agglomération  linguis- 
tique était  trop  peu  importante.  C'est  là  ce  qui  explique  le  peu 
de  fixité  du  parler,  son  infiltration  progressive  par  le  gascon 
et  la  difficulté  de  fixer  sa  graphie. 

La  graphie  est,  en  effet,  chose  conAcntionnelle  et  nulle- 
ment phonétique.  Elle  se  fonde  beaucoup  plus  sur  l'étymo- 
logie  que  sur  la  prononciation  ;  elle  est  traditionnelle  et  non 
auditive. 

D  autre  part,  certains  accidents  de  prononciation  ne  se  révè- 
lent qu'à  l'usage,  par  une  accoutumance  de  l'oreille.  C  est 
l'habitation  dans  le  pays  même,  et  non  la  lecture,  qui  en 
révèle  les  finesses.  Qui  se  douterait  à  voir  écrit  le  mot  italien 
dolce,  qu'il  en  faut  chuinter  le  c,  alors  qu'il  faut  biaiser  celui 
du  castillan  dulce  ? 

Il  est  donc  très  difficile  de  noter  les  brèves  et  les  longues  du 
gavach,  de  marquer  l'accentuation  traînante  et  le  ton  chantant 
de  certains  mots.  Tout  cela  ne  se  révèle  qu'à  l  audition.  Il  faut, 
d'ailleurs,  avant  de  reproduire  un  texte  gavach,  noter  toutes 
les  infiltrations  gasconnes,  plus  ou  moins  déformées,  et  songer 
qu'après  tout  le  gavach  est  un  A^eux  dialecte  d'oïl,  et  que  la 
meilleure  façon  de  l'écrire  serait  encore  de  se  reporter  au 
français  du  quinzième  et  du  seizième  siècles. 

Le  trésor  des  langues  qui  ne  sont  pas  fixées  par  l'écriture  est 
la  gerbe  des  proverbes  qui  reflètent  non  seulement  le  parler, 
mais  aussi  la  mentalité  de  la  race. 

Le  gavach  n'en  a  malheureusement  que  fort  peu,  et  qui  tous 
sont  plus  ou  moins  voisins  des  proverbes  gascons,  ou  farcis 
de  mots  du  terroir.  L  un  d'eux,  à  peu  près  pur  de  toute  infil- 
tration, est  le  suivant  : 

.4  laicjue  è  peu  ou  vent  ta  ne  mettras  pas  toun  argent.  «  A  l'eau 


AU    PAYS    DES    GAVACHS.  76 

et  puis  au  venl  tu  ne  mettras  pas  ton  argent.  »  En  Yoici  un 
autre  :  Ce  que  ven  de  rispe  è  peâ  de  raspe  saii  revèn  coume  cb 
s'amasse:  «  Ce  qui  vient  de  vol  et  de  rapine  s'en  va  comme 
c'est  venu.  »  En  français  l'équivalent  est  :  Bien  mal  acquis  ne 
profite  jamais.  Dans  ce  proverbe,  les  mots  coume  cô  s'amasse 
sont  empruntés  au  gascon  qui  dirait  :  coume  aco  s'amasse, 
comme  cela  s'entasse.  Un  troisième  est  plus  imprégné  encore  ; 
Nouëlle  fredillouse,  Pâques  fagnouse,  fesânl  V ànnâïeu  fromeûn- 
louse,  ce  qui  veut  dire  :  ((  Noël  froide,  Pâque  bourbeuse  font 
l'année  riche  en  froment  »,  ce  que  les  Gascons  de  Monségur 
traduisent  par  le  dicton  :  Pasque  fanhouse,  mestive  fromen- 
iouse. 

Dans  celui-ci  :  Tout  ce  que  lusi  n'est  pas  de  Vàure,  le  mot 
hisi  seul  se  rapproche  du  gascon.  L'infinitif  gascon  du  verbe 
luire  étant  précisément  lusi. 

Yoici  une  phrase  de  gavach  :  nous  en  donnerons  la  traduc- 
tion française  puis  la  traduction  gasconne. 

Ah  !  fù  crè,  je  naipâ  pou  de  tu,  no  !  Coi  moue  que  me  charge 
de  tu  !   Tu  te  n'en  souvêndra  coque  joûre  ! 

((  Ah,  tu  crois!  Je  n'ai  pas  peur  de  toi,  non  !  C'est  moi  qui 
me  charge  de  toi.  Tu  t'en  souviendras  quelque  jour.  » 

((  Ah!  tu  crèse  !  que  n'ei  pas  poîi  de  tu,  nou  !  Quoi  jou  que 
m'encargui  de  tu;  que  t'en  soubendras  caiîque  jour!  » 

Il  ne  faut  pas,  malgré  l'analogie  de  certains  mots,  croire 
cependant  que  le  gavach  les  a  empruntés  au  gascon.  Malgré 
tout,  langue  d'oc  et  langue  d'oïl  sont  sœurs  germaines;  elles  ne 
peuvent,  pour  se  différencier,  inventer  des  racines  et  des 
termes  différents.  De  là  une  ressemblance  forcée  entre  de 
nombreux  mots  gavaches  et  leurs  analogues  gascons.  De  nos 
jours,  d'ailleurs,  l'analogie  existe,  et  le  saintongeois  ou  l'an- 
goumois  s'expriment  souvent  comme  le  gavach. 

Une  anecdote  nous  fera  mieux  comprendre.  Une  vieille  dame 
qui  aimait  fort  la  compagnie  de  la  jeunesse,  et  qui  n'était  pomt 
sotte,  se  trouvait  un  jour  dans  un  salon  d'Angouléme.  On 
dansait.  Un  jeune  homme,  croyant  faire  quelque  chose  de  très 


76 


REVLE     DES    PYRENEES. 


spirituel,  1  invita.  Elle  accepta  :  mais  elle  accompagnait  la  valse 
de  cette  chanson  : 

ki  è  (]ue  pètrâ 

(lue  je  tèn  que  je  mène  ; 

ki  è  que  pètrfi 

que  je  tèn  par  le  bras? 

'  «  Quel  est  ce  sot  que  je  tiens,  que  je  mène,  quel  est  ce  sot 
que  je  tiens  par  le  bras.'^  » 

Les  rieurs  ne  furent  pas  avec  le  jeune  homme.  Et  un  gavach 
ne  se  serait  pas  exprimé  différemment. 

Dans  une  pareille  étude,  les  exemples  sont  plus  utiles  que 
les  dissertations  sur  l'apparentement  de  tel  ou  tel  mot.  Voici 
quatre  vers  gascons  en  dialecte  de  Saint-Pierre-de-Buzet  (Lot- 
et-Garonne).  Ce  dialecte  est  employé  sans  trop  de  modifica- 
tions depuis  la  basse  Baise  jusqu'au  delà  de  La  Réole;  c'est,  en 
somme,  celui  qui  est  parlé  dans  le  pays  monségurais.  On  les 
comparera  à  leur  traduction  en  gavach,  et  l'on  verra  nettement 
les  différences  qui  séparent  les  deux  dialectes. 

Un  jour,  en  trabalhan  dins  lou  bos,  à  l'oumbrèro, 
Lou  hasarta  boulut  me  bouta  dens  las  mans 
Lous  bielhs  os  de  toun  cors  que  gardebo  la  terro, 
Proutejats  dens  soun  sèn  de  la  hurou  das  ans. 

Ce  qui  se  traduit  en  gavach  par  : 

((  Un  joûre,  en  travaîUan  dans  le  boue,  à  l'ombre,  —  L  ha- 
sâre  vouli  me  mète  dans  lei  mèn  —  Lei  vieilles  où  de  ton 
côre  que  gardai  la  terre,  —  Protégé  dans  son  sèn  de  la  furou 
dei-s-annâïes.  » 

En  français  cela  veut  dire  :  «  Un  jour,  en  travaillant  dans  le 
bois,  à  l'ombre,  le  hasaid  a  voulu  me  mettre  dans  les  mains 
les  vieux  os  de  ton  corps  que  gardait  la  terre,  protégés  dans  son 
sein  de  la  fureur  des  ans.  »  Le  texte  gascon  et  le  texte  gavach 
sont  éloignés  l'un  de  l'autre.  C'est  le  hasard  qui  a  fait  cela, 
alors  que  si  nous  prenions  pour  exemple  une  autre  phrase, 
nous  pourrions  peut-être  calquer  l'un  sur  l'autre  les  deux  dia- 
lectes. Ainsi  :  «  Nage  pas  pou;  daïce  lou   tôrnè  »  donnera  en 


AU    PAYS    DES    GAVACHS.  'y-y 

gascon  :  «  N'auje  pas  poù  ;  deiche  lou  loui'iia.  »  C'est  sensil)Ic- 
ment  identique. 

Nous  en  avons  assez  dit  sur  le  dialecte  gavacli  pour  faire 
apercevoir  son  allure  générale  et  son  originalité.  Ce  que  nous 
n'avions  pu  marquer  que  très  imparfaitement,  c'est  son  accen- 
tuation, le  balancement  de  chaque  phrase,  de  chaque  mot,  les 
inflexions  intraduisibles  de  certaines  voyelles  qui  ne  sont  pas 
brèves  comme  en  français,  ni  uniformément  allongées  comme 
dans  certains  dialectes  d'Oc. 

Nous  terminons  cette  étude  en  empruntant  à  M.  Queyron 
une  traduction  en  gavach  de  la  Parabole  de  l'Enfant  prodigue, 
Evangile  selon  S'-Lac,  chap.  xv,  versets  ii  à  17.  Elle  donnera 
une  idée  plus  complète  de  la  langue.  Nous  nous  contenterons 
d'en  modifier  quelque  peu  la  graphie. 

11  I  le-s-i  (lissit  encore  :  Une  home  avait  deu  gouyats. 

12  Le  pu  jeûne  dissit  a  son  père  :  «  Mon  père  dounô  mô  ce  que  diù 
me  revënl  de  vôsle  bid-n  »,  et  le  père  le-s-i  fit  le  partage  de  son  bien. 

i3  Quôque  joûre  aprè,  le  pu  jeûne  ojan  amassé  tout  ce  qu'il  âvai,  se 
n'engui  dans  un  pâïs  bien  loin,  et  peu  i  mangi  tout  son  avouère  en  ex- 
cès, peu  en  libeurtinâge. 

i4  Apre  qu'il  ogui  tout  mânjé,  i  vengui  une  grande  famine  dan  aquè 
pâïs,  alôre  i  coumencl  a  manqué  de  tout. 

i5  Se  n'ëngui  donc,  et  se  lôgi  chè  une  habitan  d'aquè  pâïs,  et  aquet 
home  l'envoyi  a  sa  mètâdrie  peur  garde  dei  porc. 

16  Dans  aquet  endrè  il  aurai  bè  mângè  de  ce  ki  dounian  dan  akieis 
animaù,  mè  digun  ne  li  baillé  rè. 

17  Enfin,  après  avouère  refléchi  i  se  dissit  :  combien  i-a  de  valè  a  la 
meison  de  mon  père  quan  mê  de  pèn  que  ne  le-s-i  en  fô,  et  moue  je 
inoure  ikî  de  faim  !  » 

On  voit  suffisamment  les  caractéristiques  de  cet  idiome  qui, 
par  instants,  a  tout  à  fait  la  bonne  saveur  des  vieux  parlers  d'oïl. 

Mais  chaque  jour  cet  idiome  disparaît;  bientôt  il  n'existera 
plus  qu'à  l'état  de  souvenir.  Avec  lui  la  race  gavache  se  sera 
éteinte,  et  les  Gascons  eux-mêmes  s'en  iront  de  leur  pays, 
remplacés  par  les  colons  périgourdins,  travailleurs  âpres  et  ru- 
des, qui,  venant  d'une  terre  misérable,  s'implantent  dans  lEn- 
tre-deux-Mers,  économisant  jalousement  leur  pécule.  Bientôt 


-yO  REVUE    DES    PYRENEES. 

ils  se  rendront  possesseurs  des  terres  qu  ils  exploitent  d'une 
façon  souvent  primitive,  et,  franchissant  la  Dordogne,  l'inva- 
sion périgourdine  s'installera  en  maîtresse  dans  cet  admirable 
pays  d'Entre-deux-Mers,  dans  ce  canton  de  Monségur  trop  peu 
connu  des  voyageurs  (on  l'a  comparé  à  certaines  vallées  de  la 
Suisse  ou  de  l'Angleterre),  trop  peu  connu  des  savants  et  des 
archéologues,  avec  ses  gisements  géologiques  tongriens,  ses 
cavernes  et  ses  abris  préhistoriques,  ses  vieilles  cités  fortes  (Mon- 
ségur, Gastelmoron,  Sauveterre),  ses  magnifiques  châteaux 
(Duras,  Guilleragues,  Case),  ses  églises  (Mauriac,  Castelvieil, 
Roquebrune),  et  surtout  l'admirable  abbatiale  bénédictine  de 
Saint-Ferme,  cette  délicieuse  église  romane  que  bien  peu 
d'artistes  ont  visitée. 

N'y  aurait-il,  d  ailleurs,  aucun  de  ces  trésors  du  passé,  n'y 
aurait-il  pas  le  ravissant  spectacle  des  gorges  boisées,  des  val- 
lons peuplés  de  trembles,  des  étendues  de  bruyère,  et  des  pi- 
nèdes striant  l'horizon,  que  le  gavach  —  celte  curieuse  enclave 
d'oïl  en  pleine  terre  occitane  que  nous  sommes  peut-être  les 
derniers  à  pouvoir  étudier  —  mériterait  d  airêter  un  instant 
l'attention  du  voyageur. 

Etienne  Levrat. 


R.  I.ATOUCHE 


ESSAI  SUR  LA  GRANDE  PEUR  DE  1789 

DANS  LE  QUERCY 


Dans  son  dernier  volume,  La  Grande  Peur  de  1789^ 
M.  Edouard  Forestié  a  eu  le  mérite  d'attirer  l'attention  sur  un 
des  faits  les  plus  obscurs  et  les  plus  curieux  de  l'histoire  révo- 
lutionnaire :  cette  fiayeur  subite  et  apparemment  spontanée 
qui,  sans  cause  réelle,  troubla  la  France  entière  à  la  fin  de 
juillet  1789  et  sous  l'empire  de  laquelle  un  grand  nombre  de 
municipalités  s'armèrent  et  formèrent  des  milices.  L'expli- 
cation qu'il  en  a  donnée  sera  retenue  comme  une  hypothèse 
ingénieuse,  quoicjue  discutable.  Mais  on  aurait  tort  de  consi- 
dérer déjà  le  problème  de  la  Grande  Peur  comme  résolu;  il 
serait  plus  exact  de  dire  que  M.  Forestié  l'a  posé  avec  précision 
devant  le  grand  public  et  nous  a,  pour  ainsi  parler,  invités  à 
étudier  région  par  région  un  mouvement  qui  fut  général  dans 
le  royaume. 

Nous  n'avons  pas  la  prétention  de  tracer  ce  que  fut  ce  mou- 
vement dans  le  pays  qui  forme  aujourd'hui  le  Tarn-et-Garonne; 
il  faudrait  écrire  un  livre  entier.  Il  nous  suffira  de  signaler  une 
source  d'informations  très  précieuse  pour  la  connaissance  de 
la  Grande  Peur  et  d'indiquer,  à  l'aide  de  quelques  exemples 
pris  dans  quelques  communes  de  la  vallée  de  l'Aveyron,  le 
parti  qu'on  en  peut  tirer;  nous  voulons  parler  des  regis- 
tres de  délibérations  municipales.  Dans  un  grand  nombre 
d'entre  eux  la  Grande  Peur  est  signalée,  et  on  trouve  parfois 
un  récit  circonstancié  des  incidents  auxquelles  elle  donna  lieu 

I.  Montauban,  Paul  Masson,  1910;  in-80  de  201  pages. 


8o  REVUE    DES    PYRÉNÉES. 

dans  la  communauté.  Ces  récits  sont  curieux,  quoique  souvent 
suspects;  mais,  comme  nous  le  verrons,  leur  caractère  artificiel 
lui-même  est  significatif. 

jNLM.  Galabert  et  Boseus  ont  raconté^  d'après  un  registre  de 
délibérations  municipales,  ce  que  fut  la  Grande  Peur  à  Caus- 
sade-;  la  panique  y  fut  provoquée  par  une  lettre  qu'envoyè- 
rent le  3i  juillet  1789  les  officiers  municipaux  de  Cahors  ; 
((  elle  annonçait  qu'une  troupe  de  So.ooo  brigands,  auprès  de 
Libos,  ravageait  les  villages  de  l'Agenais  et  du  Périgord  ;  aus- 
sitôt le  tocsin  se  fit  entendre,  et  un  peuple  immense  accourut 
des  environs,  armé  de  fourches,  de  fusils  et  de  haches,  au  se- 
cours de  Caussade.  » 

Retenons  ce  fait,  car  c'est  de  Cahors  et  par  Caussade  que 
la  terreur  va  se  répandre  dans  la  vallée  de  l'Aveyron. 

A  Négrepelisse^  tout  d'abordé 


Nous  principaux  habitants  de  la  ville  et  communauté  de  Négrepelisse 
assemblés  extraordinalrement  au  son  du  tocin  ce  jourd'huy  trente 
unième  juillet  mil  sept  cents  quatre  vingts  neuf,  sous  la  halle  de  la  dite 
ville,  l'hôtel  de  ville  étant  insuffisant,  avons  pour  l'ordre  et  la  tranqui- 
lité  publique  fait  les  arrêtés  suivants  : 

Art.  1er. 

Vu  la  lettre  qui  nous  a  été  adressée  par  M^  Moret,  consul  de  Caus- 
sade, et  qui  nous  a  été  remise  par  quatre  porteurs  armés  de  piques 
broches  etc.,  l'alarme  s'est  répandue  dans  toute  la  ville;  on  criait  que 
quarante  mille  hommes  ennemis  etoit  à  la  porte;  après  avoir  calmé  les 
esprits,  on  a  fait  lecture  de  la  dite  lettre  dont  l'original  est  ci-joint,  et  on 
s'est  empressé  de  faire  avencer  un  détachement  de  la  troupe  bourgeoise 
qui  a  été  dessuite  formée  ici  vers  la  ville  de  Caussade,  et  sous  le  com- 
mendement  de  M""  Prunet,  ancien  militaire  pentionné  du  Roy,  sous  les 
ordres  duquel  on  a  mis  quatre  vingts  personnes;  on  s'est  ensuitte  occupé 
a  fortifier  la  garde  de  la  présente  ville,  on  a  posté  vingt  hommes  à  cha- 

1.  La  ville  de  Caussade,  Montauban,  Forestié,  1908,  p.  282. 

2.  Arrond.  de  Montauban. 

3.  Arrond.  de  Muntauban. 

4.  Arch.  de  Négrepelisse,  BB  i3  (registre  non  folioté). 


ESSAI    SLR    LA    GRANDE    PEUR    DE     I789.  81 

que  porte;  on  a  établi  un  corps  de  g-arde,  sur  la  place  puhliipie,  tout  le 
monde  armé  ou  de  fusil,  de  piques,  de  broches,  des  aches. 

Art.  2. 

Au  milieu  de  ces  horreurs  et  de  trop  justes  alarmes,  l'assemblée  a 
crû  d'une  nécessité  pressente  de  pourvoir  de  suite  a  la  tranquilité  pu- 
blique et  à  notre  deffense  si  nous  avions  le  malheur  d'être  assailli;  pour 
cest  effet  il  a  été  décidé  que  la  g-arde  bourg-eoise  de  cette  ville,  qui  ne 
subsistera  qu'autant  quelle  jug-e  nécessaire,  sera  divisée  en  quatre  com- 
pag-nies,  dont  l'une  sera  commendée  par  M""  Castel,  la  seconde  par 
M''  liouilhenc,  la  troisième  par  M''  Gassaet,  la  quatrième  par  M.  Malet; 
toutes  ces  compag-nies  forment  ensemble  le  nombre  de  trois  cents  hom- 
mes qui  ont  tout  promis  et  juré  de  servir  fidèlement,  et  avec  tout  le  zèle 
et  la  valeur  dont  ils  seront  capables,  le  Roy  et  la  Nation. 

Art.  3. 

Mais  comme  dans  cette  triste  ocurance  il  convient  d'user  de  beaucoup 
de  menag-emcnt  et  d'assaisonner  toutes  nos  démarches  d'une  sage  et 
prudente  refflection,  il  a  été  sur  le  champ  établi  un  comité  composé  de 
MM.  Jean  Pierre  Bonin,  Jean  Bessey  et  Jean  Pierre  Bonneville  consuls, 
Philiphe  Gâches,  Abraham  Baillis,  Jean  Vig-uie,  Rouere  sindic,  Alexandre 
Delon,  Bonnet,  Martig-nac,  Louis  Malet,  Jean  Resseg-uié,  qui  rassemblés 
ou  dans  l'hôtel  de  ville  ou  dans  lepresant  lieu  meurirontles  délibérations 
qui  seront  prises  sur  les  cas  présents  et  donneront  les  ordres  aux  com- 
mendants  de  la  g-arde  bourg-eoise,  tous  ces  dits  Messieurs  formant  le 
Comité  se  donneront  tous  les  soins  nécessaires,  auront  toutes  les  corres- 
pondances convenables,  se  procureront  toutes  les  lumières  qui  leur  sera 
possible  pour  que  les  arrêtés  qu'ils  dicteront  soyent  assaisonnés  de  la 
prudence  et  du  zèle  qui  caractérise  les  bons  citoyens  et  les  vrais  pa- 
triotes. 

Art.   4- 

Pour  que  les  opérations  de  la  garde  bourg-eoise  soyent  faites  à  propos, 
il  a  été  arrêtté  que  M"  les  commendants  ci  dessus  désig-nés  se  concile- 
ront  entr'eux  pour  se  nommer  tels  adjoints  et  reg-ler  le  commendement 
de  leur  troupe,  jusques  a  ce  qu'il  y  soit  plus  amplement  pourvu  de  la 
manière  que  leur  expériance  dans  l'art  militaire  le  leur  indiquera. 

Art.   5. 

Il  a  été  délibéré  que  nos  présents  arrêtés  seront  de  suitte  communi- 
qués aux  divers  Comités  établis  soit  à  Montauban  soit  dans  les  autres 
villes  des  environs,  et  que  Messieurs  les  membres  du  présent  Comité 

XXVI  6 


82  REVUE    DES    PYRENEES. 

sont  autorisés  dans  les  diverses  dépenses  qu'ils  pourront  faire  pour 
l'exercice  de  leur  Commission.  Ainsy  délibère  et  signé  par  nous  tous 
habitants  de  la  ville  et  communauté  de  Négrepelisse.  Et  pour  l'efFet  de 
tout  ce  dessus  Monseig-neur  l'intendant  sera  supplié  de  vouloir  autori- 
ser la  presanle  délibération  qui  lui  sera  présentée  par  une  dépulation 
faille  au  nom  du  Gommité.  Avenl  de  signer  la  présente  il  nous  parvient 
une  lettre  de  M""  Lacoste  Monlezun,  premier  consul  de  Gaussade  qui  nous 
remercie  du  secours  en  troupes  que  nous  leur  avions  adressées  sous  le 
commendement  de  M""  Prunet  qui  dans  cette  commission  avait  avec  lui 
M.  M.  Bessev,  Terrassen,  Louis  Favenc.  Pierre  Grimmard,  Pierre  Malet 
Lacoste  fils,  Bessey  fils,  François  Ghampagiie,  Vigulé  fils,  P''«  Prunel  fils 
aîné,  Lacase  fils,  Cabal  fils  de  Jacob,  et  autres  citoyens  et  jeunes  g-ens 
également  animés  de  la  meilleure  volonté  et  ont  sig'ué  ceux  qui  on  sccu. 

A  Montricoux*.  les  faits  se  succèdent  dans  le  même  ordre 
comme  si  une  même  inspiration  les  avait  déterminés"  : 

A  de  plus  été  représenté  par  M.  M.  les  Maires  et  consuls  que  M.  M.  les 
officiers  munlci[)aux  de  Gaussade  leur  ont  donné  avis  avant  hier  Hi  juil- 
let quil  leur  était  arrivé  par  un  exprès  en  poste  de  la  part  de  la  ville  de 
Gaors  la  nouvelle  qu'une  troupe  considérable  de  brig-ands  venus  de 
l'Ag-enois  étolent  partis  de  Gaors  et  ravag-eoient  tout  ;  que  par  celle  même 
lettre  ces  messieurs  les  exhortent  a  prendre  les  ari'angemonts  les  plus 
prompts  et  les  prient  de  leur  envoyer  des  g-ens  de  volonté  pour  s'opposer 
à  leur  ravag-e  et  d'eng-ag-er  Monsieur  de  Malartlc  à  leur  confier  ses  pièces 
de  campagne;  quà  suille  de  celle  lettre  d'avis,  et  de  la  demande  de 
secours  faite  par  ces  M.  M.  11  partit  le  même  jour  de  cette  ville  5o  hom- 
mes de  bonne  volonté  qui  volèrent  au  secours  de  la  ville  de  Gaussade  ;  et 
que,  les  habitans  des  campagnes  de  Monlrlcoux  s'élant  joints  à  ceux  de 
la  ville,  ils  se  trouvèrent  à  Gaussade  au  nombre  de  1 13  et  que  le  même 
jour  Monsieur  de  Malartlc  livra  ses  deux  pièces  de  campagne  a  un  vol- 
turier  qui  vint  les  prendre  de  la  part  de  M.  M.  les  officiers  municipaux 
de  Gaussade;  que  dans  ces  circonstances  critiques,  vu  encore  la  nouvelle 
alarme  qui  fut  donnée  hier,  il  convient  de  pourvoir  autant  qu'il  nous 
sera  possible  à  la  sûreté  publique  et  au  maintien  du  bon  or. lie  et  de  la 
police,  sur  quoi  requièrent  de  délibérer. 

Sur  ([Moi  les  voix  recneililes,  a  été  unanimement  délibéré  quil  est 
donné  pouvoir  aux  S '^  Maire  et  consuls  de  former  dans  celle  ville  une 
garde  bourgeoise  pour  veiller  à  la  santé  publique,  au  bon  ordre  et  a  la 

1.  C;iiU.  de  Néijrepelisse. 

2.  Délibéralioii  du  3  août  1789.  Arch.  de  Moutricoux,  BB  i5,  pp.  189-190. 


ESSAI    SUR    LA    GRANDE    PEUR    DE     I789.  83 

bonne  police  et  de  prendre  a  cet  égard  toutes  les  mesures  et  les  moyens 
que  leur  prudence  leur  dictera  et  que  les  circonstances  exig-eront,  de  faire 
reparer  les  portes  de  la  ville  et  faire  fermer  les  ouvertures  et  trous  que 
certains  particuliers  ont  pris  témérairement  depuis  peu  d'années  la 
liberté  de  faireaiix  murs  de  cette  ville  avec  pouvoir  aussi  aux  dits  sieurs 
Maire  et  consuls  de  former  un  comité  des  personnes  les  plus  prudentes, 
les  plus  sages  et  les  plus  instruites  qu'ils  aviseront  pour  les  aider  dans 
toutes  les  occasions  de  leur  avis  et  conseils. 

A  Saint-An tonin*  ce  sont  aussi  les  courriers  de  Caussade 
qui  donnent  l'alarme.  Le  g  août  1789,  le  maire  Lacombe  rap- 
pela à  l'Assemblée  municipale  l'alarme  terrible  qu'éprouva 
Saint-Antonin  le  3i  juillet,  des  courriers  venant  de  Caussade 
ayant  annoncé  l'irruption  de  hordes  nombreuses  de  brigands 
qui  ravageaient  les  campagnes"'. 

Descendons  l'Aveyron  et  montons  à  Lafrançaise^;  c'est,  mal- 
gré l'imprécision  des  termes  du  rapport,  la  même  terreur  :  la 
population  qui  s'arme  hâtivement,  puis  le  fantôme  qui  dispa- 
raît aussi  rapidement  qu'il  est  né  ;  mais  la  milice  bourgeoise 
organisée  pour  faire  face  à  l'ennemi  imaginaire  reste. 

Voici  le  texte  de  la  délibération  du  corps  municipal,  du 
9  août    1789^  : 

A  été  représenté  par  ledit  sieur  lieutenant  et  maire  que  la  profonde 
alarme  survenue  dans  le  pays  et  bien  loin,  a  raison  d'une  troupe  consi- 
dérable de  brigans  quon  annonçait  ravager  le  pays  et  mutiler  les  per- 
sonnes, qu'on  disait  encore  être  aux  approches  de  la  ville,  aurait  donné 
lieu  a  un  toxain  général  dans  la  vue  de  ramasser  du  secours  pour 
deffendre  aux  attaques  d'une  telle  troupe,  que,  quoique  dans  le  même 

1.  Arrond.  de  Montauban. 

2.  Arch.  de  Saint-Antonin,  BB  26.  Nous  avons  publié  le  récit  de  la  «  Grande 
Peur  à  Saint-Antonin  »  dans  notre  opuscule  Sainf-ArUonin,  Pages  d'his- 
toire (Montauban,  igiS),  pp.  78-82.  Le  registre  des  délibérations  de  Bruni- 
quel,  cînimuiie  du  canton  de  Monclar  (Arch.  communales  de  Bruniquel,  BB  9), 
signale  à  la  date  du  3i  juillet  «  la  vive  alarme  qui  s'est  répandue  dans  tout 
le  pays...  à  raison  d'une  troupe  de  briœans  venus  du  collé  de  Lagenois 
qui  ravao-ent  tout  le  pays  ». 

3.  Arrond.  de  Montauban. 

l\.  Dilibéi-alioas  du  Corps  municipal  de  LatVan(;aise  pjur  les  années  178.")- 
1790,  loi.   III  vo  (Arch.  de  LatVanijaise,  BB  7). 


C4  REVUE    DES    PYRENEES. 

jour  on  eut  reconnu  quelque  vraisemblance  d'une  fausse  alarme,  néan- 
moins les  concitoyens  de  la  ville  et  communauté  auraient  cru  être  de 
toute  prudence  d'établir  pour  la  nuit  du  même  jour  une  milice  bour- 
geoise composée  de  soixante  personnes,  que,  comme  la  fausse  alarme  se 
serait  confirmée  le  lendemain  et  jours  suivants,  le  nombre  des  sujets 
pour  la  milice  fut  réduite  à  trente  personnes. 

C'est  à  Caylus  '  que  nous  avons  recueilli  le  récit  le  plus  dra- 
matique de  la  Grande  Peur.  Ce  récit  anonyme,  daté  du  6  août, 
écrit  sur  quatre  feuilles  de  papier  et  que  nous  avons  trouvé 
dans  le  registre  contemporain  des  délibérations  municipales, 
dut  être  présenté  à  l'Assemblée  générale  de  la  communauté 
du  i6  août  1789  011  fut  votée  une  adresse  à  «  Nosseigneurs 
de  l'Assemblée  générale  séant  à  ^  ersailles  ».  Il  est  nécessaire 
de  lire  d'abord  cette  curieuse  adresse  pour  comprendre  l'esprit 
dans  lequel  fut  composé  un  récit  destiné,  semble-t-il,  à  en 
déterminer  le  vote"^. 

L'an  mil  sept  cent  quatre  vingt  neuf  et  le  seizième  jour  du  mois 
d'août  après  raidj  dans  l'hôtel  de  ville  de  Caylus  de  Bonelte  eu  Quercy  ; 
La  Communauté  étant  généralement  assemblée,  a  été  dit  par  M.  Méric 
Duclaux,  commissaire  du  Comité  :  «  Messieurs,  l'alarme  générale  des 
maux  qu'on  disoit  menacer  cette  province,  nos  villes  et  nos  campagnes, 
a  cessé  par  le  .soin  des  officiers  municipaux,  des  commissaires  du  Comité, 
le  zèle,  l'ardeur  des  habitants  de  la  ville  et  de  la  campagne;  chacun  de 
vous  tous  messieurs  s'y  est  porté  d'un  cœur  généreux  et  patriotique  dont 
on  parlera  dans  les  siècles  à  venir  ;  mais  que  seroit-ce,  Messieurs,  ce  calme 
et  cette  sérénité  dont  vous  paroisse  tous  jouir,  s'ils  n'étoient  soutenus 
par  le  zèle  et  la  fermeté  qu'a  montré  l'assemblée  générale  et  la  nation, 
pour  soutenir  les  intérêts  du  monarque  qui  la  gouverne,  le  bien  public 
et  celuy  de  chaque  individu  en  particulier;  c'est  dans  ce  moment.  Mes- 
sieurs, que  nous  devons  nous  occuper  de  luy  en  témoigner  notre  recon- 
naissance, notre  zèle  pour  la  defl'endre,  lui  offrir  nos  biens  et  nos  per- 
sonnes pour  la  soutenir  et  luy  demander  sa  protection  pour  Caylus  et  sa 
Communauté,  c'est  sur  quoy.  Messieurs,  nous  vous  prions  de  délibérer.  » 

Sur  quoy  l'assemblée  adhérant  a  la  proposition  a  nommé  par  acla- 
mation  M""  Combarieu,  curé  de  Caylus,  M'"  de  Belmon.  capitaine  du 
régiment  dauphin  infanterie,  et  M""  Méric  Duclaux,  avocat  en  parlement 

1.  Arronil.  di'  .Môutauljan. 

2.  Arch.  de  Caylus,  B13  8,  nou  i'uliuté. 


ESSAI    SUR    LA    OHANDE    PEUR    DE     I789.  8,") 

p3iir  faire  à  ce  sujet  au  nom  de  la  Communauté   une  adresse  à  nos 
seg-neurs  de  l'assemblée  g-énérale  de  la  nation  seeant  a  Versailles. 

M^s  Combarieu,  de  Belmon,  le  Méric  ont  fait  leurs  remerciements  et 
M""  Gombarieu  a  fait  lecture  de  l'adresse  suivante  (jui  sur  laprobalion 
g-énérale  a  été  transcrite  a  suitte  de  la  présente  délibération  et  signée 
par  tous  ceux  qui  ont  seu  pour  être  envoyée  de  suite  a  M'"  Poncet, 
un  des  députés  de  la  sénéchaussée  de  Montauban,  et  être  présentée  a 
l'assemblée  g^enerale  de  la  nation. 


ADRESSE  A  NOS  SEIGNEURS 

Une  crainte  respectueuse  enchainoit  nos  cœurs  jusqu'à  ce  jour.  Ces 
chaînes  nous  ozons  les  briséer  avec  confiance  pour  jouir  de  la  liberté  que 
nous  vous  devons  et  vous  en  offrir  les  prémices  dans  l'homag-e  de  nos 
sentiments  tel  qu'un  feu  gêné  (?)  dans  le  seïn  de  la  terre,  notre  zèle  ne 
cherche  qu'à  éclater. 

Nous  frémissons  encore  d'horreur  et  d'effroy  au  souvenir  de  ce  jour 
trop  mémorable  ou  la  plus  affreuse  trance  alloit  vous  rendre  les  victi- 
mes de  votre  amour  pour  la  France.  Le  cry  de  la  liberté  expirante  avec 
vous  porta  dans  les  cœurs  françois  la  flame  la  plus  patriotique  et  en- 
fanta ces  prodig^es  de  valeur  qui  vont  devenir  les  bases  de  la  félicité 
nationale. 

Votre  danger  nous  a  tenu  dans  la  plus  desol mte  perplexité;  le  g-laive 
était  suspendu  sur  vos  têtes,  et  vos  tètes  en  tombant  eussent  entraîné  la 
chute  de  l'état.  Votre  énergie^  votre  fermeté  l'ont  préservé  de  sa  ruine 
prochaine.  0  France,  reg-arde,  bénis  tes  libérateurs;  ces  beaux  noms 
plus  fidèlement  conservés  dans  nos  cœurs  que  sur  le  bronze  passeront  à 
la  postérité,  ils  seront,  dans  les  suites  les  plus  reculés  de  la  monarchie, 
l'apolog-ie  des  vertus  de  la  France. 

Chacun  brûlant  de  manifester  ses  sentiments,  un  vœu  général 
réclama  dans  notre  cité  une  milice  bourgeoise;  au  premier  sig^nal  de 
réunion,  tous  les  citoyens  sans  distinction  d'ag^e,  d'ordre,  et  de  condi- 
tion ont  accouru  à  l'envie.  Nos  vénérables  vieillards  eux-mêmes  oubliant 
leur  caducité  sont  venus  se  courber  sous  les  armes  et  offrir  à  la  patrie 
le  peu  de  sang-  qui  reste  dans  leurs  veines.  Ces  mouvements  généreux 
ne  se  sont  point  éteint  avec  l'instant  qui  les  fit  naître.  La  nuit  cornme 
le  jour  voit  une  troupe  courag-euse  sans  cesse  occupée  de  la  surette 
publique  et  toujours  prête  à  verser  des  flots  de  sang  pour  la  défense  de 
son  Roy  et  de  la  nation.  C'est  ainsi  que  le  feu  qui  vous  embrase.  Nos 
Seig-neurs,  s'est  répandu  dans  toutes  les  parties  de  ce  vaste  Royaume. 
Il  est  passé  de  proche  en  proche  jusque  au  cœur  des  villes  qui  a  rai- 
son de  leur  situation  g-éo^raphique  semblent  n'avoir  reçu  de  la  nature 


8G  KKVrK     DE*;    PYRÉNÉES. 

qu'une  exislansc  isolée,  oubliée.  Tant  d'énergie  n'est  qu'une  émanation 
de  celle  que  l'Europe  entière  admire  en  vous. 

C'est  par  aclamation  que  nous  vous  offrons,  nos  seig-neurs,  nos  per- 
sonnes et  nos  biens.  Dans  le  besoin  nousoublicres-vous  au  fonds  de  noire 
province?  Ah  jaloux  de  marcher  sur  les  traces  de  la  capitale  et  de  frond 
avec  le  reste  de  la  France,  nous  mourons  mille  fois  sur  nos  foyers  s'il 
nous  est  refusé  de  mourir  une  fois  pour  la  patrie.  Le  maniement  des 
armes  peut  ne  pas  nous  être  encore  aussi  familier  qu'à  bien  d'autres, 
mais  au  moins  pourrons  nous  de  nos  corps  former  un  icmpart  entre  les 
ennemis  et  les  protecteurs  de  l'état. 

Heureux  si  nous  pouvons,  en  mourant,  prolon^-er  vos  jours  précieux 
et  conserver  à  la  nation  aves  ses  Dieux  tutélaires  un  nouvel  Henry 
quatre  et  un  nouveau  Sullj.  » 

Et  a  l'instant  l'assemblée  délibère  que  les  extraits  de  la  présente 
adresse  seront  signées  par  M""  les  Commissaire  du  Commitlé  etont  sig-né 
le  présent  original  sans  distinction  d'oidre  ny  de  rang-  ceux  qui  ont 
seu. 

Il  nous  faut  reproduire  maintenant  en  entier  le  récit  de 
l'alarme,  un  des  documents  les  plus  curieux  qui  existent  sur 
la  Grande  Peur*. 

Les  Evénements  de  nos  jours  devant  faire  Epoque  dans  les  annales 
de  l'Europe,  (ou  de  la  France)  pour  l'instruction  de  la  postérité,  nous 
conservons  dans  les  faits  de  la  patrie  la  catastrophe  subite,  qui  nous 
menassant  de  la  chute  de  l'empire  nous  a  tenu  quelques  jours  dans 
une  cruele  agitation. 

La  France  en  entier  témointe  du  danger  qu'avoit  courue  notre  assem- 
blée nationale  avec  la  capitale  du  rovaume  dans  la  conspiration  minis- 
teriele,  s'efforsoit  d'exprimer  par  des  signes  de  joie  et  d'allégresse  que 
lui  causoit  la  découverte  de  cet  affreux  attentat  dans  la  journée  à  jamais 
mémorable  du  i4  juillet  (sic).  En  signe  de  reunion  des  trois  ordre  de 
l'état  l'Europe  vit  vingtcinq  million  de  citoyen  français  panacher  leur 
tête  d'une  cocarde  nuancée  de  rouge,  bleu  et  blanc. 

Notre  ville  de  Caylus,  quoique  fort  éloignée  du  foyer  du  prodige, 
tenant  à  l'ensemble  de  la  commotion  générale,  annonsoit  par  des  fêtes, 
des  feux  de  joie  combien  elle  participoit  aux  Sentiments  patriotiques 
qui  animoient  le  reste  de  la  France,  elle  ne  pensoit  qu'à  se  livrer  à  la 

I.  Ce  récit  se  trouve  sur  des  feuilles  volantes  joiates  au  Registre  précité  des 
délibérations.  Nous  en  respectons  toutes  les  incorrections  qui  sont  aussi  nom- 
breuses que  grossières. 


ESSAI    SUR    LA    GRANDE    PEUR    DE     I789.  S'y 

réjouissance  loisque  le  veiulrcdy  3i  Juillet  vers  les  onze  heures  du  matin, 
elle  tombe  dans  la  tristesse  et  l'effioy  causée  j)ar  une  alarme  générale- 
ment répandue  dans  tout  le  royaume;  les  citoyens  timorés  sefforsoient 
detoufer  une  rumeur  vag-ue  ffui  annonsoit  les  ennemis  de  letat  reunis 
aux  portes  de  Caors  au  nombre  de  3o  mille  lorsque  MM.  les  officiers 
municipaux  reçurent  une  lettre  de  MM.  leurs  collej^ues  de  caussade,  qui 
ne  confirmoient  que  trop  cette  première  alarme  :  a  Nous  venons  dei-ece- 
«  voir,  disoient-ils,  une  lettre  venue  de  l'hôtel  de  ville  de  Caors  pour 
«  mettre  tous  nos  citoyens  sous  les  armes  et  nous  tenir  prêts  a  [partir] 

«  contre  un  nombre  considérable  de  brig-ands  qui  avoisi  [nent] nous 

«  nous  hâtons  de  vous  inviter  a  faire  autant  pour  prévenir  le  dang-er 
«  qui  pourroient  nous  menacer  »  Sig-nés,  Mauret  maire. 

A  cette  triste  et  malheureusenouvelle  l'épouvente  et  leffroi  semparent 
de  tous  les  esprits,  la  terreur  est  peinte  sur  tous  les  visag'es,  on  sonne  le 
tocsin  ;  les  etrang'ers  reunis  par  le  marché  prennent  la  fuite;  à  l'instant 
la  place  est  déserte,  tout  est  dans  le  trouble  et  dans  la  confusion,  des 
famés  eplorées  se  hâtent  d'arracher  de  leur  foyers  les  enfants  incapables 
de  se  dérober  par  eux  même  au  dang-er,  les  pressant  sur  leur  sein  et  les 
beignauts  de  leur  larme  maternelle  elles  vont  les  porter  dans  les  bois 
voisins;  elles  les  cachent  dans  les  antres  pour  les  soirstraire  a  la  rag-e 
des  ennemis  quelles  croient  voisins;  les  vieillards,  les  infirmes  oublient 
leurs  infirmités,  ramassent  leurs  forces,  se  trainent  hors  de  la  ville  pour 
ne  pas  se  voir  arracher  par  la  violence  le  restant  de  vie  que  la  nature 
leur  assurait  encore.  Le  consul  de  Septfons'  avoit  sans  doute  mis  le 
comble  a  lalarme,  si  a  raison  du  voisinag-e  nous  n'eussions  eu  l'honneur 
de  le  connoitre  :  «  Tout  est  perdu,  disoit-il,  l'empereur  est  à  nos  portes 
avec  une  armée  de  3o.ooo  h.  Sig-né  etc..  »  Quoique  ne  portant  à  cette 
lettre  dictée  par  la  lepouvante,  que  la  considération  quelle  meritoit,  on 
ne  lessa  pas  de  prendre  la  mesure  que  la  prudence  exig-e  en  pareil  cas. 
MM.  les  Consuls  réunis  avec  M.  le  procureur  du  roy  et  autre  citoyens 
disting"ués  écrivirent  par  un  couri'ier  extraordinaire  à  la  ville  de  Caors 
et  de  Caussade  pour  leur  offrir  nos  services  et  leur  demander  le  détail 
de  cette  désastreuse  nouvelle. 

En  attendant  les  citoyens  en  nombre  se  réunirent  a  l'hôtel  de  ville. 
M^"  le  procureur  du  roy  harang-ua  l'assemblée  :  il  fit  connoitre  tout  le 
zèle  qui  ranimoit;il  montra  la  nécessite  de  nommer  un  commité  desur- 
reté  pour  le  meintien  du  bon  ordre  et  préserver  par  une  bonne  police  la 
Société  de  tous  les  desastres  qui  suivent  d'ordinaire  la  confusion  et  les 
troubles,  on  passa  aux  voix.  L'assemblée  a  la  pluralité  des  suflfrag-es 
nomma  i  2  commissaires  au   nombre  desquels  furent  MM.    les  consuls, 

I.  Cant.  de  Caussade. 


88 


REVUE    DES    PYRENEES. 


tous  ils  prêtèrent  serment  de  fidélité  à  la  nation  dans  les  mains  du  pré- 
sident ;  le  conseil  permanent  reconnut  la  nécessité  de  réunir  en  milice 
nationale  tous  ceux  qui  pourroient  être  sous  les  armes;  le  sig-nal  en  feut 
a  paine  donné  donné  dans  la  ville  qu'on  vit  les  hommes  de  tous  âges  de 
tout  état  se  reunir  en  armes  sur  la  place.  Le  patriotisme  fit  oublier  la 
distinction  de  qualité  et  de  naissance,  l'homme  d"eg"lise,  d'épée,  de  robe 
confondu  avec  les  artisants  et  les  brassiers  assuroient  d'un  commun 
acord  la  patrie  de  leur  entier  dévouement,  la  campagne  et  les  commu- 
nautés voisines  accourent  au  service,  ils  se  réunissoit  {sic)  comme  des 
frères  pour  le  soutien  de  la  cause  commune;  tout  est  hérissé  de  haches, 
de  faux  et  du  petit  nombre  de  fusil  sauvés  du  desarmement  fait  par  un 

ordre  surpris  au  commandant  de  la  province ...en  ordre  de  bataille 

cette  troupe  ;  on  en  fait  le  ressensement,  la  ville  se  vit  en  force  de 
800  hommes  de  tête  prêts  a  partir  et  quatre  fois  autant  pour  garder  nos 
citoyens,  la  troupe  fut  divisée  en  4  compagnies,  le  commandement  en 
fut  donné  a  4  des  braves  et  anciens  officiers  chevaliers  de  S'-Louis, 
qui  par  leur  zèle  patriotique  ségonderent  cellui  des  citoyens  en  faisant 
régner  chacun  dans  sa  compagnie  la  plus  exacte  discipline  militere, 
l'heure  de  la  manœuvre,  de  la  retraite,  de  la  garde  est  fixé,  les  postes 
sont  désignés,  les  sentineles  distribuées  ;  on  attendoit  avec  impatience 
le  retour  des  courriers  envoyés  à  Caussade  et  a  Caors.  Le  premier  arrive 
avec  des  nouvelles  assez  incertaines.  «  Mettes  vos  citoyens  sous  les  ar- 
mes, écrivent  les  MM.  de  caussade,  pour  venir  nous  aider  a  arrêter  l'in- 
cursion des  brigands  qu'on  nous  dit  être  du  côté  de  Lauzerte'.»  Dans  une 
troisième  lette  les  môme  MM.  nous  marquent  que  Lauzerte  réclame 
du  gouvernement  les  troupes  réglées  qui  sont  en  garnison  a  Montauban 
pour  aller  se  réunir  a  i.ooo  h.  qui  interseptent  le  passage  du  lota4-00o 

Brigants,  qui    font   le  siège   de  Li[)0s'  près  Fumel'  en  Au^enois le 

courrier  de  Caors  arrive  enfin  a  2  h.  du  matin  du  samedy,  en  août;  il 
nous  rassure  un  peu  :  «  Quoique  il  y  eyè  lieu  dé  présumer  que  ce  n'est 
qu'une  faus.se  alarme,  écrivent  M  M.  les  consuls,  vous  agissez  pruda- 
ment  darmer  vos  citoyens;  nous  recevons  avec  raiconnais.sance  l'oEFre 
de  vos  services  ;  nous  vous  offrons  les  notre^  pour  l'intérêt  commun 
et  la  deffence  publique.  »  Signés  :  comte  de  Durfort,  M""  Lezeret, 
Maurinie,  Valete,  Caors  consuls.  Lagarde%  Verfel\  frapés  comme  nous 
de  l'épouvante,  ne  sessount  d'entretenir  une  correspondance  avec  le  co- 
mité. M.  Largentis,  au  nom  de  Lagarde,  nous  demende  des  renseigne- 

1.  Arroud.  de  Moissac. 

2.  Comm.  de  Monsempron  (Lot-et-Garonne). 

3.  -Krrond.  de  Villeneuve-sur-Lot  (Lot-et-Garonne). 

4.  H  s'ag-it,  croyons-nous,  de  Puyla^arde,  comm.  du  cant.  de  Caylus. 

5.  Verfeil,  cant.  de  Saint-Antonin. 


ESSAI    SUR    LA    GRANDE    PEUR    DE     I789.  89 

ments  pour  savoir  si  la  communauté  doit  porter  le  secourt  qu'on  en 
réclame  pour  aller  combattre  4ooo  Brig-ands  qu'on  leur  dit  sacager  Sar- 
lat,  Gourdon  et  Marsillac'.  M  Cola  fait  au  nom  de  la  communauté  de 
Verfel  les  offres  les  plus  généreuses  de  leur  troupes  :  Nous  sommes 
toiits  prêts,  dit-il,  a  partir  au  premier  sig-ne  pour  vous  porter  du  secourt. 
Le  comité  se  hâta  par  des  lettres  circulaires  adressées  a  ces  MM.  de  La- 
g-arde  et  de  V^erf'el  et  a  M  M.  les  curés  du  voisinag-e,  d'instruire  les  pa- 
roisses voisines  de  toutes  les  nouvelles  que  Cajlus  recevoient  ;  on  les 
pria  de  faire  un  état  de  tout  leur  paroissien  (sic)  qui  pourroient  partir 
dans  le  besoin. 

Dans  la  nuit  du  samedy  au  dimanche  2  août  Caylus  fut  sur  le  point 
de  partag-er  avec  S'-Antonin,  GinaP,  Mordag'ne^,  Espinas\  Caude- 
sayg'ues^  S'-Martin®,  l'alarme  avoient  porté  certain  particulier' 
dans  ces  différentes  paroisse  en  y  sonant  le  tocsin  et  assurant  que  la 
maison  de  Beaulieu\  notre  ville,  Sept  fonds  étoicnt  sacag-és  par  les 
brig-ans;  ces  braves  voisins  accourent  au  nombre  de  4oo  a  notre  secourt. 
Us  arri voient  déjà  aux  portes  de  la  ville  par  le  courent  [de]  la  rivière, 
leurs  cris  alarmants  de  tristesse  et  defroy  portent  les  sentineles  postées  a 
ces  avenues  a  donner  le  sig-nal  au  corps  de  g'arde,  une  partie  de  nos  ha- 
bitants et  surtout  de  famés  alarmantes  acourent  a  l'instant  ;  les  plus 
prudents  les  tranquilisent,  les  empêchent  de  sonner  le  tocsin,  on  recon- 
nait  enfin  non  des  ennemis  comme  on  se  le  fig-uroit,  mais  des  troupes 
auxiliaires  ;  les  g-ardes  les  arrête  (sic)  pourtant  assez  loin  de  la  ville  et 
avec  assez  de  précaution  pour  que  |la  plus  part  des  habitants  ne  con 
nurent  cette  alarme  qu'a  7  ou  8  h  du  matin. 

Le  dimanche  les  troupes  furent  réunies  avec  ordre  sur  la  place  elles 
prêtèrent  dans  les  mains  de  leurs  officiers  le  serment  de  fidélité  a  la 
nation  et  promirent  de  sacrifier  chacun  son  bien,  sa  vie  pour  la  défense 
du  roy  et  de  la  patrie.  Le  lundy  3  du  même  mois  par  une  suite  de  faux 
bruit  du  dang-er  eminant  de  notre  ville  S»  Projet'',  Loze'"  et  Saillag-ol" 
nous  envoyèrent  5oo  h.  armés   [qui]    feurent    présantés  à   la  cité  par 

r.  Probablement,  Marcillac-et-Saiut-Quenlin,  conim.  du  cant.  de  Sarlat 
(Dordogne). 

2.  Cant,  de  Saint-Antonin. 

3.  Comm.  d'Epinas. 

4.  Cant.  de  Caylus. 

5.  Comm.  de  Caylus. 

6.  Comm.  de  Caylus. 

7.  Il  faut  lire  :  Valarme  qii'avoient  portée  certains  particuliers. 

8.  Ane.  abbaye  cistercienne,  située  dans  la  comm.  de  Ginals. 

9.  Cant.  de  Caylus. 

10.  Cant.  de  Caylus. 

11.  Comm.  de  Saint-Projet. 


QO  REVUE     DES     PYRENEES. 

MM.  Lafon ;  le  comité  se  réunit  et  concéda  aux  commendatits  de  la 

troupe  acte  de  leur  aparition,  présantation  et  cle  leurs  oHres  obligeantes  ; 
les  commissaires,  daprès  leur  délibération  a  cet  egfard,  descendirent  en 
corps  sur  la  place  et  passèrent  de  rang  en  rang-  pour  témoigner  a  ces 
bons  patriotes  la  raiconnoissance  de  la  ville  et  leur  offrir  le  même  ser- 
vice en  cas  de  besoin.  Les  esprits  etoient  toujours  en  suspent  par 
l'incertitude  de  ces  rumeurs  alarmantes.  On  arretoit  avec  exactitude 
tous  les  étrangers  pour  s'assurer,  par  le  passeport  qu'on  en  exigeoit, 
d'où  ils  venoient,  qui  ils  étoient,  et  ou  ils  alloient.  Bien  loin  de  nous  sortir 
de  l'alarme  ils  nous  l'assuroient  au  contraire  générale.  La  ville  de  Caus- 
sade  crut  y  mettre  fin  en  nous  communiquant  une  lettre  de  Lauzerte 
écrite  a  Montpezac  dans  laquelle  MM.  Frougous  et  Dupeyron  consuls  pre- 
tandent  que  cette  alarme  a  été  causée  par  une  décharge  qu'avoient  fait 
pendant  la  nuit  5o  hom.  envoyés  par  INL  de  Fumel  commendant  en  son 
château  de  Fumel  jiour  deffendre  ses  pocessions.  Il  nous  parait  plus 
probable  que  cette  secousse  générale  a  été  causée  de  proche  en  proche 

par  les  ordres  supposés  que  certains  mal  intentionnés  répandoient 

au  nom  du  roy  d'insendier  dans  l'espace  d'un  mois  tous  les  châteaux  et 
les  maisons  portant  girouète,  ce  qui  a  été  malheureusement  exécuté 
pour  les  châteaux  par  un  peuple  induit  en  erreur  par  trop  de  crédulité 
et  d'enthousiasme  dont  il  est  devenu  la  triste  victime  par  la  défaite 
qu'en  ont  fait  les  bons  citoyens  réunis  contre  eux  qu'ils  regardaient 
comme  des  brigands  et  des  ennemis  de  l'état.  Insensiblement  le  calme 
renaquit  dans  Caylus  et  dans  les  environs  a. mesure  qu'on  découvrit  par 
l'ensemble  des  contrariétés,  la  fausseté  de  l'alarme.  Cependant  le  6  août 
le  comité  décida  de  meintenir  en  activité  la  milice  nationale  jusqu'à  près 
la  constitution.  Ordonnera  le  présant  verbal  le  même  jour  que  signeront 
MM.  les  commissaires  de  Caylus  le  6  août  1789. 

Tels  sont  les  documents  inédits  que  nous  avons  recueillis 
jusqu'ici  sur  la  Grande  Peur  dans  le  département  de  Tarn- 
et-Garonne.  La  liste  en  pourrait  facilement  être  allongée. 
Mais  dès  maintenant,  et  sans  prétendre  extraire  de  ces  textes 
une  conclusion  même  provisoire,  qu'il  nous  soit  permis  de 
faire  quelques  remarques  que  leur  lecture  nous  suggère. 

Ils  paraissent  tendancieux  et  ont  une  allure  factice.  Dans 
ces  registres  de  délibérations  la  mention  et  le  récit  de  la  Grande 
Peur  apparaissent  à  une  date  qui  est  la  même  dans  beaucoup  de 
registres;  il  n'en  est  pas  question  dans  les  assemblées  qui  pré- 
cèdent; il  n'en  est  plus  question  dans  celles  qui  suivent.  Ces 
^0.000    brigands  surgissent  un  peu   comme  un  deiis   ex  ma- 


ESSAI  SUR  LA  GRANDE  TEUR  DE  I789.  QI 

china^  ;  ils  ne  sont  pas  annoncés;  ils  causent  une  terreur  qu'il 
est  permis  de  qualifiei*  d'inouïe,  puisqu'une  partie  de  la  popula- 
tion est  armée  pour  se  défendre  contre  eux;  ensuite  ils  dispa- 
raissent sans  qu'il  soit  plus  jamais  question  d'eux.  C'est  avant 
et  après  la  conspiration  du  silence. 

Les  faits  sont  partout  les  mêmes;  la  nouvelle  arrive  le  3i  juil- 
let; elle  vient  assez  souvent  de  Cahors  par  Caussade,  par  con- 
séquent, semble-t-il,  du  centre  du  gouvernement  à  la  périphé- 
rie. Les  effets  sont  généralement  identiques  :  création  d'une 
milice;  création  de  comités  locaux;  vote  d'une  adresse  à  l'As- 
semblée nationale  ;  et  les  milices  comme  les  comités  survivent 
à  la  cause  ou  au  prétexte  qui  les  a  fait  naître. 

Notons  ces  coïncidences  sans  plus  parce  que  nous  n'en  savons 
pas  davantage;  il  faudra  poursuivre  cette  enquête  pendant 
longtemps  encore  avant  de  savoir  si  réellement  une  volonté 
unique  a  déterminé  ce  mouvement;  peut-être  ne  saurons-nous 
jamais  qui  a  donné  le  mot  d'ordre"^. 

R.   Latouche, 
Archiviste  de  Tarn-et-Garonne. 


1.  Certains  contemporains  n'ont  pas  eu  de  la  Grande  Peur  une  idée  sensible- 
ment différente.  V^oici,  par  exemple,  ce  qu'on  lit  dans  le  procès-verbal  de 
rassemblée  générale  des  citoyens  de  Bourret  (cant.  de  Verdun,  Tarn-et-Ga- 
ronne), réunis  dans  l'église,  le  i3  juin  1790,  pour  l'éleclioD  des  officiers  de  la 
Garde  nationale  :  «  Les  troubles  occasionnés  l'été  dernier  par  les  prétendus  bri- 
gands mirent  les  armes  à  la  main  aux  habitants  de  Bourret.  »  (Communication 
de  M.  V.  Malrieu,  auteur  d'une  monographie  encore  manuscrite  sur  Bourret.) 

2.  Notre  article  était  terminé  lors(jue  nous  avons  eu  connaissance  de  l'inté- 
ressant article  de  M.  D.  Garrigues  intitulé  :  La  Terreur  panique  de  jiiillel- 
aoûl  ij8q  à  Montastruc-la-Conseillère  {Haute-Garonne)  et  dans  la  région 
(Revue  des  Pyrénées,  1918,  p.  21 5-282).  Si  on  se  reporte  à  la  carte  contenue 
dans  cet  article  (p.  227),  on  remarquera  que  les  localités  dont  il  est  (|uestion 
dans  notre  travail  sont  situées  dans  la  c  zone  D  »,  et  que  la  panique  a  dû  y 
avoir  lieu  entre  le  3o  juillet  et  le  [\  août,  d'après  les  calculs  de  M.  Garrigues; 
or,  c'est  la  date  du  3i  juillet  que  nous  avons  relevée  dans  les  registres  de 
délibérations  que  nous  avons  consultés.  —  On  pourra  également  compléter 
notre  travail  à  l'aide  d'un  article  de  M.  B.  Paumes  sur  La  Grande  Pear  dans 
le  Onercij  et  le  Rouerr/ue,  paru  dans  le  Bulletin  de  la  Société  des  Etudes 
du  Lot,  tome  XXXVII  (1912),  passirn.  Cet  article,  qui  est  surtout  une  publi- 
cation de  textes,  contient  le  texte  de  documents  curieux  concernant  Caussade, 
Caylus,  Négrepelisse,  Bruniquel  et  Septt'onds. 


J.  DE  PAU  LE. 


LA  VILLE  RURALE 


A  Edmond  Lamouzèle. 

Ces  mots  contradicloires  expriment  assez  bien  l'idée  que  je 
m'en  fais.  Ses  voies  non  pavées  sont  des  routes.  Sauf  dans  les 
quartiers  neufs,  ses  maisons  sont  basses  :  un  étage  au  plus  sur 
rez-de-cbaussée,  avec  des  toits  d'ardoise  fortement  inclinés  sous 
leurs  mansardes.  Le  long  de  la  rue  principale,  quelques  faça- 
des, toutes  modernes,  dépassent  le  niveau  moyen.  Dans  quatre 
ou  cinq  artères,  la  bâtisse  est  compacte  ;  ce  sont  les  grand 'rou- 
tes du  pays  qui  se  croisent  en  une  patte-d'oie  oii  l'on  a  cons- 
truit sans  souci  des  alignements,  au  hasard  des  nécessités  éco- 
nomiques. Les  autres  quartiers  ne  sont  que  jardins,  clos  de 
murs  ou  de  grilles,  avec  des  fleurs,  des  arbres  parfois  très 
hauts,  autour  de  chalets  à  demi-cachés.  Une  banlieue?  Non  ;  la 
rue  centrale  est  à  quelques  dizaines  de  mètres.  C'est  bien  tou- 
jours la  ville,  mais  on  dirait  que  la  campagne  a  gagné  peu  à 
peu,  comme  un  flot  pressant  les  habitations.  Tout  de  suite,  en 
certains  endroits,  voici  des  échappées  de  prairies,  des  paddocks, 
où  paissent  des  chevaux.  Puis  les  clôtures  disparaissent,  on 
aperçoit  la  plaine  herbeuse,  les  peupliers  sans  nombre  aux  pa- 
naches frémissants,  les  villages,  à  peine  visibles  dans  la  feuillée. 
De  la  ville  on  sentait,  tout  à  l'heure,  la  plaine  proche.  On  ne 
se  souvient  guère,  maintenant,  d'avoir  quitté  l'agglomération 
urbaine  ;  dans  l'esprit  du  promeneur  elle  n'est  plus,  malgré  ses 
clochers  et  ses  casernes,  qu'un  ensemble  de  maisons  édifiées 
au  milieu  de  la  prairie  et  pour  la  commodité  de  ses  occupants. 

Tarbes  procure  à  l'étranger  cette  impression  première,  sur- 
tout quand  on  la  voit  par  un  jour  de  printemps  sans  soleil. 


LA    VILLE    RURALE.  qS 

Et,  tout  d'abord,  son  caractère  se  dégage  assez  mal.  Ses  cons- 
tructions, écrasées,  ça  et  là,  par  leur  voisinage  avec  certains 
immeubles  de  rapport,  lui  donnent  l'aspect  d'un  immense 
village  ou  même  de  plusieurs  villages,  soudés  les  uns  aux 
autres,  au  fur  et  à  mesure  des  besoins  d'expansion.  Il  y  a 
aussi  le  toit  d'ardoise,  avec  ses  mansardes  couronnant  les 
humbles  murs.  Enfin,  les  espaces  tout  à  coup  découverts,  des 
arbres  vus  en  perspective  et  dominant  des  clôtures  en  maçon- 
nerie, comme  si  Tarbes  finissait  brusquement,  inachevée  faute 
de  souffle,  déconcertent  l'observateur.  Cette  ville,  malgré  ses 
magasins,  ses  nombreux  soldats,  ses  monuments  (contempo- 
rains pour  la  plupart  et  trojD  neufs)  ne  ressemble  pas  à  beau- 
coup d'autres,  et  l'on  se  demande  pourquoi;  mais  une  image 
surgit  et  nous  donne  la  réponse.  —  Au-dessus  des  ardoises  et  des 
verdures,  de  gros  nuages  roulent  une  ouate  souillée.  Dans  la 
brume  on  devine  les  Pyrénées,  plutôt  qu'on  ne  les  distingue. 
Et  l'on  n'est  pas  indifférent,  certes,  mais  déçu,  mal  à  l'aise, 
comme  si  l'on  attendait  une  sensation  plus  intense  et  défini- 
tive dont  celles-ci  contlendi'aient  la  promesse,  et  qui,  pourtant, 
ne  viendrait  pas.  L'orage  crève.  Bientôt  le  ciel,  par  endroits, 
s'éclaircit,  un  timide  soleil  rayonne  à  travers  les  brumes.  Là- 
bas,  au  delà  des  toits  brillants,  les  vapeurs  s'effilochent;  sur 
un  fond  gris  bleuté,  des  arabesques  de  neige  deviennent  visi- 
bles ;  on  distingue  déjà  la  déchirure  des  sommets.  Parfois,  un 
nuage,  tel  un  voile  de  mousseline,  passe  en  flottant  devant  le 
tableau,  Cependant,  le  ciel  est  d'azur,  les  détails  de  la  chaîne 
se  précisent.  Au  bout  d'une  rue,  le  Pic-du-Midi,  le  Mont-Aigu 
sont  baignés  d'une  lumière  mauve.  Et,  soudain,  c'est  comme 
une  torpeur  qui  s'en  va  ;  l'ensemble  des  maisons  s'adapte  on 
ne  peut  mieux  à  son  cadre  lointain,  et  leur  union  engendre 
une  douce  harmonie  ;  en  même  temps,  l'âme  recouvre  son 
équilibre;  à  travers  une  émotion  désiiée,  cette  ville  s'éclaire  en 
nous  par  la  montagne. 

On  discerne,  à  présent,  le  milieu  qui  détermina  sa  fonda- 
tion. Ce  sont  les  Pyrénées  et  ce  que  l'on  peut  retrouver  ici  de 
l'herbage  humide  oii  Tarbes  s'épanouit  librement  :  les  jardins 


q4  revue    des    PYRÉNÉES. 

et  les  eaux.  Partout  les  ruisseaux  coureut;  mais  les  qualités 
du  terroir  devieunent  particulièrement  sensibles,  quand  on 
voit  des  canaux,  larges  d'au  moins  deux  mètres,  sortir  d'un 
aqueduc  construit  sous  la  chaussée,  ou  d'un  icctangle  ho- 
rizontal qui  s'ouvre,  au  ras  du  sol,  dans  le  mur  d'une  habi- 
tation. 

Une  fois  par  semaine,  les  rues,  qui  sont  des  routes,  s'ani- 
ment à  la  façon  d  un  visage  en  langueur,  oii  la  vie,  périodi- 
quement, affluerait.  Des  chars  à  quatre  roues  et  en  forme  de 
berceau  à  claire-voie,  portant  du  bois,  du  fourrage  ou  des 
grains,  les  sillonnent,  traînés  par  des  couples  de  bœufs.  Les 
conducteurs  ont  en  main  l'aiguillon  et  le  béret  bleu  sui-  la 
tète;  d'autres  bœufs,  sous  le  joug,  s'en  vont  sans  attelage;  au 
trot  de  leurs  chevaux  roulent  des  carrioles  chargées  de  bétail: 
on  entend  des  caquets  et  des  grognements  de  basse-cour;  on 
rencontre  des  hommes  en  blouse  et  béret,  aux  visages  de  pâ- 
tres et  de  faucheurs  ;  et  des  femmes  à  béguin  noir  vous  frôlent 
avec  leurs  paniers  remplis  de  volailles  vivantes.  Le  marché  se 
tient  sur  deux  places  étroitement  liées  entre  elles  par  un  tron- 
çon de  rue.  L'une,  triangulaire,  au  bord  de  la  route  de  Tou- 
louse à  Pau,  se  nomme  le  Marcadiea.  Sous  une  immense  halle 
en  fer,  on  peut  voir  les  céréales  en  groupes  de  sacs  pressés 
autour  desquels  se  meut  une  fourmilière  humaine,  et.  dans 
l'espace  libre,  au  dehors,  par  monceaux,  les  plantes  maraî- 
chères et  les  fruits.  Plus  loin,  des  tentes  protègent  les  étoffes, 
les  vêtements  qu'on  vend  tous  faits.  A  l'extrémité  sont  de  vieux 
meubles,  des  estampes,  des  casques  et  des  sabres  rouilles, 
des  faïences  d'autrefois,  le  bric-à-brac  malpropre  et  cependant 
précieux  qui  ne  reste  plus,  comme  jadis,  aux  tas  de  ferraille  et 
passe  bien  vite  aux  mains  des  collectionneurs.  En  somme,  rien 
que  d'assez  banal  :  cette  foule  n'a  pas  de  caractère  vraiment 
notable. 

Mais  voici,  tout  près,  derrière  une  rangée  de  maisons  limi- 
tant la  place,  de  hauts  arbres  dont  les  sommets  dominent  les 
toits.  Une  ruelle  permet  de  voir  s'étendre  un  terrain  sous  leur 
ombre.  Des  paysans  y  mènent  leurs  bestiaux  ;  on  dislingue,  à 


LA    VILLE    RUHALE.  q5 

travers  la  rue,  comme  un  grouillement  d'animalité  fauve;  et 
l'on  entend,  d'une  voix  sourde  ou  plus  claire,  parfois  ensemble, 
parfois  à  de  brefs  intervalles,  meugler  les  bœufs.  Approcbons- 
nous.  Le  Forail  se  déploie  largement  dans  un  carré  de  mai- 
sons rustiques,  offrant,  pour  la  plupart,  des  écuries  et  des 
auberges.  Sous  des  platanes  aux  troncs  noueux,  les  bêtes  de 
labour  de  tous  âges  et  de  toutes  tailles,  celles  de  la  plaine  et 
de  la  montagne,  ayant  encore  à  leurs  sabots  un  peu  des  guérets 
que  tous  les  jours  elles  meurtrissent,  à  leurs  yeux  le  calme 
des  champs  où  se  passent  leurs  vies  sans  joie  et  sans  tristesse, 
attendent  l'homme  qui  les  conduira  vers  d  autres  étables,  leur 
fera  descendre  et  gravir  les  versants  de  collines  ignorées,  lais- 
sera leurs  prunelles  réfléchir  en  eau  morte  les  aubes  et  les 
soirs  de  nouveaux  horizons.  Ces  fils  de  la  glèbe,  dont  le  pelage 
a  gardé  la  couleur  maternelle;  qui,  penchés  éternellement  sur 
elle,  aspirent  son  haleine  et  la  lui  retournent  et  s'incorporent 
si  bien  à  leur  nourrice  qu'on  les  prendrait,  tirant  la  charrue, 
pour  un  bloc  de  terre  à  peine  façonné  qui  s'anime  et  qui 
marche,  ils  sont  là,  maintenant,  pressés  les  uns  contre  les 
autres  dans  le  spacieux  quadrilatère,  en  désordre,  mais  en 
paix;  leurs  cornes,  variées  à  l'infini,  font  comme  une  herse 
d'ambre  sur  une  houle  d'échinés  rousses  ;  en  un  coin  de  la 
place,  leurs  frères  inférieurs  bêlent  et  grognent;  mais  on 
éprouve  quelque  peine  à  les  entendre  et  l'on  perçoit  faible- 
ment les  voix  des  maîtres,  car  les  bœufs  poussent  à  l'envi 
leurs  appels  de  trompes,  et  les  meuglements,  graves  ou  moins 
graves,  accompagnent  ou  suivent  sans  trêve  les  meuglements. 

Le  marché  s'ouvre  à  midi  pour  finir,  en  été,  vers  sept  heu- 
res. Dès  le  matin,  les  paysans  poussent  leurs  bêtes  au  Forail; 
dès  le  milieu  de  l'après-midi  un  grand  nombre  en  reviennent  : 
organe  dispensateur  du  rythme  urbain,  l'esplanade  ombreuse 
reçoit  l'afflux  de  vie  et  le  rejette  à  la  circulation. 

Nous  touchons  à  l'armature  de  l'édifice.  Ni  la  brigade  d'ar- 
tillerie, les  régiments  de  ligne  et  de  hussards,  ni  la  fonderie  de 
canons  avec  ses  nombreux  ouvriers,  ne  représentent  ici  la  moin- 
dre nécessité  d'ordre  physique.  On  peut  enlever  à  Tarbes  tout  ou 


96  REVUE    DES    PYRÉNÉES. 

partie  de  ses  soldats,  fermer  son  arsenal  et,  par  là  même,  ren- 
dre inutiles  bien  des  maisons  nouvellement  construites  :  la  cité 
bigourdane  conservera  toujours  son  grand  et  son  petit  marclié 
bimensuels.  11  faudrait,  pour  la  concevoir  différente,  la  déta- 
cher idéalement  de  son  terroir,  lui  donner  par  hypothèse  une 
autre  situation  géographique,  l'abstraire  de  son  histoire,  faire, 
en  un  mot,  d  une  solide  vérité  la  plus  chimérique  des  fictions... 
Mais  elle  s'étale  au  milieu  de  la  prairie,  non  loin  des  monta- 
gnes, dans  une  plaine  oi^i,  parmi  les  eaux  courantes,  bruissent 
les  peupliers  et  s'ouvrent  les  fleurs,  où  les  bcpufs  mugissent 
doucement,  où  l'on  entend  les  sonnailles  des  troupeaux.  Les 
populations  y  furent  toujours  pastorales,  et  elles  ont  vu  peu 
d  événements  tragiques,  si  l'on  songe,  par  exemple,  à  certaine 
partie  du  Languedoc,  ravagée  d'invasions  pendant  plus  de  dix 
siècles.  La  plaine  s  oft*re  mal  aux  ouvrages  de  défense,  etTarbes 
n'éveilla  jamais  beaucoup  les  convoitises  des  gens  de  guerre. 
Elle  a  vécu  des  heures  sombres  :  on  la  pillait,  on  la  rasait,  on 
ne  la  prenait  pas;  ses  habitants  se  rassemblaient  après  leur 
dispersion,  la  relevaient  de  ses  ruines,  et  ses  destinées  repre- 
naient leur  paisible  cours.  Regardons-la  de  près  :  aucun  autre 
vestige  du  passé  que  l'hôtel  de  Gonnès,  construit  vers  la  fin 
de  l'Ancien  régime,  1  évèché,  devenu  Préfecture,  et  la  cathé- 
drale, édifice  roman  à  coupole,  si  restauré  qu'on  imagine 
difficilement,  même  à  beaucoup  près,  son  état  ancien.  Quant 
au  plan  de  la  ville,  sauf  la  voie  principale,  toute  moderne, 
qui  est  la  route  de  Bayonne  à  Toulouse,  une  seule  artère  est 
vraiment  bâtie  :  l'agglomération  s'étend,  étroite  et  longue,  de 
l'orient  à  loccident.  Les  quartiers  latéraux  (jardins,  avenues 
récentes  et  casernes),  les  quatre  églises  disposées  en  file,  sui- 
vant une  ligne  à  peu  près  droite,  permettent  de  reconstituer 
assez  fidèlement  le  tracé  d'autrefois.  Mais  riiistoire  vient  con- 
firmer les  résultats  de  l'expérience,  et  nous  savons  que  Tarbes 
se  réduisit  très  anciennement  à  une  seule  rue,  le  Bourg-Vieux, 
munie  d'une  enceinte  fortifiée.  A  l'est,  on  la  prolongea  par  une 
enceinte  d'égale  étendue  et  par  une  autre  encore.  De  même, 
au  couchant  s'élevèrent,  l'un  après  l  autre  et  toujours  en  Ion- 


LA    VILLE    RURALE.  97 

gueur,  trois  nouveaux  bourgs,  comme  si  les  populations  de  la 
contrée  eussent  voulu,  par  ces  villages  soudés  entre  eux,  join- 
dre aux  plateaux  du  Béarn  les  hautes  régions  de  Lannemezan, 
qui  mènent  à  la  Garonne. 

Un  jour  devait  venir  où  Tarbes,  passée  la  période  utilitaire, 
chercherait  à  s'orner  pour  la  contemplation.  Moment  critique. 
Sous  le  prétexte  d'embellissement,  on  détruit  d'intéressants 
vestiges,  sortes  d'armes  parlantes,  et  d'une  provinciale  bien  à 
l'aise  dans  son  costume,  on  fait  une  dame  élégante  mais 
banale,  voire  un  peu  gauche  dans  ses  atours.  Notre  chef-lieu 
n'a  pas  entièrement  échappé  à  la  loi  commune.  Sur  une  place, 
la  nouvelle  mairie,  majestueuse  comme  un  théâtre  d'opéra  et 
toute  en  pierre  blanche,  semble  écraser  les  autres  constructions. 
Ailleurs,  on  voit  un  hôtel-restaurant  modèle,  d'une  hauteur 
bien  supérieure  au  niveau  des  toits  voisins.  Non  loin,  un 
tronçon  de  rue  mène  droit  à  un  vaste  carré  planté  d'arbres  avec 
des  maisons  sur  trois  de  ses  côtés,  une  caserne  au  fond,  et, 
devant  la  caserne,  une  statue  de  bronze,  assez  mesquine,  du 
chirurgien-baron  Larrey.  Tout  cela,  utile  et  moderne,  n'a 
pourtant  rien  de  particulièrement  local.  Où  trouver,  dans  ces 
voies  sans  histoire  tapageuse,  les  marques  d'une  conscience 
uniquement  bigourdane .^^  En  plein  dix-neuvième  siècle,  au 
moment  de  sa  mue  vers  certaines  formes  plus  adéquates  aux 
conditions  de  la  vie  contemporaine,  Tarbes  a  senti  confusé- 
ment la  nécessité  de  se  rendre  tangibles  des  traditions,  une 
couleur  et  comme  une  âme  qui  défaillaient.  Cette  aspiration, 
devenue  précise  chez  quelques  artistes,  fils  du  pays,  s'est  réa- 
lisée par  deux  œuvres  qui  sont  deux  signes,  au  sens  romain 
du  terme,  et,  pour  ainsi  dire,  deux  flambeaux  :  un  groupe  de 
sculpture  et  un  jardin. 


Le  premier  est  la  fontaine  érigée  sur  la  place  du  Marcadieu. 

Un  large  bassin,  presque  au  ras  de  terre,  supporte  un  socle  à 

quatre  coins  et  assez  élevé,  qui  forme  un  deuxième   bassin. 

De   là  monte  un  axe   vaguement  cylindrique  et  figurant  un 

XXVI  7 


98  REVUE    DES    PYRÉiNÉES. 

rocher,  croisé,  vers  le  tiers  de  sa  hauteur,  par  une  vasque,  et 
au  faîte  duquel  un  corps  nu  déjeune  fille  semble  marcher  dans 
l'air.  De  la  base  au  sommet,  le  monument  devient  plus  mince. 
A  chaque  angle  du  deuxième  bassin  une  femme  assise  caresse 
un  animal  de  la  ferme  ou  du  pâturage.  Autour  du  fût,  mais 
au-desso.us  de  la  vasque,  on  voit,  coulés  en  bronze,  un  ours,  un 
aigle,  un  loup,  hôtes  sauvages  des  Pyrénées;  puis,  au-dessus, 
des  têtes,  des  bustes,  des  membres  de  pierre  se  contractent 
dans  je  ne  sais  quelle  ronde  tragique  :  hommes  et  femmes, 
accrochés  à  des  quartiers  de  rocs,  lâchent  de  retenir  les  urjies, 
d'oii  jaillissent  les  sources  qui,  bientôt,  seront  des  torrents; 
et  1  on  ne  peut  les  regarder  sans  vertige,  comme  si,  tout  à 
coup  transporté  dans  les  hautes  régions,  on  assistait,  plein  d'ad- 
miration et  de  terreur,  au  déchaînement  d  une  avalanche 

Impression  de  surface.  La  fontaine  monumentale  est  une 
allégorie  qu  il  faut  comprendre  et,  pour  cela,  qu'il  faut  décrire. 
Nous  nous  trouvons  en  présence  de  formes  humaines  et  ani- 
males dont  le  groupement  veut  représenter  et  représente,  en 
effet,  dans  un  raccourci  prodigieux,  les  beautés  et  les  richesses 
économiques  d'une  province.  Allégorie,  sans  doute,  en  ce  que 
des  contours  où  semble  palpiter  la  chaleur  de  la  vie  sont  la 
transposition  d'autres  contours,  végétaux  ou  terrestres,  en  ce 
que  la  matière  exprime  la  matière.  Mais  l'œuvre  ne  se  borne 
pas  à  traduire  plastiquement  une  partie  de  l'univers.  Elle  rend 
les  idées,  les  sentiments  qu'il  suggère;  par  exemple,  la  solida- 
rité de  la  plaine  et  de  la  montagne  voisine,  celle-ci  prodiguant 
à  l'autre  ses  pluies,  1  humidité  de  .ses  cours  d  eau,  tandis 
qu'elle  en  reçoit  l  abondance  et  le  bien-être  ;  ou  encore  la  paix 
ou  l'âpreté  de  ses  paysages  et  l'harmonie  qui  résulterait,  en 
supposant  possible  une  telle  entreprise,  d'un  regard  jeté  sur 
l'ensemble  de  leurs  aspects.  Et  ceci,  vraiment,  dépasse  l'allé- 
gorie pour  atteindre  jusqu'au  symbole. 

Quatre  jeunes  femmes  nues,  quatre  statues  de  pierre  mar- 
quent chacune  un  coin  du  second  bassin.  Assises  sur  un  pan 
de  roc,  elles  semblent  sourire  au  passant,  le  regarder  avec  dou- 
ceur et  s'offrent  parées  de  leur  charme  rustique.  Cette   ado- 


LA    VILLE    RURALE.  QQ 

lescentè  se  joue  en  tenant  une  chèvre  par  les  cornes  ;  à  ses 
pieds  on  remarque  la  flûte  à  sept  trous  des  bergers  ;  c'est  la 
]  allée  d'Aure,  tout  bondissement,  toute  action,  mon  tueuse  et 
perpétuellement  fraîche  avec  ses  pâturages  et  ses  forêts.  Celle 
d'Àrgelès,  au  contraire,  plus  large  et  d'où  l'on  voit,  dans  la 
clarté  des  ciels  sans  tache,  les  cimes  blanches  vibrer  au  loin, 
est  un  asile  de  calme  propice  à  la  rêverie  ;  c'est  pourquoi  la 
figure  qui  la  représente  s'appuie  mollement  à  un  bouvillon 
d'une  main,  et  flatte  de  l'autre  un  agnelet  blotti  sur  ses  genoux. 
^  oici  maintenant  la  Plaine  de  Tarhes  ;  elle  caresse  un  poulain 
et  lui  tend  une  poignée  d  herbe  ;  sur  le  sol,  des  épis  voisinent 
avec  un  canon  sans  afl'ût.  Enfin,  tenant  une  cithare  dans  sa 
main  gauche,  un  bel  épagneul  couché  près  d'elle,  voici  la 
Vallée  de  Bagnères,  où  les  chants  des  hommes  et  les  sons 
des  orchestres  se  mêlent  aux  palpitations  des  feuillages  et  au 
bruit  des  sources,  le  coin  de  terre  accueillant  par  la  mollesse 
de  ses  courbes,  l'ampleur  et  la  variété  de  ses  horizons.  De 
son  bras  droit  presc[ue  déployé,  d'une  main  ouverte  sans  rai- 
deur, les  yeux  caressants,  la  statue  montre  le  groupe  central, 
derrière  sa  personne,  et  le  recommande  à  notre  admiration. 
Ou  ])lutôt,  nest-ce  pas  une  erreur?  Un  tel  geste  ne  rend-il 
pas  à  lui  seul  tout  le  charme  d'une  route  qui  mène  au  cœur 
des  Pyrénées  sans  qu'on  y  prenne  garde,  transition  de  la  plaine 
aux  montagnes,  à  la  fois  pareille  à  l'une  et  près  des  autres, 
modeste  pays  à  vallonnements,  pourrait-on  croire,  si  de  brèves 
ascensions  ne  faisaient  bientôt  découvrir  à  portée  de  la  main 
plus  d'un  sommet  parmi  les  plus  rudes  .^^ 

Mais  après  l'enchantement  des  régions  basses  ou  moyennes, 
après  les  stations  thermales,  les  pâturages,  les  troupeaux  à 
sonnailles,  les  escarpements  disposés  comme  un  décor  à  l'extré- 
mité des  vallées  en  berceau,  nous  pénétrons  dans  les  régions 
où  la  Nature,  se  refusant  à  l'homme,  hérisse  contre  lui  ses 
aiguilles  pierreuses,  creuse  des  gouff*res,  précipite  les  torrents, 
et  l'oblige,  s'il  veut  la  posséder,  à  vaincre  ses  gardiens  farou- 
ches, les  loups,  les  aigles  et  les  ours.  Autour  du  rocher,  au 
milieu  du  bassin  et  sous  le  plateau  d'une  vasque,  ils  sont  là, 


lOO  REVUE    DES    PYRENEES. 

ces  ennemis  que  le  sculpteur  a  pétris  d  une  main  frénétique. 
Regardons-les.  Sur  la  face  antérieure,  tapi  dans  sa  fourrure 
contre  le  sol  d'une  caverne,  le  museau  collé  aux  pattes,  véri- 
table monstre  des  Pyrénées,  l'ours  paraît  dormir  ;  mais  qu'un 
imprudent  se  hasarde  au  seuil  de  l'antre  :  la  masse  va  s'animer, 
prendre  forme,  se  contracter  avec  colère,  ouvrir  sa  gueule  et 
montrer  ses  crocs  en  grognant.  A  droite,  un  loup,  plein  d'in- 
quiétude, les  jarrets  légèrement  fléchis,  hurle  aux  échos  de  la 
forêt,  tandis  que,  de  l'autre  côté,  un  aigle,  par  l'incroyable 
puissance  de  son  allure,  fascine  presque  les  spectateurs.  Au 
bord  du  roc,  il  domine  le  vide  et  le  scrute  de  son  œil  formi- 
dable; solidement  établi  sur  les  serres,  il  semble  vouloir 
broyer  leur  support  de  granit.  Ses  ailes,  presque  ouvertes,  sont 
contenues  par  l'attention  de  l'oiseau  «  qui  guette  au  loin  sa 
proie  ))  ;  le  cou,  le  corps  tout  entier  se  tendent  en  avant;  le 
regard  est  une  braise;  le  bec,  instrument  de  torture  muni  d'un 
crochet,  s'ouvrira  tout  à  l'heure  pour  comprimer,  s'enfoncera, 
pour  déchiqueter,  dans  les  chairs  de  la  victime;  effrayant, 
l'aigle  de  bronze  va  s'abattre,  comme  la  foudre,  sur  un  troupeau. 
Dans  une  exposition,  ce  seraient  là  morceaux  de  maître  et 
l'on  s'arrêterait  longuement  devant  eux.  Ils  n'ont,  ici.  qu'une 
valeur  de  second  plan.  On  peut,  à  la  rigueur,  imaginer  la 
fontaine  sans  aucun  sujet  sculptural  à  sa  base  et  sans  repré- 
sentation d'animaux.  Elle  ne  serait  ainsi  qu'une  ébauche  un 
peu  sèche;  du  moins,  elle  vivrait,  comme  une  statue  dont  la 
tête  seule  et  le  haut  du  buste  se  dégageraient  de  la  glaise.  iNJais 
retrancher  le  groupe  humain  d'une  telle  œuvre,  c'est  la  mettre 
presque  à  néant.  Dans  une  pièce  de  théâtre  composée,  telle 
scène,  ou  tel  ensemble  de  scènes,  forme  le  drame,  dont  le 
commencement  et  la  fin  n'ont  qu'une  existence  relative  au 
nœud  de  l'action.  De  même,  ici,  le  groupe  est  le  centre  esthé- 
tique et  c'est  à  lui  que  va,  d'instinct,  l'attention  du  spectateur. 
Il  nous  transporte  au-dessus  des  cavernes,  des  forêts  oxx  vivent 
les  êtres  redoutables,  dans  les  régions  de  neige  et  d'azur.  Là 
jaillissent  les  sources,  inégales  entre  elles  dès  leur  naissance; 
les  unes,  bientôt  fleuves,  ne  devront  leur  tribut  qu  à  l'Océan; 


LA    VILLE     RURALE.  lOI 

les  autres,  plus  fragiles  ou  plus  timides,  seront  leurs  vassales; 
foutes,  au  hasard  des  terrains,  accompliront  leur  destinée. 
Idée  purement  intellectuelle,  c'est-à-diro  nullement  plastique 
en  son  essence  et  qui  laissait  à  l'artiste  la  plus  grande  liberté 
dans  le  choix  de  l'expression.  Comment  l'a-t-il  traduite P  Sur 
une  saillie  de  la  face  antérieure,  un  fleuve  à  la  barbe  infinie 
siège  majestueusement,  le  regard  hautain  :  c'est  l'Adour. 
Contre  son  flanc  droit,  une  jeune  femme  se  blottit  avec  déli- 
ces, et  le  vieillard  aide  à  maintenir  de  son  bi-as  au-dessus  de  la 
naïade  une  urne  qui  déborde.  Elle  est  juchée  sur  l'épaule  d'un 
pâtre  à  la  physionomie  grossière,  couvert  d'une  peau  de  bœuf 
et  tout  affolé  par  la  déclivité  du  sol.  Mais,  à  gauche  du  specta- 
teur et  vu  de  face,  un  jeune  homme  au  corps  musculeux, 
désespérément  s'accroche  aux  rochers  pour  résister  à  l'attirance 
du  vide  ;  l'anxiété  contracte  ses  traits  et  tourne  sa  tête,  comme 
s'il  implorait  la  nymphe  au  regard  d'angoisse,  maintenue,  elle 
aussi,  par  un  miracle  d'équilibre,  avec  son  urne,  au-dessus 
d'un  précipice.  Un  dernier  personnage,  un  autre  jeune  homme, 
vu  de  dos,  ramassé  sur  un  de  ses  jarrets,  l'autre  jambe  tendue 
et  cherchant  plus  bas  l'appui  du  roc,  s'arc-boute  d'une  main  à 
la  première  aspérité  qui  s'offre  et  tient  de  l'autre,  sur  son 
épaule,  l'amphore  précieuse.  Ces  divers  éléments  ont  une 
signification  :  près  de  l'Adour,  la  naïade  pâmée  représente  un 
affluent  de  la  plaine.  Sous  sa  peau  de  bœuf  qui  flotte,  voyez 
bondir,  dégringoler  ce  pâtre  rugueux  ;  n'est-il  pas  et  peut-il 
ne  pas  être  l'allégorie  du  torrent  en  cascade?  Et  ce  jeune 
homme."*  Il  semble  venir  de  bien  haut  et  vouloir  descendre  bien 
bas,  en  fort  mauvais  terrain  ;  il  avance  avec  mille  difficultés  et 
redoute  une  chute  de  son  vase  légendaire;  c'est  un  gave  à  la 
course  lointaine,  hôte  des  sommets,  puis  des  plaines  sans  limi- 
tes. Enfin  la  scène  entre  l'adolescent  au  visage  anxieux  et  la 
nymphe  qui  s'effare,  nous  montre  deux  rivières  séparées  par  la 
ÎSature,  incapables,  malgré  leur  désir,  de  se  prêter  un  mutuel 
secours. 

Voilà  le  sens  que  dégage  un   peu  d'attention.    Dirai-je  qu'il 
faut  considérer  la  fontaine  objectivement  et  n'y  pas   chercher 


102  HEVUE    DES    PYRENEES. 

des  abstractions  incompatibles  avec  la  technique  dont  elle 
émane  ?  Traduire  des  cours  deau  sous  des  formes  humaines 
par  la  sculpture,  c'est,  assurément,  formuler  des  idées,  mais 
aussi  des  idées  simples.  A  moins  d  un  signe,  verbal  ou  autre, 
qui  particularise  chaque  personnage,  l'artiste  ne  fera  rien 
entendre  au  delà  des  gestes,  des  expressions,  des  attitudes,  en 
un  mot  rien  au  delà  de  ce  qui  est  plastique.  Vouloir  trop  faire 
parler  ces  formes,  c'est  vouloir  préciser  1  imprécis  par  essence, 
intellectualiser  le  sensible,  c'est  franchii-  les  bornes  de  son  art 
et  s  exposer  à  bien  des  écueils,  c'est  entrepiendre  une  tâche 
aussi  vaine,  par  exemple,  que  de  mettre  en  musique,  langage 
du  sentiment  et  de  1  instinct ,  un  pur  drame  de  situations. 
Et  peut-être  l'auteur  du  groupe  a-t-il  prétendu,  suivant  les 
brèves  indications  portées  au  Guide  Joanne,  montrer  «  l'Adour, 
dieu  des  fleuves  »,  tenant  «  dans  ses  bras  l'Echez  endormie, 
tandis  que  le  Bastan  et  le  Gave  de  Pau  courent  vers  lui  et 
qu'au  contraire  la  Neste  fuit  vers  la  Garonne  sans  écouter  la 
prière  de  l'Arros  »  ;  mais  ces  précisions ,  tout  idéologiques  et 
non  sculpturales,  ne  rcssortenl  point  de  l'œuvre.  Tenons-la 
donc  pour  ce  qu'elle  est  :  une  allégorie  très  expressive,  point 
obscure  et  nullement  disproportionnée  aux  ressources  de  son 
art,  parce  que  la  sensation  et  le  sentiment  n'y  sont  jamais 
débordés  par  l'idée. 

Chez  le  véritable  artiste,  le  culte  des  formes  prend  d'ailleurs 
sa  revanche  et  se  manifeste  par  le  travail  «  subconscient*  »  de 
la  création.  Dans  notre  groupe,  ce  démon,  familier  aux  «poè- 
tes »  de  la  plume,  du  pinceau,  du  marbre  ou  du  bronze,  trahit 
sa  présence  invisible,  et,  du  point  de  vue  qu'il  nous  impose, 
nous  ne  devons  plus  qu'admirer  :  vertige  des  sommets,  effroi 
des  gouffres,  bondissement  des  eaux,  de  palier  en  palier,  jus- 
qu'au fond  des  gorges,  bruit  des  torrents,  lutte  sans  trêve  ni 
msrci  de  ceux  qui  veulent  s'adapter  au  pays  des  neiges  et  des 
solitudes  inaccessibles,  toute  la  puissance,  toute  la  grandeur 
des  éléments  en  action,  toute  la  beauté  de  l'effort  produit  pour 

1 .  Rémy  de  Gourmont. 


LA    VILLE    RURALE. 


io3 


les  vaincre  sont  modelés  en  ces  titans  de  pierre,  soutenant 
leurs  urnes  autour  d'un  rocher,  semblables  à  des  maudits 
qu'un  dieu  vengeur  pousserait  à  l'abîme  et  dont  les  membres, 
cramponnés  au  granit,  diraient  l'horreur  de  la  chute  inévita- 
ble. Seuls,  l'Adour  et  sa  nymphe  projettent  sur  l'ensemble  un 
rayon  de  sérénité,  car  on  remarque  à  peine,  au-dessus  et  en 
arrière  des  personnages,  les  enfantelets  qui  figurent  les  ruis- 
seaux. OEuvrc  peut-être  inégale,  mais  où  l'exécution  parfois 
dépasse,  parfois  atténue,  toujours  heureusement,  la  pensée. 
Une  statue  de  bronze,  une  vierge  nue  la  couronne,  en  corrige 
l'âpreté  par  l'élégance  et  la  finesse  de  ses  contours  :  la  jeune 
fille,  aux  pieds  de  laquelle  gambade  un  isard,  dresse  dans  l'air 
son  corps  de  chasseresse;  une  de  ses  mains,  à  l'extrémité  du 
bras  droit  presque  horizontal,  tient  un  flambeau;  l'autre,  à 
demi  tombante,  un  rameau  de  feuillage.  Vision  de  noblesse 
et  de  pureté,  c'est  L'Aurore,  dans  sa  fraîcheur  éternelle. 

Sur  la  foi  des  guides,  les  touristes  arrivent  en  voiture  au 
pied  du  monument,  en  font  le  tour,  munis  d'une  lorgnette  et 
de  l'indicateur  des  chemins  de  fer,  puis  se  hâtent  vers  l'hôtel 
ou  vers  la  gare  :  ils  ont  vu  la  fontaine,  mais  ils  ne  la  connais- 
sent pas.  Car  ce  n'est  pas  là  seulement  une  œuvre  d'art  au 
caractère  universel,  non  pas  même  une  œuvre  plastique,  bien 
que  les  formes  en  soient  belles.  Il  faut,  pour  la  goûter  pleine- 
ment, tendre  l'oreille  à  l'hymne  filial  qu'elle  ne  cesse  déchan- 
ter. Si  certain  lyrisme  naît  d'une  émotion  douce  et  profonde 
et  s'il  est  vrai  que  les  plus  capables  de  nous  suggérer  un  tel 
état  soient  les  émotions  de  notre  moi  le  plus  secret,  rien  déplus 
intense  ni  de  plus  doux  que  les  souvenirs  de  la  terre  où  nous 
sommes  venus  à  la  vie,  où  s'est  forgée  notre  âme  parmi  des 
paysages  familiers,  au  milieu  d'êtres  qui  nous  enveloppaient 
de  leur  affection.  Et  ce  sera  bien  là  du  lyrisme  essentiel,  de 
celui  qui  jaillit  de  la  source  intérieure.  Et  ce  sentiment  n'aura 
rien  d'éclatant,  ou,  si  l'on  veut,  de  proprement  romantique  ;  il 
ne  s'alimentera  pas  de  contrastes,  ni  d'éblouissantes  couleurs  ; 
il  ne  tendra  pas  au  pittoresque  à  peu  près  exclusif  de  la  forme, 
à  l'expression  des  seuls  contours  ;  mais,  au  lieu  de  résoudre  les 


lOa  REVUE    DES    PYRENEES. 

choses  en  impressions  superficielles,  l'artiste  les  augmentera 
de  ce  qu'elles  éveillent  d'affectif  dans  sa  mémoire  ;  le  monde 
extérieur,  passé  du  concret  au  moral,  s'attendrira  de  toute  l'ac- 
tion concentrée  vers  ses  apparences  ;  et,  moins  pictural  peut- 
être,  il  sera  plus  vibrant,  plus  intimement  humain.  Un  tel 
lyrisme,  d'une  conception  un  peu  étroite,  si  on  la  compare  à 
celle  en  faveur  pendant  la  majeure  partie  du  dix-neuvième 
siècle,  fut,  par  exemple,  assez  souvent,  celui  de  Lamartine;  il 
est  aussi,  parmi  tant  d'autres  poètes,  celui  de  Mistral,  de 
François  Fabié,  de  Francis  Jammes  ;  il  inspira,  sans  aucun 
doute,  les  auteurs  de  la  fontaine  du  Marcadieu.  Ils  se  sont  mis 
à  trois  pour  cet  hommage  à  leur  petite  patrie  :  Jean  Escoula, 
de  Bagnères;  Edmond  Desca,  de  Vic-Bigorre  ;  Mathet,  de 
Tarbes;  et,  désireux  de  réaliser  une  œuvre  unitaire  et  totale, 
ils  n'ont  pas  hésité  à  discipliner  chacun  ses  conceptions.  Toute 
la  terre  de  Bigorre,  est,  en  effet,  dans  cette  représentation  es- 
thétique :  le  charme  des  vallées,  la  grandeur  sévère  des  hautes 
altitudes,  la  blancheur  des  cimes,  où  l'aurore  met  sa  caresse 
virginale.  Nous  n'éprouvons  pas  seulement  à  son  aspect  les 
suggestions  de  notre  sensibilité  ;  par  l'ordre  et  le  mouvement 
qui  régnent  entre  ses  diverses  parties,  le  style  de  l'ensemble 
a  de  quoi  satisfaire  à  notre  raison.  Jean  Escoula,  dont  le 
talent  est  surtout  fait  de  grâce  robuste,  a  personnifié  l'Aurore, 
en  même  temps  que  son  pays  d'origine,  la  Vallée  de  Bagnères, 
une  des  quatre  figures  allégoriques  du  second  bassin.  Mathet, 
auteur  du  groupe  en  marbre  U Inondation,  qui  s'érige  à  Tarbes 
sur  la  place  Maubourguet,  a  sculpté  les  trois  autres  sujets  de 
la  base  :  la  Plaine,  la  Vallée  d'Aure  et  celle  dWrgelès.  Enfin 
c'est  à  Desca,  maître  de  l'ébauchoir,  que  l'on  doit  la  concep- 
tion du  monument,  les  animaux  de  bronze  et  les  cours  d'eau. 
Par  l'énergie  dont  il  anime  ses  sujets,  même  les  moins  près 
de  la  nature,  il  leur  imprime  un  caractère  de  saisissante  réalité. 
Tarbes  en  possède  un  certain  nombre  :  On  peut  voir,  au  jar- 
din Masscy,  VOaragan,  jeune  athlète  soufflant  dans  une 
trompe  et  qui,  tant  est  rapide  son  allure,  semble  effleurer  son 
piédestal;  au  musée,  Ceux  qui  veillent,  deux  colosses  préhisto- 


LA     VILLE     RURALE. 


io5 


riqiies  épiant  l'ennemi,  hommes  ou  bêtes,  non  loin  de  la  hutte 
qui  leur  sert  d'habitation.  Gomment,  enfin,  ne  pas  admirer,  sur 
une  place  de  la  ville,  uu  Danton  et  sa  volonté  de  surhomme? 
((  De  l'audace,  encore  de  l'audace!  »  Les  yeux  fulgurent,  la 
bouche  rugit,  le  cou  se  dilate,  le  bras  droit  déployé  en  avant, 
l'index  tendu  somment  l'adversaire;  sur  les  jambes  rigides,  le 
corps  se  penche  vers  les  auditeurs,  les  basques  de  l'habit 
flottent,  soulevées  par  l'élan  du  tribun,  vrai  «  géant  »  de  98, 
évocation  frémissante  de  la  Patrie  en  danger.  Ces  qualités  de 
mouvement  et  d'énergie  se  retrouvent,  tantôt  en  puissance, 
tantôt  en  action,  dans  les  aniinaux  de  la  fontaine,  surtout  dans 
l'ours,  et  mieux  encore  dans  l'aigle,  prêt  à  fondre  sur  sa  proie. 
Elles  ne  se  démentent  pas  dans  le  groupe  supérieur.  Les 
hommes  et  les  femmes  aux  visages  d'angoisse  qui  s'accrochent 
aux  rochers,  le  bouvier  qui  dégringole  ne  procèdent  point  de 
l'idéal  statique  cher  aux  Hellènes,  mais  plutôt  semblent  créés 
par  un  élève  de  Rude  ou  de  Rodin,  fortement  imbu  de  Michel- 
Ange.  Aussi,  quel  effet  ne  devrait-on  pas  attendre  d'une 
œuvre  où  l'expression  et  le  nombre  concourent  à  produire  le 
symbole  d'une  âme  collective,  si  la  plupart  des  éléments  n'y 
étaient  taillés  dans  une  pierre  poreuse  dont  l'aspect  nuit  au 
relief,  et  si  l'on  n'avait  placé  la  fontaine  devant  une  halle  de 
fer,  d'ardoise  et  de  zinc,  noyé  ses  formes  dans  cette  grisaille, 
au  lieu  de  la  dresser  fièrement  au  milieu  de  la  place  et  de  sus- 
pendre ses  titans  en  plein  ciel! 


D'ailleurs,  voici  revivre  plus  simplement  la  prairie  bigour- 
dane  avec  ses  arbres  et  ses  eaux.  Je  la  vois,  non  plus  trans- 
posée en  des  formes  humaines  ou  animales,  mais  tangible  au 
point  que  je  la  foule  aux  pieds,  vaste  et  pourtant  réduite  aux 
proportions  d'une  œuvre  d'art,  tout  exaltée  dans  sa  puissance 
grâce  au  travail  d'une  imagination.  Cet  enclos  de  plusieurs 
hectares,  ces  pelouses  qui  se  prolongent,  là-bas,  jusqu'à  de 
hauts  arbres  où  1  on  trouve  toutes  les  variétés  du  sapin  et  si 
bien  disposés  qu'on  dirait  d'une  forêt  commençante  ;  ailleurs,  le 


Io6  REVUE     DES    PYR?SkES. 

grand  bassin  qui  baigne  une  île  de  verdure  et  dont  les  abords 
sont  une  futaie  avec  des  halliers  coupés  de  chemins;  ensuite, 
la  clairière  de  gazon  ouatée  d "arbres  en  velours  sombre,  lieu 
dintimité,  si  distant,  semble-t-il,  des  plus  immédiats  paysages, 
c  est  bien  la  prairie  tarbaise  et  ce  qu'elle  pourrait  nourrir  do 
végétaux,  une  glorification  delà  plaine  fertile,  un  jardin  régnant 
parmi  les  jardins. 

Son  auteur  eut  l  amour  des  plantes,  non  pas  seulement  en 
homme  de  savoir,  mais  en  poète  et  en  artiste,  et  il  dota  sa 
ville  natale  de  la  belle  chose  qui  porte  son  nom  :  le  Jardin 
Massey.  Là.  sont  réunies  les  essences  les  plus  diverses,  depuis 
le  chêne  celtique  jusqu'au  cèdre  du  Liban,  en  passant  par  la 
gamme  infinie  des  formes  et  des  nuances.  On  y  voit  le  cyprès 
et  le  magnolier,  les  hauts  pins  des-Landes  et  de  Corse,  et  le  tuli- 
pier de  Virginie,  le  hêtre  pourpre  et  l'arbre  de  Judée;  palmiers, 
sapins,  noyers  d'Europe  et  d'Amérique,  ormes,  frênes,  mar- 
ronniers, bouleaux,  tilleuls,  érables,  que  sai.s-je  encore.^  la 
flore  des  cinq  parties  du  monde  capable  de  vivre  en  nos  climats 
s'y  mêle  en  un  tout  harmonieux.  Rien  n'est  laissé  au  hasard. 
Les  endroits  les  plus  sauvages  y  sont  le  fruit  de  patientes 
recherches.  Il  y  a  des  coins  d  ombre  et  de  mystère,  et  des  espa- 
ces largement  découverts.  Partout  un  art  suprême  fait  valoir 
les  perspectives,  caresse  Tàme  à  la  façon  dont  un  Mozart  donne 
à  l'oreille,  au  moment  précis  oii  elle  le  désire,  mais  avant 
toute  lassitude,  un  accord  ou  bien  un  chant  suave  qui  nous 
apaise  et  nous  repose  après  des  frémissements  passionnés. 

Comme  égaré  d'abord  sous  la  futaie  aux  fourrés  inextrica- 
bles, je  m'engage  dans  une  allée  droite  que  jalonnent  des  pins 
géants.  Je  marche  encore  et  je  me  trouve  au  seuil  d'une  prai- 
lie  de  montagne,  un  de  ces  espaces  plats  et  boisés  qui  nous  ren- 
dent le  souffle  après  une  pénible  ascension.  Loin  des  hommes, 
ce  cadre  me  suggère,  serait-ce  le  temps  d'un  éclair,  les  émois 
liés  à  certaines  sensations  de  formes,  couleurs,  souffles  ou  par- 
fums... \oici  maintenant  la  grande  pièce  d'eau,  avec  son  îlot 
recouvert,  dirait-on,  d  une  mousse  de  frondaisons  en  cascade 
et  son  pourtour  de  marronniers,  ensemble  d'un  aspect  si  déli- 


LA    VILLE    RURALE.  lO' 


cieusement  artificiel.  Et  derrière  un  double  rideau  de  verdure, 
voici  le  déploiement  des  pelouses,  entourées  d'une  large 
ceinture  arborescente.  Quand  on  les  contemple,  suitout  aux 
alentours  du  bâtiment  construit  à  l'extrémité  nord  et  servant 
de  musée,  comme  l'œil  se  repose  sur  les  arbres  irrégulièrement 
plantés  au  fond,  dans  la  perspective,  mais  qui  ferment  si  bien 
le  décor!  C'est  ici  le  jardin  anglais,  au  gazon  ras.  Sans  parler 
de  la  stèle,  assez  pauvre  d'inspiration,  élevée  à  la  mémoire  de 
Massey,  on  y  remai'cjue  un  vigoureux  bionze  du  sculpteur 
Desca,  L'Ouragan,  et  le  buste  de  Théophile  Gautier.  Vers  le 
centre,  un  bassin  allongé  coupe  l'étendue  et  reflète  le  ciel. 
11  est  doux,  le  soir,  d'y  voir  glisser  les  cygnes,  à  l'heure  où 
l'occident  se  cuivre  à  travers  les  hauts  feuillages  cl  où  le  cré- 
puscule emplit  les  allées  de  solitude  et  de  silence. 

Placide  Massey,  attaché  au  Jardin-des-Plantcs  de  Paris  vers 
le  commencement  du  dix-neuvième  siècle,  plus  tard  préposé  à 
l'entretien  des  pépinières  de  Trianon  jusqu'en  i848,  eut, 
peut-être,  l'esprit  bourgeois,  mais  certainement  les  aspirations 
sentimentales  de  son  époque.  En  i83o,  avec  le  dernier  Bour- 
bon disparaissent,  on  peut  le  dire,  les  derniers  jardins  français. 
J'en  sais  un,  dans  telle  ville  du  Languedoc,  où  le  marbre 
blanc  des  vasques,  au  milieu  des  bassins,  porte  gravés  sur  les 
socles  les  mots  :  (Charles  X  régnant.  Souvenirs  d'un  autre  âge, 
non  adaptés  à  noire  démocratie.  Rentré  à  Tarbes  après 
la  chute  de  Louis-Philippe,  l'horticulteur  de  Trianon,  bien 
qu'il  eût  vécu  dans  l'atmosphère  de  Versailles  et  en  eût 
éprouvé  tout  le  charme,  ne  s'en  laissa  pas  imposer.  A  vrai 
dire,  l'enclos  aménagé  sous  sa  direction,  c'est-à-dire  avant 
l'année  i85/i,  était  moitié  moins  vaste  que  celui  de  nos  jours. 
Il  consistait  en  la  partie  qui  s'étend  au  loin  devant  le  musée 
et  le  dépasse  à  droite  et  à  gauche  de  quelques  mètres.  On  y 
voit  des  pelouses,  des  charmilles,  deux  perspectives  savantes. 
Les  arbres,  sans  ctie  relégués  en  bordure,  laissent  à  peu  près 
libres  deux  espaces  principaux,  ou  plutôt  un  espace  en  deux 
régions.  Le  passage  de  l'une  à  l'autre  se  rétrécit  un  peu;  les 
bosquets,  de  chaque  côté,  semblent  vouloir  se  joindre  et  fermer 


io8 


REVUE    DES    PYRENEES. 


le  cercle,  quoiqu'ils  ne  le  ferment  pas;  et  tout  cela,  varié, 
nullement  syméliique ,  révèle  cependant  une  conception 
d  ensemble,  ne  laisse  pas  de  prétendre  à  l'unité.  Mais,  hors  la 
spacieuse  clairière  du  centre,  le  reste  n'est  qu'un  bois  et  quel- 
ques chemins  seulement  sont  des  allées.  L'horticulteur  avant 
légué  à  la  ville  son  enclos  et  quelques  terres  avoisinantes,  on 
agrandit  le  parc  d'après  ses  indications  posthumes;  et  les 
amoureux  de  l'isolement  eurent  alors  la  joie  de  trouver  les 
retraites  favorables  à  l'éclosion  de  ces  rêves,  profonds  mais  si 
personnels,  si  vagues  même,  que  bien  des  gens  meurent  très 
vieux  sans  avoir  pu  jamais  les  exprimer. 

Et  pourtant,  ils  sont  beaux  les  parterres  de  Le  Nôtre,  quand 
on  les  admire  de  la  terrasse  ou  du  peiMon  qui  les  domine!  Si 
l'on  évoque  leur  image  en  ce  jardin  Massey,  on  rend  sensible 
toute  la  différence  des  deux  esthétiques,  bien  mieux  qu'à  lire 
les  œuvres  de  Racine  et  de  Shakespeare,  qu'à  écouter  celles  de 
Gluck  et  de  Wagner.  Le  classicisme  est  peut-être,  avec  le  goût 
de  certains  sujets,  le  souci  d'une  certaine  convergence,  et  il  se 
traduit  par  une  peinture  de  caractères .  Mais,  alors,  la  moindre 
disproportion  entre  l'importance  d'un  caractère  et  son  expres- 
sion, la  moindre  inexactitude  qui  se  glissera  dans  les  rapports  à 
observer  entre  leurs  champs  d'activité  respectifs,  produira  l'ef- 
.fetd'un  accord  inharmonique  dans  un  morceau  d'orchestre  et 
rompra  l'eurythmie.  L'œuvre  est  surtout  plastique  et  veut  être 
jugée  d  ensemble  et  du  dehors,  comme  un  jardin  français  du 
haut  de  sa  terrasse.  Au  contraire,  ce  sont  des  sentiments  ou 
des  aspects  d'âmes  que  l'art  (je  dirai  romantique  pour  la  com- 
modité du  terme)  prétend  nous  dévoiler.  L'ensemble  ne  sera 
qu'un  cadre  de  convention  et  nous  intéressera  peu.  L  auteur  y 
observera,  peut-être,  un  certain  ordre.  En  tout  cas,  l'essentiel 
pour  lui  sera  de  suggérer  non  pas  à  la  raison,  mais  à  l'instinct. 
D'ailleurs,  l'absence  du  beau  mesuré  ne  se  fera  guère  sentir, 
pourvu  qu'une  combinaison  musicale,  une  architecture,  une 
situation  dramatique,  une  parole,  un  geste,  un  silence  même 
nous  émeuve  et  produise  en  nos  âmes  des  résonances  infinies... 

Votre  parc  est  d'un  siècle  qui  n'a  pas  su  trouver  de  style,  et 


LA    VILLE    RURALE.  IO9 

lui-même  en  est  dépourvu,  diia-t-oii.  Peut-être.  Mais  que 
faut-il  entendre  par  style?  Certaines  laçons  d'exprimer  com- 
munes aux  hommes  d'une  époque  et  d'un  paysP  II  est  donc,  à 
ce  titre,  le  signe  de  certaines  l'essemblances  temporaires,  il  est 
un  fait  éminemment  social.  Car,  en  matière  d'art,  la  personna- 
lité n'abdique  jamais  ses  droits,  mais  elle  n'exclut  pas  ce  qui 
permet  de  rattacher  une  œuvre  à  sa  phase  historique  et  à  son 
terroir,  ou,  suivant  une  théorie  bien  connue,  à  telle  race,  à  tel 
milieu,  à  tel  moment.  Il  y  a  donc  un  style  social,  d'autant 
plus  qu'on  s  éloigne  de  la  poésie  et  de  la  musique,  personnel- 
les au  premier  chef,  en  passant  par  les  arts  du  peintre,  de 
l'architecte  et  du  statuaire,  pour  arriver  aux  arts  décoratifs, 
puis  aux  productions  des  artisans.  Et  l'on  doit  convenir,  de  ce 
point  de  vue,  que  le  style  manque  au  jardin  tarbais.  Fau- 
dra-t-il  donc,  pour  le  mettre  à  sa  place,  remonter  l'échelle  des 
valeurs?  Tout  en  imitant,  parfois,  les  époques  antérieures,  le 
dix-neuvième  siècle  n'en  a  pas  moins  souvent  essayé  d'impri- 
mer à  son  architecture,  à  son  mobilier,  des  aspects  qui  leur 
fussent  propres.  Il  n'a  pas  réussi.  Mais  la  variété  de  ses  recher- 
ches, les  tâtonnements  dont  ses  œuvres  témoignent  lui  sont 
bien  particuliers  et  lui  font  une  sorte  de  manière  par  l'absence 
même  des  éléments  essentiels  à  toute  manière  proprement 
dite.  Ce  siècle  et  la  partie  déjà  vécue  du  vingtième  ne  seraient- 
ils  pas  dominés  par  une  inquiétude  vaguement  consciente, 
qu'on  pourrait  appeler  sentiment  du  devenir?  Ce  qui  est 
social  est  relativement  fixe,  au  moins  en  apparence  et  pour  un 
temps.  Ce  qui  est  individuel  est  forcément  instable  et  divers. 
Depuis  plus  de  cent  ans,  dans  les  domaines  de  la  pensée 
pure,  de  la  politique  et  des  intérêts  matériels,  l'individu  n'est 
plus  soumis  aux  tutelles  anciennes;  le  style,  au  sens  où  nous 
prenons  ce  terme,  a  disparu  parce  que  les  cadres  sociaux  en 
assuraient  de  moins  en  moins  l'existence.  L'art,  pourtant,  n'est 
pas  mort.  Il  s'est  émancipé,  comme  les  hommes;  la  règle  a 
fait  place  à  la  liberté;  au  lieu  dune  manière  anonyme  et  géné- 
rale en  quelque  mesure,  on  a  vu  s'épanouir  des  tempéraments 
individuels.    Cependant,    l'originalité   devait    naître    de    cette 


IIO  REVUE     DES    PYRENEES. 

complexité  même.  Et,  à  la  vérité,  les  tendances  collectives 
n'absorbant  plus  les  tendances  personnelles,  il  n'est  plus  guère 
de  similitudes  très  apjiarentes  et  toutes  de  surface  dans  les 
façons  de  concevoir  et  de  sentir,  et,  partant,  plus  de  style  ; 
mais,  en  levanche,  il  est  des  styles  infiniment  variés,  oii  s'affir- 
ment la  fantaisie  de  l'esprit  et  du  sentiment,  caractères  princi- 
paux de  notre  époque.  On  les  retrouve  au  Jardin  Massey. 
Entrons  dans  ses  ombres.  Chacun  de  ses  coins  nous  prend 
tout  entiers,  nous  révèle  tour  à  tour  à  nous-mêmes;  et  si 
nous  n'éprouvons  pas  ici  l'harmonieux  et  impersonnel  frisson 
du  beau  qui  demeure,  du  moins  nous  sentirons  couler  notre 
vie  multiple  devant  les  paysages  composés  de  ce  jardin  sans 
terrasse. 

Leur  composition  même  les  rend,  hélas!  artificiels,  et  cette 
nature  trop  prévenante  n'est  plus  la  nature.  Pourquoi  ne  m'ont- 
ils  jamais  donné  l'impression  de  plénitude  ovi  je  me  complais 
dans  les  bois,  près  d'un  torrent  ou  seulement  dans  une  prairie 
bordée  de  peupliers?  Et  pourquoi,  ayant  fait  une  halte  dans 
un  parterre  de  style  français,  me  suis-je  toujours  senti  l'âme 
non  exaltée,  certes,  mais  satisfaite?  Le  jardin  de  Le  iXôtre  est 
une  œuvre  plastique  et  ne  tend  pas  au  delà;  arbres,  plantes  et 
fleurs  s'y  réduisent  au  rang  de  matériaux  ;  l'intelligence  qui  les 
disposa  ne  prétendit  point  évoquer  la  campagne  et  n'essaya 
pas  de  nous  en  donner  l'illusion  ;  elle  ne  nous  propose  claire- 
ment, et  nous  ne  pouvons  l'ignorer,  qu'un  magnifique  décor; 
de  même,  représenté  par  un  peintre,  un  aspect  rural,  si  artis- 
tique soit  l'exécution,  ne  sera  jamais  qu'une  image.  Ici,  dans 
le  parc  ombreux,  les  pelouses  à  l'herbe  haute  et  mêlée  de  fleu- 
rettes sont  des  prairies,  les  plantations  des  coins  de  forêt,  les 
bassins  des  eaux  courantes  à  peine  canalisées.  Ah!  le  délicieux 
séjour!  Mais  il  n'y  a  là  ni  prairies,  ni  plantations  sylvestres, 
ni  ruisseaux.  Cet  admirable  jardin  n'est  qu'un  jardin,  et  cette 
nature  aux  aspects  séduisants  qu'une  trop  belle  captive.  Le 
beau  véritable  se  confond-il  donc  avec  la  splendeur  du  vrai;  et 
nulle  part  oii  la  vie  extérieure  des  choses  ne  sera  conforme  à 
leurs  raisons  secrètes,  n'y  aura-t-il  de  caractère  esthétique  ou 


LA    VILLE    RURALE.  I  I  I 

moral?  Soyons  justes.  Dans  ces  espaces,  l'artifice  consiste  en 
une  simple  discipline  et  plus  que  jamais  semble  revivre  à  mes 
yeux  le  pays  de  Bigorre  avec  sa  luxuriante  végétation. 

Pour  m'en  convaincre  davantage,  si  c'est  possible,  je  gravi- 
rai la  tour  de  style  arabe  qui  surmonte,  à  l'extrémité  nord,  le 
bâtiment  du  musée. 

On  domine  d'en  haut  la  plaine  et  ses  grands  arbres.  Au 
fond,  les  Pyrénées,  toutes  proches,  couleur  gris  mauve  des 
croupes  de  la  base  au  hérissement  de  leurs  pics,  magnifient 
l'horizon;  leurs  vallées  qui  s'enfoncent,  leurs  rondeurs  qui 
s'étagent,  leurs  arêtes  qui  s'entre-crolsent,  les  miroitements  de 
leurs  neiges  fixent  le  regard  ;  il  faut  plus  d'un  instant  pour 
l'en  détourner.  On  aperçoit  alors,  à  gauche,  un  coteau  de 
même  teinte  que  la  plaine  ;  çà  et  là  des  clochers  vagues  ;  à 
quelque  distance  et  en  avant  de  la  tour  où  je  suis,  parallèle- 
ment aux  montagnes,  une  traînée  compacte  de  maisons  avec 
ses  toits  d'ardoise  et  les  campaniles  de  ses  églises.  De  chaque 
côté  de  la  ligne  assez  distendue,  certains  quartiers  débordent 
faiblement.  Où  il  n'y  a  ni  route  ni  bâtisses,  on  voit  toujours 
un  tapis  de  verdure;  11  s'insinue  entre  les  maisons,  dans  les 
chantiers,  entre  les  rails  du  chemin  de  fer;  et  au  delà,  pour 
encadrer  les  routes,  marquer  les  nombreux  ruisseaux,  limiter 
les  héritages,  partout,  seuls  ou  groupés  en  bai-rlères  géantes, 
montent  du  sol,  frissonnent  les  peupliers...  Dans  l'étendue, 
jusqu'à  la  chaîne,  des  parcs  se  détachent  sur  la  pelouse  im- 
muable. A  mes  pieds,  c'est  encore  la  pelouse,  mais  élégante, 
coupée  d'allées  et  d'eaux  sinueuses,  recouverte  aux  trois  quarts 
de  feuillages,  les  uns  foncés,  les  autres  clairs,  tous  compacts, 
tumultueux,  si  débordants  qu'Us  dissimulent  presque  un  fau- 
bourg voisin.  Et  non  loin,  dans  l'herbage,  au  milieu  des  peu- 
pliers, Tarbes,  la  ville  rurale,  s'allonge... 

1912. 

Jean   Depalle. 


Marguerite  CLÉRY. 


LKS  JARDINS  FABULEUX 


«  J'ai  rèvô  d'un  j;irdin  primitif  où  les  Ames 
Cueillaient  le  trèfle  d'or  en  robes  de  candeur...  » 

Albert  Samain. 


LE  JARDIN  DE  LA  PRINCESSE  AUX  SONGES 

La  campagne  est  déjà  brune. 
Un  mince  croissant  de  lune 
S  abaisse  près  des  bouleaux 
Sur  le  bord  de  la  rivière, 
Et  sa  tranquille  lumière 
Tombe  et  rêve  sur  les  eaux. 

Il  fleurit  d'étranges  plantes, 
Des  campanules  géantes 
Couleur  d'azur  et  de  chair 
Et  des  tulipes  d'or  pâle. 
La  lune  aux  marches  d'opale 
Unit  la  terre  au  ciel  clair. 

Une  auréole  argentée  — 

Un  frisson  d'ailes  de  fée  — 

Et  c'est  Mab  qui  vient  vers  nous, 

Mab,  notre  Princesse  aux  songes... 

Dans  l'herbe  il  naît  des  oronges, 

De  larges  ceps  verts  et  mous. 


LES    JARDINS    FABULEUX.  Il3 

Et  dans  notre  âme  lunaire 
Naît,  grandit  et  s'exagère, 
Ainsi  que  des  champignons, 
La  floraison  monstrueuse 
Des  fleurs  de  Mab  la  rêveuse 
Dont  nul  ne  saura  les  noms. 

LES  JARDINS  DU  MONT  ERYX 

Les  cactus  sont  fleuris  et  l'herbe  sent  la  menthe. 
Dans  le  soir  sans  rosée  un  maigre  troupeau  brun 
De  chèvres  au  poil  rude  erre,  couvrant  la  pente 
Jusqu'aux  rochers  marins  pleins  d'un  acre  parfum; 
Et  le  pâtre,  nonchalamment,  cisèle  et  creuse. 
Pour  faire  un  chapelet,  le  bois  fin  des  noyaux 
Imprégnés  d'une  odeur-d'ohve  acre  et  huileuse, 
Mais  ses  yeux  sont  tournés  vers  l'infini  des  eaux. 

O  fleurs  blanches  d'écume,  écloses  et  décloses 
Sur  les  flots  éternels,  vous  souvient-il  encor 
De  l'Aphrodite  nue  au  milieu  de  ses  roses 
Qui  se  mirait  ici  dans  son  clair  miroir  d'oi-? 

Les  jardins  ont  surgi  soudain  sur  l'herbe  rase. 
Leurs  cheveux  dénoués  sous  les  bandeaux  de  fleurs,    ■ 
Les  prêtresses  près  des  autels  versent  l'extase 
Des  parfums  énervants  qui  font  perler  les  pleurs 
Et  plier  les  genoux,  et  les  frêles  fumées 
Montent  dans  l'ombre  verte  où  le  soleil  couchant 
Roussit  les  grands  troncs  droits  sous  les  sombres  ramées. 
—  Ainsi  qu'un  souvenir  l'air  disperse  leur  chant. 

Un  bruit  d'ailes  remplit  le  ciel  oij  le  jour  baisse  : 
Les  colombes,  comme  autrefois,  viennent  nicher 
Aux  flancs  du  vieil  Eryx.  L'invisible  déesse 
Que  leur  vol  accompagne  a  du  laisser  toucher 
XXVI  8 


Ii:i  RKVUE    DES    PYRENEES. 

La  lene  à  son  long  voile...  Une  île  vlolâlre 

A  caché  le  soleil  —  le  jardin  enchanté 

S'est  rendormi  —  mais  seul  et  frémissant,  le  pâtre 

De  l'ombre  d'un  parfum  est  à  jamais  hanté: 

0  fleurs  blanches  d  écume,  écloses  et  décloses 
Sur  les  flots  éternels,  efTeuillcz-vous  encor 
Pour  l'Aphrodite  nue  au  milieu  de  ses  roses 
Qui  se  mirait  ici  dans  son  clair  miroir  d  or! 


LE  JARDIN  DE  MORT 

C'est  un  étrange  parc  entouré  de  lauriers 
Oii,  sous  l'ombre  des  pins  et  des  mancenilliers, 
Le  vieux  Maître  a  planté  toutes  les  fleurs  toxiques 
Surprises  d'être  là,  pavots  contre  colchiques. 

C'est  le  jardin  de  mort  où  nul  ne  peut  marcher 
Hormis  sa  fdle  et  lui.  Rien  ne  sait  arracher 
L'enfant  d'entre  ces  fleurs;  leurs  parfums  sont  sa  vie, 
Leur  beauté  son  bonheur,  leur  danger  son  envie. 

Avec  elles  toujours,  fleur  au  milieu  des  fleurs. 
Délicieuse  et  rare  ainsi  que  leurs  senteurs. 
Elle  a  mis  en  son  cœur  leur  nature  farouche  ; 
L'ivresse  de  la  mort  est  aussi  sur  sa  bouche. 

Il  est  étrange  et  beau,  sous  le  feu  du  couchant, 
Ce  jardin  vénéneux  d'où  ne  monte  aucun  chant; 
Ses  feuillages  épais  sont  noirâtres  ou  glauques, 
Et  la  brise  s'y  plaint  en  gémissements  rauques. 

Le  doux  parfum  pesant  des  daturas  ouverts 
Se  mêle  à  l'acre  odeur  des  ellébores  verts  ; 
Et  les  arums  tendant  leurs  coupes  exiguës 
Les  remplissent  de  songe  au-dessus  des  ciguës. 


LES    JARDINS    FABULEUX.  Il5 

Le  soir  cuivré  répand  d'irréelles  couleurs  ; 
Et,  jetant  des  éclairs  aux  fugaces  lueurs, 
Danse  l'essaim  des  cétoines,  des  cantharides 
Qui  font  briller  au  vol  leurs  élytres  rapides. 

Etrange  comme  lui,  dans  ce  jardin  qui  dort 
Se  tient  la  jeune  fdle,  haute  en  sa  robe  d'or. 
Au  milieu  d'un  massif  fleuri  de  digitales 
Dont  ses  doigts  eflîlés  meurtrissent  les  pétales. 

Elle  regarde  au  loin  et  ses  grands  yeux  rêveurs 
Sont  pareils  à  la  nuit.  A  ses  tempes  les  fleurs 
Des  pavots  au  cœur  noir  s'inclinent  défaillantes, 
Et  ses  cheveux  lui  font  le  manteau  des  infantes. 

La  pâleur  de  son  teint  est  celle  de  la  mort, 
Mais  le  jeune  visage  est  volontaire  et  fort. 
Et  comme  le  doux  fruit  d'une  exotique  plante 
S'épanouit  sa  bouche  en  sa  pulpe  sanglante. 

Son  rêve  ténébreux  est  aux  molles  cités 

Ainsi  que  son  jardin  pleines  de  voluptés 

Et  de  fleurs  de  poison  pour  pâlir  d'autres  femmes 

Et  mettre  en  leurs  regards  de  fugitives  flammes. 


LE  JARDIN  DU   MAGE 

Au  fond  de  quel  pays,  au  fond  de  quel  passé, 
Ai-je  vu  ce  vieillard  avec  sa  toque  noire 
Et  son  froc  de  velours,  qui  lit  dans  un  grimoire 
Ou  tourne  à  sa  fenêtre  un  visage  lassé  ? 

Trois  filles  en  tremblant  ont  entr'ouvert  sa  porte.. 
—  Quelle  œuvre  de  magie  obscurément  s'inscrit 
Au  livre  de  leur  vieP  —  Un  lourd  silence.  Un  cri. 
L'une  d'elles  s'enfuit  plus  blanche  qu'une  morte.. 


Ilb  REVUE    DES    PYRENEES. 

Le  jardin  jusqu'au  lac  n'est  qu'une  floraison 
Follement  libre,  un  flot  de  roses  de  Bengale 
Qui  s  échevelle  et  meurt,  pétale  par  pétale, 
Sur  le  seuil  de  granit  de  la  tiiste  maison. 

Au  loin  c'est  la  montagne,  avec  un  pic  de  neige 
Eblouissant...  Pourquoi  suis-je  seule  à  savoir 
Qu'à  l'aube  deux  vautours  sillonnent  d'un  vol  noir 
Cette  blanclieur,  et  qu'à  l'iieure  où  le  jour  s'abrège 

Et  finit  en  étoile,  il  sort  du  lac  brumeux 
Une  forme  de  femme  auguste  et  lente  et  grise 
Qui  dans  l'odeur  de  rose,  où  le  vieux  cœur  se  brise. 
Met  les  lis  de  la  nuit  en  ses  sombres  cheveux. 


LE  FOU   DU  JARDIN   DES  FEES 

Le  soir  est  d'un  bleu  de  pastel 
Sur  le  jaidin  charmant  et  tel 

Qu'on  les  dessine  en  rêve  — 
La  balustrade,  le  bassin, 
La  fontaine  aux  bouches  d  airain 

Qui  pleure  et  rit  sans  trêve... 

La  lune  lente  à  l'orient 

Monte  et  s'éclaire.  Un  trait  brillant 

Sous  les  charmilles  sombres 
Se  fond  avec  le  jour  qui  fuit 
Dans  l'enchantement  de  la  nuit 

Et  le  frisson  des  ombres. 

En  son  blanc  pourpoint  de  satin 
Il  s'est  assis  près  du  bassin 

Le  Fou  du  Roi  des  Fées  ; 
Le  bruit  d'argent  de  ses  grelots 
Sur  la  fontaine  et  ses  sanglots 

Rit  parmi  les  nymphéas. 


LES    JARDINS    FABULEUX.  1  1 7 

Le  paon,  sa  queue  aux  larges  yeux 
Ouverte  en  éventail  soyeux 

Devant  la  balustrade, 
Lui  lance  un  vif  regard  de  jais 
Et  le  raille  en  cris  prolongés 

Avec  sa  voix  maussade. 

Le  feu  lunaire,  étrange  et  beau, 
De  sa  traînée  a  rayé  l'eau 

Qui  se  moire  et  tremblote. 
Le  Fou  se  penche  et  le  miroir 
Se  trouble  jusqu'à  son  lit  noir 

D'un  coup  de  sa  marotte. 

Emergeant  du  fond  ténébreux 
L'image  aux  visages  nombreux 

De  femmes  indolentes 
Monte  comme  une  brume  au  soir, 
Et  le  Fou  blanc  sourit  de  voir 

Flotter  leurs  formes  lentes. 

Pourquoi  fais-tu  donc  tant  de  peur 
Que  les  vieillards  pleins  de  frayeur 

De  leurs  voix  étouffées 
Osent  à  peine  te  nommer, 
O  Fou  béni  qui  peux  mcnei" 

Au  doux  jai'din  des  Fées? 


CHRONIQUE  DU   MIDI 


Aspects  toulousains.       Drapeaux  flottant  au   vent,  long-   cortège  de 
10  novembre.  couronnes.  Tous  les  partis  confondus,  toutes 

les  classes  mêlées,  le  Gouvernement,  l'armée, 
la  mag-istrature,  l'Université,  les  sociétés  savantes,  les  œuvres  de  cha- 
rité. Une  double  haie  populaire,  d'où  ne  s'élevaient  que  des  regrets. 
Telles  furent  les  ob.sèques  du  D""  Gendre. 

Avec  lui,  c'est  une  physionomie  bien  toulousaine  qui  disparaît.  On  le 
rencontrait  partout,  et  pourtant  il  était  toujours  dans  son  cabinet  de  la 
rue  Périgord,  un  curieux  coin  de  Toulouse,  encombré  d'objets  d'art,  de 
dessins,  de  vieilles  gravures,  de  précieux  souvenirs,  de  documents,  — 
et  plus  encombré  encoi^e  de  pauvres  g-ens  auxquels  l'habile  oculiste  pro- 
dig-uait  g-énéreusement  ses  soins  et  son  assistance.  Il  était  là  dans  son 
cadre,  petit  et  svelte,  la  moustache  fine,  le  sourire  bienveillant,  la  main 
toujours  tendue,  la  parole  encourageante  et  optimiste.  11  aimait  Tou- 
louse et  les  Toulousains,  —  et-  on  le  lui  rendait.  Vrai  type  de  philan- 
thrope discret  et  bon  enfant,  il  ne  comptait  que  des  amis,  dont  un  grand 
nombre  étaient  ses  obligés.  L'ironie  de  la  destinée  a  enlevé  à  soixante  ans 
à  peine  cet  homme  heureux,  qui  aurait  voulu  que  tout  le  monde  fût 
heureux  autour  de  lui.  Elle  ne  lui  a  lai.ssé  qu'une  consolation  :  c'est 
d'avoir  été  frappé  au  cours  d'une  de  ces  grandes  fêtes  patriotiques  qu'il 
afifectionnait,  en  costume  de  médecin  militaire,  la  croix  de  la  Légion 
d'honneur  sur  la  poitrine,  alors  que,  le  jour  des  Morts,  il  présidait,  au 
cimetière  de  Terre-Cabade,  un  pieux  pèlerinage  du  Souvenir  français. 


22  novembre.      Nous  nous  en  voudrions  de  ne  pas  saluer  ici  la  mé- 
moire de  notre  collaboratrice.  M"'?Elisa  Gay.  Son  nom 
ne  pai'aissait  pas  assez  souvent  dans  les  sommaires  de  cette  revue,  mais 
elle  avait  cependant  de  fidèles  lecteurs. 

Ame  délicate  et  fine,  esprit  très  cultivé.  M"''  (Jay  avait  essayé  avec 
succès  de  la  poésie,  du  roman,  de  la  critique  littéraire;  plus  tard, 
saisie,  elle  aussi,  par  l'attrait  puissant  de  tout  ce  qui  se  rattache  à  notre 
sol  méridional,  elle  s'intéressa  parlii-ulièremenl  aux  irlln's  l'élibiéeuuos 


CHRONIQUE    DU    MIDI.  II9 

et  catalanes.  Dans  ce  domaine,  elle  eut  deux  grandes  admirations,  deux 
cultes,  pourrait-on  dire,  et  tort  bien  justifiés  :  Mistral  et  Verdaguer. 
Le  dernier  surtout,  malheureux  et  méconnu,  g-énie  soufVrant  et  persé- 
cuté, attira  sa  sympathie  féminine;  elle  traduisit  ses  œuvres,  si  puis- 
santes et  si  mystiques,  réunit  sur  son  compte  les  plus  précieux  docu- 
ments et  s'employa  de  toutson  talent  et  de  tout  son  zèle  à  compenser  l'in- 
justice de  sa  destinée.  Aidée  de  sa  su'ur,  Mme  La  pierre,  et  de  son  beau-frère, 
M.  E.  Lapierre,  le  savant  moliériste  toulousain,  M"'-  Elisa  Gay,  jusqu'à  ses 
derniers  temps,  tenait  un  de  ces  rares  salons  où  les  œuvres  de  l'esprit 
passent  au  premier  rang-...  C'est  avec  une  grande  tristesse  que  nous 
voyons  maintenant  le  deuil  entrer  dans  cette  maison  de  la  rue  des 
Fleurs,  maison  toujours  accueillante  à  ceux  qui  aimaient  la  poésie,  l'art, 
la  science,  tout  ce  que  Mistral  a  nommé  dans  son  hymne  célèbre  : 

Lis  auti  jouissenço 

Oue  se  trui'on  doù  tombèu... 

Nous  adressons  à  INLinsicur  et  Madame  Lapierre  l'hommage  des  regrets 
de  la  Revue  des  Pyrénées. 


12  décembre.       Encoie  une  i<  nécrologie  ^)  :  INL  Victor  Bonhenry,  con- 
servateur honoraire  du  Muséum  d'histoire  naturelle. 

En  réalité,  il  était  parisien,  et  n'était  arrivé  dans  notre  ville  qu'en 
1865,  appelé  par  M.  Edouard  Filhol,  professeur  à  la  Faculté  des  Scien- 
ces, directeur  à  l'École  de  Médecine,  créateur  du  Muséum;  mais  il  a 
accompli  à  Toulouse  une  œuvre  considérable.  Avec  l'aide  de  M™*^  Bon- 
henry,  il  a  peuplé  une  galerie  zoologique  de  premier  ordre.  «  Il  n'y  avait 
alors  rien  de  comparable  dans  les  musées  de  la  province,  a  déclaré 
M.  Emile  Cartailhac;  aujourd'hui  même,  nulle  part  on  ne  fait  mieux.  » 

Le  travail  du  préparateur  est  ingrat.  Le  temps  altère  vite  les  œuvres 
qu'il  amodelées;  d'ailleurs,  il  ne  les  signe  pas,  et  la  foule  qui  les  admire 
avec  ferveur  ne  se  demande  même  pas  quel  peut  bien  être  le  nom  de 
leur  auteur.  A  Toulouse,  certainement,  elle  n'établissait  aucune  liaison 
entre  les  superbes  pièces  du  Muséum,  joie  des  enfants  et  des  érudits,  et 
cet  extraordinaire  personnag-eà  la  longue  j)ipe,  à  l'immense  couvre-chef, 
qu'elle  reg'ardait  passer  en  souriant.  Bonhenry,  en  effet,  si  l'on  ignorait 
souvent  sa  valeur,  ne  pouvait  circuler  inaperçu  :  peintres  et  dessinateurs 
ont  aimé  à  fixer  sa  silhouette  qu'on  eût  dit  échappée  à  quelque  roman 
d'humoriste,  et  son  personnage  était  si  magistralement  composé  qu'il 
tenait  à  la  fois  de  l'artiste  et  du  savant,  du  rapin  et  du  naturaliste.  Son 
chapeau  s'étalait  comme  un  champignon  prodig-ieux  k  travers  les  mas- 
sifs du  Jardin-des-Plantes,  et  il  semblait  indispensable  à  leurs  divers 
aspects,  surtout,  quand  on  apeicevait  au-tlossous  la  tète  réfléchie  et  les 
paisibles  lunettes  de  M.  Bonhenry.  Depuis  quel([ues  années,  il  vivait 
fort  retiré  :  mais  il  n'est  pas  de  ceux  ([ue  Ion  oul)lie. 


120  REVUE    DES    PYRENEES. 


|er  février.  Un  grand  congrès  rég'ionaliste  se  tient  à  Toulouse,  con- 
grès dont  il  serait  malséant  de  nier  l'importance.  Dans 
la  vaste  salle  des  Jacobins,  devant  un  nombreux  auditoire,  où  se  trou- 
vent représentées  la  plupart  des  notabilités  industrielles,  commerciales 
et  agricoles  de  notre  région,  MM.  Hennessj,  de  Marcillac,  de  Jouve- 
nel,  etc.,  développent  le  prog^rammede  la  Lig-ue  de  Représentation  pro- 
fessionnelle et  d'Action  régionalisto.  Ce  programme  peut  être  discutable 
sur  certains  points,  et  sa  réalisation  ne  pourra  être  atteinte  sans  de 
g"rosses  difficultés.  Reconnaissons  toutefois  que  cette  réunion  de  Tou- 
louse marque  une  étape  des  plus  importantes  dans  le  mouvement  rég-io- 
naliste  :  pour  la  première  fois,  en  effet,  ce  ne  sont  plus  seulement  des 
félibres  ou  des  bardes,  des  patoisants  ou  des  Rosnfi  qui  réclament  le 
libre  exercice  des  libertés  rég-ionales  :  ce  sont  des  bommes  d'affaires, 
des  propriétaires  terriens,  de  grands  nég-ociants.  On  semble  donc  sortir 
du  domaine  des  cbimères  pour  pénétrer  dans  un  domaine  plus  pratique. 
Charles  Biun  et  quel(|ues-uns  d'entre  nous  peuvent  mesurer  la  dis- 
tance parcourue  depuis  notre  cong-rès  de  1901,  où,  vers  la  fin  de  mai, 
nous  tînmes  quelques  séances  dans  l'ancien  amphithéâtre  de  la  Faculté 
des  Sciences,  rue  Lakanal.  A  ce  moment-là,  nous  nous  préoccupions 
déjà  du  point  de  vue  économique;  mais  ceux  d'entre  nous  qui  abordè- 
rent le  problème,  iMM.  Marc  Frayssinet,  aujourd'hui  député  ;  Clapier, 
René  de  Marans,  étaient' des  théoriciens;  et  nous  déplorions  de  sentir  les 
forces  vives  de  notre  pays  si  indifférentes  à  ces  questions.  Ce  qui  domi- 
nait chez  nous,  c'étaient  des  écrivains,  des  romanisants,  des  félibres 
inquiets  de  l'autonomie  de  nos  centres  provinciaux,  de  plus  en  plus 
menacée  par  la  centralisation  parisienne  :  contre  ce  danger,  nous  n'a- 
vions à  opposer  que  des  discours,  des  poèmes,  des  toasts  et  des  chan- 
sons. 

Aujourd'hui,  on  sent  (jue  tout  cela  a  chang-é  :  les  démonstrations 
régionalistes,  multipliées  dans  les  fêtes  publiques,  dans  la  presse,  dans 
les  livres  ont  fini  par  atteindre  l'opinion,  et  par  révéler  à  tous  la  nature 
du  mal  dont  ils  souffraient  obscurément.  Il  ne  faut  pas  trop  se  fâcher 
de  voir  le  régionalisme  littéraire  et  artistique  passer  au  second  plan, 
disparaître  un  peu  devant  l'étude  appliquée  des  problèmes  économiques 
et  administratifs.  La  solution  apportée  à  ces  problèmes  ne  pourra  qu'être 
bienfaisante  pour  le  mouvement  purement  intellectuel  et  esthétique  de 
nos  provinces.  Toulouse  doit  sa  floraison -romane  à  la  prospérité  de  ses 
Comtes,  ses  richesses  gothiques  à  la  puissance  de  l'Ég'lise  et  des  ordres 
religieux,  ses  hôtels  célèbres  aux  grands  marchands  de  la  Renaissance, 
aux  parlementaires  des  dix-septième  et  dix-huitièmesiècles.  Pour  qu'une 
ville  soit  une  ville  d'art.  11  faut  qu'elle  ait  des  Mécènes,  que  son  com- 


CHROMQUE    DU    MIDI.  121 

merce,    son   agriculture,   ses  industries    soient   florissantes.    C'est  une 
vérité  évidente,  qu'on  a  quelquefois  le  tort  de  néglig'er. 

Nous  espérons  donc  que  le  vigoureux  mouvement  créé  par  la  Lig'ue 
de  Représentation  professionnelle  et  d'Action  régionaliste  aboutira  à 
d'heureux  résultats,  et  qu'une  renaissance  littéraire  et  artistique  de  nos 
pays  d'oc  ne  pourra  manquer  d'en  être  favorisée. 

Armand  Praviel. 


Ariège. 

Bulletin  Sommaire  du  Bulletin  de  In  Société  ariégeoise 

de  la  des  Sciences,  Lettres  et  Arts  et  de  la  Société 

Société  ariégeoise.  des  Études  du  Couserans ,  n^^  -^  et  8  du 
XIII"  volume. 

I.  J.  Decap  :  Les  maîtres  d'école  à  Saint-Ybars  au  dix-huitième  siè- 
cle. —  II.  Pli.  Morère  :  Un  officier  ariég^eois  à  Sébastopol  :  La  corres- 
pondance du  commandant  Lamarque  {suite  et  fin).  — III.  La  Société 
ariég-eoise  au  Cong-rès  des  Sociétés  savantes  à  Grenoble  (mai  igiS).  — 
IV.  Bibliographie  ariégeoise  :  Al)bé  J.-M.  Vidal  :  Bullaire  de  l'Inquisi- 
tion française  au  quatorzième  siècle  et  jusqu'à  la  fin  du  grand  schisme 
(G.  Doublet).  —  V.  Compte  rendu  de  la  Société  des  Études  du  Couse- 
rans (séance  du  7  août  igiS). 

I.  Ph.  Morère:  L'Aiiège  avant  le  rég'ime  démocratique  (IL  L'ouviier; 
les  mineurs  de  Rancié).  —  IL  Baron  de  Bardies  :  Lettres  inédites  de 
Chateaubriand  à  une  Couserannaise  {di\çc  fac  siniile  hors  texte).  — 
III.  Robert  Rog-cr  :  Le  clocher  de  l'ég-lise  Saint-Michel  de  Tarascon-sur- 
Arièg-e  (avec  planches).  —  IV.  Bibliog-raphie  ariég-eoise  :  L'abbé  Benj. 
Mayran  :  Raymond  Bonal,  d'après  sa  correspondance  inédite  (G.  Dou- 
blet) ;  Franck  Berranger  :  La  mine  de  Rancié  depuis  la  Révolution 
jusqu'à  nos  jours  (F.  Pasquier);  Joseph  Ag-eorges  :  Le  D""  Bordes- 
Pag"ès.  Le  travail  d'un  homme  et  la  marche  de  quelques  idées  (F.  Pas- 
quier). —  V.  Comptes  rendus  de  la  Société  Ariégeoise  (séances  du  7  juil- 
let et  du  26  octobre  191 3.  —  VI.  Table  des  matières  du  treizième  volu- 
me (1912-1913). 

Bulletin  historique  Sommaire  du  i^////e^//?  historicjue  du  dio- 

du  diocèse  de  Pamiers.       cèse  de  Pamiers,  Couserans  et  Mirepoix 

(fascicules  de  juillet  et  août,  de  septembre 
et  octobre,  de  novembre  et  décembi^e  191 3). 

L'abbé  Benj.  Mayran  :  Raymond  Bonal  dans  les  diocèses  de  Pamiers 
et  d'Alet  (1038-1647)  d'après  sa  correspondance  inédite  (suite).  —  Abbé 
F.  Robert  :  Histoire  des  évèques  de  Mirepoix  (suite).  Pierre  de  Don- 
naud,  coadjuteur  (1610-1021);  Louis  de  Nog"aret  de  la  Valette  (i63o- 


122  UEAUE    DES    PYllE.NEES. 

iG65).  —  J.  Decap  :  Simples  notes  sur  l'instruction  primaire  dans  les 
paroisses  du  canton  du  Mas-d'Azil,  avant  1789.  —  Mélanges  documen- 
taires :  I.  Prise  de  possession  de  la  cure  de  iMazères  {il\  août  1G09). 
H.  Extrait  d'un  <(,  coutumier  processionnel  »  de  la  paroisse  de  N.-D.  de 
la  Daurade  de  Tarascon  (fin  du  dix-septième  siècle).  III.  Inventaire  du 
ling-e  et  de  l'arg-enterie  qui  se  sont  trouvés  dans  l'ég-lise  d'Arignac 
«  supprimée  »  (31  mars  1794)- 

L'aljhé  Benj.  Mavran  :  Raymond  Bonal  ilans  les  diocèses  de  Pamiers 
et  d'Alet  (i 688-1647)  d'après  sa  correspondance  inédite  (swi7e  e/  /?/?).  — 
Abbé  F.  Robert  :  Histoire  des  évoques  de  Mirepoix  (suife).  Louis-Her- 
cule de  Lévis-Ventadour  (1656-1679).  —  Abbé  L.  Blazy  :  La  première 
tournée  pastorale  après  la  Révolution.  L'archevêque  Primat  dans 
l'Arièg-e  en  1807.  —  Mélano-es  documentaires  :  Fondation  d'un  obit  en 
l'ég-lise  de  N.-D.  de  Rimont,  au  diocèse  de  Couserans,  par  Pierre 
Rouaix,  notaire  et  procureur  royal  de  cette  ville  (4  décembre  i64i). 

Abbé  F.  Robert  :  Histoire  des  évêques  de  Mirepoix  (suite).  Pierre  de 
la  Broue  (1679-1720).  —  Abbé  L.  Blazy  :  La  première  tournée  pastorale 
après  la  Révolution.  L'archevêque  Primat  dans  l'Arièg-e  en  1807  {suite 
et  fin).  —  Mélang-es  documentaires  :  I.  Un  abbé  du  Mas-d'Azil  ig-noré, 
X.  de  Beauvron.  IL  Un  invalide  des  armées  de  Louis  XIV  pensionné 
sur  l'abbave  de  Boulbonne. 


Plaquettes  Nous  pouvons  en  signaler  deux  aux  curieux 

sur  la  de  cette  science,  aujourd'hui  de  plus  en  plus 

préhistoire  en  Ariége.  en  honneur.  La  première,  due  à  la  collabora- 
tion de  M.  le  comte  Bégouen  et  de  M.  l'abbé 
Breuil,  a  pour  titre  :  Peintures  et  gravures  préhistoriques  dans 
la  grotte  du  Mas-d'Asil.  La  seconde,  qui  porte  la  seule  signature 
de  M.  le  comte  H.  Bégouen,  est  consacrée  aux  gravures  de  la  caverne 
du  Tue  d'Audoubert,  découverte  par  M.  Bég-ouen  et  ses  fils,  le  20  juil- 
let 191 2.  On  sait  ici  l'autorité  qu'ont  acquise  dans  ces  passionnantes 
questions  nos  deux  auteurs.  C'est  assez  dire  qu'il  y  aura  intérêt  et 
profit  à  lire  leurs  mémoires  consciencieusement  préparés  et  superbement 
illustrés.  Abbé  Blazy. 


Aveyron. 

Chemins  de  fer        Une  décision  très  importante  pour  l'avenir  de 
départementaux.       notre  département,  .si  elle  se  réalise,  vient  d'être 
prise  par  le  Conseil  g-ériéral  de  l'Aveyron,  réuni 
en  une  .session   extraordinaire  le   10  janvier   I9i4-  H  ^  ^'O^*^  ^^  mise  à 
l'enquête,  suivant  la  loi  de  igiS,  d'un  réseau  départemental  de  35o  ki- 
lomètres environ  de  voies  ferrées,  dont  les  frais  d'étaldissement  s'élève- 


"v 


CHRONIQUE    DU    MIDI.  123 

i^ont  au  chiffre  approximatif  de  3o  millions  et  demanderont  au  contri- 
buable un  supplément  de  27  centimes  additionnels.  Pour  obtenir  ce  vote 
favorable,  il  a  fallu  étendre  le  réseau  dans  des  proportions  qui  permet- 
tent de  desservir  tous  les  cantons  qui  sont  actuellement  privés  de  che- 
mins de  fer  d'intérêt  g-éncral.  C'est  ainsi  qu'on  est  arrivé  à  établir  un 
projet  qui  comprend  les  dix  lig-nes  suivantes,  dont  l'Etat  prendra  à  sa 
charge  les  cinquante-deux  centièmes  : 

lO  Rodez  à  Millau,  par  ou  près  Flavin,  Pont-de-Salars,  Salles-Curan, 
Bouloc  et  Sainl-Beauzél_y  ; 

2"  Flavin  à  Réquista ,  par  ou  près  Salmicch  et  Cassag-nes-Bé- 
gonhès  ; 

30  Rodez  à  Villefranche,  par  ou  près  Rij^nac,  Bel-Air  et  Lanué- 
jouls  ; 

40  Villefranclie  à  Carcenac-Peyralès,  par  ou  près  Sanvensa,  Margat, 
Rieupeyroux,  Saint-Salvadou,  Vabre  et  le  plus  près  possible  de  Lunac  ; 

50  Bel-Air  à  Conques,  par  ou  près  Montbazens,  Aubin  avec  embran- 
chement jusqu'à  la  Mairie  de  Cransac,  Viviez,  Uccazeville,  Firmi,  le 
plateau  d'Himcs,  Arjac  et  Saint-Cyprien  ; 

6°  Saint-Aff'rique  à  Camarès,  par  ou  près  Vabres  et  Camarès; 

70  Verrières  ou  Querbes  à  Saint-Serr.in,  par  ou  près  Belmont,  Com- 
bret  et  Saint-Maurice; 

8»  Saint-Geniez  à  Campagnac,  par  ou  près  Saint-Martin,  Saint- 
Saturnin  ; 

90  Mur-de-Barrez  à  La  Terrisse,  par  ou  près  Brommat  et  Sainte-Ge- 
neviève ; 

10°  Cassuéjouls  à  Saint-Amans,  par  ou  près  Huparlac. 


Découverte  archéologique.      Un  chasseur  a  découvert,   au   pied  du 

roc  des  Fées,  près  de  Nant,  un  orifice 
qui  permettait  d'entrer  dans  une  caverne  jusque-là  inexplorée,  et  où  l'on 
a  trouvé  un  grand  noml)re  de  crânes,  des  ossements  humains  et  divers 
objets,  tels  que  os  aiguisés,  pendeloques,  fragments  de  poterie,  de  na- 
cre, etc.  Plusieurs  de  ces  crânes,  qui  semblent  appartenir  au  type  Cro- 
Maffuon  ont  été  envovés  au  Muséum  pour  être  soumis  à  l'examen  de 
M.  Verneau,  pi^)fesseur  de  paléontologie. 

M.  l'abbé  Hermet  croit  que  les  ossements  de  la  Grotte  des  Fées  ne 
remontent  pas  à  l'époque  paléolithique,  mais  datent  seulement  de  l'épo- 
que néolithique  et  peut-être  même  de  l'âge  plus  lécent  du  cuivre  et  du 
bronze.  11  tire  cette  conclusion  de  la  présence,  dans  la  grotte,  de  fra-i- 
ments  de  poterie,  celle-ci  n'ayant  fait  son  apparition,  d'après  les  archéo- 
gues,  qu'à  l'époque  de  la  pierre  polie.  Il  pense  également  que  la  grotte 
n'a  pas  été  habitée  par  les  troglodytes,  comme  le  croient  quelques-uns, 


124 


REVUE    DES    PYRENEES. 


et  serait  seulement  un  ossuaire  où,  après  dessiccation  des  chairs  ou  dé- 
charnement  des  corps,  les  ossements  étaient  déposés,  comme  l'indiquerait 
le  désordre  dans  lequel  ont  été  trouvés  les  ossements,  sans  que  ce  désor- 
dre puisse  s'expliquer  par  une  invasion  des  eaux. 

Quoi  qu'il  en  soit,  la  découverte  paraît  se  rapporter  à  l'aube  de  l'épo- 
que quaternaire,  et  l'étude  que  feront  les  savants  promet  d'intéressants 
résultats  pour  l'archéologie.  M.  Constans. 


Basses-Pyrénées. 

Société  des  Sciences,  Lettres  Le  i"  décembre  191 3,  M.  le  D^  Phi- 
et  Arts  de  Pau.  lippe   Tissié  a    fait   une    communi- 

cation des  plus  curieuses  sur  :  Le 
Gréco  :  ses  yeux,  son  automatisme  graphique.  —  Essai  médico- 
psychologique. 

Le  Gréco,  disent  ses  partisans,  schématise  par  synthèse;  ses  corps  sont 
allongés,  par  association  d'idées  entre  les  âmes  et  les  flammes  qui  mon- 
tent en  s'allong-eant  vers  les  cieux.  C'est  du  mysticisme  s^'mbolique  ! 

Ce  mouvement  exagéré,  dont  Maurice  Barres  est  un  des  promoteurs 
les  plus  notoires,  en  faveur  d'un  excellent  peintre  de  portraits,  dans 
lequel  on  a  voulu  voira  to^"t  un  grand  peintre  inspiré,  devait  nécessaire- 
ment entraîner  une  juste  réaction,  mais  qui  peut-être  dépasse  les  bornes. 

L'oculiste  éminent  de  Madrid,  Beritens,  dans  une  brochure  récente, 
a  démontré  de  la  manière  la  plus  scientifique  que  Théotocopouli,  dit  le 
Gréco,  était  atteint  d'astigmatisme,  ainsi  que  le  révèlent  ses  taljleaux, 
où  les  personnages  groupés  s'allongent,  telles  des  flammes  qui  montent. 

M.  le  D""  ïissié  est  un  spécialiste  des  études  médico-psychologiques, 
et  il  a  fait  paraître  une  thèse  sur  ces  somnambules  particuliers  qu'il  a  le 
premier  déterminés  sous  la  qualification  (Y aliénés  voyageurs;  or,  en 
Gréco,  il  voit  un  hystérique  atteint  de  dédoublement  de  la  personnalité, 
passant  alternativement  de  l'état /)r/me  équilibré  des  portraits  à  l'état 
second,  déséquilibi-é,  des  scènes  religieuses. 

Cette  théorie  curieuse,  quoique  poussée  bien  loin,  aboutit  à  voir,  dans 
les  portraits  du  peintre  trop  oubliés  par  ses  admirateurs,  des  œuvres 
saines,  et,  dans  ses  grandes  compositions  trop  prônées  en  revanche, 
des  œuvres  maladives. 

Les  Espagnols  du  seizième  siècle  n'ont  jamais  considéré  le  Gréco 
comme  un  grand  peintre;  cela  est  si  vrai  que,  dans  la  réplique  de 
l'Enterrement  du  comte  d'Or  g  as,  qui  se  trouve  à  Madrid,  ses  contem- 
porains, respectant  toute  la  partie  inférieure  composée  de  portraits 
juxtaposés  et  fort  bien  peints  séparément,  ont  eff"acé  toute  la  partie 
supérieure  du  tableau  où  le  mysticisme  flamboyait  maladivement. 


CHRONIQUE    DU    MIDI.  125 

Si  l'on  ne  suit  pas  le  docteur  Tissié  dans  ses  conclusions  tendant  à 
reconnaître  dans  le  Gréco  un  dégénéré  supérieur  et  un  demi-dément, 
il  faut  toujours  admettre,  avec  l'oculiste  Béritens,  que  ce  portraitiste 
remarquable  était  atteint  de  la  tare  la  plus  grave  chez  un  peintre  :  un 
astigmatisme  déformateur  des  yeux,  surtout  dans  un  champ  de  vision 
étendu. 


En  cette  même  séance  du  i^'' décembre  dernier,  M.  l'archiviste  Lorber 
a  étudié  :  Le  village  et  le  château  de  Pau  depuis  leurs  origines  Jus- 
qu'à la  fin  du  quatorzième  siècle. 

M.  Lorber  s'attache  à  détruire  d'abord  la  légende  qui  raconte  que 
l'emplacement  du  château  de  Pau  aurait  été  acheté  auxOssalois  prétendus 
propriétaires  du  Pont-Long.  En  réalité,  ce  point  fut  fortifié  parce  qu'il 
commandait  le  gué  du  Gave,  et  les  vicomtes  de  Béarn  placèrent  tout 
naturellement  ce  gué,  puis  le  pont  qui  lui  succéda  et  où  un  péage  était 
perçu,  sous  la  protection  d'une  forteresse.  Or,  précisément,  ce  furent  ces 
bergers  d'Ossau,  dans  leurs  transhumances,  qui  devinrent  les  meilleurs 
clients  de  la  perception  des  péages. 

Dans  les  temps  antérieurs  au  onzième  siècle,  les  forteresses  consis- 
taient en  des  enceintes  et  en  un  donjon  de  bois.  Le  mot  béarnais /3aM 
signifiait  non  seulement  un  pieu ,  comme  le  veut  la  légende,  mais 
encore  une  enceinte  complète,  un  plessis. 

Au  douzième  siècle,  des  murs  de  pierre  succédèrent  aux  palissades. 
M.  Lorber  est  porté  à  admettre,  après  d'autres,  que  le  gros  mur  d'en- 
ceinte du  château  et  la  base  des  tours  Mazères  et  Monhauzet  datent  du 
commencement  du  douzième  siècle. 

Vers  le  milieu  du  treizième  siècle,  Gaston  VII  fit  rebâtir  le  château 
d'Orthez  pour  tenir  tète  aux  Anglais  de  Bayonne  et  c'est  vers  cette 
même  époque  qu'il  dut  faire  bâtir  la  tour  Monhauzet  dont  la  salle  du 
premier  étage  est  voûtée  en  demi-berceau  comme  à  Orthez,  et  dont  les 
murs  sont  pareillement  évidés  par  des  arcades. 

Pau,  qui  apparaît  vers  la  fin  du  treizième  siècle  comme  une  commu- 
nauté affranchie,  serait  alors  devenue  une  besiau  représentée  par  des 
jurats. 

Mais  c'est  au  quatorzième  siècle,  sous  le  règne  de  Gaston  Phœbus,  que 
le  village  se  transforme  en  petite  ville  fortifiée. 

Dans  le  dénombrement  de  i385,  Pau  est  compté  pour  128  feux.  En 
multipliant  par  5  le  nombre  des  feux  on  obtient  approximativement  le 
nombre  des  habitants  d'une  localité  au  moyen  âge.  La  population  de 
Pau  devait  donc  être,  à  cette  époque,  de  700  habitants,  en  y  compre- 
nant ceux  du  château  ;  cette  population  était  inférieure  de  beaucoup  à 
celle  d'Orthez  (2. 5oo),  d'Oloron  (2.800),  de  Morlaas(i.5oo),  de  Salis,  de 
Sauveterre,  de  Lescar,  de  Gan,  de  Lagor.  La  plupart  des  Palois  étaient 
des  paysans. 


1^6  REVUE    DES    PYllÉ.NÉES, 

Cinq  ans  après  rachèvcment  des  travaux  de  reconstruction  du  château 
de  Pau,  Gaston  Pliœbus  décida  de  fortifier  la  petite  ville.  Le  mur,  percé 
seulement  de  deux  portes,  parlait  de  la  tour  du  Moulin  (Tour  de  la 
Monnaie),  longeait  le  canal  du  moulin,  puis  g'ra vissait  la  pente  du  coteau, 
passait  au  droit  de  la  façade  orientale  de  l'hôtel  Gassion,  long-eait  en- 
suite les  rues  de  Gontaut-Biron  et  de  Gassion.  De  la  lue  Préfecture,  le 
mur  venait  se  souder  à  l'enceinte  du  château,  en  arrière  des  maisons  de 
la  rue  du  Château. 

Je  souhaite  à  la  Société  des   Sciences,  Lettres  et  Arts  de    recevoir 

fréquemment  des  communications   aussi    intéressantes   que  celles   de 

MM.  Tissié  et  Lorber. 

Xavier  de  Cardaillac. 


Gers. 

Les  livres.  Philippe  Lauzun  :  «  Ma  bibliographie  »  (1867-1913), 
33  pp.  in-8  avec  portrait  de  l'auteur.  —  A^en,  mai- 
son d'édition  et  imprimerie  moderne,  191 3. 

Parmi  les  érudits  de  la  rég-ion  du  sud-ouest  il  en  est  vraiment  peu 
qui  puissent  être  comparés  à  M.  Philippe  Lauzun  pour  la  long-ue  peisé- 
vérance  de  leur  labeur,  pour  leur  fécondité,  pour  la  solidité  et  la  variété 
de  leurs  travaux.  Au  cours  de  l'année  18G7,  i'  ^'^^^  naître  sa  vocation 
en  contemplant  les  ruines  imposantes  du  château  féodal  de  Bonag-uil 
(Lot-et-Garonne).  Encouragé  par  Viollet-le-Duc,  il  en  fait  une  descrip- 
tion lumineuse  et  en  écrit  l'histoire. 

Dès  lors,  l'archéologie  monumentale  devient  le  principal  champ 
d'action  de  .son  esprit  curieux,  actif  et  sans  cesse  en  éveil.  Autour  de 
lui,  dans  cette  belle  région  de  l'Agenais,  de  l'Armagnac  et  du  Condo- 
mois,  se  dressent  encore  de  nombreux  et  remarquables  spécimens  de 
l'architecture  militaire,  civile  et  religieuse  du  moyen  âge.  Il  les  étudie 
successivement  avec  une  persévérance  inlassable  et  une  maîtrise  qui 
s'affirme  d'année  en  année. 

La  bibliographie  qu'il  nous  présente  aujourd'hui  mentionne  dix  ouvra- 
ges d'archéologie  religieuse  et  quarante-cinq  d'archéologie  militaire  et 
civile.  Quelques-uns  sont  très  étendus  et  particulièrement  goûtés. 

Au  premier  rang  de  ceux-ci  figurent  incontestablement  L'Abbaye  de 
Flaran  (1890)  et  Les  Châteaux  gascons  de  la  fin  du  treizième  siècle 

(1897). 

L'histoire,  qui  est  inséparable  de  l'archéologie,  devait  fatalement 
tenter  M,  Philippe  Lauzun.  On  n'est  donc  point  surpris  de  trouver  men- 
tionnées, dans  sa  bibliographie,  onze  publications  de  documents  inédits 
et  une  cinquantaine  d'études  historiques.  Quelques-unes  sont  de  simples 
articles  de  revue,  mais  il  en  est  qui  constituent  des  volumes  de  4oopag-es. 
Telle  est,  par  exemple,  celle  qui  fut  publiée  en  1902  sous  le  titre  :  ///- 


CHRONIQUE    DU    MIDI.  Ï2'] 

néraire  raisonné  de  Margiierile  de  Valois  en  Gascogne,  d'après  ses 
livres  de  compte. 

La  bibliographie  de  M.  Laiizun  mentionne  encore  deux  études  scien- 
tifiques, quatre  qui  se  rapportent  aux  Beaux-Arts,  seize  articles  biogra- 
phiques ou  nécrolog'iques  et  environ  soixante  comptes  rendus  critiques. 
Le  livre  comprend  deux  parties;  dans  la  première  les  travaux  sont 
classés  par  ordre  chronologique;  dans  la  seconde  ils  sont  groupés  par 
matière. 

Cette  bibliog-raphie  constituera  un  guide  précieux  pour  ceux  qui  vou- 
dront utiliser  l'abondante  et  solide  documentation  de  M.  Lauzun,  recou- 
rir à  sa  science  archéologique  et  mettre  ainsi  à  profit  le  fruit  de  ses 
études. 


Le  Musée  d'Auch.  La  ville  d'Auch  a  voulu  posséder  un  musée 
vraiment  dig-ne  de  ce  nom,  car  on  rie  pouvait 
considérer  comme  tel  les  deux  petites  salles  de  l'hôtel  de  ville  où  se 
trouvaient  entassées  diverses  œuvres  d'art  et  quelques  collections  aussi 
maigres  qu'hétéroclites.  Elle  a  eu  l'excellente  idée  d'aflecler  au  futur 
musée  la  belle  et  vaste  chapelle  de  l'ancien  petit  séminaire.  A  celte 
heure,  le  conservateur  actuel,  M.  Guillaume  Pujos,  s'emploie  à  l'appi-o- 
pi'iation  et  à  l'utilisation  des  locaux.  Il  y  réunit  non  seulement  les  collec- 
tions appartenant  à  la  ville,  mais  aussi  divers  objets  qui  sont  la  propriété 
du  département  et,  enfin,  les  importantes  collections  qui  constituaient 
précédemment  le  Musée  de  la  Société  archéologique.  Auparavant,  celui- 
ci  était  médiocrement  installé  dans  un  bâtiment  dépendant  de  l'arche- 
vêché. Or,  au  moment  de  la  loi  de  séparation,  il  fut  classé  à  tort  parmi 
les  biens  de  la  mense  archiépiscopale.  La  Société  archéologique  protesta. 

«  Volontiers,  dit-elle,  j'abandonnerai  mes  anciennes  collections,  mais 
à  condition  qu'elles  soient  visibles  pour  tous,  et  non  enfermées  éternelle- 
ment sous  la  garde  de  l'administration  de  l'enregistrement.  Je  souhaite 
qu'elles  soient  attribuées  à  la  ville  d'Auch.  » 

Or,  aujourd'hui  le  vœu  de  la  Société  archéologique  est  sur  le  point 
d'être  réalisé.  Avec  les  éléments  de  deux  ou  trois  petits  musées  mal 
composés,  d'une  organisation  défectueuse  et  difficilement  accessibles,  on 
va  constituer  un  musée  unique.  Toutes  les  collections  qui  les  composaient 
vont  se  trouver  heureusement  réunies  dans  un  immeuble  vaste,  bien 
aéré,  superbe  d'aspect  et  situé  au  centre  de  la  ville.  On  ne  peut  que  s'en 
féliciter. 

Quel  sera  le  caractère  du  nouveau  musée?  Sera-t-il  un  musée  réservé 
à  quelques  modestes  œuvres  d'art,  et  dont  le  voisinage  du  riche  musée 
de  Toulouse  fera  éclater  la  pauvreté?  A  notre  avis,  on  devrait  s'efforcer 
d'en  faire,  autant  que  possible,  un  musée  de  tradition  régionale  analogue 
au  «  Museon  arlaten  »  créé  à  Arles  par  le  poète  de  Maillane.  Dans  Auch, 


128  REVUE    DES    PYRENEES. 

centre  g'éographique  et  administratif  de  notre  vieille   province,    nous 
voudrions  voir  un  musée  g-ascon. 

On  s'ingénierait  à  y  mettre  en  valeur  les  beautés  de  la  rég-ion  et  à 
sauver  de  l'ouhli  les  ditrérenls  cadres  dans  lesquels  s'est  écoulée  l'exis- 
tence de  nos  aïeux.  Photographies  ou  réductions  en  plâtre  des  monu- 
ments de  la  région,  vieilles  estampes  donnant  la  physionomie  d'un  coin 
disparu  ou  rappelant  une  coutume  oubliée,  reconstitutions  du  mobilier 
et  du  costume  g-ascons  à  travers  les  siècles,  armes  anciennes,  portraits, 
statues  ou  bustes  de  nos  célébrités  locales,  etc.,  auraient  leur  place 
marquée  dans  ce  musée  qui  serait  avant  tout  un  centre  de  documen- 
tation. 

La  salle  consacrée  à  l'art  lapidaire  serait  facilement  peuplée  des  cha- 
jiiteaux  anciens,  des  frises,  des  belles  mosaïques  romaines,  des  inscrip- 
tions, des  statues  antiques,  des  sarcophages,  des  tauroboles,  des  stèles, 
des  pierres  tombales  que  recèle  en  si  g"rand  nombre  le  sol  g-ascon,  et 
dont  la  Société  archéologique  a  déjà  constitué  une  si  riche  collection. 

C'est  ainsi  que,  profitant  de  circonstances  exceptionnellement  favo- 
rables, le  banal  petit  musée  de  la  ville  d'Auch  pourrait  être  transformé 
en  un  établissement  original  et  vraiment  instructif  sur  le  fronton 
duquel  on  g-raverait  ces  mots  :  Musée  de  Gascogne. 

G.  Brégail. 


Hautes-Pyrénées. 

Une  fête  dans  les       La  Revue  des  Hautes-Pyrénées  a  consacré  son 
Baronnies.  fascicule  de  septembre  au  compte  rendu  de  la  fête 

villageoise  organisée  à  Lomné  par  la  municipalité 
de  cette  commune,  le  24  août  dernier.  M.  Fernand  de  Cardaillac  ayant 
racheté,  ces  temps  derniers,  le  domaine  de  ses  pères,  les  communes  des 
Baronnies  ont  voulu  lui  témoigner  leur  sympathie  en  élevant,  aux  deux 
frères  Gorbeyran  et  Raymond  de  Gardaillac-Sarlabous,  un  petit  monu- 
ment commémoratif.  Ces  deux  Sarlabous,  qui  furent  des  hommes  de 
g-uerre  remarquables,  l'aîné  g-ouverneur  du  Havre,  le  cadet  g"ouverneur 
d'Aig-ues-Mortes,  étaient  originaires  de  nos  montag-nes  de  Big-orre,  et  se 
consacrèrent  au  service  de  la  France.  A  ce  titre,  ils  étaient  dig-nes  de 
l'honneur  qui  leur  était  fait,  et  leur  descendant,  M.  F.  de  Cardaillac,  en 
s'associantà  cette  fête,  en  l'inspirant,  en  en  réglant  les  détails,  a  accom- 
pli un  acte  de  piété  filiale.  Le  programme  était  d'ailleurs  des  plus 
attrayants.  A  la  tète  du  Comité  se  trouvait  M.  le  D'"  Cayre,  de  Labarthe- 
de-Neste,  qui  a  remis  le  monument'  à  la  municipalité  de  Lomné  et  aux 
communes  des  Baronnies.  Dans  une  conférence  populaire  dite  avec  cha- 

I.  Œuvre  de  MM.  Michelet  et  Caddau. 


CHRONIQUE    DU    MIDI.  lâQ 

leur,  M.  Léo  Al)art  a  fait  revivre  la  physionomie  rutle  et  énerni(iiie  de 
ces  vaillants  capitaines.  Sa  conférence  prenait  une  saveur  particulière 
de  ce  fait  quelle  était  donnée  dans  le  cadre  grandiose  (jui  servit  de  ber- 
ceau à  ces  f^uerriers.  Une  cavalcade  de  quinze  jeunes  gens  en  costumes 
du  seizième  siècle  conduisent  les  assistants  dans  la  cour  du  château, 
où,  sur  un  autel  adossé  aux  ruines,  M?""  Gardey,  curé  de  la  Basilique  de 
SainteClotilde,  célèbre  la  messe  pendant  que  les  chanteurs  montagnards 
da  Bag-nères  entonnent  le  Gloria  de  Roland,  et  que  l'orchestre  de  Vie 
exécute  ïlntermezso  de  l'Arlésienne.  Après  eut  lieu  un  banquet  qui 
réunit  plus  de  six  cents  convives. 


Conférence.       La    Société    académique    a    inaug-uré  ses  conférences 

hivernales  par  une  causerie  de  M.  Lorber,  archiviste  des 

Basses-Pyrénées,  sur  le  château  de  Pau  à  l'époque  de  Gaston  Phœbus. 

G.  B. 

Hérault. 

Charles  de  Tourtoulon.      Il  est  mort,  àAix-en-Provence,  en  août  igi3. 

Il  mériterait  d'être  mieux  connu  et  mieux 
aimé  à  Montpellier.  Dès  sa  dix-neuvième  année  il  publiait,  ici-même, 
des  «  Notes  pour  servir  au  nobiliaire  de  Montpelber  ».  Plus  tard, 
en  1867,  il  donnait  le  premier  volume  de  cette  Histoire  de  Jacme  le 
Conquérant,  qui  est  devenue  classique,  et  qui  g-loiifie  le  plus  illustre 
de  tous  les  enfants  de  Montpellier.  11  fonda,  en  1870,  la  Société  pour 
l'étude  des  Langues  Romanes,  qui  g-arde  une  place  de  choix  parmi  les 
sociétés  savantes  de  notre  Midi,  et  dont  la  «.  Revue  »  est  un  recueil 
apprécié  partout  où  l'on  s'intéresse  à  la  lang-ue  et  à  la  littérature  d'Oc, 
—  c'est-à-dire  plus  à  l'étrang-er  qu'en  France.  Et  qui,  parmi  les  Mont- 
pelliérains,  ne  se  souvient  de  ces  Fêtes  latines  qui  marquèrent  ici, 
en  1878,  le  début  du  mouvement  régionaliste  ? 


Léon  Gaudin.  Depuis  cinquante  ans,  M.  Léon  Gandin  est  bibliothé- 
caire de  la  ville  de  Montpellier,  pour  l'honneur  plus 
que  pour  les  maigres  émoluments  qu'on  lui  accorde.  Il  a  su,  par  des 
efforts  dilig'ents,  y  constituer  un  «  fonds  de  Languedoc  »  très  précieux, 
y  attirer  des  donations  importantes.  Quelques  amis,  quelques  fidèles  lec- 
teurs, quelques  archéologues  et  historiens  locaux  lui  ont  offert,  pour  cet 
anniversaire,  un  haut-relief  où  l'on  retrouve  son  fin  et  spirituel  profil 
modelé  par  l'habile  sculpteur  Jouneau.  On  sut  gré  à  la  municipalité  de 
Montpellier  de  s'être  associée  à  cette  fête  intime. 

XXVI  9 


3o 


REVUE    DES    PYRENEES. 


L'invasion.  Presque  chaque  jour,  et  surtout  aux  environs  de  la  gare, 
on  en  voit  une  trou  j)e;  ils  sont  maigres  mais  ag-iles,  serrés 
dans  une  culotte  collante  couleur  de  terre  et  dans  une  petite  blouse  courte 
de  cotonnade  bleue;  leurs  veux  noirs  brillent  dans  leurs  faces  bistrées, 
sous  le  larg-e  chapeau  ou  le  petit  béret;  tout  leur  bagage  tient  dans  un 
sac  de  toile  bise.  Ce  sont  nos  amis  les  Espagnols.  A  la  ville  sur  tous  les 
chantiers,  à  la  campagne  dans  tout  le  vignoble,  ils  sont  chaque  jour 
plus  nombreux,  et  ils  tiennent  désormais  leur  place.  Ils  ont,  depuis 
quelques  mois,  un  journal,  El  Pequeiio  espanol,  qui  paraît  à  Cette. 
Son  Eminence,  dans  un  récent  «  mouvement  w  ecclésiastique,  a  promu 
un  de  ses  prêtres  à  la  charge  nouvelle  de  «  confesseur  des  Espagnols  du 
diocèse  ».  Lors  d'une  récente  grève,  ils  s'engageaient,  dans  des  affiches 
rédigées  en  espagnol,  à  interdire  l'accès  des  villages  où  ils  travaillent 
aux  «  ouvriers  étrangers  ». 


Résurrection.  H  faut  aller  voir,  dans  le  bas  de  notre  rue  Lallemand, 
la  petite  merveille  de  goût  sûr  et  discret  qu'est  la 
façade  du  nouveau  p.alais  épiscopal.  On  y  voit  revivre  l'architecture 
montpelliéraine  des  doux  grands  siècles  —  je  veux  dire  le  dix-septième 
et  le  dix-huitième  —  dans  cet  éclat  lumineux  de  la  pierre  neuve  que  la 
patine  du  temps  a  ôté  aux  monuments  anciens.  MM.  Joubin  et  Bonnet, 
quand  ils  publiaient  l'an  dernier  leur  remarquable  album,  s'altendaient- 
ils  à  trouver  à  leur  œuvre  un  si  .saisissant  commentaire?  Dans  ce  coin 
tranquille  où  le  chant  des  oiseaux  et  des  cloches  empêche  d'entendre  le 
luuit  des  trams  et  des  autos,  on  se  sent  rajeuni  de  trois  siècles,  et  l'on 
s'attend  à  rencontrer  au  coin  de  la  rue  la  chaise  de  M?''  de  Pradel,  fon- 
dateur du  Prêt-Gratuit... 


Le  plus  ancien       Je  ne  sais  qui  mérite  le  plus  qu'on  la  loue,  de  la 
Montpellier.  Société  archéologique  qui  exécute,  et  de  la  munici- 

palité qui  autorise  les  fouilles  commencées  sous  l'an- 
cienne Halle  aux  Colonnes.  L'une  et  l'autre  ont  bien  mérité  de  Montpel- 
lier, quand  elles  permettent  ainsi  (pie  l'on  recherche  les  traces  de  notre 
passé  le  plus  lointain. 

C'est  vers  ce  point  central  de  notre  ville  que  monta  jadis  le  village  de 
Monlpelliéret,  tandis  que  celui  *de  Montpellier  descendait  à  sa  rencon- 
tre. Mais  pourquoi  leur  union  s'opéra-t-elle  juste  à  cet  endroit?  On  vou- 
drait que,  dès  avant  la  fondation  des  deux  bourgades,  ce  penchant  de 
notre  Clapas  eût  offert  un  centre  d'attraction  aux  populations  environ- 


CHRONIQUE    DU    MIDI.  l3l 

nantes  :  Temple  de  Diane  d'abord,  sanctuaire  de  Notre-Dame  ensuite... 
Mais  en  rétro uvera-t-on  les  traces  authentiques? 

On  a  justement  remarqué  que  les  promoteurs  de  ces  recherches  ne 
sont  point  des  fonctionnaires  brevetés  ni  des  archéolog-ues  professionnels, 
mais  un  jeune  savant  et  une  faible  femme,  tous  deux  désintéressés,  et 
travaillant  pour  l'amour  de  l'art... 


Vieux  Montpellier.  (iràce  aux  félibres  montpelliérains,  le  vieux 
Montpellier  eut  les  honneurs  de  nos  vitrines, 
un  dimanche  de  janvier.  On  v  put  voir,  réunis  à  la  hâte,  une  masse 
d'objets  précieux  ou  touchants,  hérités  de  nos  grands-pères  et  g-rand'- 
mères,  —  et  qui  feraient,  par  leur  réunion,  un  très  curieux  Maseon 
mount-pelliereiic.  11  faudra  Ijien  qu'on  arrive,  après  plusieurs  mani- 
festations aussi  heureu.-5es,  à  constituer  enfin  ce  Maseon. 


A  la  mode  de  chez  nous.       Voilà  quelques  semaines,   M"«  de  Baron- 

celli-Javon,  s'étant  mariée,  n'a  pas  oublié 
qu'elle  est  de  Camargue,  et  s'est  présentée  à  l'autel  dans  le  gracieux 
costume  arlésien.  Cet  ajustement  coquet  et  gracieux  nous  parut  plus 
sejant,  plus  harmonieux,  plus  conforme  au  clair  et  plaisant  génie  de 
notre  race  —  de  notre  race  française  —  que  toutes  ces  modes  d'à  pré- 
sent que  l'on  baptise  parisiennes,  alors  qu'elles  affichent  impudemment 
le  déséquilibre  et  le  dévergondage  d'un  cosmopolitisme  fou.  Vivent  cel- 
les qui,  plutôt  que  parisiennes  dé  francisées,  savent  demeurer  de  leur 
province,  et  qui,  pour  se  mettre  à  la  mode  française,  se  mettent,  simple- 
ment, «  à  la  mode  de  chez  nous...  »  Louis-J.  Thomas. 


Lot-et-Garonne. 

Le  Souvenir  Laulanié.       Le  dimanche  19  octobre  dernier  a  eu  lieu 

à  l'hôtel  de  ville  d'Agen  la  remise  officielle 
à  la  municipalité  de  la  toile  représentant  devant  un  groupe  d'auditeurs 
le  savant  Laulanié,  originaire  d'Agen,  ancien  professeur  à  l'Ecole  vété- 
rinaire de  Toulouse. 

Devant  une  assistance  nombreuse  et  choisie,  des  discours  ont  été  pro- 
noncés par  M.  Guittard,  vétérinaire  à  Astaflfort  (Lot-et-Garonne),  par 
M.  Vig-neau,  conseiller  municipal,  remplaçant  le  Maire  empêché,  et 
par  M.  Barrier,  inspecteur  général  des  Ecoles  vétérinaires,  membre  de 
l'Académie  de  médecine,  qui  a  énuméré  les  travaux  et  les  découvertes 
du  savant  professeur. 


l32  REVUE    DES    PYRENEES. 


Le  Protestantisme  La  Société  des  Sciences,  Lettres  et  Arts  d'Agen 
en  Agenais.  vient  de  faire  paraître  le  Recueil  de  ses  Tra- 

vaux (t.  XVI).  Cette  publication  est  quinquen- 
nale :  Je  signale  (pp.  2i4  à  4oo),  comme  une  très  utile  contribution  à 
l'histoire  g-énérale  de  la  France,  YEnquête  sur  les  commencements 
du  protestantisme  en  Agenais  tirée  d'un  manuscrit  ayant  appartenu 
aux  Archives  de  l'évêché  d'Agen.  Les  auteurs  de  ce  travail  sont  deux 
savants,  membres  de  la  Société  académique,  M.  Fallières,  décédé  l'an 
dernier,  et  M.  l'abbé  Dureng-ues,  chanoine  titulaire  de  la  cathédrale 
d'Agen. 

«  Est-il  nécessaire,  dit  M.  Fallières,  d'insister  sur  la  valeur  historique 
de  ce  texte?  Sans  parler  de  multiples  renseignements  sur  nos  plus  vieil- 
les familles  agenaises,  aucune  pièce  de  nos  archives  ne  fournit  de  détails 
plus  curieux  et  plus  abondants  sur  les  mœurs  et  les  controverses  reli- 
gieuses du  temps.  » 

Cette  enquête  commença  le  6  mars  i537,  sous  les  ordres  de  l'Inquisi- 
teur de  la  Foi  aux  pays  du  Languedoc,  Frère  Louis  de  Rochelte,  venu 
de  Toulouse  et  envoyé  par  le  Roi.  Elle  dura  jusqu'au  4  avril.  Les  déjx)- 
sitions  furent  reprises  le  17  avril,  recueillies  depuis  ce  moment  par 
Frère  Richard,  vicaire  de  l'Inquisiteur,  et  clôturées  le  29  du  môme  mois. 

L'enquête  prouva  tout  de  suite  que  les  idées  de  la  Réforme  étaient 
propagées  par  les  régents  des  écoles,  nombreuses  à  cette  époque  dans 
la  ville  d'Agen.  Ces  maîtres  professaient  à  la  fois  l'humani.sme  et  la 
Réforme  «  s'appliquant  à  ruiner  dans  l'esprit  de  leurs  élèves  les  croyan- 
ces catholiques,  souvent  de  l'aveu  et  du  consentement  de  leurs  parents... 
Par  leur  ardeur  à  se  créer  des  prosélytes,  la  ville  d'Agen  devint  un  cen- 
tre de  propagande  où  affluaient  des  Allemands,  déguisés  en  maîtres 
d'école,  en  réalité  mis.slonnaires  chargés  de  convertir  les  peuples  du 
Midi.  L'enquête  met  tous  ces  faits  en  pleine  lumière...  En  somme,  à 
cette  date  de  i537,  nous  ne  connaissons  aucun  document  capable  de 
fournir  une  idée  plus  exacte  du  progrès  de  la  Réforme,  de  sa  pénétra- 
tion dans  les  divers  milieux  sociaux,  et  des  moyens  employés  pour  la 
propager'.  » 

De  grands  personnages  se  trouvèrent  inculpés  :  un  général  des  finan- 
ces, le  trésorier  du  Roi,  un  conseiller  au  Sénéchal,  un  Frère  prieur  du 
couvent  des  Augustins,  et  enfin  le  célèbre  humaniste  J.-C.  Scaliger.  Ils 
furent  appelés  au  tribunal  de  trois  conseillers  du  Parlement  de  Ror- 
deaux,  Lachassaigne,  Rriand  de  Valée  et  Arnould  de  Fcrron,  hommes 
distingués  par  leur  sagesse  et  leur  savoir  (le  dernier  surtout),  à  qui  les 

I.  Inlroduction  à  l'enquête,  pp.  221-223. 


\ 


CHRONIQUE    DU    MIDI.  1 33 

opérations  de  l'Inquisiteur  furent  soumises,  une  fois  les  informations 
terminées. 

Aucun  des  inculpés  ne  connut  ni  la  potence,  ni  le  hacher.  Leur  pecca- 
dille consistant  en  «  propos  et  pratiques  contraires  à  la  foi  «  ne  fut  pas 
jugée  lin  cas  pendahle  par  ces  jug-es  impartiaux'. 

L'inquisiteur  Louis  de  Rochefte  ne  bénéficia  pas  de  la  même  indul- 
gence à  Toulouse.  Comme  nous  l'avons  vu  plus  haut,  il  avait  abandonné 
l'enquête  le  4  avril,  laissant  ses  fonctions  à  son  vicaire,  le  Frère  Richard. 
Il  semble  que,  vivant  au  milieu  des  adeptes  de  la  Réforme,  écoutant 
leurs  défenses,  il  subit  la  contagion  de  leurs  idées.  Il  fut,  le  7  septem- 
bre i538,  déclaré  hérétique  à  Toulouse,  et,  comme  tel,  renvoyé  au  bras 
séculier,  dans  un  arrêt  dont  voici  les  dernières  lignes  :  «  ...  l'exécuteur 
de  la  haulte  justice  lui  fera  fere  le  cours  accoutumé  par  la  cité  de  Tho- 
loze,  sur  ung  charriot,  portant  la  hart  au  cou,  et  sera  admené  en  la 
place  du  Salin  et  illec  brusié  tout  vif...  Est  arresté  que  sera  estranglé 
avant  d'être  brusié'.  »  F.  Feruère. 


Tarn. 

Bibliographie.  La  bibliographie  albigeoise  vient  de  s'enrichir  d'un 
nouveau  volume  :  L'Ancien  diocèse  d'Albi  d'après 
les  registres  de  notaires,  grand  in-8°  de  .\n1-427  pages,  œuvre  de 
INI.  Auguste  Vidal.  Nous  sommes  trop  intimement  lié  avec  l'auteur  pour 
juger  son  nouvel  ouvrage  avec  indépendance.  On  nous  permettra  donc 
d'emprunter  au  journal  L Echo  du  Tarn  l'article  que  lui  a  consacré 
M.  A.  Garenc.  Albiensis. 

«  Albia  C/trisiiana.  —  Les  directeurs  de  cette  Revue  ont  une  bien 
louable  pensée  en  entreprenant  la  publication  des  Textes  et  Mémoires 
relatifs  à  l'histoire  des  Anciens  Diocèses  du  Tarn. 

«  Nous  en  avons  reçu  le  premier  et  très  Important  fascicule.  C'est  le 
fruit  des  recherches  de  M.  Auguste  Vidal  qui  n'en  est  pas  à  son  premier 
essai.  Il  nous  engage  à  remercier  M.  Malphettes,  qui  a  livré  au  cher- 
cheur averti  qu'est  M.  Vidal  six  cent  soixante-douze  registres  d'actes 
antérieurs  à  1790  ;  M.  de  Lacger  qui  lui  a  confié  la  charge  d'extraire  de 
ces  registres  et  de  coordonner  tout  ce  qui  peut  intéresser  l'histoire  reli- 
gieuse de  l'Ancien  Diocèse  d'Albi. 

«  Sans  doute,  nous  remercions  ces  messieurs  et  à  I)on  droit;  mais  nous 
ne  devons  pas  nous  laisser  tromper  par  la  modestie  de  M.  Auguste 
Vidal  et  nous  priver  de  lui  dire  aussi  nos  sincères  félicitations  pour  la 
long-ue  application,  les  patientes  recherches,  le  choix  judicieux  et  l'or- 
donnance si  nette  de  ces  milliers  d'actes. 

I.  Archives  (lu  Parlement  de  Toulouse  (B.  3i,  fa  53i);  cf.  Lafaille,  Annotes 
de  Toutouse,  t.  II,  pp.  108-109. 


i3A 


REVUE    DES    PYRENEES. 


((  Il  les  a  coordonnes  en  des  clîa|)itres  clairs  qui  rendent  la  lecture 
facile,  instructive,  je  dirai  pi'cnante. 

«  C'est  une  histoire,  après  tout,  que  celte  suite  d'actes  de  toute  nature, 
louchant  à  tous  les  détails  de  la  vie  relig-ieuse,  politique,  sociale,  révé- 
lant les  us,  les  coutumes,  les  petites  passions  de  ces  siècles  tombés  dans 
le  sommeil  du  passé. 

«  On  revit  ces  temps  d'où  sont  sortis  les  nôtres;  on  les  voit  repasser 
sous  les  yeux  dans  leur  variété,  leurs  personnages,  en  une  revue  rapide. 
On  assiste  à  leurs  compétitions,  à  leurs  débats,  à  leurs  accords,  à  leurs 
contrats.  Ils  sont  là  devant  nous;  nous  suivons  leurs  g-estes,  nous  énu- 
mérons  leurs  raisons,  nous  comptons  leurs  écus. 

«  C'est,  me  permettra-t-on  le  mot?  comme  l'histoire  des  siècles  passés 
se  déroulant  en  films  animés,  se  réveillant  devant  nous  pour  passionner 
notre  curiosité,  se  prêter  à  une  comparaison  pleine  d'intérêt,  de  leçons. 

ft  Dans  son  introduction,  M.  Vidal  écrit  :  «  Au  risque  de  paraître  dé- 
«  précier  notre  œuvre,  nous  devons  avouer  que  les  deux  mille  trois  cent 
«  ving-t  actes,  dont  on  trouvera  l'analyse  dans  les  pages  qui  vont  suivre, 
«  sont  d'une  lecture  peu  attrayante.  »  Nous  ne  sommes  pas  de  son  avis. 

«  Bien  sûr,  il  n'a  pas  eu  la  prétention  d'écrire  un  roman.  Il  n'en  est 
pas  moins  vrai  que,  si  l'on  ne  peut  lire  d'une  lecture  très  prolongée, 
sauf  ceux  qui  ont  la  passion  de  ce  genre  d'études,  celle  série  de  notes 
résumées;  s'il  faut,  de  temps  en  temps,  respirer,  poser  le  volume,  re- 
prendre haleine,  bientôt  la  curiosité  vous  pique,  vous  voulez  savoir, 
vous  êtes  impatient  de  vous  rendre  compte  :  eh  !  ma  foi  !  souvent,  très 
souvent,  vous  êtes  récompensé  par  une  instructive  découverte,  une  sur- 
prise révélatrice. 

«  C'est  une  mine,  riche,  féconde  ou,  si  l'on  aime  mieux,  des  amorces 
(c'est  le  mot  de  M  Auguste  Vidal)  pour  des  biographies  de  plusieurs  évo- 
ques, des  monographies  des  paroisses,  des  couvents  d'Albi.  C'est  par  ces 
détails,  parfois  minces  et  comme  insignifiants,  que  se  révèlent  les  physio- 
nomies des  hommes  ou  des  associations  avec  quelque  chose  de  vraiment 
personnel,  de  réellement  spécial,  de  dessin  bien  profilé,  de  tout  à  faitvécu. 

«  Le  lecteur,  quoi  qu'en  dise  ou  qu'en  médise,  par  une  discrétion  qui  ne 
diminue  [tas  son  mérite,  M.  Vidal,  le  lecteur  conviendra  que  ce  recueil 
qu'il  vient  de  nous  donner  est  bien,  c'est  sa  pensée  et  elle  est  juste, 
«  l'histoire  (écrite  par  ceux-là  même  qui  la  vivaient)  des  institutions, 
«  des  coutumes,  l'histoire  des  familles,  l'histoire  économique,  sociale, 
«  toute  l'histoire  enfin  ».  A.  Garenc. 


CHHONIQUE    DU    MIDI.  l35 

Tarn-et-Garonne . 


Inaugurations.  Les  fêtes  auxquelles  ont  donné  lieu  l'inaug-uration 
des  nouvelles  salles  du  Musée  Ingres  et  celle  du 
monument  Pouvillon  se  sont  déroulées  à  Montauban,  le  4  et  le  5  octo- 
bre 1918.  Les  journaux  en  ont  rendu  compte  avec  assez  de  détails  pour 
qu'il  ne  soit  pas  utile  de  leur  consacrer  une  long-ue  notice. 

Il  faut  signaler  tout  d'abord  les  intéressantes  conférences  qui  ont  été 
faites,  le  samedi  soir,  4  octobre,  à  la  gloire  d'E.  Pouvillon  par  MM.  Ga- 
briel Laforgue,  François  Tresserre,  mainteneur  des  Jeux  Floraux,  et 
Marcel  Sémézies.  MM.  Laforg'ue  et  Sémézies,  qui  ont  eu  des  relations 
amicales  avec  le  romancier,  ont  donné  à  leurs  conférences  un  accent 
personnel  et  émouvant. 

La  matinée  du  dimanche  a  été  consacrée  à  l'inaug-uratlon  de  trois 
nouvelles  salles  du  Musée  dont  raménagcmcnt  a  permis  de  compléter 
l'Exposition  des  dessins  d'Ing-res.  MM.  Lapauze,  Roll  et  Bérard,  sous- 
secrétaire  d'Etat  aux  Beaux-Arts,  y  ont  pris  la  parole. 

Dans  l'c.près-midi,  au  jardin  public,  devant  le  monument  Pouvillon, 
MM.  Lecomte,  Decourcelle,  Hue  et  Bérard  ont  entretenu  les  nombreux 
assistants  de  l'œuvre  littéraire  et  dramatique  et  des  conceptions  sociales 
de  Pouvillon.  M""'  Cécile  Sorel  a  récité  avec  élégance,  sinon  émotion, 
des  vers  de  M.  Marc  Lafargue  sur  Pouvillon  et  le  beau  sonnet  de  ce 
dernier,  intitulé  :  La  Verveine. 

Nous  n'aurions  rien  à  ajouter  à  ce  bref  compte  rendu  si  M.  Sembat, 
député  de  Paris,  n'avait  pas  prononcé  une  spirituelle  allocution  au  ban- 
quet qui  a  clos  ces  fêtes;  il  a  rappelé  aux  Montalbanais  qu'ils  possèdent 
des  «  couverts  »  que  beaucoup  de  villes  italiennes  leur  envieraient  —  et 
qui  ont  eu  le  bonheur  d'être  préservés  jusqu'ici  de  fâcheuses  restaura- 
tions. Cette  réflexion  d'un  amateur  étranger  à  la  ville  ne  manquait  pas 
d'à-propos,  car,  à  voir  les  enseignes  qui  déshonorent  la  Place  Nationale, 
il  semble  que  les  Montalbanais  n'apprécient  pas  leurs  «  couverts  » 
comme  ils  le  méritent. 


Société  des   Études   locales       Un  groupe  de  la  Société  des  Etudes 
dans  locales    dans    l'Enseignement    a    été 

l'Enseignement  public.  fondé  dans  le  département  de  Tarn- 

et-Garonne.  Ce  g'roupe  se  propose  de 
publier  une  série  de  petits  volumes  conçus  dans  un  esprit  scientifique, 
mais  rédigés  sous  une  forme  simple  et  accessible  à  tous,  sur  l'histoire, 
la  préhistoire,  la  g-éographie  et  le  folklore  de  la  rég-ion.  Le  premier  fasci- 


l3G  REVUE    DES    PYRÉNÉES. 

cule  de  celte  collection  a  paru  :  Saint-Antonin  ;  pages  d'histoire', 
qu'il  ne  m'appartient  pas  de  juger.  D'autres  paraîtront  ensuite  —  et 
très  prochainement  :  Contes  populaires  de  la  vallée  du  Lambon, 
par  A.  Perbosc;  Promenades  préhistoriques  dans  le  Tarn-et-Garonne, 
par  le  docteur  Roques. 


Bibliographie.  Contentons-nous  de  sig-naler  les  articles  les  plus  im- 
portants qui  ont  paru  dans  le  Bulletin  de  la  Société 
archéologique  de  Tarn-et-Garonne  et  dans  le  Recueil  de  l'Académie 
de  Tarn-et-Garonne,  de  1912;  un  dépouillement  complet  de  la  pre- 
mière de  ces  revues  a  été  publié  dans  les  Annales  du  Midi  (19145 
pp.  126-128). 

Nous  avons  remarqué  dans  le  Bulletin  de  Ja  Société  archéologique  : 
La  Fondation  de  la  bastide  royale  de  Lafrançaise,  par  L.  Boscus  et 
l'abbé  Firmin  Galabert  ;  La  Peyro  de  la  Sal,  par  H.  de  France  (curieuse 
étude  de  toponomastique)  ;  Les  authentic/ues  de  reliques,  parle  cha- 
noine Pottier  (contenant  une  intéressante  description  de  reliquaires); 
La  Bibliothèque  et  le  Trésor  du  collège  cistercien  de  Toulouse 
en  i^gi,  par  Dom  R.  Trilhe  ;  Identification  d'un  tableau  du  musée 
Ingres  de  Moniauban,  par  A.  Fontaine  ;  Mystères  célébrés  à  Montau- 
ban  (i522),  par  H.  de  France  (texte  et  commentaire  d'un  contrat  concer- 
nant la  représentation,   à  Montauban,   de  deux  mystères. 

A  citer  dans  le  Recueil  de  l'Académie  :  La  Nuit  enchantée,  par 
Bourchenin  ;  La  première  conversion  de  Pascal,  par  Bois  ;  Le  sort 
des  mots  et  les  surprises  de  la  sémantique,  par  Bourchenin  ;  Valeur 
Iiistorique  des  légendes,  par  R.  Latouche.  R.  L. 


I.  R.  La.lou.che,  Saint-Antonin;  pages  d'hisfoire,  Montauban,  P.  Masson, 
igiS,  92  pag-es,  avec  illustrations.  (Société  des  Etudes  locales  dans  V Enseigne- 
ment public,  groupe  du  Tarn-et-Garonne .) 


Le  gérant  :  Edouard  PRIVAT. 


!(>ii!ouse,  Imp.  DotJLADOLRE-PRIVAT,  rue  S'-Rome.  39.  —  1244 


L.  DE  SANTI. 


LES  PREMIERS  SEIGNEURS  D'AVIGNONET 

LA  DISPERSION  D'UNE  GRANDE  MAISON 


La  racine  celtique  du   nom  d'Avignonet,  Aven,  signifie  eau 
et,  par  extension,  lieu  entouré  d'eaa  ou  abondant  en  eau. 

Il  n'est  donc  pas  étonnant  de  la  retrouver  dans  un  grand 
nombre  d'anciennes  désignations  topographiques,  mais  nous 
surprendrons  certainement  beaucoup  de  nos  compatriotes 
d'Avignonet  en  leur  apprenant  qu'il  existe  ou  a  existé  en  France 
une  demi-douzaine  de  localités,  au  moins,  portant  ce  nom.  La 
principale,  ou  du  moins  la  plus  importante,  est  Avignon,  la 
vieille  capitale  du  Comtat,  que  sa  situation  sur  le  Rhône,  sur- 
tout à  l'époque  où  ce  fleuve  débordait  et  inondait  les  campa- 
gnes provençales,  faisait  une  véritable  ville  maritime;  mais  on 
trouve,  au  douzième  siècle,  un  port  d'Avignonet,  sur  la  Médi- 
terranée, au  voisinage  d'Antibes  et,  indépendamment  de  la 
petite  ville  d'Avignonnet,  dans  l'Isère,  nombre  de  hameaux  ont 
encore  ce  nom  :  tels,  dans  le  Tarn,  non  loin  de  Montans, 
Avignonet,  qui  fut  le  siège  d'un  prieuré  assez  important;  dans 
le  Bordelais,  auprès  de  Saint-Julien,  Avignonet,  dont  le  vigno- 
ble jouit  d'une  réputation  méritée,  et,  en  Catalogne  encore, 
auprès  de  Llado,   Vignonet. 

Car  il  n'y  a  aucune  différence  linguistique  entre  Avignon 
et  Avignonet,  et  cette  dernière  prononciation  n'est  que  la  cor- 
ruption de  la  première  :  Avenio,  Avinio,  Avinione,  Avinhione, 
Avignonet. 

C'est  sous  ces  différentes  formes  qu'on  trouvera,  en  effet, 
orthographiés,  du  douzième  au  dix-huitième  siècle,  le  village 

iO 


l38  REVUE    DES    PYRÉNÉES. 

d'A^dgnonet  et  la  famille  à  laquelle,  lors  de  la  constitution  des 
fiefs  méridionaux,  fut  attribué  le  fief  d'Avignonet*. 

Les  possesseurs  du  fief  étaient,  au  commencement  du  dou- 
zième siècle,  les  puissants  vicomtes  de  Lautrec. 

Ava,  sœur  du  vicomte  de  Lautrec  Sicard  lY,'  l'apporta  en 
dot  à  son  époux,  Guillabert  de  Laurac  ;  mais  le  petit-fils  de 
celui-ci,  Sicard  II  de  Laurac,  le  céda,  vers  1206,  à  son  suze- 
rain, le  comte  de  Toulouse,  de  telle  sorte  qu'Avignonet  demeura 
moins  d  un  siècle  aux  mains  des  seigneurs  de  Laurac. 

Nous    connaissons    assez   bien   l'histoire   de   cette  maison  : 

1°  Guillabert  I",  de  Laurac,  dont  nous  possédons  plusieurs 
actes  de  logS  à  1124,  eut  de  sa  femme,  Ava,  trois  fils  au 
moins  :  Guillabert  II  qui  suit;  Sicard  I",  qui  s'attacha  au  comte 
de  Comminges;  et  Gausbert  qui  mourut  probablement  avant 
son  père  (il  ne  figure  pas  dans  la  donation  de  juin  112/i  aux 
Hospitaliers). 

Le  testament  de  Guillabert  I"  est  de  1 123".  Il  mourut  à  Lau- 
rac en  juin  ii24,  après  une  existence  terriblement  agitée. 

2"  Guillabert  II,  fils  d'Ava^,  succéda  à  son  père,  mais  lui 
survécut  peu.  Il  avait  épousé  Ava,  sœur  du  vicomte  de  Lautrec 
Sicard  I\  ,  laquelle  lui  avait  apporté  en  dot  le  château  d'Avi- 
gnonet,  de  telle  sorte  que  jusqu'au  treizième  siècle,  où  Sicard  II, 
de  Laurac,  céda  cette  forte  position  militaire  à  son  suzerain,  le 
comte  de  Toulouse,  Avignonet  demeura  le  plus  beau  fleuron 
de  la  couronne  féodale  des  seigneurs  de  Laurac. 

Guillabert  II  mourut  vers   11 36,   laissant  d'Ava  quatre  fils 


1.  Il  faut  rappeler  que  le  fief  primitif  s'appelait  Gaulech  ou  Gaulège,  et  que 
ce  n'est  qu'à  la  fin  du  douzième  siècle  que  les  possesseurs  du  fief,  les  Lautrec, 
V  bâtirent  un  château,  à  quelque  distance  de  l'église  Notre-Dame  de  Gaulège. 
Aussi,  dans  les  titres  primitifs,  Avig'nonet  est-il  appelé  Avignonet  de  Gaulège 
ou  A vignonet-lès-Gaulège. 

2.  Car/ niai re  de  Saint-Sernin,  p.  8. 

3.  Il  est  très  difficile  de  ne  pas  confondre  entre  eux  ces  seigneurs  qui  portent 
le  même  nom  et  dont  les  femmes,  comme  on  le  voit,  s'appelaient  souvent  de 
même.  Mais  on  désignait  toujours  les  fils  du  nom  de  leur  mère  :  c'était  un  reste 
du  matriarcat  ibère  et  surtout  un  moyen  de  distinguer  les  bâtards  des  enfants 
légitimes. 


LES    PREMIERS    SEIGNEURS    d'aVIGNONET.  i3q 

au  moins  et  une  fille,  Bernarde,  qui  avait  épousé  un  seigneur 
de  la  maison  de  Cabaret,  fervent  adepte  du  catharisme,  Roger, 
fils  d'Enoz. 

Ces  quatre  fils  sont  Sicard,  Guilhem-Peyre,  Guillabert  et 
Hugues.  Guillabert,  abbé  de  Saint-Benoît  de  Castres  et  l'un 
des  principaux  conseillers  de  Raymond  Trencavel,  en  est  le 
plus  connu. 

3°  SiGARD  I",  fils  d'Ava,  succéda  à  son  père  comme  seigneur 
d'Avignonet.  Il  occupait  une  formidable  situation  entre  le 
comte  de  Toulouse  et  les  vicomtes  de  Carcassonne,  tenant  tout 
le  Lauraguais,  c'est-à-dire  la  Marche  toulousaine,  par  ses  châ- 
teaux de  Laurac,  Castelnaudary,  Molandier,  La  Pommarède, 
Montferrand,  Avig-nonet  et  même  partie  de  Baziège;  mais  il 
n'était  pas  de  taille  à  soutenir  ce  fardeau. 

Très  religieux,  Sicard  I"  s'attacha  à  réparer,  par  des  largesses 
et  des  donations  à  tous  les  sanctuaires  du  Midi,  les  spoliations 
et  les  usurpations  de  son  aïeul.  C'estainsi  qu'il  faisait  donation, 
le  6  septembre  1177,  à  la  commanderie  de  Pexiora,  de  tout  le 
domaine  de  Gaulège  et  que,  l'année  suivante,  il  se  retirait  du 
monde  et  prenait,  à  Pexiora  même,  l'habit  d'Hospitalier  de 
Saint-Jean  de  Jérusalem. 

Il  avait  eu,  de  sa  femme  Titburge,  quatre  fils  qui  portent  les 
mêmes  noms  que  les  fils  d'Ava,  Sicard,  Guillabert,  Guilhem- 
Peyre  et  Hugues.  Mais  ce  dernier  prit,  pour  se  distinguer,  le 
nom  d'Hugues-Bonafos  et,  ayant  reçu  en  fief  le  château  de 
Montferrand,  il  s'appela  aussi  Hugues  de  Montferrand. 

4°  Sicard  H,  fils  de  Titburge,  hérita  des  châteaux  de  Laurac 
et  d'Avignonet,  mais  il  était  loin  de  partager  les  goûts  et  les 
idées  de  son  père.  Fervent  adepte  du  catharisme,  brillant,  mon- 
dain, amoureux  de  controverses  théologiques,  '  résidant  ordi- 
nairement à  son  château  de  Montréal  ou  à  la  cour  spirituelle  et 
dissolue  du  vicomte  de  Carcassonne,  Roger  H,  il  tenta  inutile- 
ment de  reprendre  aux  Hospitaliers  le  fief  de  Gaulège,  que  son 
père  leur  avait  donné.  C'est  probablement  l'insuccès  de  cette 
tentative  qui  le  poussa  à  céder  au  comte  de  Toulouse,   Ray- 


laO  REVUE    DES    PYRENEES. 

mond  M,  son  château  d'Avignonet,  dépouillé  de  son  domaine 
utile. 

Il  mourut  à  temps  pour  ne  pas  voir  le  désastre  de  sa  famille, 
emportée,  l'une  des  premières,  dans  le  sanglant  cataclysme  de 
la  Croisade  albigeoise.  Il  avait  eu,  en  effet,  de  sa  femme  Blanca, 
plusieurs  enfants,  mais  un  seul  fils,  ce  brillant  et  infortuné 
Amalric  de  Montréal,  seigneur  de  Laurac,  Montréal  et  Cas- 
telnaudary  *,  que  Simon  de  Montfort  fit  pendre  à  un  gibet  infa- 
mant, sur  les  remparts  de  Lavaur  (121 3).  L'aînée  de  ses  filles, 
Guiraude,  périt  également,  lapidée,  dans  le  puits  tragique  de 
Lavaur;  les  autres  se  jetèrent  avec  un  sombre  fanatisme  dans 
l'hérésie  cathare,  telles  Esclarmonde,  qui  épousa  le  fameux 
Othon  d'Aniort,  et  Mabilia,  qui  fut  une  diaconesse  renommée. 

Après  la  destruction  du  château  d'Avignonet  (i2\b),  le 
domaine  personnel  des  seigneurs  fut  confisqué;  mais,  comme 
il  en  advint  d'un  grand  nombre  d'assignations,  il  semble  que 
certaines  portions  en  soient  retournées  aux  descendants  de  la 
maison  de  Laurac. 

Quels  étaient  ces  descendants.^  —  Ici,  c'est  la  nuit  la  plus 
obscure.  Cherchons-y  des  fils  conducteurs. 

On  a  vu  que  Guillabert  l"  et  Guillabert  II  avaient  eu  de 
nombreux  enfants;  nous  en  connaissons  huit  au  moins,  mais 
nous  n'en  connaissons  qu'une  partie,  car  il  faudrait  tenir 
compte  des  bâtards,  si  nombreux  dans  les  familles  de  cette 
époque.  Et,  comme  les  noms  patronymiques  se  perdaient  d'une 
génération  à  l'autre;  comme,  en  l'absence  de  tout  état  civil, 
noms  et   surnoms    se    choisissaient   et   se    confondaient    sans 

I.  On  sait  que  C;istcluaudary  fut  assii^né  par  Simon  de  Montfort  à  un  de  ses 
compagnons,  Hug'ucs  de  Lascy;  mais  celui-ci,  à  sa  mort,  le  r-^stitua  aux  héri- 
tiers d'Amalric  en  la  personne  d'Ai/rneric  de  Casielnaii.  Celui-ci  paraît  être  un 
frère  bâtard  (ou  plutôt  un  neveu,  car  il  y  a  Aj/nieric  rA/icien  et  Ai/ineric  le 
Jeune  et  celui-ci  fiyure  même  au  Saisiinenliiin)  d'Amalric  de  Montréal.  Ayme- 
ric  le  Vieux  était  probablement  déjà  seigneur  de  Belflou;  du  moins,  dans  la 
déposition  de  Tholozan  de  la  Salle  devant  les  Inquisiteurs,  il  est  signalé  comme 
assistant,  avec  Raymond  de  Roqueville  et  quelques  autres  chevaliers,  à  un 
convenlicule  tenu  dans  la  forêt  de  Trebons,  en  i235,  par  le  prédicant  Ramon 
Sans,  et,  en  marge  de  son  nom,  le  greffier  de  l'inquisitiou  a  écrit  ce  renseigne, 
iueut  :  «  N'Ayinericus  manet  upiid  Vuljlor.  » 


LES    PREMIERS    SEIGNEURS    d'aVIGAONET.  1^1 

aucune  règle,  il  est  impossible  de  débrouiller  avec  certitude 
cet  écheveau.  En  outre,  le  morcellement  des  héritages,  dans 
l'inégalité  des  conditions  sociales,  aboutissait  parfois  à  ce  résul- 
tat que  des  laboureurs  se  trouvaient  au  même  rang  que  les 
héritiers  du  titre  seigneurial  ou  que  ce  titre  se  trouvait  partagé 
entre  parents  de  condition,  de  fortune  et  de  nom  les  plus 
divers. 

Cependant  la  seigneurie  de  Montferrand  nous  offre  un  de 
ces  fils  conducteurs.  On  a  vu  qu'elle  était  échue  à  Hugues- 
Bonafos,  l'un  des  fils  de  Sicard  P'.  Or,  cette  seigneurie  ne  fut 
pas  confisquée,  et  nous  voyons,  en  1272,  au  Saisimentum,  les 
descendants  d'Hugues  prêter  serment  parmi  les  nobles  et  che- 
valiers ((  milites  et  nobiles  ))  sous  leur  nom  d' Avigtionet  :  Guil- 
lelmus  de  Avinione,  de  Monteferrando,  miles  ;  Raymundis  Gilherti 
de  Avinione,  miles,  etc. 

C'est  la  preuve  que  les  descendants  de  Guillabert  et  de  Sicard 
de  Laurac  avaient  —  certains  du  moins  —  adopté  et  conservé 
le  nom  patronymique  d'Avignonet. 

Or,  il  n'est  pas  douteux  qu'une  ou  plusieurs  branches  ana- 
logues existassent  à  Avignonet,  et  il  sera  facile  d'en  donner  la 
preuve  tout  à  l'heure.  Mais  à  Avignonet,  la  situation  était  plus 
complexe  qu'à  Montferrand. 

Les  Hospitaliers  de  Saint-Jean  de  Jérusalem  avaient  reven- 
diqué et  récupéré  le  dîmaire  de  Gaulège,  c'est-à-dire  la  presque 
totalité  du  fief,  dont  donation  leur  avait  été  faite  par  Sicard  I". 
Le  roi,  comme  bénéficiaire  de  la  confiscation  du  château  dé- 
moli en  1245,  possédait  l'ancien  domaine  personnel  du  comte 
de  Toulouse;  mais,  antérieurement  à  I245  et  probablement 
même  à  sa  cession  au  comte  de  Toulouse,  nombre  de  par- 
celles de  ce  domaine  avaient  été  aliénées  et  étaient  arrivées, 
soit  par  partage,  soit  par  héritage,  à  des  descendants  ou  des 
successeurs  des  seigneurs  de  Laurac  ;  peut-être  même  en  avait-il 
été  vendu  à  des  étrangers  ^ 

I .  Nous  voyons,  dès  le  treizième  siècle,  les  Hospitaliers  s'efForcer  de  racheter 
ces  parcelles  et  de  les  faire  rentrer  dans  leur  domaine  d'Avignonet.  C'est  ainsi 
que,  le  3o  septembre  1209,  Pons  de  Mares  et  sa  femme  Rixenda  abandonnaient 


1^2  REVUE    DES    PYRENEES, 

Quoi  qu'il  en  soit,  ce  ncsl  guère  qu'au  quinzième  siècle, 
ainsi  que  le  prouvent  les  reconnaissances  du  notaire  Louis  Tor- 
natoris  (i4i5)*  et  la  série  des  inféodations  faites  par  les  com- 
mandeurs de  Renneville,  de  i455  à  1^94  ^  que  les  Hospitaliers 
parvinrent  à  réunir  sous  leur  main  tous  les  biens  dispersés  du 
domaine  primitif.  Au  milieu  du  quatorzième  siècle  encore, 
comme  nous  le  prouve  un  acte  curieux  du  3o  juin  i359  (Arch. 
de  Malte,  Avignonet,  1.  II,  n°  2),  nous  voyons  qu'une  bonne 
partie  des  revenus  du  terroir  de  Gaulège,  à  savoir  :  Vagrier 
(neuvième  partie  des  récoltes  ;  ce  que  nous  appelons  ïescous- 
sure),  les  lauzimes  (droit  du  douzième  sur  les  ventes)  et  les 
foriscapes  (droit  d'une  obole  par  sol  d'engagement),  étaient 
possédés  par  indivis  par  le  roi ,  le  commandeur  de  Renne- 
ville  et  trois  particuliers,  à  savoir  :  noble  Bernard  de  Varagne, 
coseigneur  de  Gardouch,  damoiseau;  Guillaume  de  Bruguière, 
dit  le  Vieux,  et  Bernard  Comboulh.  L'acte  est  dressé  précisé- 
ment pour  raison  de  la  vente  que  ce  dernier,  Bernard  Com- 
boulh^, fait  de  sa  part  de  droits  à  Bernard  Gilabert,  changeur 
(nous  dirions,  aujourd'hui,  banquier)  de  Toulouse,  et,  puis- 
que cette  pièce  se  trouve  dans  les  Archives  des  Hospitaliers,  on 
peut  en  inférer  que  Bernard  Gilabert  ou  ses  successeurs  ont 
fini  par  leur  faire  cession  de  cette  part. 

Ainsi,  en  iSSg,  il»y  avait  encore  à  Avignonet,  à  côté  du  roi 
et  des  Hospitaliers,  d'assez  nombreux  possesseurs  du  domaine, 
et  ceux-ci  étaient  très  vraisemblablement  des  descendants  des 


au  prieur  Pierre  de  Barrau  et  au  précepteur  de  Toulouse,  Bernard  de  Gapou- 
lège,  tout  ce  qu'ils  possédaient  à  Avignonet  sur  l'honneur  (fief)  des  Hospitaliers 
(Arch.  de  Malte,  Avignonet,  1.  II,  no  i). 

1.  Arch.  de  Malte.  Avignonet,  1.  I,  n»  12. 

2.  Ibid.,  Avignonet,  1.  I,  nos  5^  6^  ■y^  8,  9,  10  et  11.  Avignonet  était  passé,  à 
cette  époque,  de  la  commanderie  de  Pexiora  à  celle  de  Renneville. 

3.  Ces  Combolh  ou  Comboulh  sont,  au  quatorzième  et  au  quinzième  siècles, 
une  famille  riche  et  influente  d'Avignonet.  On  voit,  parles  droits  que  possédait 
Bernard,  qu'il  descendait  probablement  des  anciens  seigneurs.  Un  demi-siècle 
plus  tard,  nous  trouvons  un  autre  Comlx)ulh  (Arnaud),  emphytéote  de  In  Borie 
de  la  Caritat  (près  le  Cimetière),  sous  la  directe  des  Hospitaliers  (Reconnais- 
sances de  Louis  Tornatoris,  il\ib.  Arch.  de  Malte,  Avignonet,  liasse  I,  pièce  12). 


LES    PREMIERS    SEIGNEURS    d'aVIGNONET.  i/jS 

seigneurs  de  Laurac.  Pour  ce  qui  concerne  les  Varagne-Gar- 
douch,  qui  figurent  si  nombreux  au  Saisimentum^ ,  cela  n'est 
pas  douteux;  pour  les  Comboulh,  nous  le  répétons,  c'est  vrai- 
semblable. 

Mais,  à  côté  de  celles-ci,  il  y  a  nombre  d'autres  familles 
qui  ont  certainement  la  même  origine  et  qui  portent  les  noms, 
soit  de  Gaulèoe,  soit  d'Avignonet. 

Ce  sont,  en  premier  lieu,  les  Gaulège  ;  tels  ce  Gaillelmus 
de  Gaalegio,  qui  est  témoin,  en  1191,  à  la  restitution  par 
Sicard  II  de  Laurac  du  dîmaire  de  Gaulège  au  commandeur 
de  Pexiora  (Arch.  de  Malte,  Avignonet,  1.  I,  n°  3);  ce  Pierre 
(ou  Pons)  de  Gaulège,  qui  prête  serment,  en  1271,  avec  les 
consuls  et  notables  de  la  baillie  de  Castelnaudary,  et  ce  Michel 
de  Gaulège,  qui  déposa  au  tribunal  de  l'Inquisition  et  qui  figure 
encore  parmi  les  nobles  et  clicvaliers  d'Avignonet  {Saisimen- 
iuin). 

On  sait  que,  dans  le  massacre  des  Inquisiteurs,  en  12/^2, 
deux  frères,  les  chevaliers  Guilhem-Ramon  et  Beriiard-Ramon 
Golayran,  jouèrent  un  rôle  de  premier  ordre.  Ils  furent,  avec 
le  bayle  d'Avignonet,  Raymond  d'Alfaro,  et  un  chevalier  du 
pays,  Bertrand  de  Quiders,  les  organisateurs  et  les  impitoya- 
bles exécuteurs  du  complot;  et  ce  qu'il  y  a  de  plus  grave,  c'est 
que  l'ahié,  Guilhem-Ramon,  n'était  autre  que  l'homme  de 
confiance  des  Hospitaliers  à  Avignonet,  l'administrateur  ou  le 
régisseur,  pour  le  compte  de  la  commanderie  de  Pexiora,  du 
fief  de  Gaulège  :  aussi  paya-t-il  de  sa  vie  sa  participation  à 
l'affaire. 

Or,  il  résulte  des  dépositions  faites  au  tribunal  de  l'Inquisi- 
tion, lors  de  l'enquête  de  12/^5,  que  ce  nom  de  Golairan  n'est 
que  l'altération  ou  la  corruption  d'un  surnom ,   Caudairo  ou 


I.  Hujçues  de  Varagne-Gardouch  portait,  en  1271,  le  titre  de  seigneur  d'Avi- 
gnonet, qui  passa  à  son  fils  Izarn  et  à  son  petit-fils  Bernard.  Celui-ci  était 
seigneur  d'Avignonet  lors  de  la  pri.se  de  cette  ville  par  le  Prince  Noir  (i355); 
ses  terres  furent  ravagées,  et  il  fut  lui-même  fait  prisonnier  par  les  Anglais. 
La  seigneurie  d'Avignonet  passa  alors  à  son  frère  Gaillard,  dont  la  fille,  Phili- 
berte,  l'apporta  à  Arnaud  de  Plagnolle,  seigneur  de  Saint-Germier, 


l44  REVUE    DES    PYRÉNIÉES. 

Caudalra,  sous  lequel  ces  chevaliers  étaient  connus,  mais  que 
leur  nom  patronymique  était  d'AviNHO  et  qu'ils  appartenaient 
à  l'ancienne  famille  seigneuriale  d'Avignonet. 

Ainsi,  dans  la  confession  d'Etienne  de  Villeneuve,  le  témoin 
dit  qu'ayant  reçu  dans  sa  maison  deux  hérétiques  de  marque, 
Ramon  Sans,  diacre  de  Montmaur,  et  Guilhem  Quidera,  plu- 
sieurs de  ses  amis  vinrent  à  ce  conventicule,  parmi  lesquels 
Jordan  de  Lan  ta  et  son  beau-frère,  Guillabert  de  Puylaurens, 
Bernard  de  Gardouch  et  «  Wilhelmum-Ramundam  Caudairo  aut 
Golairan,  et  Bernardum-Ramandum,  fratres^  ». 

Guilhem-Ramon  était  marié,  et  sa  femme  Xa  \iverna,  ainsi 
que  son  fils  Guilhem-Ramon  le  Jeune,  durent  comparaître  au 
tribunal.  C'est  même  à  l'aide  de  leurs  trois  dépositions  et  de 
quelques  autres,  comme  celles  de  Tholosan  de  la  Salle,  d'Etienne 
de  Villeneuve  et  de  Bertrand  de  Quiders,  qu  il  nous  a  été  pos- 
sible d'avoir  quelques  renseignements  sur  les  Golayran.  On  voit 
de  quelle  lueur  soudaine  leur  origine  et  leur  parenté  avec  les 
anciens  seigneurs,  exterminés  et  dépouillés  par  l'Eglise  romaine, 
éclairent  le  drame  de  12^2. 

Mais  nous  recueillons  dans  l'histoire  les  traces  de  nombre 
d'autres  descendants  de  cette  famille,  résidant  à  Avignonet  et 
portant  le  nom  d'Avignonet. 

C'est  ainsi  qu'en  1167,  nous  voyons  figurer  comme  témoin 
au  synode  cathare  de  Saint-Félix-de-Caraman,  Bertrandus  de 
Avinione^.  En  1179,  un  Guillelmas  de  Avinione  est  témoin, 
avec  Sicard  de  Laurac,  Bernard  d'Alzonne,  etc.,  au  serment 
de  Roger,  vicomte  de  Carcassonne,  à  Alphonse  d'Aragon^. 
En  1209,  un  Geraldus  d Avinhone  (Guiraud)  est  témoin  dans 
la  donation  de  Pons  de  Mares  à  l'hôpital  de  Toulouse  (Arch.  de 
Malte,  Avignonet,  basse  II,  n"  i).  A  l'enquête  de  i2/i5,  devant 
les  Inquisiteurs  du  Lauraguais,  indépendamment  des  Golayran, 


1.  Mss.  de  la  Bibliothèque  de  Toulouse,  no  Ooq,  I'o  iSS-'.  Les  autres  dépo- 
sitions se  trouv^entau  même  ouvrage,  savoir  :  Bertrand  de  Ouiders,  fo  iSg»;  Na 
Viverna,  f"  iSy'";  Bernard-Ramon  d'Avignon  (Golayran),  fo  137I). 

2.  Mahul,  Cartulaire  de  Carcassonne,  t.  I,  p.  2. 

3.  Teulet,  Trésor  des  Chartes,  t.  I,  p.  124. 


LES    PREMIERS    SEIGNEURS    d'aVIGNONET.  1^5 

déposent  encore  Mathieu  d'Avignonet,  alors  très  âgé,  Alborenc 
d'Avignonet,  Pons  d'Avignonet,  et  la  femme  de  celui-ci,  Gail- 
lehna^.  En  I253,  on  trouve  comme  possesseurs  des  débris  du 
domaine  seigneurial,  Roger-Izarn  d'Avignonet  et  sa  femme 
Giiillelma,  lesquels  donnent  en  fief  à  Pierre  Pons  une  terre  sur 
le  dîmaire  de  Gaulège^^.  Enfin,  en  i3o/l,  un  Ramundus  de 
Avinho  se  trouve  encore  au  nombre  des  notables,  dans  un  pro- 
cès entre  les  consuls  d'Avignonet  et  le  commandeur  de  Pexiora 
(Arch.  de  Malte,  Avignonet,  liasse  I,  n"  8). 

Après  cela,  les  traces  de  la  maison  d'Avignonet  nous  échap- 
pent, du  moins  à  Avignonet  même,  mais  nous  les  retrouvons 
à  Toulouse  où  elles  devaient  se  perpétuer  jusqu'au  seizième 
siècle. 

En  effet,  dès  le  commencement  du  treizième  siècle  s'était  dé- 
tachée, pour  s'adonner  au  commerce  et  à  la  chancellerie,  une 
branche  de  la  maison  d'Avignonet.  Le  12  juin  1220,  un  des 
secrétaires  du  vicomte  de  Carcassonne,  Bonetus  de  Avinione, 
était  témoin  au  statut  imposé  aux  bayles  et  aux  notaires  par  les 
consuls  de  Montpellier^.  Or,  le  même  Bonnet  était,  en  1287, 
établi  à  Toulouse,  dans  le  quartier  de  la  Daurade,  où  il  exerçait 
un  vaste  commerce  d'orfèvrerie ,  avec  son  nev^u,  Bernard 
d'Avignonet.  Celui-ci  s'engageait  même,  le  18  novembre  123-, 
par  un  acte  où  il  s'intitule  «  citoyen  de  Toulouse  »,  à  faire 
participer  le  comte  de  Toulouse,  Raymond  VU,  à  ses  opérations 
de  bourse  et  à  lui  payer,  avec  son  oncle  Bonnet,  un  tiers  des 
bénéfices  qu'ils  feraient  dans  leur  commerce*.  On  voit  que  la 
commandite  existait  déjà  de  ce  temps. 

On  ne  sera  donc  pas  surpris  de  voir  le  fils  de  Bernard,  Pons 
d'Avignonet ,  capitoul  en  1274,  et  l'un  de  ses  descendants, 
Arnaud  d'Avignonet,  être  comptés,  au  quatorzième  siècle,  parmi 
les  plus  riches  bourgeois  de  Toulouse. 

Le  fameux  titre  de  1279,  ^^^  règle  la  temporalité  des  évê- 

1.  Bibliothèque  de  Toulouse,  ms.  609,  fos  i3i'',  i36'|,  i3ù^  et  i38'i. 

2.  Teulet,  Trésor  des  Chartes,  t.  III,  p.  186. 

3.  Ibid.,  t.  II,  p.  53. 

4.  Ibid.,  t.  II,  p.  354. 


ï/i6  REVUE    DES    PYRÉNÉES. 

ques  de  Toulouse,  la  Philippine,  indique  en  effet  le  moulon 
de  la  ville,  au  voisinage  de  l'évêché,  sur  lequel  l'évêque  a 
droit  de  haute  et  basse  justice  ;  or,  dans  ce  moulon  se  trouvent 
compris,  sur  la  place  Saint-Etienne,  les  hôtels  de  Raymond  de 
Bages  et  de  feu  Arnaud  d'Avignonet^.  D'ailleurs  le  testament 
de  ce  personnage  (ou  plus  probablement  de  son  fils)  a  été  pu- 
blié, à  la  date  de  igoS,  par  M.  l'abbé  Douais;  il  témoigne 
d'une  opulence  et  d'une  générosité  dont  il  est  difficile  de  se 
faire  aujourd'hui  l'idée. 

Enfin,  les  derniers  représentants  de  celte  famille  à  Toulouse, 
Guillaume  et  Pierre  d'Avignonet,  nous  sont  connus  pour  avoir 
exercé  les  fonctions  si  honoi'ées  et  si  enviées  de  notaires  capi- 
tulaires.  C  est  ainsi  que  l'acte  d'inféodation  de  la  Caritat  d'Avi- 
gnonet  par  le  commandeur  de  Renneville,  Berenger  de  Castel- 
pers,  au  tailleur  Antoine  Dejean,  du  9  octobre  1/469,  est  dressé 
parle  notaiie  toulousain  Guillaume  d'Avignonet'^,  et,  en  1478, 
à  propos  d'un  conflit  survenu  entre  les  habitants  de  Caignac 
et  le  commandeur  Guillaume  de  Calmont,  une  enquête  ayant 
été  ordonnée  par  le  sénéchal  de  Toulouse,  c'est  encore  Guil- 
laume d'Avignonet  qui  en  fut  chargé^.  Ce  dernier  acte  nous 
apprend  que  Guillaume,  tout  en  exerçant  à  Toulouse,  habitait 
Avignonet. 

D'ailleurs  les  Livres  des  Notaires,  conservés  aux  archives 
municipales  de  Toulouse^  et  qui  renferment  les  formules  des 
serments  individuels  avec  les  signets  authentiques  de  tous  les 
notaires  institués  à  Toulouse  de  1266  à  i536,  nous  renseignent, 
à  la  date  de  1^66  et  de  i5o3,  sur  ces  derniers  possesseurs  du 
nom  d'Avignonet. 


1 .  Le  texte  de  la  Philippine  a  été  donné  assez  incorrectement  par  Lafaille 
dans  les  Pièces  justificatives  des  Annales  de  Toulouse.  Le  nom  d'Arnaud  y  est 
estropié  :  Arnaldus  de  Albinione,  que  Roschach  a  traduit  Arnaud  d'Albinhon  ; 
mais  il  est  facilement  reconnaissable. 

2.  Arch.  de  Malte,  Avignonet,  liasse  I,  n»  7. 

3.  Ibid.,  Caiçnac,  liasse  XXV,  no  3. 

4.  Cette  collection  de  neuf  reg'istres  (BB.  189  à  197)  renferme  les  serments 
de  11.026  notaires,  créés  à  Toulouse  en  228  ans,  de  1266  à  i536.  Il  y  manque 
un  registre,  probablement  égaré,  de  i[\2%  à  i463, 


LES    PREMIERS    SEIGNEURS    d'aVIGNONET.  1^7 

((  Anno  domi/ii  millesimo  quadringentesimo  sexagesimo  sexto 
et  die  vicesimo  tertio  mensis  aprilis,  ego  Guilhermus  de  Avi- 
nione,  oriundus  et  habitator  loci  de  Avinioneto,  diocesis  8"  Papuli 
et  Judicature  Lauraguesii,  fui  creatus  publicus  notarius  et  in 
libro  matricule  notariorum  dominorum  de  Capitula  registratus 
et  matriculatas,  adhibita  tamen  cautela  prestitoque  juramento. . . , 
teste  presenti  scriptura,  manu  mea  propria  consueta  et  signo  meo 
autentico,  quo  in  posterum  in  actibus  et  contractibus  publicis  uti 
intendo,  signala^.  » 

((  Anno  domini  quingentesimo  tercio  et  die  prima  mensis 
Augusti,  ego  Petrus  de  Avinhone,  oriundus  loci  de  Avinhoneto, 
diocesis  Sancti  Papuli,  fui  creatus  auctoritate  nobilium  virorum 
dominorum  de  Cappitulo  Th^  ubique  terrarum  notarius,  adhibita 
cautela  et  juramento  specialiter  in  talibus  prestari  solitis.  In 
cujus  rei  testimonio  hic  signum  meum  autenticum,  quo  in  poste- 
rum uti  intendo,  apposai'^ .  » 

C'est  ainsi  qu'une  des  plus  grandes  familles  du  Lauraguais, 
sinon  même  la  plus  grande,  s'est  peu  à  peu  dispersée  et  éteinte 
dans  des  professions  qui  ne  rappellent  en  rien  son  origine,  et 
je  ne  serais  pas  surpris  que  nombre  de  braves  gens  qui  portent 
encore,  dans  l'arrondissement  de  Villefranche,  à  Saint-Brice, 
à  Renneville,  à  Villefranche,  etc.,  le  nom  àWvignon  ne  soient 
autres  que  les  descendants  directs  de  Guillabert  et  de  Sicard  de 
Laurac. 

De  Santi. 


1.  BB.  192,  no  45. 

2.  BB.  igS,  no  207. 


p.   GRELIERE. 


ALIÉNOR   D'AQUITAINK 

D'APRÈS  LES  HISTORIENS  ET  LES  CHRONIQUEURS 


Les  reines,  de  ce  mot  que  la  puissance  est  forte. 
Et  qu'il  trouble  le  cœur  mystérieusement  ! 
B.elles,  c'est  leur  faconde  n'être  jamais  mortes  *. 


Aliéner  d'Aquitaine,  qui  brilla  d'un  éclat  incomparable  dans 
cette  époque  un  peu  ténébreuse  et  chaotique  du  Moyen  âge,  est 
une  de  ces  princesses  qu'il  nous  plaît  d'évoquer  dans  un  passé 
lointain,  comme  en  un  décor  de  légende  ou  de  féerie.  Il  est  peu 
d'existences  aussi  romanesques  que  la  sienne. 

C'est  la  reine  brillante  des  tournois  et  des  cours  d'amour  qui 
nous  apparaît  dans  le  rayonnement  de  la  civilisation  médié- 
vale. 

C'est  l'épouse  infidèle  dont  la  nature  ardente  et  passionnée 
ne  sut  pas,  sans  doute,  résister  aux  déprimantes  suggestions  des 
mers  bleues  et  du  ciel  pur  d'Orient. 

C'est,  ensuite,  l'épouse  altière  et  violente  qui  souffre  cruel- 
lement de  se  voir  outragée  par  son  second  époux  et  ne  recule 
pas  devant  le  crime  potir  assouvir  sa  vengeance. 

C'est  la  mère  qui,  assagie  par  l'âge,  gouverne  pour  ses  fils 
et  déploie  une  grande  activité  afin  de  relever  la  puissance  de  sa 
maison  que  ses  fautes  ont  contribué  à  abaisser. 

C'est  enfin  la  pénitente,  attendant  la  mort  dans  la  sérénité, 
le  calme  et  le  recueillement  du  cloître. 

Peu  de  reines  ont  eu  autant  de  détracteurs.  Les  chroniqueurs 
français  ne  lui  pardonnèrent  pas  d'avoir  porté  «  sa  riche  du- 

I.  Mme  E.  Rostand  et  Maurice  Rostand. 


ALIENOR    d'aquitaine.  1^9 

ché  »  au  roi  d'Angleterre  et  les  Anglo-Normands  furent  irri- 
tés contre  elle  à  cause  des  guerres  qu'elle  alluma  et  entretint 
entre  Henri  II  et  ses  fils.  De  leur  côté,  ceux  qui  ont  pris  sa 
défense  paraissent  un  peu  trop  pénétrés  de  cette  idée  que  «  la 
femme  de  César  doit  être  au-dessus  de  tout  soupçon  »  pour 
bien  rechercher  toute  la  vérité  et  la  dire.  Il  est  donc  à  peu  près 
impossible  d'apprécier  jusqu'à  quel  point  elle  mérite  les  repro- 
ches qu'on  lui  a  faits.  Fille  de  ces  ducs  d'Aquitaine  «  cheva- 
liers et  troubadours,  licencieux,  débauchés,  brillants  et  prodi- 
gues ))  ^  elle  tient  d'eux  l'amour  de  la  poésie  et  des  plaisirs. 
Elle  naquit  très  probablement  au  château  de  l'Ombrière,  à  Bor- 
deaux, en  II 22,  ou  peut-être  à  celui  de  Belin  oii  son  père 
Guilhem  X  séjournait  parfois"^.  Suivant  une  légende,  avant  sa 
naissance,  un  saint  homme  aurait  dit  à  ses  jDarents  :  «  De  vous, 
il  ne  naîtra  rien  de  bon.  »  Cette  légende  qui,  sans  doute,  ne 
prit  corps  que  par  la  suite,  après  qu'effectivement  elle  eut  accu- 
mulé autour  d'elle  ruines  sur  ruines,  dut  s'accréditer  d'autant 
plus  facilement  qu'on  la  croyait  fdle  de  Guilhem  IX  et  d'une 
femme  enlevée  à  son  mari.  Pour  le  Moyen  âge  pieux,  le  ciel, 
en  envoyant  cet  avei'tissement,  avait  voulu  marquer  d'un  stig- 
mate l'enfant  de  l'adultère. 

On  sait  peu  de  choses  de  ses  jeunes  années  passées  proba- 
blement avec  sa  jeune  sœur  Alix  au  château  de  l'Ombrière  oii, 
en  dehors  des  brillantes  cours  d'amour  qui  s'y  tenaient,  la  vie 
devait  être  plutôt  monotone,  car  le  duc  Guilhem  s'absentait 
souvent  pour  guerroyer.  Un  troubadour^,  s'adressantà  Aliénor, 
nous  fait  de  son  enfance  un  tableau  charmant  :  «  Nourrie 
dans  la  liberté  royale,  au  temps  de  ta  molle  jeunesse,  tes  com- 
pagnes chantaient,  tu  dansais  au  son  de  leur  guitare.  »  Mais 
peul-on  se  fier  au  témoignage  des  poètes  qui  ont  le  don  d'em- 
bellir toutes  choses  ? 

Fiancée  par   la   volonté    de    son  père,    mort   en   pèlerinage 

1.  Michelet,  Hist.  de  France,  t.  II,  ch.  v,  Paris,  i835. 

2.  D'après  P.-J.  O'Reilly,  Histoire  de  Bordeaux ,  t.   I,  p.   268,  Bordeaux, 
i863. 

3.  Richard  de  Poitiers.  Michelet,  Hist.  de  France,  t.  II,  ch.  v,  Paris,  i835. 


i5o 

à  Saint-Jacques-de-Gompostelle ,  au  prince  Louis,  fils  de 
Louis  M  le  Gros,  Aliéner  l'épousa  à  Bordeaux,  à  l'église  Saint- 
André,  devant  la  foule  des  seigneurs  gascons  et  poitevins  venus 
de  tous  les  points  du  duché.  ((  Pour  raconter  quelles  rare- 
tés et  quelles  variétés  de  dépenses  y  furent  faites,  pour  décrire 
la  somptuosité  des  repas  qui  suivirent  cette  cérémonie,  disent 
les  chroniqueurs,  il  faudrait  au  moins  léloquence  de  Cicéron 
et  la  variété  de  pensées  de  Sénèque*.  » 

La  cour  des  Capétiens  où,  dit-on,  les  reines  continuaient  à 
filer  à  l'exemple  de  la  reine  Berthe  et  travaillaient  à  des  brode- 
ries d'or  et  de  soie,  en  chantant  parfois  avec  leurs  femmes  des 
«  chansons  de  toile  ))"^,  connut,  à  l'arrivée  d'Aliénor,  de  profon- 
des transformations.  Nous  ne  voyons  guère  laitière  et  re- 
muante fille  de  Guilhem,  habituée  au  lyrisme  savant  des  trou- 
badours, s'accommoder  d'une  existence  aussi  simple  et  chanter, 
l'aiguille  en  main,  les  naïves  complaintes  de  la  belle  Aïe  et  de 
la  belle  Aiglantine.  Il  lui  fallait  une  vie  moins  terne,  une 
atmosphère  d'élégance  et  de  poésie.  Aussi  la  vie  simple  et 
patriarcale  de  la  cour  des  Capétiens  fit-elle  place,  pendant 
quelques  années,  aux  réjouissances  somptueuses  et  aux  maniè- 
res galantes.  Dans  le  chatoiement  des  riches  costumes  de  soie 
et  de  brocart  brodés  d'or  ou  d'argent  éclatait  la  beauté  de  la 
reine  qui  inspirait  au  roi  une  tendresse  «  passionnée  et  jalouse, 
presque  immodérée  ))^.  Nous  avons  sur  sa  beauté  les  affirma- 
tions d'un  grand  nombre  d  historiens  et  de  chroniqueurs,  qui 
d  ailleurs  affirment,  sans  préciser  :  v  D'une  taille  svelte,  elle 
avait  de  beaux  yeux,  un  regard  doux,  un  air  affable,  une  bou- 
che moyenne,  tout  ce  qui  constitue  une  beauté  achevée,  sans 
parler  de  son  esprit  vif,  orné  et  poli,  de  ses  manières  gracieu- 
ses et  attrayantes^.  »  Au  milieu  des  fêtes  dont  elle  était  l'âme, 
à  une  époque  oij  étaient  en  vogue  les  romans  de  chevalerie, 


1.  C.  JuUian,  Histoire  de  Bordeaux,  ch.  ix,  p.    129,  et  Dom  Devienne, 
Histoire  de  Bordeaux,  t.  I,  1.  I,  Bordeaux,  1862. 

2.  D'après  Funck-Brentano,  Le  Roi,  ch.  m,  p.  /j2,  Hachette,  1918. 

3.  A.  Luchaire,  Histoire,  Lavisse,  III  (ler  vol.),  Hachette,  1901. 

4.  P.-J.  O'Reilly,  Histoire  de  Bordeaux,  i.  I,  p.  275,  Bordeaux,   i863. 


A.LIENOR    D  AQUITAINE. 


5i 


Aliénor,  par  la  richesse  de  ses  parures,  par  l'éclat  de  ses  vingt 
ans  et  les  brillantes  qualités  de  son  esprit,  semblait  réaliser  le 
type  de  ces  héroïnes  de  la  Table  ronde,  parfaitement  belles, 
adorées,  servies  par  tous. 

Aussi  assure-t-on  que  Louis  VII  subit  assez  fortement  son 
influence.  C'est  sans  doute  à  l'instigation  d' Aliénor,  «  qui  ne 
trouvait  pas  dans  ses  traditions  de  famille  le  respect  des  cho- 
ses saintes  »*  qu'il  prit  vis-à-vis  de  Rome,  à  plusieurs  reprises, 
une  attitude  hardie,  qui  surprend  de  la  part  de  ce  roi  pieux, 
élevé  au  cloître  Notre-Dame. 

Saint  Bernard  ayant  offert  sa  médiation  pour  mettre  fin  à  un 
conflit  entre  le  pape  et  Louis  VII  à  propos  du  second  mariage 
de  Robert  de  Vermandois,  frère  du  roi,  avec  la  sœur  d' Aliénor, 
demanda  à  la  reine  de  «  donner  de  meilleurs  conseils  au  roi-  » 
et  lui  promit  en  retour  de  prier  Dieu  de  lui  accorder  l'héri- 
tier mâle  qu'elle  souhaitait.  L  accord  conclu,  Louis  VII  et  Alié- 
nor rappelèrent  à  l'abbé  de  Clairvaux  sa  promesse.  Quelque 
temps  après,  la  reine  mettait  au  monde  une  fille.  Le  ciel  ne 
l'avait  exaucée  qu'à  moitié^. 

Quand  Louis  se  fut  croisé,  Aliénor  décida  de  l'accompagner 
en  Terre-Sainte,  et  reçut  avec  lui  le  bourdon  et  l'escarcelle  des 
pèlerins.  Il  est  peu  probable  que  ce  fût  seulement  la  piété  qui 
la  poussât  vers  l'Orient.  Etait-ce  plutôt  l'esprit  aventureux  de 
ses  pères  qui  revivait  en  elle  ou  subissait-elle  l'attrait  de  ces 
merveilleux  pays  du  soleil  d'où  les  premiers  croisés  étaient 
revenus  éblouis  et  charmés.^  Pour  une  jeune  femme  d'esprit 
cultivé  et  se  plaisant  aux  récits  d'aventures,  la  lointaine  Asie 
devait  apparaître  comme  le  pays  par  excellence  des  enchanteurs 
et  des  magiciennes,  des  palais  d'or  et  de  marbre,  des  beautés 
au  cou  d'ivoire  et  à  la  chevelure  d'or  que  célébrera  le  poète  de  la 
Jérusalem  délivrée  quatre  siècles  et  demi  plus  tard.  De  plus, 
on  s'accorde  à  reconnaître  qu'en  partant  avec  le  roi,  Aliénor 
assurait  la  docilité  des  seigneurs  aquitains  croisés  qui  ne  recon- 

1.  A.  Luchaire,  Histoire,  Lavisse,  III  (i^r  vol.),  Hachette,  1901. 

2.  Ibid. 

3.  Ihid. 


102  REVUE    DES    PYRENEES. 

naissaient  guère  encore  d'autre  suzerain  que  leur  duchesse. 
((  C  est  la  première  fois,  dit  Michelet,  qu'une  femme  a  une  telle 
importance  dans  l'histoire.  » 

Louis  \II,  Aliénor  et  leur  suite  nombreuse  de  guerriers, 
dames  et  troubadours,  s'arrêtèrent  à  Constantinople  oii  le 
grand-père  de  la  reine,  le  duc  Guilhem  IX,  allant  à  la  croi- 
sade en  I  loi,  avait  campé  aussi  quelque  temps  avec  un  essaim 
de  jeunes  beautés,  ses  maîtresses,  qui  étaient  allées,  après  sa 
déroute,  peupler  les  harems  asiatiques.  L'empereur  Manuel 
Comnène  donna,  en  l'honneur  du  roi  et  de  la  reine  de  France, 
de  grandes  fêtes.  Les  somptueux  palais  a  oii  la  flamme  opaline 
de  légendaires  gemmes  s  "alluma  sur  1  émail  des  mosaïques  », 
les  magnificences  de  la  civilisation  byzantine  faisaient  sans 
doute  si  bien  valoir  la  beauté  d'Aliénor,  qu'elle  quitta,  dit-on, 
la  capitale  grecque  «  sans  avoir  trouvé  de  rivale  ))^ 

L'Orient  délicat  et  voluptueux  était  un  cadre  qui  devait 
parfaitement  convenir  au  luxe  dont  elle  s'entourait.  Et  même, 
dans  son  portrait^,  ce  profil  hautain  et  sensuel,  cette  cheve- 
lure sombre  au-dessus  du  cou  et  de  la  gorge  nus,  lui  donnent 
l'air  d'une  de  ces  souveraines  de  l'Orient  célèbres  par  leur  faste 
et  leurs  dérèglements.  Sans  doute,  sans  que  nous  nous  en 
rendions  compte,  ce  que  nous  savons  de  sa  vie  influe  sur 
notre  impression,  et  c'est  probablement  parce  qu'on  lui  a 
attribué  1  inconduite  des  reines  orientales  les  plus  dissolues 
que  son  image  évoque  à  notre  esprit  celle  de  Cléopâtre  ou  de 
Théodora. 

On  sait  comment  se  termina  cette  croisade.  C'est  peut-être 
pour  avoir  vu  Louis  VII  vaincu,  faible,  hésitant,  qu'Aliénor 
commença  à  ressentir  pour  lui  un  mépris  qui  ne  fit  que  grandir 
par  la  suite;  il  était,  d'ailleurs,  presque  fatal  que  le  désaccord 
naquît  entre  les  deux  époux,  car  «  il  y  avait  entre  eux  la  même 
différence  d  humeur  qu'entre  Français  et  Gascons  ))^.  Bientôt 
l'orgueilleuse  et  sensuelle  Aliénor  reprocha  à  Louis  VII  sa  piété 

1.  Michaud,  Histoire  des  Croisades,  1.  VI,  p.  178,  Paris,  i8i4' 

2.  Bibliothèque  nationale. 

3.  C.  Jullian,  Histoire  de  Bordeaux,  ch.  x,  p.  i33,  Bordeaux,  i8f)5. 


ALIÉNOR    d'aquitaine.  i53 

même,  disant  qu'on  «  l'avait  mariée  à  un  moine  plutôt  qu'à  un 
roi  ))^  C'est  à  Antioche,  gouvernée  par  le  comte  Raymond, 
oncle  de  la  reine,  que  se  consomma  la  rupture.  C'est  là,  «  sur 
les  bords  riants  de  l'Oronte  ))^,  au  milieu  des  fêtes  et  des 
plaisirs,  qu'Aliénor  aurait  oublié  sa  dignité  d'épouse  et  de 
reine. 

On  dit  qu  elle  avait  pour  le  comte  Raymond  un  attachement 
((  qui  n'était  pas  celui  d'une  nièce  pour  son  oncle  ».  D'autres 
l'ont  accusée  d'avoir  entretenu  un  commerce  amoureux  avec 
le  sultan  Saladin,  d'en  avoir  reçu  des  présents  et  d'avoir  eu 
avec  lui  des  entrevues  mystérieuses.  Mais  ces  aventures  appar- 
tiennent plus  à  la  légende  qu'à  l'histoire.  Après  le  roman 
devenu  presque  banal  d'une  jeune  musulmane  et  d'un  cheva- 
lier chrétien,  les  amours  d'une  reine  de  France  et  du  célèbre 
chef  sarrazin  se  déroulant  au  printemps  de  ii/i8,  «  dans  les 
délicieux  bosquets  de  Daphné,  sous  le  beau  ciel  de  Syrie»  ^  , 
étaient  bien  un  sujet  digne  de  tenter  des  écrivains  plus  ou 
moins  prévenus  contre  elle  et  peu  difficiles  sur  la  valeur  des 
témoignages. 

L'auteur  des  Annales  cf Aquitaine'*  prétend  même  «  qu'elle 
avait  délibéré  d'épouser  le  Soudan  Saladin  ».  Un  autre  chroni- 
queur nous  apprend  que,  loin  de  rassurer  Louis  VII,  elle  se 
plaisait  à  le  braver  et  manifestait  l'intention  de  faire  prononcer 
la  nullité  de  son  mariage  comme  étant  contracté  à  un  degré 
de  parenté  prohibé  par  l'Eglise^. 

Pour  M""  de  Villedieu,  pour  un  autre  auteur  du  dix-septième 
siècle,  Isaac  de  Larrey,  ainsi  que  pour  deux  historiens  de  Bor- 
deaux, dom  Devienne  et  l'abbé  O'Reilly,  les  relations  d'Aliénor 
et  dvi  sultan  d'Iconium  furent  purement  courtoises.  On  a, 
d'ailleurs,  fait  remarquer  un  peu  plus  tard  qu'il  était  impossi- 


1.  H.  Mania,  Histoire  de  France,  t.  IV,  p.  ii,  Paris,  1884. 

2.  iMichaud,  Histoire  des  Croisades,  1.  VI,  p  78. 

3.  Ibid.,  p.  175. 

4.  J.  Bouchet,  Annales  d'Aquitaine;  I.  de  Larrey,  Éléonore  de  Guyenne^ 
p.  894,  Paris,  1788. 

5.  Guill.  de  Neubrige;  H.  Martin,  Hisl.  de  France,  t.  I,  p.  214,  Paris,  i844« 

11 


l5/i  REVUE    DES    PYRENEES, 

ble  que  le  grand  Saladin  (Salah  Eddhiri)  ait  été  l'amant 
d'Aliénor  en  ii48,  car  il  ne  devait  avoir  alors  guère  plus  de 
dix  ans,  étant  né  vers  1187. 

On  a  encore  prétendu  qu'elle  avait  eu  pour  amant  un  bel 
esclave  sarrazin,  «  un  infidèle  de  la  race  du  diable  »*,  qui  lui 
avait  inspiré  une  violente  passion. 

((  Accoutumée  à  la  licence  du  temps  et  du  lieu,  ajoutent 
deux  chroniqueurs  du  seizième  siècle'',  elle  s  était  tellement 
abandonnée  aux  voluptés  du  Levant  que  la  puanteur  de  son 
incontinence  s'était  répandue  partout.  » 

Brantôme,  le  spirituel  conteur  de  tant  d'aventures  galantes, 
dit  aussi  avec  une  ironique  indulgence  :  «  Pensez  qu'elle  voulut 
esprouver  si  ces  bons  compagnons  (les  musulmans)  étaient 
aussi  braves  champions  à  couvert  comme  en  j)leine  campagne.  » 

Nous  devons  renoncer  à  démêler  s'il  y  a  une  part  de  vérité 
dans  toutes  ces  accusations  ou  si  elles  ne  sont  que  d'odieuses 
calomnies.  L'historien  Mézeray,  lui,  conclut  prudemment  : 
((  En  ces  choses-là,  dit-il,  on  en  dit  souvent  plus  qu'il  y  en  a, 
mais  quelquefois  il  y  en  a  plus  qu'on  en  dit^.  » 

Dévoré  de  jalousie,  s'exagérant  peut-être  l'étendue  des  fautes 
de  la  reine,  Louis  Vil  dut  la  faire  enlever  de  force,  la  nuit, 
pour  retourner  en  France  où  Suger  lui  conseilla,  dit-on, 
d'éviter  un  divorce  impolitique. 

Quelque  temps  après  le  retour  de  la  croisade,  Aliénor  mit 
au  monde  une  autre  fdle,  ce  qui  pouvait  s'interpréter  comme 
un  signe  de  rapprochement  entre  elle  et  le  roi.  Mais  celui-ci 
ne  tarda  pas  à  réclamer  le  divorce,  disant  «  qu'il  ne  se  fiait 
point  à  sa  femme  et  qu'il  ne  serait  jamais  assuré  de  la  lignée 
qui  lui  viendrait  d'elle  ))^. 

Après  l'annulation  de  son  mariage  prononcée  à  Beaugency 
(ii52),  Aliénor  redevint  simple  duchesse  d'Aquitaine.  Encore 


1.  Mathieu  Paris;  I.  de  Larrey,  Eléonore  de  Guyenne^  p.  890,  Paris,  1788. 

2.  J.  de  Serres  et  Scipion  Dupleix;   I.  de  Larrey,  Eléonore  de    Guyenne, 
p.  SgS,  Paris,  1788. 

3.  Michaud,  Hist.  des  croisades,  1.  VI,  p.  176. 

4.  H.  Martin,  Hisi.  de  France,  t.  IV,  p.  2,  Paris,  i844- 


ALIENOR    D  AQUITAINE.  l55 

jeune,  en  possession  de  son  riche  luM-itage,  elle  ne  devait  pas 
manquer  de  prétendants.  Il  ne  semble  pas  que  la  crainte 
d'avoir  avec  elle  les  mêmes  infortunes  que  Louis  VII  les  ait 
fait  hésiter.  Peut-être  même,  pour  de  jeunes  imaginations  un 
peu  dépravées  par  l'influence  de  l'Orient,  ses  aventures,  sa 
réputation  ajoutaient  un  charme  nouveau  et  un  peu  plus  de 
piquant  à  sa  beauté.  Comme  elle  regagnait  Poitiers,  le  comte 
Thibaut,  de  la  maison  de  Champagne,  qui  avait  sollicité  sa 
main  et  n'avait  pas  été  agréé,  essaya  de  l'arrêter  dans  les 
environs  de  Blois  pour  la  contraindre  à  l'épouser.  Elle  lui 
échappa  à  grand'peine  à  la  faveur  de  la  nuit,  mais  n'évita  ce 
danger  que  pour  tomber  dans  un  autre.  Un  jeune  seigneur, 
Geoffroy  d'Anjou,  s'embusqua  au  port  de  Piles,  en  Touraine, 
espérant  se  saisir  d'elle  et  l'épouser.  Aliénor,  dit  la  Chronique 
de  Tours,  avertie  par  son  ange  gardien,  parvint  à  lui  échapper 
et  à  gagner  Poitiers  oii  elle  put  faire  librement  son  choix.  C'est 
sur  Henri  Plantagenet,  frère  de  Geoffroy  d'Anjou,  qu'il  se 
porta.  On  assure  même  qu'Aliénor  et  Henri  étaient  d'accord 
avant  le  div^orce.  Leur  mariage  eut  lieu  à  Poitiers,  à  la  Pente- 
côte (ii52),  moins  de  deux  mois  après  la  décision  du  concile 
de  Beaugency. 

Aliénor  fut  avec  son  mari,  devenu  roi  d'Angleterre  sous 
le  nom  d'Henri  II,  couronnée  à  Westminster  le  19  décem- 
bre ii5/i.  Jamais  les  Anglo-Saxons,  encore  à  demi-barbares, 
n'avaient  vu  pareilles  splendeurs.  Non  seulement  Aliénor, 
grâce  à  ses  vastes  possessions,  augmentait  l'importance  poli- 
tique de  sa  nouvelle  patrie,  mais  elle  lui  apportait  encore  les 
goûts  fastueux  et  l'élégance  affinée  de  sa  race. 

Cette  seconde  union  d'Aliénor  paraît  avoir  été  heureuse  au 
début;  elle  fut  du  moins  très  féconde  et  les  enfants  qui  en  naqui- 
rent furent  presque  tous  des  princes  ou  des  princesses  illustres. 
Reine  puissante  et  adulée,  étendant  son  sceptre  sur  tous  les 
pays  compris  entre  l'Ecosse  et  les  Pyrénées,  l'altière  souveraine 
ne  devait  nullement  regretter  la  couronne  de  lis,  et  méprisait 
sans  doute  le  faible  Louis  et  son  royaume  que  les  immenses 
possessions  des  Plantagenets  menaçaient  de  toutes  parts. 


i56 

Au  palais  ducal  de  Poitiers  ou  au  château  de  l'Ombrière, 
avec  ses  jardins  et  ses  prairies  ombragées,  séjour  délicieux 
qui  fait  penser  à  ce  «  Jardin  d'Amour  »  décrit  un  peu  plus 
tard  dans  le  Roman  de  la  Rose,  Aliénor  tint  de  nombreuses 
cours  d  amour  et  réunions  galantes.  «  Prélats  graves,  courti- 
sans légers  et  frivoles,  dames  élégantes  et  aimées  se  pressaient 
autour  de  leur  souveraine  *  »  pour  écouter  les  troubadours 
célébrer  sa  beauté.  Ce  n'était  plus  à  la  cour  de  France  que 
les  poètes  trouvaient  protection,  mais  à  celle  d'Aquitaine,  qui 
était  un  foyer  intellectuel  rayonnant  bien  au  delà  des  limites 
du  duché.  La  reine  elle-même,  qu'on  nous  présente  parée  non 
seulement  «  des  grâces  de  la  figure  »  -,  mais  aussi  «  des  dons 
les  plus  séduisants  de  l'esprit  ))^,  prenait,  dit-on,  quelquefois 
la  plume  et  «  romancoyait  ».  Nous  l'imaginons  presque  sous 
les  traits  d'une  de  ces  princesses  que  les  fées  allaient  visiter 
au  berceau  et  qui  recevaient  de  chacune  d  elles  le  don  d  une 
qualité.  N'avait-elle  pas  reçu  à  sa  naissance  la  puissance,  la 
beauté,  la  grandeur  et  l'art  de  bien  gouverner  ses  peuples.^  On 
dirait  même  que,  toujours  comme  dans  les  contes,  une  fée 
malfaisante  était  venue  après  toutes  les  autres  et  l'avait  con- 
damnée, pour  son  malheur,  à  être  toute  sa  vie  excessive  dans 
ses   sentiments,  dans  l'amour  comme  dans  la  haine. 

Le  troubadour  qui  chanta  avec  le  plus  d'éclat  la  beauté 
d'Aliénor  et  celui  dont  elle  semble  avoir  accueilli  les  hom- 
mages avec  le  plus  de  complaisance  fut  Bernard  de  Ventadour, 
«  cetenfantdu  peuple  que  son  génie  élevait  jusqu'aux  reines^.  » 

((  Je  ne  jouis,  dit-il,  d'aucun  bien  tellement  je  suis  craintif 
devant  ma  dame...  Et  je  l'aime  d'un  amour  si  parfait  que 
souvent  je  pleure  trouvant  dans  les  soupirs  plus  de  saveur...  Il 
me  faudrait  un  an  entier  si  je  voulais  dire  toutes  ses  qualités^.  » 
On  prétendit  que   les  relations  du  génial  troubadour  et   de  la 


1.  P.-J.  O'Reilly,  Histoire  de  Bordeaux,  f.  I,  pp.  821,  822. 

2.  G.  Michaud,  Histoire  des  Croisades,  1.  VI,  p.  178. 

3.  /bid. 

4.  H.  Martin. 

5.  D'après  J.  Anglade,  Les  Troubadours. 


ALléNOR    d'aquitaine.  ib'] 

belle  souveraine  ne  demeurèrent  pas  toujours  innocentes. 
Henri  II,  averti  par  des  «  médisants  »,  finit  par  prendre  ondjrage 
du  doux  poète  et  l'éloigna  de  sa  cour.  Nous  ne  saurons  jamais 
si  ses  soupçons  étaient  fondés.  Laure  de  Noves,  immortalisée 
par  Pétrarque,  fut  bien,  dit-on,  une  épouse  vertueuse  qui  donna 
de  très  légitimes  enfants  à  son  mari,  mais  on  ne  saurait  affir- 
mer que  la  conduite  d'Aliénor  ait  été  aussi  irréprochable. 

Une  accusation,  plus  monstrneuse  encore  que  toutes  les 
autres,  nous  permet  lïien  de  j'iger  à  quel  degré  de  dépravation 
on  la  croyait  descendue.  D'après  le  chroniqueur  Brompton, 
elle  aurait  été  la  maîtresse  de  son  beau-père;  «  et  ses  fils, 
qu'elle  avait  de  Henri  II,  ajoute  Michelet,  risquaient  fort  d'être 
les  frères  de  leur  père.  »  Or  Geoffroy  d'Anjou,  père  de  Henri  H, 
mourut  en  iioi,  c'est-à-dire  un  an  avant  le  mariage  de  son 
fils  et  d'Aliénor.  Cette  liaison  criminelle  n'a  donc  pas  existé 
ou  ne  peut  qu'être  antérieure  au  second  mariage  d'Aliénor  et 
toute  idée  d'inceste  doit  être  écartée. 

On  peut  dire  aussi  c|ue  si  la  tradition  a  recueilli  et  amplifié 
toutes  les  accusations  terribles  portées  contre  elle,  c'est  qu'elle 
participe  à  cette  sorte  de  fatalité  qui  pesait  sur  la  famille  de 
son  mari  et  de  ses  enfants,  famille  que  l'enfer  avait,  dit-on, 
marquée  de  son  sceau,  où  les  enfants  haïssaient  leurs  parents, 
se  haïssaient  entre  eux  et  avouaient  eux-mêmes  «qu'ils  venaient 
du  diable  et  qu'au  diable  ils  retournaient ^  » 

Le  moment  vint  où  1  épouse  d'Henri  II  éprouva  à  son  tour  les 
tourments  que  sa  légèreté  avait  fait  souffrir  à  Louis  VIL  Henri 
finit  par  se  lasser  d'une  femme  beaucoup  plus  âgée  que  lui  et 
dont  la  beauté  n'avait  pas  sans  doute  résisté  à  de  nombreux 
enfantements.  Aussi  variait-il  tous  les  jours  «  l'adultère  et  le 
viol  »"^.  Il  fit  construire  pour  la  plus  aimée  de  ses  maîtresses, 
la  belle  Rosamonde,  le  château  de  Woodstock.  Connaissant  la 
jalousie  terrible  d  Aliénor,  il  voulut  qu'on  ne  pût  pénétrer 
jusqu'à  la  belle  favorite  qu'après  avoir  traversé  une  sorte  de 
labyrinthe  où  devait  forcément  s  égarer  toute  personne  qui  n'en 

1.  Michelet,  ffisL  de  France,  t.  II,  p.  879,  Paris,  r835. 

2.  Ibid.,  p.  382. 


Io8  REVUE    DES    PYRENEES. 

connaîtrait  pas  les  détours.  Mais  l'artificieuse  et  vindicative 
reine  trouva  le  moyen  d'arriver  jusqu'à  sa  rivale  et  la  fit  périr, 
en  la  poignardant  disent  les  uns,  et  selon  d'autres  en  la  for- 
çant à  absorber  du  poison.  Cette  tragédie  a  inspiré  en  Angle- 
terre plus  d'un  poème  où  la  fantaisie  et  l'imagination  des  auteurs 
ont  ajouté  à  la  vérité  historique.  Ainsi  s'est  formée  la  légende 
qui  nous  montre  l'infortunée  princesse  pleurant  et  demandant 
pardon,  puis  rendant  le  dei'nier  soupir  devant  la  terrible  reine 
((  dont  les  yeux  peignaient  le  contentement  intérieur,  la  vio- 
lence d'une  haine  invétérée  satisfaite*.  » 

Aigrie  contre  ce  mari  volage  et  débauché,  Aliénor  fit  révolter 
contre  lui  ses  fils  qu'elle  «  dressa  au  parricide"^  ».  Arrêtée  au 
moment  où,  déguisée  avec  des  habits  d  homme  elle  se  disposait 
à  aller  les  rejoindre,  elle  fut  enfermée  par  les  soins  d'Henri  II 
au  château  de  Salisbury^.  L'emprisonnement  d' Aliénor  suscita 
de  nombreux  ennemis  à  son  geôlier.  Pour  la  noblesse  d'Aqui- 
taine et  de  Poitou,  elle  personnifiait  la  résistance  au  suzerain 
qui  était  toujours  l'ennemi.  Certains  seigneurs  du  Midi,  épris 
d'idéal  chevaleresque,  s'enflammèrent  à  l'idée  de  combattre 
pour  cette  reine  jadis  belle  et  adulée  et  que  ses  malheurs  pré- 
sents leur  rendaient  encore  plus  sympathique. 

Des  troubadours,  s'appuyant  sur  une  prophétie  de  Merlin, 
virent  dans  Aliénor  «  l'aigle  du  traité  rompu  »  qui  devait  être 
fatal  au  roi  de  l'Aquilon.  Mais  celle  que  les  poètes  appelaient 
((  aigle  double  »  à  cause,  sans  doute,  des  deux  couronnes  de 
France  et  d'Angleterre  qu'elle  ceignit  l'une  après  l'autre,  ou, 
peut-être,  de  la  double  royauté  «  de  l'esprit  et  de  la  beauté  »  * 
qu'elle  exerça  à  la  fois,  ne  recouvra  pas  sa  liberté  de  sitôt,  et 
l'on  imagine  assez  combien,  avec  son  caractère  impétueux,  elle 
dut  trouver  la  captivité  dure.  —  Elle  eut  cependant  la  joie 
diabolique  de  voir  ses  fils  continuer  contre  leur  père  l'œuvre  de 
vengeance  pour  laquelle   elle  les  avait  armés,   et  c'est  déses- 

1.  P.-J.  O'Fieilly,  Histoire  de  Bordeaux,  t.  I,  pp.  826,  826. 

2.  Miclielet,  Hiat.  de  France,  t.  II,  p.  878. 

3.  P.-J.  O'Reilly,  Histoire  de  Bordeaux,  t.  I,  p.  828. 

4.  D'après  Mathieu  Paris,  Larrey,  Éléonore  de  Guyenne,  p.  882,  Paris,  1788, 


ALIÉNOR    d'aquitaine.  169 

péré  d'avoir  toujours  à  combattre  les  siens  que  mourut  Henri  II, 
en  I 189. 

A  ravènement  de  son  fils  Richard,  Aliéiior  recouvra  son 
duché  qu'elle  parcourut  recevant  les  réclamations  des  bour- 
geois, confirmant  les  privilèges  des  communes  et  des  abbayes, 
fondant  des  couvents.  «  Jusqu'à  sa  dernière  heure,  la  vaillante 
douaiiièie  chevaucha,  guerroya,  négocia,  demeurant  fidèle  à 
cet  amour  du  bruit,  à  ces  instincts  de  la  lignée  poitevine  qui 
s'éteignait  en  elle*.  » 

C'est  sous  ses  auspices  que  furent  rédigés  les  Rôles  flOlé- 
ron,  curieux  monument  de  jurisprudence  maritime  adopté  en 
France,  en  Angleterre,  en  Espagne,  imité  par  les  règlements 
des  villes  hanséatiques,  dans  lequel  on  trouve  notamment  de 
sévères  mesures  contre  les  naufrageurs.  Elle  eut  l'occasion  de 
déployer  sur  un  grand  théâtre  ses  talents  de  chef  d'Etat,  après 
le  départ  de  Richard  pour  la  croisade,  et  sut,  pendant  son 
absence,  se  faire  respecter  et  aimer  de  tous.  Pour  empêcher  le 
mariage  de  Richard  et  de  la  princesse  Alix  de  France,  sœur  de 
Philippe-Auguste,  qu'Henri  II  «  avait  connue  »,  elle  le  déter- 
mina à  épouser  la  princesse  Bérangère  de  Navarre,  qu'elle  alla 
chercher  elle-même  à  la  cour  de  son  père  et  qu'elle  conduisit 
en  Sicile  où  s'était  arrêté  Richard. 

Puis,  lorsque  Richard  fut  tombé  entre  les  mains  du  duc  d'Au- 
triche et  de  l'Empereur,  elle  s'employa  de  toutes  ses  forces  à 
obtenir  sa  délivrance.  Elle  écrivit  plusieurs  fois  à  l'Empereur, 
à  Philippe-Auguste  et  enfin  au  pape  Célestin  III.  Une  lettre 
que  Pierre  de  Blois,  son  secrétaire,  adresse  à  ce  dernier,  vieil- 
lard sans  fermeté,  qui  ménageait  les  ennemis  de  Richard,  nous 
étonne  par  la  violence  des  reproches  qu'on  ne  craint  pas  de  lui 
faire,  un  siècle  à  peine  après  Canossa.  Enfin,  voyant  que  par 
lettre  elle  n'avançait  guère  en  besogne,  elle  n'hésita  pas  à 
aller  en  Allemagne  activer  les  négociations,  et  bientôt,  grâce  à 
ses  efforts,  ceux  de  qui  Richard  avait  à  se  venger  apprenaient 
avec  frayeur  que  ((  le  diable  était  déchaîné  ». 

I.  C.  Jullian,  Histoire  de  Bordeaux,  ch.  x,  p.  184. 


l6o  REVUE    DES    PYRÉNIÈES. 

Après  la  douleur  de  la  mort  de  Richard,  elle  désarma  vis-à- 
vis  de  la  maison  de  France  et  consentit  au  mariage  de  sa  petite- 
fille  Blanche  de  Cas  tille  avec  le  fils  aîné  de  Philippe-Auguste. 
Malgré  son  grand  âge,  elle  ne  recula  pas  devant  les  fatigues 
d'un  long  voyage  et  alla  en  Castille  chercher  la  jeune  infante 
(mai  1 200).  Dans  la  lutte  entre  Jean  sans  Terre  et  Arthur  de  Bre- 
tagne, son  fils  et  son  petit-fils,  qui,  tous  deux,  prétendaient  à  la 
couronne  avec  des  droits  presque  égaux,  elle  joua  encore  un 
rôle  politique  important.  Elle  fit  pencher  la  balance  du  côté  du 
premier,  moins  par  estime  sans  doute  que  dans  l'intérêt  de  l'em- 
pire anglais  et  par  ambition  personnelle.  Elle  craignit  peut-être 
que  l'avènement  d  Arthur,  très  populaire  chez  les  Celtes,  fût 
une  victoire  pour  eux  et  amenât  des  troubles  graves;  de  plus, 
il  se  peut  que,  toujours  avide  de  pouvoir,  elle  espérât  pouvoir 
dominer  plus  facilement  Jean  sans  Terre  que  le  jeune  Arthur 
qui  était  soumis  à  l'influence  de  sa  mère  la  duchesse  Constance. 

Aliénor  fut  assiégée  dans  Mirebeau,  en  Poitou,  par  Arthur. 
Jean  sans  Terre,  survenant  à  l'improviste,  délivra  la  ville  et  fit 
prisonnier  son  neveu.  On  sait  comment  ce  dernier  disparut  mys- 
térieusement et  les  soupçons  qui  pesèrent  sur  son  oncle.  La 
mort  des  siens,  les  crimes  et  les  lâchetés  de  Jean  sans  Terre, 
empoisonnèrent  les  dernières  années  d'Aliénor.  Parvenue  à  cet 
âge  avancé,  elle  devait  se  sentir  un  peu  comme  une  étrangère 
dans  un  monde  d'où  avaient  disparu  presque  tous  ceux  qui 
l'avaient  fêtée  et  admirée  un  demi-siècle  plus  tôt.  Au  terme 
d'une  vie  si  féconde  en  aventures  de  toutes  sortes,  elle  eut 
peut-être  comme  son  grand-père  la  frayeur  de  l'éternité  et  ma- 
nifesta l'intention  de  renoncer  non  seulement  au  pouvoir,  mais 
même  au  monde.  Comme  la  reine  Bertrade,  f&mme  de  Phi- 
lippe I",  et  comme  tant  d'autres  grandes  pécheresses,  elle  trouva 
dans  la  religion  avant  de  mourir  l'oubli,  du  monde  et  de  ses 
orages.  Bien  plus,  cet  amour  parfait,  qu'avec  les  poètes  elle  avait 
conçu  en  imagination,  se  mua  peut-être  cliez  elle  en  mysticisme 
chrétien,  bien  que  les  préoccupations  religieuses  l'eussent  peu 
touchée  jusqu'alors.  Comme  si  aucun  sentiment  ne  pouvait 
être  éprouvé  faiblement  par  elle,  on  nous  la  présente  exaltée  dans 


ALIÉNOR    d'aquitaine.  i6t 

sa  foi,  comme  elle  avait  été  enthousiaste  de  poésie,  ardente  au 
plaisir,  implacable  dans  la  vengeance.  S'il  fallait  en  croire 
certains  historiens',  elle  aurait  vu  même  en  des  rêves  prophéti- 
ques les  malheurs  que  devaient  occasionner  à  l'Angleterre  la 
Réforme  et  les  troubles  religieux  sous  Henri  VIII  et  Elisabeth. 

C'est  dans  une  de  ces  maisons  «  qui  s'élevaient  comme  de 
grands  navires  au-dessus  de  la  haine  et  du  mal  ))"^  à  l'abbaye 
de  Fontevrault,  en  Touraine,  que  s'écoulèrent  ses  derniers 
jours,  parmi  les  douces  âmes  qui  venaient,  dans  cet  asile, 
((  rêver  du  ciel  ))^  sous  la  robe  blanche  à  «  coule  »  noire.  Elle 
y  mourut  en  mars  lao^- 

Gomme  si  pour  son  châtiment,  il  ne  devait  pas  lui  être 
permis  de  goûter  une  paix  complète,  elle  avait  pu,  de  sa  retraite, 
voir  commencer  «  ce  grand  écroulement  de  sa  famille  que  ses 
passions  avait  préparé  ))^. 

On  dit  aussi  qu'en  12 15,  au  moment  011,  forcé  de  signer  la 
Grande  Charte  qui  consacrait  sa  déchéance,  Jean  s'écria  dans 
un  accès  de  rage  et  de  désespoir  :  «  Maudite  soit  la  misérable 
et  impudique  mère  qui  m'a  engendré".  » 

Autant  que  dans  l'étrange  réputation  que  l'histoire  lui  a 
faite,  ses  fautes  trouveraient,  dans  les  blasphèmes  d'un  mau- 
vais fils,  leur  plus  grande  expiation. 

Aliénor  fut  enterrée  à  Fontevrault.  On  y  voit  encore  aujour- 
d'hui dans  l'église  sa  statue  jadis  peinte  et  dorée  qui  la  repré- 
sente dans  un  costume  luxueux.  C'est  bien  l'image  de  la  reine 
brillante  qui  devait  passer  à  la  postérité.  Le  missel  qu'elle 
tient  dans  sa  main  rappelle  seul  l'humilité  et  le  renoncement 
de  ses  dernières  années. 

Le  Moyen  âge,  frappé  par  l'étrange  destinée  des  Plantage- 
nets,  faisait  remonter  leur  généalogie  à  la  fée  Mélusine,  serpent 


1.  G.  Michaud,  Histoire  des  Croisades.  —  P.-J.  O'KeWXj,  Histoire  de  Bor- 
deaux, t.  I,  p.  312,  Bordeaux,  i803. 

2.  Anatole  France,  Le  Jardin  d'Épicure. 

3.  Iliid. 

4.  H.  Martin,  Hist.  de  France,  t.  IV,  Paris,  1844. 

5.  D'après  A.  Luchaire,  Histoire,  Lavisse,  III  (1er  vol.),  Hachette,  1901. 


62 


REVUE    DES    PYRENEES. 


la  nuit,  femme  le  jour.  «  La  véritable  Mélusine,  dit  Michelet, 
mêlée  de  natures  contradictoires,  mère  et  fille  d'une  génération 
diabolique,  c'est  Aliénor.  »  Des  légendes  du  Poitou  attribuent 
à  la  fée  Mélusine  la  construction  d'un  grand  nombre  de  châ- 
teaux, d'églises  et  d'abbayes.  Or,  c'est  de  l'époque  d'Aliénor 
que  datent  beaucoup  de  ces  monuments  où  l'art  roman  à  son 
déclin  jette  un  dernier  éclat  et  oii  l'art  gothique  vient  déjà 
traduire  «  un  besoin  plus  aigu  de  spiritualité  ».  N'est-ce  pas, 
peut-être,  le  souvenir  de  leur  duchesse  qui  s'est  un  peu 
identifié,  dans  l'esprit  des  Poitevins,  avec  celui  de  la  fabuleuse 
mère  des  Lusignan  î* 


P.  G 


RELIERE. 


DON  AT. 


QUELQUES  CONDITIONS  DE  LA  VIE 

DANS  UNE  VILLE  DE  PROVINCE  AUX  IVII-^-XYIII"  SIÈCLES 
SAÎNT-ANTONIN,  (Tarn-et-Garonne). 


I 

La  crise  économique  actuelle  n'est  pas  sans  inquiéter  les 
écononnistes,  et  les  protestations  qui  se  sont  élevées  en  ces  der- 
nières années  contre  la  «  vie  chère  »  ont  quelquefois  fait  son- 
ger à  l'organisation  de  régies  municipales  :  de  divers  côtés, 
créant  le  mot  avant  la  chose,  on  a  préconisé  ((  le  municipa- 
lisme  )). 

Régie  municipale,  intervention  directe,  sous  des  formes  va- 
riées, des  municipalités  dans  l'achat,  la  vente,  la  fixation  du  prix 
des  matières  de  première  nécessité  ;  cession  à  bail  des  boucheries  ; 
réglementation  des  marchés  en  vue  d'éviter  l'accaparement; 
toutes  ces  mesures  qui  ont  aujourd'hui  leurs  partisans  —  et 
aussi  leurs  adversaires  —  ont  existé  un  peu  partout  pendant 
l'ancien  régime.  C'est  le  cas  de  dire  avec  M.  d'Avenel  :  ((  Nous 
n'inventerons  rien  en  fait  de  règlements  que  nos  pères  n'aient 
inventé  avant  nous*.  » 

Ces  manifestations,  j'ai  pu  les  suivre  dans  un  petit  centre 
provincial  pour  la  fin  du  dix -septième  siècle  et  la  plus  grande 
partie  du  dix-huitième.  Les  délibérations  consignées  dans  les 
registres  municipaux  de  la  petite  ville  de  Saint-Antonin,  en 
Rouergue,  m'ont  fourni  la  matière  de  cette  étude.  Les  préoccu- 
pations de  l'heure  présente  lui  donnent  quelque  intérêt,  puis- 
qu'elle permet  de  saisir  en  quelque  sorte  sur  le  vif  les  tentati- 
ves ,   les  résistances ,  les  luttes  et  les  tracas   de  toute   nature 

I.  Vte  d'Avenel,  Découvertes  d'histoire  sociale. 


i64 


REVUE    DES    PYRENEES. 


auxquels  donna  lieu  l'organisation  d  une  réglementation  souvent 
minutieuse  et  tatillonne. 

Quelques  brèves  indications  géographiques  sur  la  localité  où 
ont  été  tentées  les  expériences  d'ordre  économique  que  j  ana- 
lyse dans  ces  pages,  permettront  peut-être  de  mieux  saisir  la 
nécessité  et  la  portée  des  mesures  prises,  les  difficultés  d'appli- 
cation qu'elles  purent  rencontrer. 

Au  dix- huitième  siècle,  Saint- Antonin  comptait  environ 
lo.ooo  habitants'.   Cette  ville   est  bâtie  au  fond  d'une  assez 


I.  Ce  renseic^nement  m'est  fourni  par  un  intéressant  niémoiie  rédi2:é  par  la 
municipalité  qui  tenait  à  conserver  à  Saint-Antonin  son  titre  de  ville  royale  et 
les  privilèges  que  ce  titre  lui  conférait  :  en  1767,  en  effet,  le  roi  venait  d'alié- 
ner ses  droits  sur  cette  ville  en  faveur  de  M.  de  Malartic,  comte  de  Montricoux 
(Arch.  de  Saint-Antonin,  FF  27).  Je  tire  de  ce  document  les  renseignements 
suivants  : 

«  La  communauté  de  Saint-Antonin  est,  après  celle  de  Villefranche  [de  Rouer- 
gue],  le  chef-lieu  le  plus  considéraljle  de  l'élection.  Son  étendue  est  de  trois 
lieues  du  levant  au  couchant  et  de  presque  autant  du  700  au  midy,  et  sa  juri- 
diction, composée  de  six  paroisses,  contient  environ  dix  mille  habitants. 

«  La  ville  qui  en  renferme  près  de  six  mille,  est  décorée  d'un  chapitre,  com- 
posé d'un  prévost  ou  pHeur-mage  à  la  nomination  du  Roy,  de  douze  chanoines 
réguliers  de  Sainte-Geneviève,  congrégation  de  France,  et  de  douze  prében- 
diers,  prêtres  séculiers. 

«  Il  y  a  encore  à  Saint-Antonin  un  couvent  de  Grands-Carmes,  un  autre  de 
Cordeliers  et  un  troisième  de  Capucins,  un  hôpital  majeur,  dont  la  fondation 
se  pert  dans  son  antiquité  reculée,  mais  dans  les  archives  duquel  on  trouve 
des  titres  de  certaines  dotations  de  l'an  800.  A  un  quart  de  lieue  de  la  ville 
et  dans  sa  juridiction,  se  trouve  encore  une  prieure  de  religieuses  de  l'ordre  de 
Cîteaux. 

«  Il  y  a  de  plus  un  gouvernement  militaire  de  très  ancienne  création,  dont 
est  actuellement  pourveu  Monsieur  Dubruel,  capitaine  au  régiment  de  la  Reyne- 
Infanterie. 

«  Saint-Antonin  e-^t  habité  par  pleusieurs  personnes  de  condition,  dont  la 
noblesse  des  sentiments  ne  le  cède  en  rien  à  celle  de  leur  origine;  et  le  reste 
de  ses  habitants  est  composé  de  nombre  de  bourgeois,  de  plusieurs  commerçans 
et  de  beaucoup  d'artisans  de  toute  espèce. 

«  Orné  depuis  longtemps  d'une  chatellenie  royalle,  cette  ville  a  un  juge  avec 
e  titre  de  capitaine  châtelain,  un  procureur  du  Roy  et  plusieurs  avocats  au 
Parlement  qui  exercent  la  justice. 

«  Son  corps  municipal  est  actuellement  composé,  en  exécution  de  l'édit  du 
mois  de  may  de  l'année  17^6."),  d'un  maire  nommé  par  le  Roy  le  treizième  jan- 
vier dernier,  de  quatre  échevins  ayant  droit,  de  temps  immémorial,  de  chape- 
ron et  de  robe  exerçant  en  seuls,  et  en  vertu  de  divers  arrêts  du  conseil  de 
Sa  Majesté,  la  police,  la  justice   criminelle  par  prévention  avec  le  capitaine 


QUELQUES    CONDÎTIONS    DE    LA    VIË.  l65 

profonde  vallée,  au  confluent  de  la  Bonnette  et  de  l'Aveyron. 
La  première  de  ces  rivières  y  coule  du  nord  au  sud;  la  seconde, 
beaucoup  plus  importante,  de  l'est  à  l'ouest.  Située  dans  le 
Rouergue,  elle  se  trouve  exactement  à  la  limite  de  trois  pays  : 
l'Aveyron  la  sépare  de  l'Albigeois  ^  et  la  Bonnette  marque  la 
limite  entre  le  Rouergue  et  le  Quercy.  Une  partie  du  territoire 
de  Saint-Antonin  comprenait,  et  comprend  encoi^e  aujourd'hui, 
le  causse  de  Servanac  dans  le  Quercy  et  le  frau  d'Anglars  dans 
l'Albigeois.  Les  deux  rivières,  très  poissonneuses,  roulent  leurs 
eaux  entre  des  coteaux  calcaires,  escarpés  et  modérément  boi- 
sés. En  face  de  la  ville  se  dresse  à  pic,  haute  et  hère,  l'abrupte 
falaise  d'Anglars,  qui,  sur  un  front  de  2  kilomètres,  la  domine 
de  sa  masse  majestueuse. 

Dans  un  pays  aussi  rudement  accidenté,  les  routes  sont  dif- 
hciles  à  tracer,  et  l'on  comprend  le  mal  que  l'on  éprouva  de 
tout  temps  à  établir  des  communications  entre  Saint-Antonin 
et  les  localités  voisines.  Jusqu'à  la  hn  du  dix-huitième  siècle, 
ce  fut  souvent  à  dos  d'âne  ou  de  mulet  que  l'on  dut  assurer 
les  transports. 

A  ces  difficultés  s'ajoutaient  les  entraves  de  toutes  sortes 
apportées  à  la  libre  circulation  des  marchandises,  et  particuliè- 
rement du  blé,  jusqu'à  l'ordonnance  du  25  mai  1763.  Des 
querelles  s'élevèrent  fréquemment  au  sujet  des  droits  de  juri- 
diction ;  et  l'on  trouve,  dans  les  antiques  archives  de  cette  loca- 

chalelain,  connoissant  de  la  civillc  jusques  à  la  somme  de  douze  livres,  et  des 
salaires  et  ga^'cs  des  domestiques  et  artisans,  à  quelques  sommes  que  lesdits 
salaires  et  gages  puissent  se  porter. 

(f  Le  total  des  imposi lions  ordinaires  et  extraordinaires  de  la  communauté 
de  Saint-Antonin  se  porte  annuellement  à  peu  près  à  la  somme  de  soixante  mille 
livres  en  temps  de  guerre  et  à  celle  d'environ  quarante  huit  mille  livres  en 
temps  de  paix.  Le  seul  rolle  de  la  capitation  de  cette  communauté  se  porte 
annuellement  à  la  somme  de  douze  mille  quatre  vingt  dix  livres.  » 

I.  En  1778,  les  limites  de  la  province  de  Languedoc  s'arrêtent  à  la  juridiction 
de  Saint-Antonin.  Dans  une  délibération  du  6  septembre  1778  (BBjg),  on 
s'occupe  du  prolongement,  sur  Saint-Antonin,  de  la  route  d'AIbi  à  Cordes,  alors 
en  voie  de  construction  :  on  fait  remarquer  que  ce  tracé,  effectué  par  la  pro- 
vince de  Languedoc,  s'arrêtera  à  la  limite  de  la  juridiction  de  Saint-Antonin, 
«  parce  que  c'est  là  les  limites  de  la  province  de  Languedoc  », 


l66  REVUE    DES    PYRENEES. 

lité,  des  dossiers  de  divers  procès  avec  le  commandeur  de 
Vaour  concernant  le  frau  d'Anglars  ;  avec  Caylus  au  sujet  des 
territoires  de  l'Olmet  et  de  Lamandine;  des  traces  de  démêlés 
entre  les  évêques  de  Rodez  et  de  Cahors  pour  la  fixation  de 
leurs  droits  respectifs  sur  les  églises  du  causse  de  Quercy.  Tout 
cela  n'était  pas  de  nature  à  faciliter  les  échanges.  Ces  raisons 
diverses  mettaient  une  localité  de  cette  importance  dans  la 
nécessité  de  satisfaire  le  plus  possible,  par  ses  propres  ressour- 
ces, à  ses  besoins  immédiats.  Elle  devait  donc  chercher  à  em- 
pêcher l'accaparement  des  produits  locaux,  tout  en  protégeant 
les  intérêts  de  ses  producteurs  que  la  concurrence  étrangère 
pouvait  atteindre.  Grave  considération,  qui  explique  sans  doute, 
non  seulement  la  sévère  réglementation  des  marchés  —  cette 
réglementation  nélait  dailleurs  que  l'appHcation  de  mesures 
administratives  plus  générales  —  mais  aussi  les  droits  prohi- 
bitifs établis  sur  certains  produits,  comme  les  vins  récoltés 
hors  de  la  juridiction. 

Le  terrain  de  la  commune  est  de  nature  et  de  qualité  varia- 
bles. Le  sol  est  riche  dans  les  vallées  de  l'Aveyron  et  de  la 
Bonnette  oii  il  est  formé  d'alluvions  arrachées  aux  flancs  des 
coteaux  par  l'eau  de  ruissellement;  les  céréales,  les  prairies 
naturelles  et  artificielles,  toutes  les  récoltes  de  notre  région  du 
Sud-Ouest  s'y  développent  parfaitement.  Au  penchant  des 
coteaux,  sur  la  couche  de  terre,  en  général  peu  épaisse,  que 
la  disposition  du  terrain  ou  le  boisement  ont  protégée,  la  vigne 
étale  ses  pampres;  certaines  expositions  sont  particulièrement 
favorables  à  cette  culture;  la  surface  qu'autrefois  elle  occupait 
était  plus  étendue  qu'aujourd'hui  ;  les  cépages  américains 
actuels  demandent  un  sol  assez  riche  ;  la  vieille  vigne  fran- 
çaise, si  généreuse  en  produits  pétillants  et  capiteux,  était  moins 
exigeante;  elle  insinuait  subtilement  ses  racines  dans  les  inters- 
tices des  rochers*. 


I .  Le  quartier  de  la  commune  où  se  recollaient  et  où  se  récoltent  encore  les 
meilleurs  vins  porte  le  nom  caractéristique  de  o  Foundepio  »  —  Fount  de  Piot  : 
fontaine  du  vin.  —  On  sait  que  dans  la  lançfue  du  seizième  siècle,  le /)/o^  dési- 
gne le  viuj  Rabelais  disait  :  «  Humer  le  piot.  » 


QUELQUES    CONDITIONS    DE    LA    VIE.  167 

Sur  les  plateaux  qui  couronnent  les  coteaux  s'étend  le  causse, 
coupé  parfois  de  profondes  vallées.  Le  calcaire  y  affleure  en 
maints  endroits;  parfois  il  est  recouvert  d'une  mince  couche 
de  terre  rouge  phosphatée.  Le  plateau  du  Bosc-de-la-Camp  est 
riche;  les  causses  de  Quercy  et  d'Anglars,  fort  maigres,  don- 
nent de  plus  médiocres  récoltes.  Tous  sont,  en  revanche,  excel- 
lents pour  l'élevage  du  hétail,  et  particulièrement  du  mouton, 
auquel  les  graminées  qui  y  poussent  donnent  une  chair  fine  et 
réputée. 

II 

Un  règlement  municipal  concernant  les  marchés  de  Saint- 
Antonin  fut  élaboré  le  3  août  1694.  Il  défendait  aux  habitants 
d'aclieter  hors  de  la  ville  et  dans  les  rues  les  grains  et  denrées 
((  qui  sont  portés  les  mercredi  et  samedi,  jours  de  marché,  et 
les  jours  de  foire  ».  On  ne  pouvait  acheter  et  vendre  que  sur 
la  place  publique ^  Tout  contrevenant  à  cette  disposition,  ache- 
teur ou  vendeur,  devait  être  frappé  d  une  amende  de  3  livres. 
Ceci  se  comprendra  mieux  si  Ton  remarque  que  la  récolte  de 
l'année  1698  avait  été  mauvaise  et  que,  par  sa  déclaration  du 
0  septembre  1693,  le  roi  obligeait  les  cultivateurs  à  porter  aux 
marchés  publics  la  moitié  de  leur  récolte  de  grains^ 

Ce  règlement  spécifiait,  en  outre,  qu'on  était  tenu  d'appor- 
ter sur  la  place  publique  «  les  cheuvreaux,  venaison,  truffes, 
volailles,  œufs,  fromages  et  fruits  d'arbres  ».  Les  particuliers 
ne  pouvaient  acheter  avant  10  heures  du  matin  et  les  mar- 
chands avant  1 1  heures.  Cette  mesure  permettait  aux  habitants 
de  s'approvisionner  avant  que  les  marchands  eussent  enlevé 
les  denrées. 

1.  Cette  règle  était  fçénérale  :  elle  était  imposée  par  deux  édits  royaux  de 
Philippe  le  Bel,  des  lois  de  François  ler,  des  ordonnances  royales  de  1667  et  1677, 
un  arrêt  du  Parlement  de  Paris  du  i3  juin  1662  ;  le  cultivateur  ne  pouvait  ven- 
dre son  blé  que  sur  le  marché  de  la  ville.  A  ce  moment,  «  le  commerce  des 
grains  est  eocore  soumis  tout  entier  à  l'ancien  ordre  polili(|ue  et  économique  : 
de  là  une  police  des  marchés  autonome  et  défiante...  »,  —  {Aïanassiev ,  Le  com- 
merce des  céréales  en  France  au  dix-haitième  siècle.) 

2,  Arch.  nat.,  AD,  xi,  87. 


l68  REVUE    DES    PYRENEES. 

Le  même  règlement  s'occupe  aussi  des  achats  destinés  aux 
boticheries.  Il  stipule  qu'en  ce  qui  concerne  «  la  débite  des 
boucheries  »,  les  maires  et  consuls  nommeront  tous  les  ans, 
dans  les  trois  jours  qui  suivront  la  mutation  consulaire,  «  huit 
habitants  des  plus  qualifiés  et  entendus  autant  qu'il  se  pourra, 
pour  vériffier  les  moutons ,  veaux  de  lai  et  veaux  génisses , 
bœufs  et  vaches  que  les  bouchers  voudront  tuer  ».  Ils  devront 
examiner  si  le  bétail  «  est  en  estât  destre  tué  et  exposé  en  vante, 
et  empêcher  que  les  bouchers  ne  vendent  pas  les  chairs  une 
pour  une  autre  » . 

Les  commisssaires  ainsi  désignés  sont,  en  outre,  chargés  de 
veiller  à  l'exacte  exécution  des  contrats  passés  entre  la  muni- 
cipalité et  les  bouchers.  Ils  doivent  remplir  leur  charge  «  en 
Dieu  et  conscience  ».  De  plus,  les  jours  de  foires  et  de  mar- 
chés, ils  se  rendront  à  la  place  publique,  se  transporteront 
même  sur  d'autres  points  de  la  ville  ou  de  la  juridiction,  pour 
constater  les  contraventions  en  ce  qui  concerne  la  vente  «  des 
susdits  grains,  denrées,  chevreaux,  venaison,  truffes,  volaille, 
œufs  »  *,  etc. 

J'ai  tenu  à  donner  en  première  ligne  ce  règlement  général 
qui  sera  par  la  suite  plus  ou  moins  modifié,  mais  qui  n'en 
constitue  pas  moins  la  base  de  tous  les  autres  règlements  ulté- 
rieurement établis. 

En  1698,  une  ((  ordonnance  de  police  pour  la  taxe  du  pain 
et  autres  choses  »  renouvelle  certaines  prescriptions  du  règle- 
ment de  169/^. 

Le  23  septembre  1698  se  réunissent  dans  l'hôtel  de  ville  de 
Saint-Antonin,  en  conseil  de  pohce  :  M' Abel  Berry,  conseil- 
ler du  Roi  et  maire;  —  M"'  Pierre  Delpech,  a  bachelier-ez- 
droits  »  et  Antonin  Cassaing,  notaire;  Estienne  Vidal  Marcon, 
chirurgien,  consuls;  —  Philippe  Dupin,  avocat;  Jean  Parra, 
docteur  en  médecine;  Pierre  Cassaing,  orfèvre;  Jacques 
Lacombe,   marchand,    «  et  autres  habitants  ». 

Le  procès-verbal  de  cette  réunion  dit  «  qu'il  importait  pour 

I.  Arch.  de  Saiot-Aûlonin,  Reg.  BB^^,  f"  5G. 


QUELQUES    CONDITIONS    DE    LA    VIE.  169 

le  bien  public  »  de  réglementer  la  vente  du  pain,  les  boulan- 
gers et  boulangères  en  ayant  augmenté  le  prix  de  leur  seul  gré, 
«  sans  la  participation  du  maire  et  consuls  »*.  Il  expose,  en 
outre,  que  les  revendeurs  et  revendeuses  de  l'endroit,  et  même 
des  étrangers,  ont  pu  acheter  le  froment,  l'orge,  le  seigle, 
l'avoine,  les  laines,  le  chanvre,  le  gibier,  le  poisson,  la  volaille, 
ainsi  que  d'autres  provisions  et  denrées,  «  hors  de  la  place 
publique  et  de  la  pierre  foirai,  empêchant  par  ce  moyen  les 
particuliers  de  faire  leurs  provisions,  et  faisant  ainsi  enchérir 
lesd.  denrées  ))"^.  D'autre  part,  on  se  plaint  que  les  meuniers 
et  propriétaires  de  moulins  ne  s'approchent  de  la  pierre  foirai 
que  sur  la  fin  du  marché^. 

L'assemblée  décide  donc  que  ((  le  pain  sera  rendu  à  l'adve- 
nir  à  un  prix  esgal;  ce  faisant  que,  selon  le  cours  du  prix 
des  grains ,  le  pain  blanc  se  vendra  à  raison  de  quatorze 
deniers  la  livre,  et  le  bis  à  un  sol,  qu'est  deux  deniers  de 
moins  ».  Sous  aucun  prétexte,  les  boulangers  ne  pourront 
modifier  ces  prix  :  toute  infraction  à  la  taxe  ainsi  établie  sera 
punie  de  la  confiscation  de  la  marchandise  et  d'une  amende 
de  5  livres  «  applicable  à  la  confrérie  du  T.  S.  Sacrement,  et 
de  plus  grande  s'il  y  eschoit  ».  Si  le  cours  des  grains  s'élevait, 
les  boulangers  pourraient  demander  aux  maire  et  consuls  un 
relèvement  des  prix  de  vente,  et  ceux-ci  l'accorderaient  s'ils 
le  jugeaient  à  propos. 

1.  Le  pain  était  donc  taxé  avant  cette  époque. 

2.  La  crainte  de  la  famine  hante  les  esprits.  «  On  était  persuadé  que,  livrés 
à  eux-mêmes,  les  laboureurs,  par  avidité,  affameraient  les  villes  »  ''Afanassiev, 
ouv.  cit.).  Cette  idée  se  trouve  exprimée  par  le  lieutenant  général  de  police 
d'Argenson  dans  ses  lettres  des  11  et  27  décembre  1697. 

3.  Cette  protestation  sera  mieux  comprise  si  l'on  sait  que  les  meuniers 
avaient  toute  licence  de  vendre  les  grains  qu'ils  acquéraient  en  prélevant  en 
nature  le  droit  de  mouture;  mais  ils  n'avaient  pas  le  droit  d'en  acheter;  on 
voulait  par  là  encore  éviter  les  accaparements.  —  Les  laboureurs  ne  pouvaient 
vendre  que  par  l'intermédiaire  des  marchands  ;  et  l'ordonnance  royale  du 
3i  août  1691)  stipulait  que  nul  ne  pourrait  être  marchand  de  grains  sans  une 
autorisation  spéciale  de  l'administration  ;  les  marchands  ne  pouvaient  pas  s'as- 
socier entre  eux  ;  leurs  achats  devaient  être  faits  par  écrit  et  enregistrés.  Cette 
ordonnance  rééditait  en  partie  celle  du  21  novembre  1677  ;  elle  constitua  la 
véritable  charte  du  commerce  des  grains  pendant  la  première  moitié  du 
dix-huitième  siècle. 

12 


l'-JO  REVUE    DES    PYRENEES. 

La  même  délibération  rappelle,  mais  en  y  ajoutant  des 
précisions  nouvelles,  les  défenses  antérieures.  Pour  permettre 
aux  particuliers  de  s'approvisionner  sans  trop  de  difficulté,  il 
est  formellement  défendu  «  à  toutes  personnes,  habitants  et 
estrangers,  d'acliepter  soit  bled,  froment,  seigle,  avoine,  orge, 
laines,  chanvres,  volailles,  gibier,  œufs,  poissons  et  autres 
provisions  et  denrées  hors  la  ville  et  advenues  d'icelle,  et  par 
exprès  à  tous  hostes,  trafiquans  et  acheptans  pour  revendeurs 
de  l'un  et  l'autre  sexe...  de  rien  achepter  sur  les  portes  et  rues, 
ni  ailleurs  que  la  place,  qu'après  les  dix  heures  du  matin  en  esté, 
et  après  les  onze  heures  aussy  du  matin  en  hiver,  à  commencer 
au  premier  marché  après  la  Toussaints  pour  l'hiver,  et  au 
premier  marché  d'après  Pasques  pour  l'esté,  et  de  n'entrer 
avant  lad.  heure  dans  la  place  publique  et  pierre  foirai,  à 
peine  de  confiscation  des  provisions  et  denrées  qu'ils  auront 
acheptées  et  de  cinq  livres  d'amende  et  de  prison,  et.  en  cas 
de  récidive,  de  plus  grande  peine  ». 

De  plus,  il  est  fait  «  très  expresses  inhibitions  et  défenses  à 
tous  muniers,  propriétaires  de  moulins  et  tous  autres  de  leur 
part,  de  s'approcher  aucunement  de  la  piere  foirai ,  sous 
quelque  prétexte  que  ce  soit,  qu'après  les  deux  heures  d'après 
midi,  à  la  fin  des  marchés,  pour  rettirer  seulement  les  grains 
et  autres  provisions  pour  ceux  qui  les  auront  acheptées,  à  peine 
de  cinq  livres  d'amende  et  de  prison  ».  Mais  a  pour  leur  oster 
toute  sorte  de  prétexte  de  se  présenter  à  lad.  pierre  foirai  avant 
l'heure  cy  dessus  marquée  »,  on  leur  permet,  en  violation  de 
la  règle  établie,  «  d'achepter  ou  vendre  des  grains  ou  autres 
denrées  à  lad.  pierre  foirai  après  lad.  heure  de  deux  d'après 
midy  »*. 

La  préoccupation  constante  était  toujours  d'éviter  les  accapa- 
rements". 


1.  Arch.  de  Saint-Aûtonm,  BBjg,  fo  uS. 

2.  Dans  une  lettre  du  20  novembre  1698,  d'Argenson  «  accuse  les  laboureurs 
et  les  communautés  religieuses  de  faire  des  accaparements,  ce  qui,  malgré 
l'abondance  des  blés,  provoque  uue  hausse  des  pri.x  »  (Afanassiev,  ouv.  cité, 

P-  7)- 


QUELQUES    CONDITIONS    DE    LA    VIE.  17! 

Ce  règlement  de  1698  était  encore  appliqué  en  1721  :  une 
revendeuse,  Marie  Lafont,  ayant  été  surprise  achetant  des  œufs 
hors  de  la  ville,  fut  condamnée,  le  4  août  1721,  à  3  livres 
d'amende.  Et  comme  elle  invoquait  pour  excuse  son  igïiorance 
du  règlement,  il  fut  décidé  qu'on  en  porterait  de  nouveau  les 
prescriptions  à  la  connaissance  de  la  population*. 

Le  prix  du  pain  tel  qu'il  avait  été  fixé  en  1698  fut-il 
modifié  par  la  suite?  Registres  municipaux  et  règlements  de 
police  restent  muets  sur  ce  point  pendant  de  longues  années. 
Sans  doute,  il  ne  dut  pas  subir  de  sensibles  modifications.  On 
se  plaint  cependant  des  boulangers  :  dans  la  séance  du  7  no- 
vembre 1709,  le  conseil  de  police  observe  que  «  les  boulangères 
ne  font  pas  le  poids  et  vendent  le  pain  en  détail,  et  tiennent 
des  crochets  et  balances  fausses  et  y  mêlent  des  grains  qui 
nuisent  à  la  sancté  »  :  aussi  décide-t-il  que  de  pareilles  prati- 
ques seront  punies  d'une  amende  ((  de  dix  livres  sans  modéra- 
tion pour  la  première  fois  ))'^. 

On  ne  trouve  plus  ensuite  de  documents  concernant  l'appro- 
visionnement de  la  population  en  blé  qu'en  1709.  Les  disettes 
qui  éprouvaient  fréquemment  nos  campagnes  étaient  un  fléau 
justement  redouté.  Sans  récoltes,  pas  d'impôts  et  souvent  la 
révolte... 

Les  années  1708  et  1709  furent  mauvaises  et  donnèrent  de 
faibles  récoltes;  le  rigoureux  hiver  de  1709  fut  particuhère- 
ment  désastreux.  Ce  fait  explique  la  décision  prise  par  l'assem- 
blée communale  dans  sa  délibération  du  7  novembre  1709, 
Brugière,  maire  et  premier  consul  de  Saint-An tonin,  expose  à 
l'assemblée  que  la  gelée  de  l'hiver  précédent  avait  détruit  toute 
la  récolte  en  grains  du  taillable,  «  ce  qui  a  mis  les  particuhers 
hors  d'estat  de  pouvoir  ensemancer  leurs  terres  préparées  pour 
recevoir  la  semance  cette  année  ;  et,  par  conséquent,  ils  seroint 
dans  l'impuissance  de  payer  la  taille  l'année  prochaine  ».  Il 
demande  à  l'assemblée  «  de  délibérer  s'il  ne   seroit  utille  et 


1.  BBje,  fo  io5  vo. 

2.  BB,4,  fo  173. 


172 

avantageux  d  emprunter  les  sommes  nécessaires  pour  acheter 
des  grains  pour  être  distribués  au\  particuliers  compris  en 
lestât  qui  a  esté  dressé,  à  l'efTet  d'ensemancer  lesd.  terres 
préparées  ». 

L'assemblée  donne  pleins  pouvoirs  «  aux  maire  et  consuls 
d'emprunter  au  nom  de  la  communauté  jusques  à  la  somme 
de  trois  cents  livres...  pour  estre  par  eux  employée  en  achat 
de  grains  et  distribuée  auxd.  particuliers...  ».  D'ailleurs,  pour 
s'assurer  que  les  grains  seront  bien  employés  comme  semences, 
le  maire  «  fera  venir,  avec  celuy  qui  les  recevra,  un  voisin  de 
cette  personne  qui  se  chargera  de  voir  semer  la  quantité  qui 
lui  sera  baillée  »*. 

La  rareté  du  blé  rendait  le  pain  plus  précieux.  Aussi  le  maire 
mit-il,  cette  année,  des  conditions  plus  sévères  au  contrat  de 
bail  des  fours  de  la  communauté.  Il  les  mit  «  aux  enchères 
pour  l'année  suivant  la  coutume  »,  mais  il  diminua  de  moitié 
la  rétribution  due  aux  fourniers,  «  c'est-à-dire  que  de  seize 
livres  de  paste  que  les  précédents  fourniers  avoint  droit  de 
prendre  pour  chaque  cestier  de  bled  qu  on  cuiroit  dans  les  dits 
fours,  la  présente  année  ils  n'en  prendroint  que  huit  livres,  et 
ainsy  à  proportion  pour  chascune  mezure  de  grains  ».  Après 
plusieurs  appels  et  proclamations,  le  four  du  Pont  seul  fut 
adjugé  à  Antoine  Bromet,  praticien,  pour  la  somme  de  35  li- 
vres. Les  autres  fours  ne  trouvant  pas  preneur,  l'assemblée 
décida  de  maintenir  ses  conditions  et  d'ajourner  à  un  autre 
moment  l'adjudication.  Qu  en  advint-il?  Les  registres  commu- 
naux ne  nous  renseignent  pas  sur  ce  point "^. 

Prévenir  les  mouvements  populaires  que  les  disettes  peuvent 
provoquer  est  un  devoir  qui  s'impose  aux  gouvernants.  En 
admettant  que  les  intendants  fussent  inaccessibles  à  de  vulgai- 
res sentiments  de  pitié,  il  était  de  bonne  administration  et 
d'habile  politique  d'écarter  d'aussi  redoutables  dangers.  Par 
une  ordonnance  du  17  août  1712,  l'intendant  de  la  généralité 


I.  BB,3,  fo  (72. 

;s.  BB|4,  fo  174-  —  (Délibération  du  12  novembre  1709.) 


I 


QUELQUES    CONDITIONS    DE    LA    VIE.  I70 

de  Montauban  invitait  lui  aussi  la  municipalité  de  Saint- 
Antonin  à  dresser  un  état  «  des  habitants  qui  sont  dans  l'im- 
puissance d'ensemancer  leurs  terres,  et  de  la  qualité  et  quantité 
de  terres  qui  deuvront  être  ensemancées,  et  de  la  qualité  et 
quantité  de  grains  qui  leur  seront  nécessaires  pour  lesd.  seman- 
ces,  avec  le  montant  de  la  valeur  d'iceux  »  ^ 

A  cet  effet,  le  maire  assemble  le  conseil  le  17  octobre  1712. 
Il  lui  explique  qu'en  application  de  l'ordonnance  de  l'inten- 
dant, il  avait,  le  11  septembre,  réuni  les  principaux  habitants 
pour  rechercher  avec  eux  les  moyens  de  dresser  l'état  qui  lui 
était  demandé.  A  la  suite  de  cette  réunion,  des  commissaires 
furent  désignés  pour  parcourir  le  taillable.  De  l'enquête  à 
laquelle  ces  commissaires  se  livrèrent,  il  résulte  qu'il  fallait 
pour  l'ensemencement  des  terres  de  cette  commune  :  167  se- 
tiers  7  demi-quartes  de  froment;  —  3  setiers  3  demi-quartes 
d'avoine;  —  7  demi-quartes  d'erses. 

L'état  des  personnes  entre  lesquelles  la  répartition  doit  être 
faite  a  été  dressé  nominativement  ;  il  Se  trouve  aux  archives. 
L'approvisionnement  en  grains  de  semences  est  à  la  charge  de 
la  commune  :  aussi  l'assemblée  désigne- t-elle  Yzaac  Thouron, 
marchand,  et  Jean  Gardes,  chirurgien,  pour  réahser  un  em- 
prunt en  son  nom  de  «  la  somme  de  cinq  mille  deux  cent 
soixante  deux  livres,  à  quoy  revient  le  prix  au  total  des  grains 
nécessaires  pour  lesdites  semances,  à  la  charge  par  eux  d'em- 
ployer lad.  somme  à  l'achat  desd.  grains  et  de  les  distribuer 
conformément  à  Testât  qui  a  esté  fait  ))^. 

Quant  aux  boulangers,  ils  devaient  assez  docilement  se  sou- 
mettre aux  règlements  municipaux,  puisqu'on  va  jusqu  en 
17/io  sans  découvrir  dans  les  registres  la  moindre  trace  de 
conflit  avec  la  municipalité. 

Mais  le  i4  novembre  1740,  Philippy,  premier  consul,  expose 
au  conseil  de  police  que  les  boulangers  ((  ont  eu  la  témérité 
d'augmenter  le  pain  d'un  denier  la  Hvre  depuis  plusieurs  jours, 


1.  BBj4,  fo  240  vo. 

2.  BB,5,  fo  I  vo. 


ï'ji  REVUE    DES    PYRÉNÉES. 

sans  avoir  demande  la  permission  aux  consuls,  et  que  non 
obstant  cette  augmentation  lesd.  boulangers  et  boulangères 
n'ont  point  cuit  du  pain  le  12  du  courant,  jour  de  samedy  et 
de  marché  ny  ce  jourd'huy  ». 

C'est  tout  simplement  une  grève.  Elle  prive  de  pain  «  les 
personnes  qui  sont  obligées  de  l'acheter  journellement,  de 
même  que  les  habitants  et  juridictionnels  de  la  présente  ville  ». 
Il  est  donc  urgent  de  remédier  à  cette  situation  véritablement 
intolérable.  Aussi  Philippy  estime-t-il  qu'il  convient  non 
seulement  d'inviter  les  boulangers  à  faire  du  pain,  mais 
encore  de  les  condamner  «  à  des  amendes  proportionnées  à 
leur  témérité  ». 

Aussitôt  boulangers  et  boulangères  sont  convoqués  à  l'hôtel 
de  ville.  La  liste  en  est  donnée  tout  au  long  :  elle  comprend 
deux  boulangers  et  dix-huit  boulangères  (un  boulanger  et  une 
boulangère  ne  comparaissent  pas). 

Les  consuls  leur  ordonnent  de  faire  tous  les  jours  du  pain 
blanc  et  du  pain  bis  «  à  peine  de  dix  livres  d'amende  chacun 
et  en  particulier  ».  Pour  cette  première  infraction,  ils  se  con- 
tentent d'infliger  les  condamnations  suivantes  :  les  boulangers 
qui  ont  augmenté  le  pain  de  i  denier  par  livre  payeront  5  sous 
d'amende  «  en  faveur  des  pauvres  de  l'hôpital  »  ;  ceux  qui 
l'ont  vendu  18  deniers  sont  condamnés  à  20  sols;  enfin  trois 
boulangères  «  qui  ne  sont  pas  en  état  de  faire  du  pain  aussi 
souvent  que  les  autres  »  sont  acquittées  ^ 

Bien  que  ce  document  ne  nous  apporte  pas  de  chiffres  abso- 
lument précis,  il  a  cependant  son  importance  :  nous  pouvons 
en  déduire  que  le  prix  du  pain  est,  en  17^0,  inférieur  à 
18  deniers  la  livre,  c'est-à-dire  à  i  sol  et  demi,  puisqu'on 
applique  la  plus  forte  amende  à  ceux  qui  l'ont  vendu  ce  prix. 
Il  est  donc  probable  que  la  municipalité  devait  le  taxer  à  i5  ou 
16  deniers  la  livre,  ce  qui  constituerait  une  augmentation  de 
2  ou  3  deniers  par  livre  sur  le  prix  de  1G98. 

Il  semble  d'ailleurs  qu'à  ce  moment  on  ait  à  se  plaindre  d'un 


BB„ 


QUELQUES    CONDITIONS    DE    LA    VIE.  175 

renchérissement  général  des  denrées.  Dans  la  même  séance, 
le  premier  consul  Philippy  expose  qu'il  a  été  informé  «  que 
les  muniers,  les  boulangers  et  boulangères  et  les  revendeurs  et 
revendeuses  de  celte  ville  allant  à  la  pierre  publique  tous  les 
jours  de  marché  sont  cause  de  l'augmentation  des  grains,  ce 
quy  est  très  préjudiciable  aux  intérêts  de  tous  les  habitants,  à 
quoy  il  est  nécessaire  de  pourvoir,  en  les  privant  d'aller  à  la 
dite  pierre,  au  moins  pour  certains  ». 

Le  document  n'explique  pas  plus  clairement  les  manœuvres 
par  lesquelles  les  marchands  provoquent  la  hausse  des  produits 
alimentaires.  Il  est  probable  que  les  marchandises  arrivent  sur 
le  marché  en  quantité  insuffisante  pour  satisfaire  largement 
aux  besoins  de  la  population  :  les  marchands  les  accaparent  et 
la  population  ne  peut  plus  s'approvisionner  dans  des  condi- 
tions favorables. 

C'est  bien  là  sans  doute  la  cause  du  malaise,  car  le  premier 
consul  ajoute  «  qu'il  serait  bon  de  deffendre  aux  revendeurs 
et  revendeuses  de  ladite  ville  d'aller  les  jours  de  marchés  dans 
les  chemins  publics  arretter  et  achetter  la  volaille,  le  gibier, 
les  truffes  et  autres  choses  que  les  juridictionnels  et  autres 
personnes  apportent  dans  la  ville.  » 

Il  est  fait,  en  outre,  de  nouveau  défense  expresse  à  tous 
«  traffiquants  en  grains  »  d'acheter  avant  midi,  et  aux  hôtes  et 
cabaretiers  d'acheter  avant  dix  heures  du  matin. 

Ces  précautions  permettaient  aux  habitants  de  s'adresser 
directement  aux  consommateurs  sans  payer  de  tribut  aux  inter- 
médiaires. 

Nous  avons  vu  que,  de  1698  à  17/io,  le  prix  du  pain  était 
passé  seulement  de  i/i  deniers  à  i5  ou  16  deniers.  L'augmen- 
tation est  autrement  considérable  de  17/10  à  1770.  Cela  tient 
à  des  causes  qu'il  importe  de  résumer. 

Les  travaux  des  physiocrates  du  dix-huitième  siècle  aboutis- 
saient à  cette  conclusion  «  que  la  liberté  était  la  base  vérita- 
ble de  la  vie  économique  ».  C'était  la  condamnation  même 
de  la  contrainte  imposée  dans  le  commerce  des  grains  par 
l'ordonnance  du   3i  août   1699.  Quesnay  publie  son  Tableau 


1']Q  REVUE    DES    PYRÉNÉES. 

économique  en  lySS,  et,  s'inspirant  de  ses  idées,  la  déclaration 
royale  du  25  mai  1768  «  autorise  le  libre  transport  des  grains 
et  denrées  d'une  province  dans  une  autre,  sans  déclarations  ni 
permissions  préalables...  Ces  dispositions  ne  faisaient  d'ailleurs 
que  confirmer  et  étendre  celles  des  arrêts  du  Conseil  de  i~\3 
et  de  1754*  ».  Cette  même  déclaration  rendait  la  liberté  du 
commerce  des  grains  à  peu  près  complète.  Mais  en  laissant  aux 
autorités  locales  le  droit  de  réglementer  les  marchés  et  en  main- 
tenant lés  droits  d'octroi  des  villes  et  des  communautés,  elle 
paralysait  en  quelque  sorte  les  bienfaisants  efTets  de  cette 
législation. 

Cette  mesure  améliora  les  conditions  de  1  agriculture  en 
favorisant  l'écoulement  des  produits  ;  mais  elle  amena  aussi  une 
hausse  générale  des  prix.  De  sorte  que  si  certains  intendants 
(Auvergne,  Bourbonnais)  célèbrent  les  heureux  effets  d  une 
législation  qui  encourage  les  agriculteurs  et  stimule  les  progrès, 
d  autres,  comme  celui  d'Orléans,  font  des  réserves.  En  certai- 
nes provinces,  la  hausse  des  denrées  provoqua  même  de  l'agita- 
tion. Et  lorsque,  en  Auvergne,  en  Bourgogne,  en  Rouergue,  on 
eut  traversé  la  période  de  disette  causée  par  la  mauvaise  récolte 
de  1765,  on  en  revint  par  une  série  de  mesures  à  la  légis- 
lation qui  empêchait  la  sortie  des  récoltes  produites  par  les 
provinces  elles-mêmes.  C'était  le  retour  à  l'ancienne  législa- 
tion contre  la  libre  circulation  des  grains. 

Ceci  explique  le  renchérissement  du  prix  du  pain  pendant 
cette  période.  Mais  jamais  il  ne  semble  avoir  encore  atteint  à 
Saint-Antonin  le  prix  auquel  il  s'éleva  en  1770.  On  paya  à 
cette  date  la  livre  de  pain  28  deniers,  exactement  le  dou- 
ble de  ce  qu'on  l'avait  payée  en  1698.  Je  tire  ce  chiffre  d'un 
jugement  du  conseil  de  police  du  22  septembre  1770'^  :  une 
plainte  avait  été  déposée  contre  les  boulangères  qui  vendaient 
le  pain  au-dessus  de  28  deniers,  prix  de  la  taxe  municipale. 

1.  Afanassiev,  op.  cit.,  p.  i^g. 

2.  BB22.  Faul-il  remarquer  que  nous  nous  trouvons  au  lendemain  des 
disettes  de  1768  et  1769,  attribuées  par  l'opinion  de  l'époque  à  l'association  dite 
du  Pacte  de  Famine,  dont  l'imagination  populaire  exaspéra  les  méfaits? 


QUELQUES    CONDITIONS    DE    LA    VIE.  I77 

Les  boulangères  contrevenantes  avaient  vendu  le  pain  jus- 
qu'à I  sou  6  deniers  la  livre,  soit  3o  deniers,  aux  étran- 
gers. L'une  d'elles  déclara  au  conseil  de  police  que,  si  on 
l'obligeait  à  livrer  le  pain  au  prix  de  la  taxe,  elle  le  ferait  a  plus 
pesant  et  de  moindre  qualité  ».  Cette  raison  ne  réussit  qu'à  lui 
attirer  la  sévérité  de  ses  juges  :  s'ils  ne  la  condamnèrent  qu'à 
6  livres  d'amende,  ils  lui  interdirent,  à  cause  de  cette  menace, 
de  continuer  à  faire  du  pain.  Une  autre  avoua  sa  faute  :  elle 
fut  condamnée  à  5o  livres  d'amende,  mais  conserva  le  droit 
de  tenir  boulangerie.  Cette  double  condamnation  nous  mon- 
tre tout  à  la  fois  et  la  sévérité  de  la  répression  et  la  toute- 
puissance  de  l'administration  communale,  qui  intervient  à  son 
gré  dans  l'exercice  des  droits  commerciaux  des  habitants  de  la 
cité. 


Je  ne  terminerai  pas  la  partie  de  cet  article  concernant  le 
pain  sans  signaler  deux  documents,  bourrés  de  chiffres,  mais 
fertiles  en  renseignements  pratiques.  Il  s'agil  d'un  procès-ver- 
bal' et  d'un  barème".  Le  procès-verbal  est  du  5  mai  1752  :  il 
fut  dressé  par  les  consuls  de  Saint-Antonin,  au  sujet  d'une 
expérience  ordonnée  par  l'intendant  Lescalopier  pour  la  fabri- 
cation du  pain  de  munition.  Ce  pain  devait  être  composé  de 
deux  tiers  de  farine  de  froment  et  d'un  tiers  de  farine  de  sei- 
gle. On  y  entre  dans  des  détails  précis  sur  le  rendement  du 
blé  et  du  seigle  en  farine,  sur  la  quantité  d'eau  et  de  sel  em- 
ployés, sur  le  poids  du  pain,  sur  le  nombre  de  mesures  locales 
diverses  qui  fournissent  un  poids  déterminé  de  blé.  Le  barème, 
établi  en  1767,  permet  de  fixer  le  prix  de  la  livre  de  pain  selon 
le  cours  des  marchés  des  blés.  De  ces  deux  documents,  je  tire 
les  conclusions  suivantes  concernant  la  valeur  de  quelques 
mesures  de  Saint-Antonin  au  dix-huitième  siècle  : 

1°  De  2  mesures  i  boisseau  2/3  de  seigle,  vendu  à  raison 
de  3  1.  5  s.  9  d.,  on   retire  7  1.  10  s.  —  Il  en  résulte  que   la 

1.  Pièces  justificatives,  I. 

2.  Ibid.,  II. 


170  REVUE    DES    PYRENEES. 

mesure  de  Sainl-Anfonin  contenait  approximativeinenl  six  bois- 
seaux. Or,  le  boisseau  valait  3  lit.  70  de  notre  système  actuel*  : 
la  mesure  de  Saint-Antonin  avait,  par  suite,  une  contenance  de 
3  lit.  70  X  C  zz  22  lit.  20  :  c'était  donc  la  demi-quarte  que 
Ruck  évalue  à  22  lit.  22. 

2°  En  comparant  dans  le  barème  de  1767  le  prix  du  sac  de 
blé  et  celui  de  la  demi-quarte,  on  trouve  que  le  sac  de  blé 
contenait  quatre  demi-quartes  :  le  sac  de  blé  contenait  donc 
88  lit.  88. 

S°  Lorsqu'on  paye  le  pain  i  s.  7.  d.  i//i  la  livre,  il  revient 
à  2  sols  la  livre  poids  de  marc,  dit  le  procès-verbal.  Comme  la 
livre  poids  de  marc  pesait  o  kil.  ^iSgSoS,  il  est  aisé  de  calculer 
que  le  poids  de  la  livre  ordinaire  était  0  kil.  3915. 

4"  Quatre  mesures  de  Saint-Antonin  ont  fourni  i33  1.  i/3 
de  blé  poids  de  marc  :  une  mesure  de  blé  pesait  donc  16  kil.  3 16. 
Et  comme  le  prix  de  la  mesure  de  blé  en  1752  est  de  4  l-  6  s., 
celui  des  100  kilos  de  blé  ressort  à  20  l.  7  s.  environ. 

5°  La  livre  de  pain  ayant  été  payée  i  s.  7  d.  i/4,  1  kilo- 
gramme de  pain  valait  U  sous  environ. 

En  ce  qui  concerne  le  rendement  du  blé  en  pain,  on  esti- 
mait qu'un  sac  de  blé  donnait  180  livres  de  pain  (soit  72  kil. 
environ  de  notre  système  décimal)  et  9  boisseaux  de  son  esti- 
més i5  sous.  Le  son  était  abandonné  au  boulanger  auquel  on 
accordait,  en  outre,  20  sous  pour  sa  peine.  Son  salaire  par 
sac  de  blé  transformé  en  pain  était  donc  évalué  à  35  sous 
de  la  monnaie  de  l'époque. 


III 


Mais  ce  n'est  pas  seulement  dans  la  surveillance  des  boulan- 
geries que  s'exerce  la  vigilance  des  consuls.  Ils  veillent  aussi 
avec  soin  sur  la  vente  de  la  viande  qu'ils  réglementent.  Et  c'est 

I.  J'emprunte  ce  chiffre  à  l'ouvrage  suivant  :  Système  légal  des  poids  et 
mesures  comparé  aux  anciennes  mesures  du  département  de  Tarn-et-Garonne, 
par  Gabriel  Ruck  (Montauban,  i838). 


QUELQUES    CONDITIONS    DE    LA    VIE.  I79 

en  cette  matière  qu'ils  éprouvent  le  plus  de  mal  à  obtenir  le 
respect  des  règlements  qu'ils  établissent.  La  concession  du 
droit  des  bouclieries  amène  des  conflits  incessants.  Ici  se  trouve 
confirmée  cette  remarque  de  M.  d'Avenel  :  «  Le  boucher  était 
une  sorte  de  fonctionnaire  »*. 

Au  dix-septième  siècle,  Saint-Antonin  avait  deux  locaux 
affectés  aux  boucheries.  Seuls  les  bouchers  adjudicataires, 
agréés  par  la  communauté  et  pouvant  fournir  une  caution  suf- 
fisante, étaient  admis  à  débiter  de  la  viande.  La  qualité  en  était 
contrôlée  par  les  consuls  qui  veillaient  également  à  ce  que  les 
tarifs  consentis  fussent  observés. 

En  1682,  la  mortalité  ayant  sévi  sur  le  bétail,  le  corps  de 
YÏlle  désigne,  le  2  août,  deux  personnes,  Guillaume  Laborde, 
marchand,  et  Guillaume  Joani,  brassier,  «  pour  vérifier  les 
chairs  qui  se  tuent  aux  boucheries  ))"^. 

En  1696,  les  bouchers  n'exécutent  pas  strictement  les  clauses 
du  contrat  qui  les  lie;  les  habitants  se  plaignentde  la  mauvaise 
qualité  des  viandes.  Le  17  mai  1696,  l'un  des  commissaires 
de  la  ville  signale  à  l'assemblée  communale  l'absence  com- 
plète de  viande  dans  les  boucheries.  Aussitôt  on  convoque  les 
bouchers  concessionnaires  :  bien  qu'ils  prennent  l'engagement 
de  tenir  à  l'avenir  leurs  boutiques  bien  approvisionnées,  ils 
sont  condamnés  à  25  livres  d'amende  au  profit  de  la  confrérie 
du  Saint-Sacrement  et  des  pauvres^. 

C'était  à  la  Saint-Jean  que  l'on  donnait  les  boucheries  à 
bail  :  la  concession  avait  une  durée  d'un  an.  Mais  en  cette 
année  1696,  les  bouchers  de  Saint-Antonin,  mécontents  sans 
doute  de  l'amende  qui  leur  avait  été  infligée  le  17  mai,  ne  se 
présentèrent  pas  à  l'adjudication. 

L'assemblée  communale  décida  alors  de  réunir  en  une  seule 
les  deux  tables  de  boucherie  et  elle  fit  des  propositions  à  un 
boucher  de  Cordes.  Celui-ci  s'engagea  à  fournir  la  viande  aux 


1.  Vie  d'Avenel,  Découvertes  d'histoire  sociale. 

2.  BB12,  f»  166  vo. 

3.  BB,3,  fo  166  vo. 


i8o 


REVUE    DES    PYRENEES. 


conditions  suivantes  :  «  sept  sous  la  livre  grosse'  dé  mouton  et 
veau  de  laict  de  six  mois,  six  sous  la  génisse  et  taureau,  et 
quatre  sous  six  deniers  la  livre  grosse  de  bœuf  et  de  vache  ». 

Néanmoins,  avant  de  traiter  définitivement,  le  maire  fit 
publier  les  conditions  faites  par  le  boucher  de  Cordes,  et  il 
invita  ceux  qui  consentiraient  des  conditions  plus  avantageu- 
ses à  se  présenter  dans  la  huitaine.  Personne  n'ayant  répondu 
à  son  appel,  il  traita  ferme. 

Mais  le  contrat  passé,  deux  habitants  de  Saint-Antonin 
proposèrent  de  fournir  chaque  qualité  de  viande  3  deniers 
meilleur  marché  que  le  boucher  agréé.  Le  conseil  décide  de 
repousser  leurs  offres  parce  que  <(  la  moins-dite  estoit  venue  à 
contre-temps,  et  que  n'estant  que  de  trois  deniers,  elle  estoit 
fort  médiocre  et  avantageuse  »,  car  sur  les  petites  quantités 
cela  ne  constituerait  pas  une  différence  appréciable.  Enfin, 
pour  l'exemple,  il  ne  fallait  pas  revenir  sur  la  décision  prise-. 

Des  difficultés  du  même  genre  se  produisent  en  1700.  Les 
bouchers  ayant  demandé  le  relèvement  du  tarif  des  viandes  à 
cause  de  l'élévation  du  cours  des  bestiaux,  le  conseil  avait 
refusé  de  prendre  leur  demande  en  considération'^.  Aussi,  le 
moment  du  renouvellement  du  bail  venu,  les  bouchers  revien- 
nent à  leur  tactique  de  1696  :  ils  ne  se  présentent  pas  à  l'adju- 
dication. Cette  fois  le  conseil  a  beau  faire  appel  aux  bouchers 
voisins,  il  ne  trouve  personne.  Il  dut  prier  a  Pierre  Bosc,  tan- 
neur, le  fils,  de  leur  procurer  des  bouchers  qui  voulussent 
entreprendre  le  fournissement  des  boucheries  de  cette  ville  et 
qui  fussent  en  estât  de  les  bien  tenir,  ce  qu'ils  furent  obligés  de 
faire,  à  cause  que  les  bouchers  de  cette  ville  s'estoint  mutinés, 
ayant  monopole  entr'eux  de  ne  point  faire  d'offre,  pour  estre 
en  liberté  de  vendre  la  viande  à  leur  gré  et  volonté  ». 

1.  Il  faut  sans  doute  entendre  par  «  livre  grosse  »  la  «  livre  carnassière  »  dont 
parle  Ruck  (ouvr.  cité,  p.  i43)  :  «  On  se  servait,  dit-il,  dans  les  boucheries  d'une 
livre  particulière  qu'on  appelait  livre  carnassière.  Elle  valait  trois  livres  petit 
poids  ou  de  table.  »  Et  comme  il  évalue  la  livre  poids  de  table  de  Saint-Antonin 
à  o  kil.  4079,  la  livre  carnassière  vaudrait  par  suite  o  kil.4o79X  3=  i  kil.  2287. 

2.  BBi3,  fo  76. 

3.  BBj3  (Délib.  du  iG  avril  1700). 


QUELQUES    CONDITIONS    t»E    LA    VÎË.  l8l 

Bosc  accepte  la  mission  que  lui  confient  les  consuls  :  il  fait 
trois  voyages  soit  à  Montauban,  soità  Castelnau-de-Monlmirail  ; 
mais  en  vain  :  s'il  obtenait  des  promesses  de  quelques  bou- 
chers, ils  ne  tardaient  pas  à  retirer  leur  parole  ;  ils  étaient 
((  subornés  ou  par  les  bouchers  de  cette  ville,  ou  par  d'autres 
habitants  ayant  quelque  intérêt  aux  boucheries  » .  Alors  Bosc 
«  s'avisa,  pour  rendre  service  à  la  communauté,  de  rompre  le 
monopole  des  bouchers  de  cette  ville  en  s'associant  avec  Jacob 
Bosc,  et  fit  faire  une  offre  qui  a  procuré  à  la  communauté  les 
bouchers  qui  servent  actuellement,  à  beaucoup  moins  qu'ils 
n'auroint  fait  »*. 

A  partir  de  ce  moment,  les  boucheries  sont  concédées  sans 
incident  et  au  terme  fixé.  Les  prix  n'augmentent  pas.  Le 
1 6  juin  1708,  les  concessionnaires  s'engagent  à  fournir  la  viande 
de  mouton  et  de  veau  de  lait  à  6  sous  la  livre  grosse  ;  celle  de 
génisse  à  5  sous  et  celle  de  bœuf  à  Ix  sous'-. 

Des  plaintes  se  produisent  en  1709.  Les  bouchers  vendent 
«  le  bœuf  pour  des  génisses  ;  ils  font  des  faux  poids  et  vendent 
le  plus  souvent  à  plus  haut  prix  qu'il  ne  leur  est  permis  ». 
L'assemblée  communale  décide,  le  7  novembre  1709,  que  cha- 
que contravention  sera  punie  de  3o  livres  d'amende  et  que 
des  commissaires  seront  désignés  pour  prendre  les  réquisitions 
nécessaires^. 

Pour  fixer  avec  précision  les  droits  et  les  obligations  de  cha- 
cun, le  conseil  élabore,  le  i"  mai  171 1,  un  règlement  détaillé 
concernant  les  boucheries.  Par  la  suite,  ce  règlement  sera  fré- 
quemment réédité,  généralement  à  la  veille  de  la  mise  en 
adjudication.  Comme  il  constitue  le  véritable  statut  de  l'ex- 
ploitation des  boucheries  et  qu'à  part  de  très  légères  varian- 
tes, il  se  trouve  constamment  reproduit  de  la  même  façon 
et  à  peu  près  dans  les  mêmes  termes,  je  le  transcris  dans 
son  texte  primitif.  Peut-être   ce  document  n'est-il  lui-même 


1.  BBjj,  fo  182  vo  (Délib.  du  12  septembre  1700). 

2.  BB,4,  fo  III. 

3.  BB14,  fo  i84  vo  et  suiv. 


I02  REVUE    DES    PYRENEES. 

que   la    reproduction   d'un   acte  plus  ancien   que  je   n'ai  pas 
retrouvé  : 

((  Article  du  bail  des  boucheries  pour  l'année  présente  1711 
((  Messieurs  les  Maire  et  consuls  de  Saint-Antonin  bailheront 
à  servir  les  tables  de  boucheries  de  cette  ville  pour  un  an  à 
compter  du  jour  de  Saint-Jean-Baptiste  prochain  sous  les  con 
ditions  suivantes  : 

((  1°  Que  les  bouchers  tiendront  leurs  tables  suffisamment 
garnies  de  bonnes  chairs  de  mouton,  veau  de  laict  de  six  mois 
le  plus  gros,  braus,  taureaux...  bœufs  et  génisses  aux  saisons 
requises  ; 

«  2°  Qu'ils  ne  pourront  s'associer  une  table  à  l'autre,  tenir 
troupeau  commun,  partager  le  bestail  qu'ils  tueront  pour  débi- 
ter, porter  la  viande  d'une  boucherie  à  l'autre,  sous  quelque 
prétexte  que  ce  soit,  exposer  les  chairs  en  vante  sans  avoir  esté 
enflées  avec  des  soufflets  à  teste  ronde  et  à  jointure  de  genouil, 
et  visitées  par  les  maires  et  consuls  ou  par  les  commissaires 
nommés  par  la  communauté  avant  même  qu'ils  tuent  le  bes- 
tail, afin  d'examiner  si  led.  bestail  est  malade  ou  sain; 

((  3"  Qu'ils  ne  pourront  point  prétendre  que  la  communauté 
leur  fournisse  de  boutique  ni  tuerie  pour  y  faire  leurs  bou- 
cheries; 

«  4"  Qu'ils  ne  pourront  mettre  poids  sur  poids  que  de  la 
même  espèce  de  viande; 

((  5"  Qu'ils  vendront  séparément  les  testes  et  les  pieds,  le 
ventre,  le  foye  et  le  sang; 

((  6"  Qu'ils  ne  pourront  vendre  les  viandes  a  plus  haut  prix, 
sauf  pendant  le  caresme  et  suivant  qui  sera  réglé  par  la  police  ; 

((  7"  Ne  pourront  tuer  dans  les  rues  ni  dans  la  boutique  ou 
ils  fairont  la  débite,  mais  dans  une  boucherie  a  part,  laquelle 
devra  estre  aussi  près  de  la  rivière  ou  de  la  Bonnette*  qu'il  se 
pourra  ; 

I.  Je  rappelle  que  Saint-Adtonîa  est  situé  au  confluent  de  l'Aveyron  et  de  la 
Bonnette. 


QUELQUES    CONDITIONS    DE    LA    VIE.  1 85 

((  8"  Ne  pourront  jetter  aucunes  immondices  dans  les  rues 
ni  aucun  ventre  de  bestail; 

((  9"  Ne  pourront  vendre  de  chair  de  couchon,  brebis,  ny 
chèvre  dans  leur  boucherie  ; 

«  io°  Seront  obligés  de  tenir  troupeau  dans  la  présente  ville 
ou  juridiction,  toujours  composé  de  80  ou  loo  bestes  le  moins 
chaque  table,  et  ne  pourront  vendre  le  troupeau  entier  ni  en 
partie  a  d'autres  bouchers  ou  négociants  sans  le  consentement 
desd.  maire  et  consuls  et  commissaires; 

((  II"  Qu'il  sera  permis  auxd.  maire  et  consuls  et  commis- 
saires d'establjr  d'autres  boucheries  aux  mêmes  prix,  charges 
et  conditions,  comme  aussy  des  petites  boucheries  dans  les- 
quelles on  pourra  vendre  la  chair  de  couchon,  brebis  et  chè- 
vres et  agneaux,  pourveû  que  lesd.  petites  boucheries  soient  a 
cent  pas  de  celles  qui  seront  baillées  ; 

((  12°  Les  bouchers  seront  tenus  de  servir  généralement 
tous  les  habitants  et  juridictionnels  sans  aucune  distinction  ni 
différence  ; 

«  i3'^  Qu'ils  seront  obligés  de  bailler  aux  R.  P.  Cordeliers 
du  commun  de  cette  ville  trente  livres  grosses  de  viande  cha- 
cunne  des  tables,  faisant  en  tout  soixante  livres  grosses  pour  la 
rante  que  la  communauté  fait  annuellement  a  raison  desd. 
boucheries,  sçavoir  la  troisième  partie  en  mouton  ou  veau  de 
lait,  autre  troisième  partie  en  bœuf  ou  vache  et  l'autre  troi- 
sième partie  en  brau  taureau  ou  génisse,  le  tout  selon  la  saison, 
dont  ils  rapporteront  quittance  a  la  communauté; 

((  lA"  Que  s'il  arrive  que  quelque  beste  de  travail  vienne  a 
se  couper  quelque  membre  qui  la  mette  hors  d  estât  de  tra- 
vailler, soit  a  la  ville  ou  a  la  campagne  dans  cette  juridiction, 
il  sera  permis  aux  maire  et  consuls  de  permettre  de  la  tuer  et 
débiter  en  quelque  part  de  lad.  ville  ou  juridiction  qu'ils  vou- 
dront, et  y  mettre  tel  prix  qu'ils  jugeront  a  propos  après  tout- 
tes  fois  que  lesd.  bestes  auront  esté  vériffiées  par  lesd.  maire 
et  consuls  et  commissaires  ; 

((  i5°  Qu'il  est  très  expressément  deffendu  aux  bouchers  de 
tuer  ni  débiter  aucunne  sorte  de  bestail  malade  a  peine  de  cent 


i8^  Revue  des  pyrenées. 

livres  d'amende  et  de  plus   grande  peine  le  cas  y  eschéant; 

((  1 6"  Que  [pour]  les  contreventions  que  les  bouchers  fairont, 
aux  autres  articles  du  présent  bail,  ils  seront  condamnés  à 
cinquante  livres  d'amande  pour  chacunne  contrevention  et  plus 
grande  s'il  eschoit; 

((  17°  Que  les  boucheries  seront  baillées  à  la  moins  dite  et  à 
ceux  qui  fairont  les  conditions  meilleures,  lesquelles  moins  dites 
seront  reçues  jusques  à  dimanche  du  mois  de  juin  prochain; 

((  18"  Que  lesd.  bouchers  donneront  bonnes  et  suffisantes 
cautions,  lesquelles  ils  seront  tenus  emmener  trois  jours  après 
la  délivrance,  pour  intervenir  dans  le  contrat  de  bail  qui  en 
sera  passé,  et  s  obliger  avec  eux  solidairement.  Les  frais  duquel 
contrat  lesd.  bouchers  seront  tenus  de  payer  suivant  la  cous- 
tume  et  lesd.  bouchers  et  cautions  obligeront  leurs  biens  pré- 
sents et  advenir  et  par  exprès  leurs  personnes  par  arrest  et 
emprisonnement  d'icelles  jusques  à  la  parfaite  exécution  du 
bail  et  pour  les  amandes*.  » 

Tel  fut  pendant  longtemps  le  règlement  des  boucheries  de 
Saint-An tonin  :  il  se  trouve  reproduit  sous  la  même  forme 
dans  les  délibérations  du  i*"^  mai  1712"^  et  du  16  juin  1715', 
en  1719s  en  1722^,  en  1726^,  en  1727',  etc. 

Toutes  les  adjudications  faites  prévoient  trois  catégories  de 
viandes  :  i"  mouton  et  veau  de  lait;  2"  génisse  et  taureau; 
3"  bœuf  et  vache.  De  1696  à  1789,  c'est  la  première  catégorie 
qui  est  toujours  payée  le  plus  cher  et  la  troisième  qui  se  vend 
le  meilleur  marché.  J'en  donne  le  tableau  détaillé  à  la  suite  de 
cette  étude,  année  par  année,  d'après  les  procès-verbaux  que 
j'ai  pu  retrouver^. 

1.  BB,4,  f"  210. 

2.  BB,4,  fo  226. 

3.  BBi5,  îo  59  vo, 

4.  BB,6,  fo  9. 

5.  BB,fl,  fo  i58. 

6.  BB,7,  fo  88. 

7.  BB17,  fo  i3o. 

8.  Voir  p.  83. 


QUELQUES    CONDITIONS    DE    LA    VIE.  l85 

Durant  cette  longue  période  de  près  d'un  siècle,  les  prix  des 
viandes  ont  varié  avec  des  alternatives  de  hausse  et  de  baisse, 
mais  en  suivant  une  marche  assez  régulièrement  ascensionnelle. 

De  1696  à  1720,  le  prix  des  viandes  oscilla  entre  les  prix 
extrêmes  suivants  (je  donne  ceux  de  la  livre  grosse)  : 

Mouton  et  veau  de  lait,  6  sous;  génisse  et  taureau,  5  sous; 
bœuf  et  vache,  A  sous  (pendant  les  années  1708  et  17 10)  ; 

Mouton  et  veau  de  lait,  10  sous  et  9  sous;  génisse  et  tau- 
reau, 7  sous,  8  sous  et  6  sous;  bœuf  et  vache,  6  sous,  7  sous 
et  5  sous  (pendant  l'année  1720). 

Les  années  qui  virent  les  cours  les  plus  élevés  pendant  cette 
période  furent  1696  et  de  1712  à  1716.  Cela  s'explique  sans 
doute  par  les  épizooties  graves  qui  frappèrent  le  bétail  de 
1693  à  1G96  et  en  I7i4-  L'élevage  du  bétail  est  d'ailleurs  à 
cette  époque  médiocrement  développé  dans  les  régions  cal- 
caires du  Midi^ 

L'augmentation  du  prix  des  viandes  provoque  maints  inci- 
dents. En  1710,  les  bouchers  augmentent  de  leur  plein  gré  les 
tarifs  consentis.  La  commune  charge  des  commissaires  de 
rechercher  si  l'élévation  du  prix  du  bétail  est  en  rapport  avec 
celle  de  la  viande  ;  en  attendant,  le  conseil  oblige  les  bouchers 
à  fournir  au  taux  du  baiL^. 

Aussi,  à  l'adjudication  suivante,  personne  ne  se  présenta. 
La  municipalité  ne  trouva  de  soumissionnaires  ni  dans  la  ville, 
ni  dans  les  localités  voisines.  L'embarras  était  grand.  Un  bou- 
cher voulut  en  profiter  pour  imposer  ses  conditions  :  d'abord, 
des  prix  très  élevés  (9  sous,  8  sous  et  7  sous)  ;  ensuite,  enga- 
gement de  la  part  de  la  ville  de  ne  pas  permettre  l'ouverture 
d'autres  boutiques  que  les  deux  actuellement  existantes  :  le 
contractant  explique  cette  réserve  par  le  fait  que  des  particu- 
liers débitent  des  viandes  souvent  malsaines,  en  dépit  des 
règlements  de  police.  Les  consuls,  trouvant  excessives  les 
conditions  de  Bosc,  le  font  comparaître  devant  eux,  le  mena- 
çant de  l'exclure  à  tout  jamais  des  adjudications  s'il  ne  veut 

1.  Lavisse.  Histoire  de  Francey  t.  VIII,  i. 

2.  BB,5,  fo  53. 


REVUE    DES    PYRENEES. 


pas  consentir  des  conditions  plus  avantageuses;  on  lui  défen- 
dra même  de  tenir  des  petites  boucheries.  Néanmoins,  le 
boucher  récalcitrant  persista  dans  sa  résistance.  Et  l'on  finit 
par  en  découvir  un  autre  qui  se  montra  plus  raisonnable  ^ 

Une  autre  fois,  le  public  se  plaint  d'être  mal  servi  ;  le  3  jan- 
vier 171 7,  le  conseil  décide  que  des  commissaires  visiteront 
les  boucheries  et  que  des  amendes  seront  infligées  s'il  y  a  lieu^. 
Entre  temps,  la  municipalité  a  créé  une  troisième  table  de 
boucherie,  ce  qui  a  amené  une  concurrence  sérieuse  entre  les 
bouchers.  Aussi,  le  prix  moyen  des  viandes  tombe-t-il  en 
17 19  à  5  sous  environ.  A  ce  moment,  ils  vendent  à  perte,  et 
bientôt,  ils  sont  obligés  de  demander  à  la  municipalité  un 
relèvement  des  tarifs  qui  leur  est  accordé  (4  avril  1720)^. 

Une  autre  fois,  c'est  contre  l'insuffisance  de  viande  que  des 
plaintes  se  font  entendre.  Le  28  avril  1720,  le  conseil  désigne 
deux  commissaires  pour  s'assurer  que  les  boucheries  sont 
suffisamment  approvisionnées.  Leur  rapport  est  défavorable  à 
certains  bouchers  contre  lesquels  le  syndic  requiert  une 
amende  de  5o  livres.  Mais  le  conseil,  tenant  compte  de  l'aug- 
mentation de  prix  du  bétail,  leur  fait  grâce  pour  cette  fois.  La 
délibération  nous  apprend  que  l'un  des  bouchers  doit  tuer  six 
moutons  par  semaine  et  l'autre  quatre;  s'ils  ne  se  conforment 
pas  à  celte  obligation,  ils  encourront  la  peine  de  l'amende,  de 
l'emprisonnement  et  de  la  confiscation  des  viandes.  On  confis- 
quera également  les  viandes  qu'ils  tenteront  de  dissimuler  pour 
les  réservera  certains  particuliers'.  Cette  dernière  mesure,  de 
caractère  démocratique,  devait  permettre  à  chacun  de  s'appro- 
visionner selon  ses  désirs,  ses  moyens  ou  ses  besoins. 

De    1720  à    1728,   le  prix  de  la  livre  grosse  de  viande  de 
boucherie  oscille  entre  les  chiffres  extrêmes  suivants  : 

Mouton  et  veau  de  lait,   10  sous;  génisse  et  taureau,  7  sous 
6  deniers;  bœuf  et  vache,  7  sous  (en  1725)  ; 

1.  BB,5,  fos  62  vo,  64  et  65. 

2.  BBi5,  fo  145, 

3.  BB,j,  fo  5i. 

4.  BBjç,  fo  53. 


QUELQUES    CONDITIONS    DE    LA    VIE.  187 

Mouton  et  veau  de  lait,  7  sous;  génisse  et  taureau,  5  sous; 
bœuf  et  vache,  4  sous  (en  1728). 

Parmi  les  incidents  qui  marquent  cette  période,  je  signalerai 
une  poursuite  exercée  pour  fraude  dans  le  poids  contre  le 
boucher  Aymar,  sur  plainte  de  Bernard  Carrendier  «  prestre 
de  Saint-Pantaléon  ».  Le  k  octobre  1721,  le  boucher  compa- 
raît devant  le  conseil  de  police  qui  le  condamne  à  3  livres 
d'amende,  avec  menace  d'emprisonnement,  s'il  n'acquitte  pas 
l'amende*. 

Il  est  certainement  intéressant  de  connaître  ce  que  pouvait 
comporter  à  Saint-Antonin  l'approvisionnement  d'un  boucher. 
Ce  renseignement  nous  est  fourni  à  l'occasion  de  la  demande 
que  font  les  habitants  de  l'établissement  de  trois  tables  de  bou- 
cherie (1723).  Une  telle  mesure  lèse  les  intérêts  du  boucher 
concessionnaire  Piquet.  Se  plaignant  de  ce  que  le  contrat  de 
bail  n'est  pas  respecté,  il  demande  le  21  juin  1723"^  que  la 
communauté  lui  prenne  le  bétail  dont  il  se  trouve  chargé, 
savoir  :  «  Quarante  moutons  qui  luy  ont- cousté  six  livres  dix 
sous  pièce,  faisant  la  somme  de  deux  cent  soixante  livres,  par 
dessus  lequel  nombre  de  quarante,  il  y  a  un  mouton  qui  fait 
le  quarante-et-unième,  lequel  luy  fut  donné  par  dessus  le 
marché;  plus  trois  veaux  de  laict  qui  luy  coustent  quarante 
trois  livres  dix  sous  et  trente  sous  de  vinage'^;  plus  un  autre 
veau  acheté  dix  livres  dix  sous;  plus  une  génisse  payée  trente 
livres,  et  un  bœuf  de  soixante  douze  livres.  »  Ce  document 
nous  renseigne  en  même  temps,  comme  on  voit,  sur  le  prix 
du  bétail  à  cette  époque. 

Les  représentants  de  la  communauté  ne  se  contentaient  pas 


1.  BB,g,  fo  i3i  v».  Le  conseil  de  police  était,  ce  jour-là,  composé  de  ; 
noble  Barthélémy  de  Bénévent,  sieur  de  Lalour;  noble  Jean-Baptiste  de 
Marsa,  seigneur  de  Leslang;  Joseph  Bardon,  chevalier  de  Saint-Louis, 
pensionné  du  Roi  ;  Philippy,  avocat  et  notaire  royal  ;  Zacarie  Aliès,  avocat  : 
Antoine  Bernard,  bourgeois. 

2.  BBie,  fo  179. 

3.  Le  vinage  est  la  dépense  faite  à  l'auberge  en  aliments  et  en  boisson  par 
le  vendeur  et  l'acheteur  après  la  conclusion  d'un  marché  :  cette  coutume 
existe  encore  en  maints  endroits. 


l88  REVUE    DES    PYRENEES. 

de  veiller  à  l'exacte  application  par  les  boucheis  des  tarifs  con- 
sentis ;  ils  les  obligeaient  à  fournir  des  viandes  de  bonne  qua- 
lité. Le  maire  et  les  consuls  avaient  le  droit  de  surveiller 
l'abatage,  de  visiter  les  boucheries,  de  nommer  des  commis- 
saires pour  les  représenter  et  les  suppléer,  s'il  était  nécessaire. 
Et,  en  fait,  ils  exercent  réellement  ces  droits  qui  sont  des 
devoirs  de  leur  chaige.  jNon  seulement  les  registres  munici- 
paux en  témoignent,  mais  ils  entrent  parfois  dans  des  détails 
assez  précis  sur  la  manière  dont  ils  interviennent. 

La  délibération  du  conseil  de  police  du  i8  avril  1722  me 
paraît,  à  ce  point  de  vue,  particulièrement  intéressante.  M.  de 
Lestang,  premier  consul,  passant  devant  la  boutique  du  bou- 
cher Aymar,  a  vu  un  quartier  de  bœuf  extrêmement  maigre  ; 
la  viande  était  «  noire  et  livide  ».  Après  une  enquête  rapide, 
il  a  appris  que  ce  bœuf  était  malade  lorsque  Aymar  l'a  tué.  Il 
ordonne  alors  qu'on  apporte  le  quartiei"  à  l'hôtel  de  ville  «pour 
être  vériffié  ».  et  il  convoque  immédiatement  le  conseil  de 
police,  «  pour  décider  ce  qu'il  y  auroit  à  faire  ».  Aymar, 
appelé,  se  trouve  absent.  On  fait  comparaître  son  fils:  celui-ci 
affirme  que  le  bœuf  n'était  pas  malade  ;  il  était  seulement 
((  fort  vieux  et  mal  saigné  ».  L'assemblée  a  alors  recours  aux 
lumières  d'un  expert,  en  la  circonstance  Antoine  Piquet,  an- 
cien boucher.  Piquet  se  rend  à  l'hôtel  de  ville,  prête  serment 
sur  les  saints  Evangiles  de  vérifier  «  en  Dieu  et  conscience. 
Et  à  l'instant,  ayant  fait  porter  un  poignard  de  la  boucherie 
dud.  Aymar  fils,  coupe  le  jarret  dud.  quartier;  et  ayant 
trouvé  que  la  moele  couloit  quoyque  le  bœuf  fui  tué  depuis 
vingt-quatre  heures,  il  auroit  déclaré  ledit  bœuf  avoir  été  ma- 
lade quand  on  la  tué,  et  la  viande  incapable  d'entrer  dans 
le  corps  humain;  et  a  signé  avec  lesd.  commissaires  de 
police  ». 

Le  rapport  de  l'expert  entendu,  le  conseil  décide  que  la 
viande  sera  jetée  à  la  rivière  et  qu'Aymar  payera  10  livres 
d'amende;  il  devra  «  tenir  prison  jusques  à  avoir  satisfait, 
avec  défenses  tics  expresses  de,  à  l'avenir,  tuer  aucune  sorte 
de  bestial  malade  et  d'exposer  la  viande  dans  la  boucherie  sous 


QUELQUES    CONDITIONS    DE    LA    VIE.  189 

les  peines  et  rigueurs  portées  par  les  règlements  et  ordon- 
nances* )). 

Jusqu'en  1728,168  prix  de  viande  de  boucherie  sont  à  peu 
près  régulièrement  établis  tous  les  ans.  Mais  peu  à  peu  les 
comptes  rendus  du  conseil  de  ville  et  du  conseil  de  police  de- 
viennent plus  rares  dans  les  registres  municipaux.  Souvent  il 
n'y  est  plus  fait  mention  que  de  deux  ou  trois  séances  par  an. 
On  ne  trouve  à  peu  près  lien  concernant  les  boucheries  de 
1728  à  1751.  A  partir  de  cette  dernière  date,  les  séries  de  prix 
reparaissent,  non  pas  sans  lacunes  cependant. 

Entre  1701  et  1708,  les  prix  des  viandes  ne  subissent  pas  de 
grandes  variations  ;  ils  se  maintiennent  entre  les  prix  extrêmes 
suivants,  dont  l'écart  n'est  pas  considérable  : 

En  1701  et  1753,  on  paie  le  mouton  et  veau  de  lait,  11  sous; 
la  génisse,  le  taureau,  le  bœuf  et  la  vache,  7  sous  ; 

En  1754,  le  mouton  et  le  veau  de  lait  se  vendent  12  sous  ; 
la  génisse,  le  taureau,  le  bœuf  et  la  vache,  7  sous  G   deniers. 

Pendant  cette  période,  deux  incidents  concernant  les  bou- 
cheries sont  relevés  dans  les  registres. 

Le  8  novembre  1705,  de  Saint-Just  et  Forjanel,  consuls, 
faisant  leur  visite  dans  une  boucherie,  y  découvrent  une  vache  : 
ils  la  font  saisir.  Le  boucher  est  condamné  à  la  confiscation  et 
à  3  livres  d'amende;  il  restera  en  prison  jusqu'au  complet 
payement  de  l'amende.  La  vache  saisie  est  distribuée  aux  pau- 
vres-. 

Le  17  avril  1756,  sur  la  demande  même  du  boucher  Pou- 
jade,  les  commissaires  se  transportent  dans  sa  boutique  :  il 
leur  présente  un  bœuf  en  parfait  état  et  une  génisse  fort 
grasse  et  fort  belle;  bien  que  ce  soit  contraire  aux  clauses  du 
règlement,  ils  l'autorisent  à  abattre  la  génisse.  L'attitude  de 
Poujade  fut-elle  suspecte  ou  bien  fut-il  victime  de  quelque 
dénonciation?  Le  lendemain,  les  consuls,  accompagnés  des 
commissaires,  se  présentent  de  nouveau  chez  lui.  Ils  n'ont  pas 


1.  BB,6,  fo  i46. 

2.  BB,n. 


TQ^  REVUE    DES    PYRENEES. 

de  peine  à  constater  qu'à  la  génisse  grasse  a  été  substituée  une 
vache  étique.  Ils  apprennent  que  la  génisse  a  été  expédiée  à 
Varen.  Le  boucher  est  condamné  à  6  livres  d'amende  ;  sa  vache 
est  confisquée  et  vendue  aux  enchères  :  le  produit  de  cette 
vente  est  versé  entre  les  mains  du  syndic  de  l'hôpital^ 

Il  faut  aller  ensuite  jusqu'en  1768  pour  trouver  de  nouveaux 
chiffres.  A  cette  date,  on  ne  paie  le  mouton  que  8  sous  3  de- 
niers ;  le  veau  de  lait,  8  sous  9  deniers  ;  la  génisse,  le  tau- 
reau, le  bœuf  et  la  vache,  4  sous  9  deniers. 

Et  l'on  arrive  à  payer  en  1770  :  le  mouton  et  veau  de  lait, 
i3  sous  6  deniers;  la  génisse,  le  taureau,  le  bœuf  et  la  vache, 
10  sous  6  deniers.  C'est  une  augmentation  importante;  les 
prix  se  sont  élevés  de  5  sous  environ  en  sept  ans. 

Bientôt,  et  sans  doute  pour  n'avoir  affaire  qu'à  un  seul  bou- 
cher responsable,  la  ville  n'ouvrit  qu'une  boucherie.  Ceci  ne 
mit  un  terme  ni  aux  ennuis,  ni  à  la  fraude. 

En  1771,  les  habitants  se  plaignent  de  ce  que  la  boucherie 
de  la  ville  «  étoit  fermée  depuis  quelques  jours  et  qu'il  ne  s'y 
débitoit  aucune  espèce  de  viande  ».  Lacombe,  maire  et  docteur 
en  médecine;  Perret,  avocat,  et  Forjanel,  consuls,  se  transpor- 
tèrent au  domicile  du  boucher  Bosc.  Sa  boutique  est  vide  et 
sa  femme  leur  dit  qu'il  est  malade  et  alité.  Interrogé  dans  son 
lit,  Bosc  répond  qu'il  n'abat  plus  d'animaux  parce  qu'il  n'a 
plus  de  fonds  «  à  cause  des  pertes  qu'il  a  subies  ».  Le  maire  a 
beau  le  menacer  et  lui  rappeler  les  engagements  qu'il  a  pris 
vis-à-vis  de  la  communauté  conjointement  avec  Chabiicrou, 
arquebusier,  qui  lui  sert  de  caution,  il  réplique  qu'on  peut 
faire  de  lui  ce  qu'on  voudra,  ((  mais  qu'il  est  hors  d'état 
de   fournir  ». 

Les  meubles  du  boucher  et  de  sa  caution  sont  saisis,  vendus 
aux  enchères  et  le  produit  employé  à  l'achat  de  bestiaux  des- 
tinés à  être  «  vendus  et  détaillés  sous  la  conduitte  d  une  per- 
sonne de  probité,  au  prix  établi  par  le  bail  »"^. 


1.  BBgo- 

2.  BBg2  (Délib.  du  26  avril  1772) 


QUELQUES    CONDITIONS    DE    LA    VIE.  I9I 

Bien  qu'il  n'y  ait  qu'une  seule  boucherie  reconnue  —  et 
peut-être  surtout  à  cause  de  cela  —  d'autres  personnes  débi- 
tent en  fraude  de  la  viande.  Le  V  mai  1772,  Perret,  consul, 
expose  au  conseil  que  «  la  veuve  Poujade  et  ses  enfants  s'avi- 
sent d'introduire  de  la  viande...  plus  propre  a  être  jettée  à  la 
voirie  qu'à  servir  de  nourriture  aux  hâbitans.  » 

La  veuve  Poujade,  sa  fille,  et  une  autre  femme  qui  lui  a 
laissé  tuer  des  bestiaux  et  débiter  de  la  viande  chez  elle  sont 
poursuivies  et  condamnées  à  3  livres  d'amende  <(  par  grâce  et 
sans  tirer  à  conséquence^  ». 

Nos  registres  sont  maintenant  muets  sur  la  question  des 
boucheries  jusqu'en  1783.  Fait  regrettable,  puisqu'il  ne  nous 
est  pas  possible  de  suivre  les  variations  de  prix  provoquées  par 
les  terribles  épizooties  de  177/i  et  de  1775  :  on  a  évalué  à 
80.000  (chiffre  sans  doute  exagéré)  le  nombre  de  têtes  de 
bétail  enlevées  par  la  maladie  dans  le  sud-ouest,  entre  Tou- 
louse et  Bordeaux.  Le  Parlement,  l'Académie  des  sciences  de 
Toulouse,  les  États  de  la  province,  Turgot  lui-même  s'em- 
ployèrent à  rechercher  les  mesures  les  plus  propres  à  combattre 
efficacement  le  fléau.  Bien  qu'en  janvier  1770  le  Rouergue  fût 
encore  intact,  il  est  vraisemblable  que  la  rareté  du  bétail  dans 
les  provinces  limitrophes  dut  amener  ici  une  hausse  générale 
des  prix.  Théron  de  Montaugé  constate  de  1775  à  1789  une 
augmentation  générale  de  3o  "/„  sur  le  prix  des  bêtes  à  cornes. 
Pendant  cette  période,  on  paye  à  Gaillac  un  veau  de  lait  de 
25  à  3o  livres'^.  Or,  c'est  du  Rouergue  que  le  Haut-Languedoc 
fait  venir  en  paitie  le  bétail  dont  il  a  besoin^. 

En  1775,  un  veau  fourni  par  un  boucher  de  Saint-Antonin 
à  la  communauté  est  payé  par  celle-ci  26  livres  10  sous^  : 
c'est  approximativement  deux  fois  et  demi  le  prix  auquel  il 
était  acheté  cinquante-deux  ans  plus  tôt,  en  1723. 

1.  BB.22. 

2.  Théron  de  Montauçc,  L'agriculture  et  les  classes  rurales  dans  le  paijs 
toulousain,  18G9,  pp.  l\-i-l\^. 

3.  Dulil,  L'état  économique  du  L'uujuedoc  à    la  fin  de  l'ancien  régime, 
Hachette,  191 1,  p.  235. 

4.  BB22  (Delib.  du  i4  novembre  1775). 


1^2  REVUE    DES    PYRENEES. 

((  Après  l'épizootie  vint  le  tour  du  charbon  ou  mal  noir,  qui 
sévit  sur  l'espèce  bovine  depuis  1777  jusqu'en  1788^  »  Aussi 
retrouvons-nous  à  cette  dernière  date  les  viandes  de  boucherie 
à  Saint-Antonin  aux  prix  suivants  : 

Mouton  et  veau  :  i4  sous  9  deniers;  —  génisse,  taureau, 
bœuf  et  vache  :  10  sous  9  deniers. 

Et  après  un  léger  fléchissement  en  1784  (un  sou  environ  par 
qualité),  la  marche  ascensionnelle  reprend  et  les  prix  atteignent 
en  1789  les  chiffres  ci-dessous  : 

Mouton  et  veau  :  i5  sous  9  deniers;  —  génisse,  taureau, 
bœuf  et  vache  :  10  sous  9  deniers. 

La  sécheresse  des  années  1784  et  1785  avait  entraîné  une 
telle  disette  de  fourrages  que  les  paysans  avaient  dû  se  débar- 
rasser de  leurs  animaux,  si  bien  que  nombre  de  cultivateurs 
durent  laisser  leurs  champs  en  friche  faute  de  bêtes  de  labour^. 

De  l'examen  des  documents  que  je  viens  d'analyser,  il  res- 
sort donc  : 

T°  Qu'à  Saint-Antonin  le  prix  de  la  viande  variait  selon  la 
catégorie  des  animaux  ; 

2°  Que  pendant  tout  le  dix-huitième  siècle,  les  viandes  qui 
se  sont  vendues  le  meilleur  marché  sont  celles  de  bœuf  et  de 
vache;  —  le  plus  cher,  celles  de  mouton  et  de  veau  de  lait; 

3°  Que  de  169G  à  1789,  les  prix  les  plus  bas  ont  été  atteints 
en  1708,  1710  et  1719^,  et  les  plus  élevés  de  1788  à  1789  ; 

4°  Qu'entre  ces  deux  dates,  la  viande  de  bœuf,  de  vache  a 
varié  entre  les  prix  extrêmes  de  3  sous  9  deniers  (17 19)  et 
II  sous  (1788);  —  celle  de  génisse  et  taureau  entre  4  sous 
(17 16)  et  II  sous  (1788);  —  celle  de  mouton  et  de  veau  de 
lait  entre  G  sous  (1708  et  17 10)  et  1 5  sous  9  deniers  (1789.) 

[A  suivre.)  Jean  Donat. 


1.  Théron  de  Monlaugé,  ouv.  cité,  p.  45. 

2.  Ibid. 

3.  Ibkl. 


H.  MARTIN. 

LES  BIENS  DU  CLERGÉ,  DES  ÉMIGRÉS 

DÉPORTÉS  ET  CONDAMNÉS 
CONFISQUÉS  ET  VENDUS  SOUS  LA  RÉVOLUTION 

d'après    les    archives    de    la    HAUTE-GARONNE 


La  confiscation  et  la  vente  des  biens  du  clergé,  des  émigrés, 
déportés  et  condamnés,  décrétées  par  les  assemblées  révolution- 
naires, représentent,  sous  le  nom  de  série  Q,  un  fonds  aussi 
important  que  varié  de  nos  archives  départementales,  qui  per- 
met de  mettre  en  lumière  Tune  des  phases  les  moins  connues 
de  la  Révolution  française. 

Dans  certains  départements,  il  est  vrai,  notamment  dans  les 
Bouches-du-Rhône,  la  Gironde,  le  Rhône,  etc.,  des  travaux  de 
valeur,  extraits  de  cette  série,  ont  été  entrepris  et  publiés  sous 
l'impulsion  donnée  par  les  comités  de  l'histoire  économique 
de  la  Révolution  ;  mais  ces  œuvres,  si  complètes  et  si  conscien- 
cieuses qu'elles  soient,  ont  dû  ne  pas  s'écarter  du  cadre,  déjà 
très  large,  fixé  par  l'autorité  officielle;  et  beaucoup  de  docu- 
ments, qu'il  y  aurait  intérêt  à  signaler,  sont  restés  inutilisés. 

On  sait  que  ces  publications  en  vue  de  l'histoire  économique 
de  la  Révolution  ont  pour  objet  :  i"  de  reconstituer  la  valeur 
de  la  fortune  immobilière  et  mobilière,  corporelle  et  incorpo- 
relle du  clergé,  des  couvents,  communautés,  corps  réguliers 
et  séculiers,  ecclésiastiques  et  laïques,  qui  existaient  dans  l'an- 
cienne France;  2"  de  reconstituer,  dans  les  mêmes  conditions, 
la  valeur  du  patrimoine  de  la  noblesse  et  de  la  bourgeoisie, 
représentées  par  les  émigrés,  afin  d'avoir  une  notion  approxi- 


19^ 


REVUE    DES    PYRENEES. 


mative  de  la  richesse  de  ces  classes;  3°  d  indiquer  les  mutations 
et  divisions  qu  ont  subies  ces  fortunes  par  l'effet  des  ventes, 
ainsi  que  les  catégories  sociales  qui  ont  acquis  ces  biens  en 
même  temps  que  les  prix  payés  :  tels  sont  les  points  essentiels 
qui  ont  été  plus  ou  moins  développés  suivant  la  valeur  des 
sources  locales,  mais  qui  n'ont  exigé,  en  général,  malgré  leur 
ampleur,  que  l'utilisation  partielle  des  documents  de  la  série 
des  biens  nationaux,  c'est-à-dire  :  i"  les  procès-verbaux  d'esti- 
mation des  biens  séquestrés;  2°  les  procès-verbaux  des  ventes 
qui  mentionnentle  montant  des  adjudications,  les  noms  et  sou- 
vent la  qualité  des  acquéreurs  ;  3°  enfin  le  tableau  de  concor- 
dance des  valeurs  en  assignats  et  en  monnaie  fixant,  selon  la 
date  des  ventes  et  des  paiements,  les  prix  obtenus;  à  ces  trois 
catégories  de  pièces,  il  convient  d'ajouter  les  sommiers  prove- 
nant de  l'administration  des  domaines  nationaux  conservés, 
dans  la  Haute-Garonne,  aux  archives  départementales  et  qui 
fournissent  une  contribution  précieuse  à  l'histoire  de  cette 
époque;  les  agents  de  l'Etat  procédèrent,  en  effet,  parallèle- 
ment aux  administrations  des  districts,  au  recensement  et  à 
l'estimation  des  biens  de  toute  nature ,  principalement  des 
droits  incorporels,  des  dîmes,  des  redevances  diverses,  rentes 
foncières  et  féodales,  en  argent  ou  en  nature,  qui  constituaient 
souvent  la  part  la  plus  importante  des  revenus.  Ces  sommiers 
contiennent  également  le  relevé,  par  établissement  bénéficiaire, 
des  fondations  pieuses  ou  charitables,  des  rentes  obituaires 
avec  les  noms  des  fondateurs,  et  c'est  principalement  dans  ces 
documents  que  l'on  trouve  l'énumération  complète  et  le  mon- 
tant de  ces  droits. 

Mais  à  part  ces  dernières  catégories  qui  se  réfèrent  plus  spé- 
cialement à  l'histoire  économique,  ce  même  fonds  renferme 
une  multitude  de  pièces  qui  pourraient  donner  lieu  à  des  étu- 
des variées  sur  divers  points  particuliers  de  cette  époque  trou- 
blée; on  y  trouve  des  indications  non  seulement  sur  la  fortune, 
la  situation  et  l'état  des  personnes  ecclésiastiques  et  laïques, 
corps  ou  individus,  qui  tombèrent  sous  les  lois  de  confiscation, 
mais  aussi  sur  leur  vie  intime  et  privée. 


LES  BIENS  DU  CLERGE  ET  DES  EMIGRES.  HJ^ 

Notre  but  est  de  faire  connaître,  d'une  manière  sommaire, 
l'entière  consistance  de  ce  fonds  des  Inens  nationaux,  dont  le 
degré  d'importance  varie  d'un  département  à  l'autre;  nous 
prendrons  comme  exemple  la  Haute-Garonne  où  le  dépouille- 
ment, auquel  nous  avons  procédé  et  qui  est  à  peu  près  terminé, 
nous  a  suffisamment  initié  à  son  contenu,  ce  qui  nous  facili- 
tera un  classement  complet  et  définitif. 

En  suivant  l'ordre  chronologique  des  événements,  nous 
trouvons  tout  d'abord  les  déclarations  que  font  de  leurs  biens 
et  revenus  les  membres  du  clergé  séculier  et  les  corps  reli- 
gieux :  ces  déclarations  mentionnent  souvent  les  noms,  âges  et 
lieux  d'origine  des  déclarants;  on  pourrait  donc  relever  le  nom- 
bre de  chanoines,  prêtres,  religieux  et  religieuses  existant  dans 
les  églises  et  les  nombreux  couvents  au  moment  de  leur  sup- 
pression, avec  le  montant  de  leurs  ressources  auxquelles  la  loi 
devait  substituer  un  traitement  en  numéraire;  à  cette  catégo- 
rie de  renseignements  se  réfèrent  les  listes  des  prêtres  condam- 
nés et  déportés  qui  furent  dressées  par  la  suite  ;  les  historiens 
qui  collaborent  à  l'enquête  et  aux  recherches  particulières  que 
l'autorité  ecclésiastique  a  prescrites  à  leur  sujet  trouveront 
dans  cette  série  une  variété  de  pièces  du  plus  haut  intérêt  :  les 
nomenclatures  ou  listes  de  noms  s'y  rencontrent  parfois  en 
plusieurs  exemplaires,  mais  chacun  d'eux  ne  contient  généra- 
lement qu'une  part  de  renseignements  et  l'ensemble  seul  peut 
permettre  de  sommaires  biographies.  Du  reste,  les  investiga- 
tions sur  les  prêtres  condamnés  et  déportés,  pour  être  à  peu 
près  complètes,  doivent  s'étendre  aux  deux  séries  L  et  V,  qui 
concernent  entièrement  ou  en  partie  la  période  révolutionnaire  ; 
bien  que  nous  occupant  aujourd'hui  tout  spécialement  de  la 
série  des  biens  nationaux,  nous  signalons  en  passant  que  les 
trois  catégories  L,  Q  et  V  se  pénètrent  et  se  complètent  réci- 
proquement. 

Les  inventaires  estimatifs  du  mobilier  des  églises  et  couvents 
nous  fournissent  une  description  souvent  minutieuse  des  objets 
séquestrés,  ils  forment  une  catégorie  spéciale  intitulée  «  dépouil- 
les des  églises  et  des  corps  religieux  »  ;  statues,  rampes  en  fer 


I"96  REVUE    DES    PYRÉNÉES. 

forgé,  boiseries  sculptées,  matières  métalliques  d'or  et  d'argent, 
vases  sacrés,  ornements,  objets  du  culte  et  pierres  précieuses  qui 
en  ont  été  extraites,  cloches,  etc.,  tout  cela  est  inventorié  par 
église  ou  couvent  avantd  être  transporté,  selon  le  cas,  au  dépôt 
général  ou  à  la  Monnaie.  Il  serait  possible  parfois  de  reconstituer, 
au  moyen  de  ces  inventaires,  les  trésors  religieux  ou  bien  cer- 
taines œuvres  d'art  particulières  qui  ont  disparu  à  la  Révolution. 

Avec  les  inventaires  du  mobilier  des  émigrés,  déportés  et 
condamnés  ou  de  leur  famille,  nous  pénétrons  dans  les  châ- 
teaux, hôtels  ou  maisons  de  cette  noblesse  et  de  cette  bourgeoi- 
sie du  dix-huitième  siècle,  de  fortune  quelquefois  modeste, 
mais  le  plus  souvent  considérable,  et  nous  sommes  renseignés 
sur  le  luxe  des  intérieurs.  Ces  inventaires  contiennent  des 
détails  minutieux  sur  la  disposition  des  demeures  et  principa- 
lement sur  le  mobilier  qui  les  garnit  ;  depuis  la  cave  et  la  loge 
du  concierge  jusqu'au  grenier,  toutes  les  pièces  sont  vérifiées, 
les  meubles  et  tiroirs  fouillés,  et  leur  contenu  noté  et  décrit  : 
nous  voyons  ainsi  revivre  les  lieux  oij  s  écoula  l'existence  de 
cette  aristocratie,  membres  du  Parlement,  bourgeois  et  mar- 
chands, tels  qu'ils  étaient  avec  leurs  tapisseries,  leurs  glaces, 
leurs  meubles  et  bibelots  précieux,  leur  argenterie,  leurs  bijoux, 
leurs  armes  et  tout  ce  qui  constitue  la  vie  intime  du  foyer. 

Après  la  confiscation  qui  donna  naissance  aux  inventaires 
estimatifs,  les  créanciers  des  émigrés  apparaissent  et  c'est  à 
l'État  qu'ils  s'adressent  pour  réclamer  ce  qui  leur  est  dû.  La 
production  des  créances  nous  révèle  des  particularités  intéres- 
santes ;  les  factures  des  fournisseurs,  les  notes  des  domesti- 
ques demandant  l'arriéré,  parfois  considérable  de  leurs  gages, 
indiquent  le  train  de  maison,  le  genre  d'existence,  les  habitu- 
des, le  degré  d'ordre  et  en  quelque  sorte  l'état  social  de  cette 
époque;  on  constate  par  exemple,  dans  la  Haute-Garonne,  que 
ces  domestiques  recevaient,  en  sus  de  leurs  gages,  une  somme 
fixe  pour  réglera  leur  guise  leur  nourriture  et  leur  entretien  : 
ils  jouissaient  ainsi,  dans  la  maison  des  maîtres,  d'une  cer- 
taine indépendance  qu'on  ne  rencontre  de  nos  jours  qu'à  l'état 
d'exception. 


LES  BIENS  DU  CLERGE  ET  DES  EMIGRES.         î^^ 

Ces  dossiers  d'émigrés  contiennent  encore  bien  d'autres 
documents  d'un  intérêt  plus  particulier,  titres  ou  papiers  de 
famille,  qui  furent  produits  pour  revendiquer  des  droits  divers, 
lors  de  la  liquidation  ;  ce  sont  des  contrats  de  mariage,  des 
testaments,  des  actes  de  prêts  et  de  constitutions  de  rentes, 
des  pièces  de  procédure,  des  généalogies,  etc.,  qui  seraient 
parfois  très  appréciés  par  les  intéressés  :  toutes  ces  pièces,  ras- 
semblées et  classées  par  nous,  représentent  plus  de  douze  cents 
noms  d'émigrés,  condamnés,    déportés  et  parents  d'émigrés. 

Plus  tard,  en  l'an  III  et  en  l'an  IV,  lorsque  la  période  de 
détente  succéda  à  la  période  aiguë  des  confiscations  et  des 
ventes,  les  réclamations  et  les  plaintes  de  la  part  des  personnes 
dépouillées  ou  de  leurs  héritiers  commencèrent  à  se  produire; 
de  là  tout  un  échange  de  correspondances,  toute  une  procé- 
dure suivie  de  décisions  et  d'arrêtés  qui  nous  révèlent,  par 
une  infinité  de  détails,  l'énergie,  la  violence  ou  l'arbitraire 
dont  usèrent  à  leur  égard  les  pouvoirs  successifs  ;  c'est  pour 
la  première  fois  que  les  émigrés  ou  leurs  successeurs,  qui 
voient  la  Révolution  décliner,  osent  parler,  demander  et 
écrire;  les  uns  réclament  des  objets  intimes,  des  souvenirs 
non  encore  vendus  et  qui  se  trouvent  en  dépôt  dans  les  maga- 
sins nationaux;  les  autres,  des  biens,  des  terres,  qui  ont  été 
séquestrés  illégalement. 

Et  plus  tard  encore,  sous  le  Consulat  et  l'Empire,  une 
grande  quantité  de  biens  invendus  se  trouvant  entre  les  mains 
et  à  la  disposition  du  pouvoir,  des  lois  de  circonstance  sont 
votées  pour  en  ordonner  la  vente  au  profit  de  caisses,  de  fonc- 
tions, de  dignités  et  dotations  nouvelles,  caisses  d'amortisse- 
ment, légion  d'honneur,  sénatoreries,  etc.,  et  cela  forme  aussi 
une  abondante  catégorie  qui  nous  éclaire  sur  ces  institutions 
si  intimement  liées  au  gouvernement  impérial  et  à  son  esprit. 
En  outre,  à  la  suite  de  l'amnistie  pour  faits  d'émigration,  les 
émigrés  demandent  en  masse  à  rentrer  en  France,  et  nous  som- 
mes renseignés  souvent  par  les  pièces  qu'ils  sont  tenus  de  pro- 
duire et  les  enquêtes  prescrites  à  leur  sujet  sur  leur  séjour  et 
quelquefois  sur  leur  vie  et  leurs  occupations  à  l'étranger  ;  cette 


IqÔ  revue    des    PYRÉNÉES. 

phase  de  justifications,  qui  se  prolonge  jusqu'après  la  restitution 
des  biens  et  le  payement  des  indemnités  par  le  gouvernement  de 
la  Restauration,  est  fertile  en  renseignements  de  toute  nature; 
on  y  trouve  des  lettres,  des  réclamations  appuyées  de  preuves 
diverses,  c'est  l'heure  des  réparations,  et  les  états  qui  men- 
tionnent la  quotité  des  indemnités  contiennent  un  grand  nom- 
bre de  détails  qui  autorisent  parfois  des  comparaisons  instruc- 
tives entre  la  perte  subie  et  la  somme  allouée. 

L'examen  et  la  liquidation  de  ces  pétitions  se  poursuivent 
au  delà  de  i83o,  et  les  documents  correspondant  à  cette  pé- 
riode, qu'il  serait  trop  long  d'analyser,  viennent  compléter  et 
clôturer  l'ère  de  transformation  économique  et  sociale  qu  amena 
cette  énorme  dispersion  de  personnes  et  de  richesses. 

Enfin,  à  côté  de  ceux  contre  lesquels  s'exercèrent  ces  lois 
révolutionnaires  et  qui,  en  se  défendant  pendant  près  de  qua- 
rante ans,  nous  permettront  de  connaître  une  partie  de  leur 
histoire,  il  convient  de  citer,  pour  mémoire,  la  catégorie  de 
papiers  qui  proviennent  de  ceux  pour  lesquels  ces  mêmes  lois 
furent  une  source  de  bénéfices  :  auxiliaires  du  pouvoir,  experts 
€t  autres  agents  qui  procédèrent  à  la  séquestration,  au  partage 
et  à  l'évaluation  des  biens  ;  leurs  noms,  qualités,  domiciles  et 
autres  indications  sont  souvent  mentionnés  dans  les  pièces  de 
comptabilité  et  les  relevés  d'honoraires  qu'ils  n'oublient  pas  de 
pioduire,et  qui  donnent  lieu  parfois  à  des  contestations  ;  cette 
catégorie  accessoire  forme  une  sorte  de  complément  et  de 
moralité  à  la  question  si  vaste  des  biens  nationaux. 

Henri  Martin, 

Archiviste  adjoint  de  la  Haute-Garonne. 


Cl.  PERROUD. 


LES  VILLAR 

HISTOIRE  D'UNE  FAMILLE  TOULOUSAINE 

[Suite  et  fin.) 


IV.   —  Gabriel  Villar. 

§  I".  —  La  jeunesse. 

Après  Noël  \  illar,  le  chirurgien,  —  après  Dorothée,  le  diplo- 
mate, —  arrivons  à  Gabriel  Villar',  le  plus  éminent  des  mem- 
bres de  la  famille,  professeur  à  Toulouse  en  1775,  évêque 
constitutionnel  en  1791,  député  à  la  Convention  en  1792, 
membre  de  l'Institut  en  1790,  inspecteur  général  de  l'Univer- 
sité sous  l'Empire. 

Né  à  Toulouse,  le  i3  décembre  17/18,  il  était  le  septième 
enfant  (et  le  sixième  fils)  du  chirurgien  Raymond"-.  Il  eut  pour 
parrain  son  frère  Noël,  et  pour  marraine  sa  sœur  Gabrielle, 
l'aînée  de  toute  la  famille"*.  C'était  dans  les  traditions  du 
temps,  quand  on  ne  prenait  pas  les  ascendants,  de  prendre  les 
aînés  pour  présenter  un  enfant  au  baptême. 

Je  n'ai  pas  retrouvé  les  dates  de  ses  grades  universitaires, 
mais  il  a  dû  certainement  obtenir  celui  de  maître  es  arts,  car 


1.  Ses  prénoms  étaient  Noël-Gabriel-Luce.  Mais  Gabriel  était  son  prénom 
habituel. 

2.  Raymond  eut  en  tout  treize  enfants,  dont  six  garçons, 

3.  Archiv.  munie,  de  Toulouse,  registres  de  catholicité,  Saint-Nicolas, 
reg.  1748,  fo  19;  renseignements  fournis  par  notre  savant  collaborateur,  M.  Ga- 
labert. 


20Ô  tlEVÙE    DES    PYRENEES. 

c'était  l'accompagnement  presque  obligatoire  d'études  régu- 
lières. Quoiqu'il  en  soit,  nous  savons  qu'il  étudia,  comme  ses 
aînés,  chez  les  Pères  de  la  Doctrine  chrétienne*  qui  dirigeaient 
alors  à  Toulouse  le  collège  municipal  de  1  Esquille,  et  que, 
au  sortir  de  ses  classes,  il  entra  dans  cette  congrégation  ensei- 
gnante. 

Il  n'y  trouva  plus  Marmontel,  qui  y  avait  passé,  et  qui, 
depuis  plusieurs  années,  était  parti  pour  Paris,  à  l'appel  de 
Voltaire.  Mais  il  dut  y  avoir,  sinon  pour  condisciples",  du 
moins  pour  élèves  —  et  peut-être  pour  collègues,  dans  les 
dernières  années  de  son  séjour  — Joubert  et  La  Romiguière. 
J'aime  à  me  le  figurer  conversant,  sous  les  arcades  de  l'Es- 
quille, avec  le  délicat  moraliste^  et  le  savant  logicien.  Ah! 
comme  un  de  nos  érudits  chercheurs  toulousains  devrait  nous 
reconstituer  l'histoire  et  la  vie  de  ce  collège  dans  la  seconde 
moitié  du  dix-huitième  siècle,  alors  que  les  idées  nouvelles  y 
pénétraient  déjà,  sans  briser  encore  le  cadre  de  la  tradition 
religieuse,  et  que  de  jeunes  esprits  y  aspiraient  les  souffles  du 
dehors  en  dépit  de  la  surveillance  des  chefs  de  la  maison  !  Le 
tableau  serait  bien  intéressant  —  et  il  semble  que  les  élé- 
ments ne  manqueraient  pas. 


S  2.  —  Le  professeur,   les  Jeux  Floraux. 

Gabriel  Villar  professa  donc  à  l'Esquille,  et  enseigna  la 
rhétorique,  ou  plutôt,  comme  on  disait  alors,  «  l'éloquence  ». 
(Ce  n'est  que  de  nos  jours  qu'on  s'est  avisé,  par  une  imitation 
peu  heureuse  de  la  pédagogie  d'outre-Rhin,  de  dire  «  la  pre- 
mière )).) 


1.  Biographie  universelle  de  Michaiid,  édition  de  1827,  t.  XLVIII.  L'article 
est  de  Durozoir,  qui  avait  connu  Gabriel  Villar.  Il  a  été  reproduit  textuelle- 
ment dans  la  Biographie  Rabbe,  en  i834. 

2.  Joubert  avait  six  ans  et  La  Romis^uière  huit  ans  de  moins  que  lui.  Jou- 
Lert  quitta  l'Esquille  en  1776. 

3.  Qu'il  devait  retrouver  un  jour  au  Conseil  de  l'Université  impériale. 


LES    VILLAR.  201 

Professeur  d'éloquence,  et  à  Toulouse!  Il  n'en  fallait  pas 
tant  pour  se  sentir  poète.  Dès  1775,  à  vingt-sept  ans,  \illar  se 
révéla  par  une  Ode  sur  le  rétablissement  du  Parlement  [de  Tou- 
louse], qui  obtint  -—  au  concours  spécial  ouvert  sur  ce  sujet 
par  notre  Académie  des  Jeux  Floraux  —  un  premier  acces- 
sit'. La  pièce  fut  lue  en  public  dans  la  fête  donnée  le  2  juillet 
par  la  noble  Compagnie. 

Je  n'ai  pas  besoin  de  rappeler  avec  quel  enthousiasme  avait 
été  accueilli  en  France,  et  particulièrement  à  Toulouse,  le  réta- 
blissement des  Parlements"-.  Le  jeune  prêtre  traduit  l'allé- 
gresse universelle  ;  ses  vers  respirent  le  candide  espoir  d'un 
avenir  de  liberté  et  de  bonheur  : 

Digne  appui  des  Etats  et  mère  du  génie, 

Toi,  dont  le  despotisme  éteignit  les  flambeaux, 

Renais,  ô  Liberté,  confonds  la  tyrannie 

Et  reprends  tes  faisceaux  ! 
Titus  est  sur  le  trône. 


Le  père  des  Franijais.  ce  roi  sensible  et  tendre, 
Vient  ranimer  les  lois. 


L'année  suivante,  Villar  concourut  de  nouveau  et  obtint  le 
prix  réservé,  pour  une  Epltre  à  un  courtisan^.  C'était  un  long 
éloge,  sincèrement  ému,  de  Louis  XVI,  de  Malesherbes,  de 
Turgot,  etc.. 

L'art  de  régner,  inconnu  si  longtemps. 
N'est  plus  cet  art  d'épuiser  les  provinces 
Pour  augmenter  le  luxe  des  traitants... 

L'allusion  à  la  désastreuse  administration  financière  de  l'abbé 
Terray  n'est  pas  voilée. 

En    1778,  il  envoya  aux  Jeux  Floraux  une  Ode  sur  le  des- 


1.  Recueil  des  Jeux  Floraux,  année  1776  (mais  la  pièce  est  de  1775), 
p.  160,  «  par  M.  P.  Villar,  prêtre  de  la  Doctrine  chrétienne,  professeur  d'élo- 
quence au  collège  de  l'Esquille  ». 

2.  Paris,  novembre  1774;  Toulouse,  février  1770,  etc.. 

3.  Recueil  des  Jeux  Floraux,  1776. 

u 


202  REVUE    DES    PYRENEES. 


polîsme  oriental,   et  la  pièce,   sans  obtenir  de  prix,    fut  néan- 
moins jugée  digne  d'être  publiée  dans  le  Recueil^. 
Le  règne  de  Louis,  consacre  par  l'amour... 


Des  lettres  et  des  lois  il  recherche  l'appui; 
Habile  à  manier  les  rênes  de  l'Empire, 

Il  se  plaît  à  s'instruire, 
Et  veut  même  un  arbitre  entre  son  peuple  et  lui. 
Je  te  rends  grâce,  ô  Dieu,  dont  les  mains  bienfaisantes 
M'ont  placé  sur  ces  bords  où  les  lois  triomphantes 
Du  plus  sage  des  rois  fixent  l'autorité. 
Fais  que  mon  cœur,  docile  à  leur  volonté  sainte, 

Les  honore  sans  crainte, 
Et  que  mon  dernier  vœu  soit  pour  la  Liberté  !  - 


§  3.    —  La  Flèche. 

Sur  ces  entrefaites,  les  supérieurs  de  Villar  l'envoyèrent 
professer  la  philosophie  au  collège  de  La  Flèche,  dont  les 
Doctrinaires  avaient  la  direction  depuis  la  suppression  des 
Jésuites^.  Je  ne  saurais  dire  au  juste  à  quelle  date  il  fut  trans- 
féré (peut-être  malgré  lui)  des  rives  de  la  Garonne  aux  bords 
du  Loir.  Un  érudit  généralement  bien  informé,  M.  l'abbé 
Pisani,  dans  son  livre  sur  L'Episcopat  constitidioimel'\  dit  que 
Yillar,  lorsqu'il  prêta  le  serment  à  la  Constitution  civile  du 
clergé  en  janvier  1791,  était  à  La  Flèche  «  depuis  quinze 
ans  ».  11  aurait  donc  quitté  l'Esquille  dès  1776.^  Cependant, 
les  vers  cités  en  dernier  lieu  semblent  indiquer  qu'il  y  était 
encore  en  i  778. 

En  tout  cas,  il  était  à  La  Flèche  en  178/^,  lorsque  l'évêque 
d'Angers,  M^''  de  Lorry,  vint  cette  année-là  faire  sa  première 
visite  au  collège  (La  Flèche  appartenait  alors  au  diocèse  d'An- 

1.  Recueil  des  Jeux  Floraux,  1778. 

2.  M.  de  Féletz,  qui  succéda  à  Villar  à  l'Académie  française  en  1827,  dit, 
dans  son  discours  de  réception,  qu'il  devint  «  membre  de  l'Académie  qui  venait 
de  le  couronner  ». 

3.  «  Le  plus  magnifique  des  établissements  des  Doctrinaires  »,  dit  M.  de 
Féletz  dans  son  discours. 

4.  1907,  p.  i4i. 


LES    VILLAR.  2o3 

gers)  ;  l'événement  fut  célébré  en  vers  latins  et  français  «  par  le 
P.  \illar  ))'.  Les  vers  français  consistaient  en  une  idylle,  inti- 
tulée :  Le  berger  fidèle,  de  dix  stances,  chacune  de  huit  vers 
octosyllabes,  qui  devaient  se  chanter  sur  l'air  :  Tout  attendre 
avec  patience"^.  Le  tout  est  d'une  lamentable  platitude  et  rien 
n'y  reste  des  généreux  accents  de  Toulouse. 

En  178C),  \  illar  fut  nommé  principal  du  collège. 

L'année  suivante,  il  fut  envoyé  comme  recteur  au  collège  de 
J3ourges.  Une  complainte  en  vers,  qui  fut  imprimée,  témoi- 
gna des  regrets  de  ses  élèves.  Son  séjour  à  Bourges  paraît  avoir 
été  fort  court,  et  bientôt  il  revenait  à  La  Flèche,  à  la  grande 
joie  de  tous,  écoliers  et  maîtres. 

((  C'était  un  excellent  professeur,  dit  un  contemporain^.  On 
louait  fort  la  variété  de  ses  connaissances,  la  pureté  de  ses 
mœurs,  la  bonté  de  son  âme.  » 


§  4.  —  V illar  adhère  à  la  Révolution. 

Comme  presque  tous  les  Doctrinaires  —  et  beaucoup 
d'Oratoriens  —  Villar  accueillit  avec  un  sincère  enthousiasme 
la  Révolution  à  ses  débuts*.  Aussi,   lorsqu'il  fallut,  en  1790. 

1.  Au  moment  de  raconter  le  séjour  de  notre  doctrinaire  à  La  Flèche  et  à 
Laval,  j'ai  le  devoir  de  dire  que  je  ne  ferai  guère  que  résumer  deux  publica- 
tions de  M.  Queruau-Lamerie,  Les  conventionnels  du  département  de  la 
Maijenne,  Laval,  i885,  et  V Eglise  conslilationnelle  da  département  de  la 
Mai/enne,  Angers,  1891.  Ce  sont  deux  modèles  de  monographies,  d'une  éru- 
dition très  informée  et  toujours  sûre. 

2.  Les  quatre  premiers  vers  donneront  une  idée  des  autres  : 

«  Un  berger  vertueux  et  tendre 
Disait  un  jour  à  son  troupeau  : 
Hélas!  si  tu  pouvais  comprendre. 
Ce  que  te  dit  mon  chalumeau  !  » 

3.  Marchant  de  Burbure,  Essais  historiques  sur  la  ville  et  le  collège  de  La 
Flèche,  Angers,  i8o3. 

4.  «  Il  s'y  laissa  surprendre  avec  toute  la  confiance  d'une  âme  pure  »,  dit 
Féletz,  que  je  cite  précisément  parce  que,  royaliste  et  catholique,  persécuté  lui- 
même  par  la  Révolution,  il  aurait  pu  parler  avec  passion  et  injustice  de  cette 
période  de  la  vie  de  Villar. 


204  REVUE    DES    PYRENEES. 

constituer  les  municipalités  nouvelles  (par  application  de  la 
loi  organique  du  22  décembre  précédent),  fut-il  nommé  offi- 
cier municipal  de  La  Flèche,  et  c  est  en  cette  qualité  qu'il 
prononça,  le  22  juin  1790,  devant  les  gardes  nationales  du 
district  assemblées  pour  élire  des  députés  à  la  grande  Fédéra- 
tion nationale  du  i4  juillet,  un  discours  qui  se  terminait  par 
un  parallèle  entre  deux  rois,  Henii  III,  a  cœur  lâche  et  pervers, 
vil  esclave  sur  le  trône  »,  et  Louis  XVI,  «  âme  droite,  con- 
fiante et  pure,  modèle  de  grandeur  et  de  simplicité  tout  en- 
semble, ne  cherchant  que  la  vérité  et  n'en  redoutant  point  les 
formes  sévères,  ami  des  hommes  et  se  souvenant  toujours  qu'il 
commande  à  des  hommes  ».  Ils  étaient  nombreux  encore,  ceux 
qui  espéraient  dans  l'alliance  de  la  royauté  avec  le  droit  nouveau. 
En  janvier  1791,  ^  illar  prêta,  avec  tous  les  professeurs  du 
collège,  le  serment  de  fidélité  à  la  Constitution  civile  du  clergé, 
serment  qui  ne  dut  rien  coûter  à  son  cœur. 


§  4-  —  L épiscopat . 

Cependant,  pour  appliquer  cette  Constitution  civile  (votée 
le  i"^  juillet  1790),  il  fallait  procéder  à  l'élection  des  évêques, 
et  dans  la  Mayenne,  département  voisin,  où  le  premier  élu 
avait  déjà  démissionné,  on  se  trouvait  en  retard.  Les  députés 
de  la  Sartlie  indiquèrent  spontanément  Villar  à  leurs  collègues 
de  la  Mayenne,  qui.  à  leur  tour,  le  désignèrent  aux  électeurs. 
Un  député  de  la  Mayenne  écrivait,  le  i"  mars  1791  :  «  Le 
P.  \  illar  est  un  homme  ferme  [hélas,  non!],  quijoint  à  beau- 
coup d'esprit  et  de  talent  les  vertus  les  plus  éminentes.  »  Et, 
le  4  mars  :  «  Infoimez-vous  du  P.  Villar,  j'en  ai  entendu  par- 
ler comme  d'un  homme  du  premier  mérite.  »  M.  Queruau- 
Lamerie'   fait  remarquer  d'ailleurs   que,    «  la  bourgeoisie   de 

I .  M.  de  Féletz  avait  dit  la  même  chose  dans  son  discours  :  <(  La  réputation 
de  sa  sagesse,  de  ses  lumières,  de  ses  vertus,  avait  depuis  longtemps  franchi 
les  murs  de  son  collège,  et  lui  donnait  un  grand  crédit,  surtout  dans  la  province 
pu  était  située  l'école...  » 


LES    VILLAR.  200 

Laval  et  des  autres  villes  de  la  Mayenne  ayant  conservé  l'habi- 
tude d  envoyer  ses  enfants  teiminer  leurs  études  à  La  Flèche, 
un  certain  nombre  de  citoyens  appelés  à  nommer  un  évêque 
connaissaient  le  P.  Villar  »,  pour  lequel  ils  avaient  estime  et 
affection. 

En  conséquence,  Villar  fut  élu  évêque  de  la  Mayenne,  le 
2ô  mars  1791.  Le  21,  il  arrivait  à  Laval  et  acceptait  son  man- 
dat. L'élection  fut  notifiée  à  l'Assemblée  constituante  dans  sa 
séance  du  27  '. 

Restait  à  se  faire  institueret  sacrer.  Mais  il  y  eut  des  retards, 
que  M.  Queruau-Lamerie  attribue  en  partie  à  des  hésitations 
de  conscience  chez  le  nouvel  élu  (déjà!).  Il  avait  écrit  au  pape 
pour  lui  demander  sa  bénédiction  et  n'avait  pas  eu  de  ré- 
ponse"". Finalement,  Villar,  après  avoir  reçu  l'institution  de 
son  métropolitain,  Lecoz,  évêque  d  ïlle-et-Vilaine,  se  fit  sacrer, 
le  22  mai,  à  Notre-Dame  de  Paris,  par  l'évêque  Gobel.  Par 
un  scrupule  qui  l'honore,  il  s'abstint ,  dans  ce  voyage  à 
Paris,  d'aller  voir  les  députés  de  la  Mayenne,  qui  furent 
mécontents. 

Il  fit  son  entrée  officielle  à  Laval,  le  3o  mai,  en  grande 
pompe.  Dès  le  lendemain,  «  il  alla  se  présenter  à  la  Société 
populaire,  dont  il  fut  reçu  membre  par  acclamations^  ». 
Cette  démarche  était  comme  de  rigueur.   Sans  cela,    il  n'eût 


1.  Le  Patriote  français  du  29  mars  dit,  à  ce  propos  :  «  M.  Villars,  prêtre 
(XcVOraloire,  et  directeur  {\u  coWèg^  de  La  Flèche.  »  Deux  petites  erreurs  : 
Villar  était  doctrinaire,  et  non  oratorien;  principal,  et  non  directeur.  Quant 
à  Vs  final,  le  journaliste  Ta  ajouté  sans  doute  parce  que  le  frère  du  nouvel 
évêque,  Dorothée  \'illar,  que  Brissot  connaissait,  orthographiait  ainsi  son  nom. 

Le  procès-verbal  d'installation  de  l'évêque  et  VAlinanach  rot/al  de  1792  font 
mieux  :  ils  l'anoblissent  :  «  de  Villars  ».  Les  ennemis  de  Villar  insinuèrent 
(pi'il  y  avait  eu  là  quelque  intention  de  faire  croire  à  ses  ouailles  qu'il  tenait  à 
l'illustre  famille  du  vainqueur  de  Denain!  Supposition  bien  gratuite.  La  double 
erreur  est  fréquente  dans  les  documents  du  temps.  Moniteur,  etc.,  et  Gabriel 
\'illar  a  toujours  écrit  son  nom  sans  s  et  sans  particule. 

2.  Aiusi  (jue  le  fait  remarquer  M.  Brochard  {RévoJ  ut  ion  française  du  il\  jan- 
vier 1918,  Les  deux  premiers  éoèrjues  constitutionnels  de  la  Mayenne),  le  bref 
pontifical  du  1 3  avril  {bref  C/iari tas),  condamnant  l'élection  de  huit  évêques 
nommés  avant  Villar,  devait  en  tenir  lieu. 

3.  Queruau-Lamerie. 


206 


REVUE    DES    PYRENEES. 


pas  été  considéré  comme  «  patriote  ».  Il  devint  même,  à  un 
moment,  président  du  club', 


L'épiscopat  de  Villar  ne  dura  en  fait  que  quinze  mois,  de 
juin  1791  à  septembre  1792,  époque  où,  élu  député  à  la  Con- 
vention, il  quitta  son  diocèse  pour  n'y  jamais  revenir.  Je  serai 
bref  sur  cette  période,  car  elle  intéresse  plus  la  région  du 
Nord-Ouest  que  celle  des  Pyrénées  et,  d'ailleurs,  je  ne  pourrais 
guère  que  reproduire  le  récit  bien  documenté  et  vraiment 
impartial  de  M.  Queruau-Lamerie.  Cette  histoire  ressemble  du 
reste  à  celle  de  tous  les  évêques  constitutionnels  (je  parle  des 
meilleurs)  et  particulièrement  à  celle  d'Hyacinthe  Sermet  à 
Toulouse,  si  bien  élucidée  par  notre  collaborateur  M.  Adher. 
Il  suffira  d'y  prendre  quelques  traits,  des  plus  caractéristiques 
de  l'homme  et  de  son  époque-. 

Pour  grands  vicaires,  Villar  choisit  d'abord  son  frère,  Bona- 
venture-François,  ancien  chanoine  réguliei-  génovéfain  "^,  puis 
quatre  e^x-doctrinaires,  ses  anciens  collaborateurs  à  La  Flèche. 
Son  collège  et  sa  congrégation  lui  restaient  chers. 

Le  28  juin  1791,  il  conduit  la  procession  de  la  Fête-Dieu, 
escorté  de  la  garde  nationale  sous  les  armes. 

Le  4  juillet,  il  prononce  un  discours  à  la  fête  de  la  Fédéra- 
tion des  gardes  nationales  de  la  Mayenne. 

Le  même  jour,  il  avait  publié  sa  première  et  unique  lettre 


1.  Dictionnaire  historique,  topogr.  et  biogr.  de  la  Mayenne,  par  l'abbé 
Anç^ot,  Laval,  1900. 

2.  Détail  sis^nificatif  :  M. 'de  Lorry, l'évêque  d'Angers  que  Villar  avait  reçu  à 
La  Flèche  en  1784,  et  qui  «  n'avait  pas  prêté  le  serment,  bien  (ju'il  n'en  eût 
pas  été  loin  »  (Pisani,  p.  i33),  voulut,  bien  qu'insermenté,  offrir  à  Villar  la 
crosse  et  la  mitre  (Grégoire,  Mémoires,  t.  II,  p.  272).  Dans  ces  premiers  mo- 
ments du  schisme,  le  fossé  était  moins  profond  qu'il  ne  le  devint  depuis. 

3.  Sur  ce  frère,  Bonavenlure-Franeois-Gabriel,  l'aîné  de  l'évêque  de  près  de 
deux  ans  (9  mars  1747)?  nous  savons  fort  peu  de  choses.  Il  quitta  Laval  le 
23  octobre  1793  à  l'approche  de  la  grande  armée  vendéenne  et  on  ne  l'y  revit 
plus.  On  présume  qu'il  dut  aller,  après  le  Concordai,  rejoindre  à  Besançon 
l'archevêque  Lecoz  qui  s'intéressait  à  lui. 


LES    VILLAR.  207 

pastorale,  où  il  faisait  l'apologie  de  la  nouvelle  organisation 
religieuse.  Cette  lettre,  «  écrite  dans  un  ton  de  grande  modé- 
ration et  avec  une  adresse  rare  »  *  n'en  suscita  pas  moins  d'ar- 
dentes répliques  du  clergé  insermenté. 

Peu  après,  le  bruit  sétant  répandu  que,  désolé  de  cette  polé- 
mique, il  songeait  à  se  retirer,  il  adressa  à  ses  diocésains  une 
lettre  où  il  disait  :  «  Non,  je  ne  vous  quitterai  jamais.  Serais- 
je  assez  ingrat  pour  abandonner  un  troupeau  si  doux  ?...  » 

Entre  temps,  il  avait  été  élu  membre  du  Conseil  général  du 
département,    qu'il  présida    même. 

En  novembre,  il  envoie  une  circulaire  aux  prêtres  réfrac- 
tairps  de  son  diocèse,  «  pour  les  inviter  à  confesser,  célébrer 
la  messe  et  administrer  les  sacrements,  et  exprimer  le  vœu  de 
les  voir  bientôt  se  réunir  à  son  Eglise  ».  Ce  n'est  pas  lui  qu'on 
pouvait  taxer  d'intolérance!  Ses  partisans  eux-mêmes  lui  re- 
prochèrent ses  ménagements,  il  s'obstinait  à  rêver  une  récon- 
ciliation désormais  impossible. 

Aussi  sa  douleur  dut-elle  être  profonde  lorsqu'il  vit,  en 
mai  et  juin  1792,  incarcérer  à  Laval,  en  attendant  la  déporta- 
tion, ces  mêmes  prêtres  insermentés  qu'il  aurait  tant  voulu 
ramener  à  lui  ! 

Enfin,  appelé  le  20  août  1792  à  présider  l'assemblée  électo- 
rale du  déparlement  pour  nommer  les  députés  à  la  Conven- 
tion, il  fut  élu  lui-même,  le  6  septembre,  le  septième  sur  huit, 
et  il  accepta  ce  mandat,  lui  qui  disait  à  ses  ouailles  un  an 
auparavant  :  «  Je  ne  vous  quitterai  jamais  !  )) 

Comment  s'expliquer  cette  défaillance  ?  Après  s'être  efforcé 
consciencieusement  —  durant  plus  d'une  année  —  de  tenir 
au  mieux  son  rôle  d  évêque  «  patriote  »,  de  concilier  sa  foi 
religieuse  avec  son  zèle  pour  la  Révolution,  \  illar  se  sentait  à 
bout  de  forces.  Tourmenté  de  scrupules,  harcelé  par  les 
pamphlets  du  clergé  réfractaire,  découragé  du  petit  nombre  de 
prêtres    qui   marchaient   avec    lui-     ce   Berquin  mitre   voyait 


1.  Brochard,  loc.  cit. 

2.  19  sur  270  dans  le  district  de  Laval  (Brochard^, 


2o8  REVUE    DES    PYRENEES. 

venir  les   orages   et  croyait  saisir    une  occasion    de  les    fuir. 
C'était  pour  aller  se  jeter  dans  une  formidable  tempête! 


§  6.  —  La  Convention. 

A  la  Convention,  ce  timide,  quand  il  se  crut  en  présence 
d  un  devoir  bien  défini,  qui  lui  parut  engager  sa  conscience, 
le  fit  simplement  et  sans  bruit. 

A  la  séance  du  i5  janvier  1793,  après  avoir  voté  la  culpa- 
bilité de  Louis  XVI  (qu'on  était  loin  des  beaux  rêves  de  1770 
et  même  de  1790  !  mais  que  de  choses  avaient  passé  depuis  !), 
il  rejeta  la  proposition  de  soumettre  la  ratification  du  juge- 
ment aux  assemblées  primaires,  ce  qui  eût  été  allumer  la 
guerre  civile  dans  toutes  les  communes  de  France  à  la  fois. 
Puis,  le  lendemain  16,  dans  l'appel  nominal  sur  la  peine  à 
prononcer,  il  formula  son  vote  en  quelques  paroles  nettes  et 
courageuses  :  «  Je  suis  convaincu  que  la  peine  de  mort  infli- 
gée à  un  criminel  quelconque  est  absolument  contraire  à  la 
nature  et  à  la  raison  ;  je  suis  convaincu  que  la  stabilité  dune 
république  ne  dépend  ni  de  la  vie  ni  de  la  mort  dun  individu, 
que  tuer  un  tyran  a  toujours  été  la  dernière  ressource  delà  tyran- 
nie. Je  vote  pour  que  Louis  soit  détenu  pendant  la  guerre,  et 
qu'après  cette  époque  il  soit  banni  à  perpétuité  ))^. 

Enfin,  le  19  janvier,  il  vota  pour  le  sursis,  dernier  espoir 
de  ceux  qui  voulaient  sauver  le  malheureux  roi. 

Le  i/i  avril,  nous  le  voyons  encore  voter  avec  les  Girondins 
et  la  Plaine,  pour  la  mise  en  accusation  de  Marat. 

Dès  lors,  Villar  se  terra,  pour  ne  reparaître  à  la  tribune  de 
la  Convention  qu'au  printemps  de  1790.  Réfugié  dans  le 
Comité  d'instruction  publique  de  la  Convention,  où  il  était 
entré  presque  aussitôt  qu  on  l'eût  constitué  et  dont  il  fit  à  peu 

I.  Le  Pour  el  le  Contre.  Recueil  complet  des  opinions  prononcées  à  l'As- 
semblée conuenlionnelle  dans  le  procès  de  Louis  XVI,  Paris,  an  1er  de  la 
République,  t.  VII,  p.  190. 


LES    VILLAR.  2O9 

près   constamment  partie,    il  laissa    proscrire    les   Girondins, 
proscrire  Danton,  voter  les  lois  de  la  Terreur. 

Un  document  publié  par  M.  Queruau-Lamerie  nous  montre 
ovi  il  en  était  dans  ces  heures  d'épouvante.  Des  commissaires 
de  la  Mayenne,  venus  à  Paris  pour  apporter  à  la  Convention 
la  rétractation  de  leur  département  au  mouvement  fédéraliste 
girondin,  allèrent  voir  leur  évêque-député,  et  l'un  d'eux  écri- 
vait, le3i  juillet  1793  :  «  Nous  avons  eu  hier  avec  l'évêque 
une  très  longue  conférence  sur  les  petits  reproches  que  nous 
étions  fondés  à  lui  faire.  Par  ses  réponses,  nous  n'avons  que 
trop  reconnu  que  c'était  une  âme  faible  [on  n'écrivait  plus  ((  un 
homme  ferme  »,  comme  en  mars  1791],  et  dont  la  pusillani- 
mité la  brouillé  avec  tous  les  partis.  Aussi  n'est-il  d'au- 
cun. Il  jouit  de  la  réputation  d'un  parfait  honnête  homme.  » 

Un  mot  de  Grégoire,  l'évêque  constitutionnel  de  Loir-et- 
Cher,  collègue  de  Villar  à  la  Convention  et  son  ami  personnel, 
est  plus  expressif  encore  :  a  A  des  talents  distingués,  et  par- 
tant modestes,  aux  qualités  de  l'esprit  et  du  cœur,  il  unit 
toujours,  ce  bon  Villar,  l'amour  de  la  religion  ;  quel  dommage 
qu'il  soit  si  méticuleux  !  on  a  prétendu  que,  si  la  métempsy- 
cose se  réalisait,  //  serait  changé  en  lièvre^...  » 

Il  y  eut  même  une  heure,  en  novembre  1793,  après  que 
l'évêque  de  Paris  —  le  pauvre  Gobel  —  fut  venu  à  la  Conven- 
tion déposer  solennellement  sa  croix  et  son  anneau,  oii  Villar 
songea  à  se  démettre,  lui  aussi.  Assurément,  il  ne  l'eût  pas  fait 
avec  le  même  bruit,  et  il  eût  été  d'ailleurs  conséquent  avec  lui- 
même,  puisqu'il  était  bien  résolu,  depuis  son  départ  de  Laval, 
à  renoncer  à  l'épiscopat.  Mais  en  fin  de  compte  il  n'en  fit  rien. 
Grégoire  lui  représenta  que  ce  n'était  pas  le  moment  de  désa- 
vouer son  passé,  et  Grégoire  avait  le  droit  de  lui  tenir  ce  lan- 
gage, car  on  connaît  sa  fière  réponse  à  ceux  qui,  dans  la 
séance  du  7  novembre  1793,  l'avaient  pressé  d'imiter  Gobel  : 
((  On  me  tourmente  pour  faire  une  abdication  qu'on  ne  m'ar- 
rachera pas...  Je  reste  évêque.  »  Leur  exemple  fut  peu  suivi. 

I.  Mémoires,  t.  II,  p.  87. 


210 

M.  James  Guillaume'  a  compté  que,  sur  vingt  ecclésiastiques 
qui  firent  partie,  sous  la  Convention,  du  Comité  ou  de  la 
Commission  d'instruction  publique,  trois  seulement,  Grégoire, 
Villar  et  le  ministre  protestant  Jay  (de  Sainte-Foy),  ne  vou- 
lurent pas  renoncer  à  leur  caractère  sacerdotal  et  continuèrent 
((  à  professer  hautement  le  christianisme  ». 

§   7.  —  .4m  Comité  d'instruction  publique. 

Ce  Comité,  institué  le  i3  octobre  1792,  et  qui  fit  durant 
trois  années  une  si  prodigieuse  besogne,  n'eut  pas  de  travail- 
leur plus  dévoué  et  plus  méritant  que  ^  illar.  Il  y  entra  dès  le 
7  novembre  et  en  fit  partie  jusqu'à  la  fin  (26  octobre  1795), 
sauf  une  courte  interruption  de  trois  semaines (3  octobre-i"no- 
vembre  1793).  Il  en  fut  le  président  du  17  mars  au  9  sep- 
tembre 1794.  Et  tout  cela,  au  milieu  d'incessants  change- 
ments (le  Comité  devait  se  renouveler  par  moitié  tous  les  deux 
mois).  On  peut  donc  dire  qu'en  le  maintenant  à  ce  poste  de 
labeur  la  Convention  honorait  tout  à  la  fois  et  sa  puissance 
de  travail  et  son  désintéressement. 

Donner  ici  un  relevé  complet  de  tous  les  rapports  dont  il 
fut  chargé  serait  interminable  et  fastidieux.  Songez  que  son 
nom  revient  près  de  trois  cents  fois  dans  les  procès-verbaux! 
Force  est  de  s'en  tenir  à  glaner  les  traits  les  plus  caractéristi- 
ques : 

Le  Comité,  qui  était  en  même  temps  une  grande  Commis- 
sion organique  et  un  véritable  ministère  de  l'Instruction 
publique,  et  qui  «  se  tenait  le  plus  possible  en  dehors  des  par- 
tis ))"^,  se  voyait  assailli  chaque  jour  par  les  faiseurs  de  projets, 
les  auteurs  de  plans  pour  l'éducation  du  peuple,  les  candidats 
aux  récompenses  ou  aux    encouragements  de  la   nation.  Mé- 

1.  Procès-verbaux  du  Comité  cV instruction  publique  de  la  Convention, 
t.  II,  p.  786,  et  t.  IV,  p.  xuii.  J'aurai  bien  souvent,  dans  les  pages  qui  vont 
suivre,  à  puiser  dans  ce  Recueil,  admirable  monument  d'érudition  et  de  critique. 

2.  J.  Guillaume,  t.  V,  p.  406. 


LES    VILLAR.  211 

moires,  poèmes,  odes,  hymnes,  liagédies,  drames,  scènes 
lyriques,  vaudevilles  patriotiques,  stances,  chansons,  couplets, 
acrostiches  même,  arrivaient  à  jet  continu.  Deux  fois  sur 
trois,  le  Comité  renvoyait  la  chose  à  Villar,  qui  acceptait  avec 
une  inlassable  résignation.  On  en  abusait,  et  bien  souvent  on 
lui  réservait  la  «  broutille  »,  comme  eût  dit  Saint-Simon. 
C'est  Lakanal,  c'est  Fourcroy,  c'est  Romme,  et  Grégoire  lui- 
même  qui  prenaient  pour  eux  les  rapports  sur  les  grandes  ques- 
tions. Mais  on  voit  cependant  Villar  saisi  quelquefois  d'affaires 
intéressantes,  de  portée  plus  haute. 

En  mai  179^,  on  le  nomme  de  la  Commission  chargée  de 
rédiger  le  Recueil  des  actes  héroïques  ou  Annales  du  civisme, 
qu'on  devait  envoyer  aux  municipalités,  aux  armées,  aux  Socié- 
tés populaires,  «  pour  être  lus  en  public  tous  les  décadis  »  et 
dont  il  parut  cinq  numéros*. 

Au  commencement  de  juillet  1794,  il  fut  désigné,  avec 
trois  de  ses  collègues  (dont  le  peintre  David)^  pour  préparer  un 
projet  des  fêtes  décadaires,  ces  solennités  par  lesquelles  on 
voulait  remplacer  les  fêtes   religieuses. 

En  août  1790,  il  fut  chargé  d'un  rapport  pour  la  réorganisa- 
tion de  la  Bibliothèque  nationale,  projet  adopté  par  la  Conven- 
tion le  17  octobre  suivant. 

Déjà,  le  i3  juillet,  il  avait  fait  voter  le  mainlien  du  Collège 
de  France  et  l'augmentation  du  traitement  des  professeurs. 
Son  rapport,  dont  on  trouvera  le  texle  au  Moniteur  du  18  juil- 
let, est  un  petit  chef-d'œuvre  de  goût  élégant  et  sûr. 

Ce  qui  lui  fit  encore  plus  d'honneur,  ce  fut  son  grand 
rapport  sur  les  secours  à  distribuer  aux  gens  de  lettres. 
Sur  sa  proposition,  la  Convention  vota,  le  4  septembre  1790, 
3oo.ooo  flancs  de  secours  à  distribuer,  par  allocation  variant 
de  i.5oo  à  3. 000  francs,  à  cent  dix-huit  savants,  littérateurs  ou 
artistes,  éprouvés  par  les  malheurs  du  temps.  Il  y  a,  dans  ce 
rapport,  une  ligne  où  Villar,  s'adressant  à  l'assemblée  qui  avait 
renversé  Robespierre,   soulage   son   âme  après  coup  :  a  Vous 

I.  E.  Hatin,  Bibliographie  de  la  presse  périodique  française,  p.  248, 


212  REVUE    DES    PYRENEES. 

avez  déchiré  d'une  niaiii  hardie  le  voile  qui  couvrait  depuis  le 
3i  mai  [c'est-à-dire  depuis  l'arrestation  des  Girondins]  la  sta- 
tue de  la  Liberté.  » 

Nous  le  voyons  d'ailleurs,  en  toutes  circonstances,  le  protec- 
teur, l'avocat  des  gens  de  lettres,  professeurs  et  savants  en 
détresse.  Quand  les  traitements  des  maîtres  du  Collège  Egalité 

—  lisez  du  collège  Louis-le-Grand  —  ne  sont  pas  payés,  c'est 
lui  qui  intervient  (2  novembre  1794);  de  même  pour  les  trai- 
tements des  professeurs  «  de  la  ci-devant  Université  »  (2  février 
et  i/i  juillet  1795);  de  même  encoie  pour  ceux  du  Muséum 
(3  mai).  Quand  un  savant  —  surtout  si  c'est  im  Toulousain 

—  a  besoin  d'appui,  \illar  s'entremet.  Antoine  Jjibes,  ancien 
professeur  de  philosophie  (et  aussi  de  physique  et  de  chimie) 
au  Collège  royal  de  Toulouse,  s'étant  fait  envoyer  par  son 
district,  bien  que  déjà  vieux  professeur,  à  l'Ecole  normale  de 
l'an  III  (20  janvier- 19  avril  1785),  désirait  prolonger  son 
séjour  à  Paris.  C'est  Villar  qui  est  chargé  (8  juin)  de  l'y  faire 
autoriser  par  le  Comité  de  sûreté  générale. 

Quelques  mois  auparavant  (septembre  179A),  il  en  avait  fait 
autant  pour  un  autre  professeur  de  Toulouse,  l'éminent  et 
trop  peu  connu  Roger-Martin*. 

L'abbé  Roger-Martin,  ancien  secrétaire  de  l'archevêque 
Loménie  de  Brienne,  avait  fondé  au  Collège  royal  de  Toulouse 
l'enseignement  de  la  physique  expérimentale.  Il  se  trouvait 
alors,  par  application  du  célèbre  décret  du  28  août  1798,  sous 
le  coup  de  la  a  réquisition  permanente  pour  le  service  des 
armées  ».  Mais  Yillar  est  là  qui  veille  :  «  Le  Comité  [d'ins- 
truction publique]  arrête  qu'il  sera  écrit  au  Comité  de  salut 
public  pour  l'inviter  à  mettre  en  réquisition  le  citoyen  Maiiin, 
ci-devant  professeur  de  physique  expérimentale  à  Toulouse, 
actuellement  à  Paris,  dont  les  citoyens  ^  illar  et  Lakanal  ont 
attesté  le  civisme"^.  » 


I.  L'article  très  incomplet  que  lui  a  consacré  la  Biographie  toulousnine  de 
1828  est  le  seul  que  je  connaisse.  Je  me  bornerai  à  rappeler  ici  qu'il  fut  le 
premier  titulaire  de  la  chaire  de  physi(|ue  de  notre  Faculté  des  sciences. 

2    J.  Guillaume,  t.  V,  p.  20. 


Les  vilLar.  ôiS 

Roger-Martin,  à  cinquante-deux  ans,  eut  fait  un  pauvre 
soldat  ;  le  faire  mettre  en  réquisition  jjarticulière  par  le  Comité 
de  salut  public,  c'était  le  laisser  à  ses  études*. 


Parmi  les  affaires  traitées  par  \illar,  il  en  est  une  assez 
curieuse.  Le  26  juin  179^,  le  jour  même  de  la  victoire  de 
Fleurusqui  allait  nous  livrer  les  Pays-Bas,  il  proposait,  au  nom 
du  Comité  d'instruction  publique,  au  tout-puissant  Comité  de 
salut  public,  «  d'envoyer  secrètement  »,  à  la  suite  de  nos 
armées,  des  artistes  et  des  gens  de  lettres  «  qui  enlèveraient 
avec  précaution  les  chefs-d'œuvre  qui  existent  dans  les  endroits 
où  les  armes  de  la  République  ont  pénétré.  Les  richesses  de 
nos  ennemis  sont  comme  enfouies  parmi  eux.  Les  Lettres  et 
les  Arts  sont  amis  de  la  Liberté.  Les  monuments  que  les  escla- 
ves leur  ont  dressés  acquerront,  au  milieu  de  vous,  un  éclat 
qu'un  gouvernement  despotique  ne  saurait  leur  donner  »-.  Et 
là-dessus,  un  mois  après  (19  juillet),  le  Comité  désignait 
Wicar,  le  peintre  élève  de  David  —  le  sculpteur  Espercieux 
et  l'obscur  littérateur  Varon  —  en  demandant  qu'on  leur 
adjoignit  Grégoire  et  David  lui-même,  pour  aller  faire  en  Bel- 
gique cette  razzia  d'un  nouveau  genre  "^ 

Qu'on  pense  ce  qu'on  voudra  de  celte  façon  d'exercer  le 
droit  de  conquête  et  de  l'argument  sur  lequel  Villar  prétend  le 
fonder,  il  n'en  est  pas  moins  intéressant  de  noter  qu'il  a  eu  le 
premier  l'idée  du  système  qui,  largement  appliqué  de  179^  à 
181 2,  nous  a  laissé,  même  après  les  restitutions  de  181 5,  de 
précieux  chefs-d'œuvre. 


1 .  Villar  s'occupa  aussi  des  intérêts  géoéraux  de  sa  ville  natale.  Le  27  juin  1 794, 
le  Comité  d'instruction  publique  le  nomme,  avec  Grégoire,  rapporteur  du  mé- 
moire envoyé  par  l'administration  du  département  de  la  Haute-Garonne  pour 
rétablissement  d'un  nouveau  jardin  botanique,  d'une  Société  d'agriculture  et 
d'une  Ecole  vétérinaire.  (J.  Guillaume,  t.  IV,  pp.  700,  761,  8i4). 

2.  J.  Guillaume,  t.  IV.  p.  658.  «  Tous  objets  util^  à  l'instruction,  morceaux 
d'histoire  naturelle,  livres  et  manuscrits,  tableaux,  sculptures,  manuscrits,  mé- 
dailles, pièces  privées,  etc.  »  Ibid.,  p.  921,  8  août  1794-  —  Ihid.,  t.  V,  p,  081. 

3.  Ibid.,  t.  X,  p.  834. 


l/l  REVUE    DES    PYRÉNÉES. 


§  8.  —  Sous  la  réaction  thermidorienne  —  aux   Cinq-Cents  — 
au  Corps  législatif. 

Il  n'est  pas  besoin  de  dire  que  Villar,  dans  la  dernière  année 
de  la  Convention,  fit  partie  de  cette  majorité  thermidorienne* 
dont  on  a  tant  médit,  mais  qui  essaya  du  moins  de  réorganiser 
le  gouvernement.  Aussi  le  voyons-nous  élu  secrétaire  de  l'As- 
semblée (i6  messidor-i"  thermidor  an  III  =r  /i-ig  juillet  1790), 
honneur  envié,   qui  ne  se  décernait  presque  jamais  deux  fois. 

Il  passa  ensuite,  par  le  choix  de  la  Convention,  au  Conseil 
des  Cinq-Cents,  où  il  resta  jusqu'au  20  mai  1798;  puis,  s'étant 
rallié  au  18  brumaire,  fit  partie  du  Corps  législatif  depuis 
l'origine  (i"  janvier  1800)  jusqu'au  22  septembre  i8o5. 

Son  rôle  dans  ces  deux  Assemblées  fut  des  plus  effacés.  Il 
avait  contracté  l'habitude  du  silence.  En  dépouillant  les  pro- 
cès-verbaux, si  je  rencontre  çà  et  là  son  nom  (18  fois  aux 
Cinq-Cents,  12  fois  au  Corps  législatif),  c'est  toujours  dans  des 
circonstances  insignifiantes,  le  plus  souvent  à  propos  des  ques- 
tions d'instruction  nationale. 


I  9.  —  V Institut. 

Son  esprit  et  son  cœur  étaient  ailleurs. 

Nommé  membre  de  l'Institut  dès  la  fondation  (3^  classe, 
littérature  et  beaux-arts,  section  de  grammaire,  10  décem- 
bre 179&),  il  prit  très  au  sérieux  ces  nouveaux  devoirs,  qui 
répondaient  mieux  à  ses  goûts  qu'un  mandat  de  législateur. 
Très  apprécié  de  ses  collègues   par  l'agrément  de  son   com- 

I.  Le  23  novembre  lyg/i,  il  votait  la  mise  en  accusation  de  Carrier,  l'exécra- 
ble proconsul  de  Nantes. 

J'ai  relevé,  en  parlant  de  son  frère  Noël,  la  méprise  qui  fit  croire  un  instant 
qu'il  avait  pactisé  avec  l'émeute  jacobine  du  12  germinal  an  III, 


LES    VILLAR.  2l5 

merce,  il  fut  élu  une  fois  président*,  et,  de  1796  à  1802,  trois 
fois  secrétaire.  Maintenu  à  la  réorganisation  consulaire  du 
28  février  i8o3,  mais  placé  dans  la  2^  classe  (langue  et  litté- 
rature françaises),  il  fut  conservé  par  la  Restauration  (Ordon- 
nance du  21  mars  1816),  et  devint  ainsi  ipso  facto  un  des 
quarante  de  l'Académie  française"^. 

Mais  son  activité  littéraire  ne  se  manifesta  que  durant  la 
période  du  Directoire  et  du  Consulat.  Faut-il  penser  que,  à 
partir  de  1802,  ses  fonctions  d'inspecteur  général  des  études 
ne  lui  laissèrent  plus  de  loisirs.»^  Voici  du  moins,  par  ordre  de 
dates,  sa  contribution  aux  travaux  de  l'Institut  durant  cette 
période. 

Séance  du  8  nivôse  an  F,  20  décembre  1796.  —  Il  donne 
lecture  de  sa  traduction  en  vers  du  seizième  livre  de  V Iliade. 
C'est  la  scène  émouvante  où  Achille,  vaincu  par  les  larmes  de 
Patrocle,  lui  prête  son  armure  et  ses  soldats  pour  voler  au 
secours  de  la  flotte  que  les  Troyens  vont  incendier.  Villar, 
pour  rendre  ces  168  vers,  n'en  met  que  20/1,  ce  qui  n'a  rien 
d'excessif,  et  vaut  mieux  que  de  procéder  comme  Lamothe- 
Houdard,  qui  condensait  tout  un  chant  d  Homère  (la  réconci- 
liation d'Achille  et  d'Agamemnon)  en  un  distique  : 

Tout  le  camp  s'écriait,  dans  un  transport  extrême  : 
«  Qui  ne  vaincra-t-il  pas,  il  s'est  vaincu  lui-même  !  » 

Mais  quelle  erreur,  cependant,  de  traduire  Homère  en  vers 
élégants  !  Ecoutez  comment  Villar  fait  parler  Achille  : 

Rappelle-toi  surtout,  maître  de  ta  valeur, 
L'ordre  que  l'amitié  déposa  dans  ton  cœur. 
Si  tu  veux  que  l'armée,  à  me  plaire  attentive, 
Reconnaisse  mes  droits  sur  la  jeune  captive... 

Arrêtons  là  la  citation. 


1.  C'est  à  ce  titre  qu'il  prononça,  dans  une  séance  publique  de  vendémiaire 
an  V,  un  discours  où  il  rappelait  aux  artistes  «  le  plus  saint  de  nos  devoirs, 
celui  de  pratiquer  les  vertus  républicaines  ».  {Mémoires  de  l'Institut,  littéra- 
ture et  beaux-arts,  t.  II,  pp.  G-8.) 

2,  A.  Robiquet,  ['Institut  de  France,  1871,  pp.  44>  ^4,  55,  ii4,  164. 


a  10  AEVUE    i3ES    PYRENEES. 

Séance  du  15  vendémiaire  an  ]  I.  6  octobre  1797.  —  Villar 
lit  une  notice  sur  la  vie  et  les  ouvrages  de  Jean-Baptiste  Louvet 
(mort  le  25  août  précédent).  Un  des  biographes  de  ^  illar  se 
montre  surpris  qu'un  ancien  évêque  ait  fait  1  éloge  de  l'auteur 
de  Fcmblas  ;  mais  Villar  voyait  avant  tout  dans  Louvet  l'homme 
qui,  après  avoir  mérité  la  proscription  par  sa  courageuse  lutte 
contre  Robespierre  et  les  Montagnards,  avait  fait  face  avec 
non  moins  de  vaillance  contre  la  réaction  royaliste.  Son  éloge 
de  Louvet  est  donc  tout  à  la  fois  une  philippique  posthume  con- 
tre Robespierre,  ((  en  qui  la  médiocrité  la  plus  absolue  le  dis- 
putait à  la  plus  profonde  scélératesse»,  et  contre  le  royalisme, 
qu'il  accuse  d'avoir  eu  la  main  dans  les  dernières  prises  d'ar- 
mes jacobines  (procédé  de  polémique  par  trop  commode!). 
Quant  au  roman  libertin  de  Faublas,  A  illar  se  tire  d'affaire 
par  une  simple  et  indulgente  allusion  :  «  On  s'égare  aisé- 
ment dans  la  carrière  du  bel  esprit;  il  ne  l'éprouva  que  trop, 
à  la  fleur  de  la  jeunesse.  Des  censeurs,  trop  austères  peut-être, 
lui  en  firent  un  crime.  La  philosophie  se  contente  de  plaindre 
ses  erreurs.  » 

Séance  du  15  messidor  an  VII,  3  juillet  1799.  —  Lecture 
d'une  notice  sur  l'architecte  Boullée. 

Séance  du  15  nivôse  an  VIII,  5  Janvier  1800.  —  Villar  lit 
une  notice  sur  Dusaulx,  le  traducteur  de  Juvénal,  qui  avait 
siégé  à  la  Convention  parmi  les  Girondins.  Il  a  su  louer  avec 
émotion  et  avec  esprit  cet  homme  de  bien. 

C'est  dans  cette  séance  qu'eut  lieu  un  piquant  épisode,  que 
rapporte  en  ces  termes*  un  journal  du  temps,  La  Décade  philo- 
sophique'^ :  «  Tandis  que  le  citoyen  Villar  lisait  sa  notice  sur 
Dusaulx,  un  jeune  homme  en  frac  gris,  sans  aucune  espèce  de 
distinction,  entra  dans  l'enceinte  réservée  aux  membres  de  l'Ins- 
titut, et  alla  rapidement  s'asseoir  au  milieu  de  ses  collègues. 
C'était  Bonaparte.   La  lecture  n'en  fut  point  interrompue.  » 

1.  Cité  par  M.  Gabriel  Vauthîer  dans  les /^eM/7/esf/7u's/o/>e  du  ler  février  igiS. 

2.  La  remarquable  revue  qui,  fondée  en  pleine  tourmente  révolutionnaire 
(29  avril  179/1),  <'  avait  formé  comme  une  nouvelle  Gironde  dans  la  presse» 
(Hatin,  Bibliographie,  p.  246),  et  qui  fut  supprimée  sous  l'Empire  eu  1807. 


LES    VILLAR.  3l7 

Cela  se  passait  huit  semaines  après  le  i8  brumaire...  Cette 
belle  simplicité  consulaire  ne  devait  pas  durer  longtemps. 

Séance  du  15  germinal  an  IX,  6  avril  1801 .  —  Lecture  d'un 
autre  fragment  de  sa  traduction  de  Ylliade.  C'est  le  début  du 
dix-huitième  livre,  lorsque  Achille  apprend  la  mort  de  Patrocle 
et  que  sa  mère  Thétis  vient  le  consoler.  212  alexandrins  pour 
1^7  vers  du  poète  grec,  la  proportion  reste  acceptable.  Mais 
quelle  lamentable  paraphrase,  en  vers  pompeux,  delà  simplicité 
homérique  !  Je  renonce  à  en  donner  même  un  passage. 

Grégoire  écrivait  alors  à  un  ami  commun,  en  se  plaignant 
du  silence  de  son  ancien  collègue  :  ((  \  illar,  qui  est  bon  ami, 
aurait  bien  dû  m'écrire  quelque  lettre  en  beaux  vers  ;  il  ne 
sait  pas  en  faire  d  autres.  »  De  beaux  vers  !  non  certes,  quand 
il  s'avise  de  traduire  Homère! 

Joignez  à  cela  deux  notices,  en  tête  des  tomes  III  et  IV  des 
Mémoires  de  ÏInstital,  sur  les  travaux  présentés  dans  l'année. 
Dans  l'un,  on  voit  que  \  illar  avait  fait  lui-même  une  commu- 
nication ((  sur  les  grammaires  péruviennes  »  (ces  littérateurs 
du  dix-huitième  siècle  finissant  ne  doutaient  de  rien)  ;  dans 
l'autre,  on  trouve  des  renseignements  intéressants  sur  une  dé- 
marche de  l'Institut  pour  sauver  le  palais  de  Fontainebleau, 
menacé  par  les  spéculations  de  la.  bande  noire  qui  voulait  ache- 
ter ce  bien  national  pour  démolir  les  bâtiments  et  revendre  les 
matériaux.  L'Institut,  à  peine  informé  de  ce  projet  sauvage 
(10  août  1798),  s'était  ému  et,  dès  le  22  août  suivant,  avait 
revendiqué,  dans  un  remarquable  rapport  que  \  illar  analyse 
avec  une  parfaite  connaissance  du  sujet,  les  droits  de  l'art  et 
de  l'histoire  nationale. 

Voilà  toute  l'œuvre  académique  de  Villar.  Ce  n'est  vraiment 
pas  assez. 

§    10.  —  Démission  de  l'évêque. 

Lorsque  Villar  avait  quitté  son  diocèse  à  l'automne  de  1792, 
était-ce  bien  sans  esprit  de  retour?  on  en  jugera  par  les  faits 
suivants,  recueillis  par  M.  Queruau-Lamerie. 

XXVI  15 


2IO  REVUE    DES    PYRENEES. 


En  1790,  la  Terreur  était  passée,  l'Église  constitutionnelle 
essayait,  sous  le  régime  d'une  tolérance  précaire  et  intermit- 
tente, de  se  réorganiser  avec  ses  seules  ressources.  Le  20  juin, 
les  prêtres  de  la  Mayenne  demandent  à  A  illar  de  revenir  parmi 
eux.  Pas  de  réponse. 

Le  20  juillet  1796,  une  nouvelle  lettre,  écrite  sur  le  conseil 
de  Lecoz,  l'évêque  métropolitain,  reste  sans  réponse  également. 
Ce  silence  obstiné  d'un  homme  très  courtois  témoigne  d'une 
terrible  indécision. 

Un  an  après,  en  juillet  1797,  Lecoz  a  une  entrevue  avec 
Villar,  à  Paris,  et  s'en  retire  «  assez  content  »,  écrit-il.  Néan- 
moins Villar  s'abstient  de  paraître  au  Concile  national  qui  se 
tint  à  Paris  du  i5  août  au  10  novembre  de  cette  année-là. 

C'est  seulement  le  [\  octobre  1798  qu  il  se  détermina  à 
envoyer  à  Lecoz  sa  démission  d'évêque.  l^e presbytère  de  Laval, 
c'est-à-dire  le  conseil  de  prêtres  qui  administrait  provisoire- 
ment le  diocèse,  annonça  cette  retraite  en  termes  qui  prouvent 
combien  \  illar  était  aimé  malgré  tout  :  «  Celui  que  nous  aimons 
toujours  à  révérer  malgré  l'abandon  où  il  laissait  son  troupeau, 
déclare  formellement  à  M.  Lecoz  qu'il  ne  reprendra  pas  ses 
fondions  h  Laval.  Cette'démission  nous  laisse  des  regrets  sans 
doute.  Les  vertus,  les  lumières  du  citoyen  Villar,  la  confiance 
dont  il  jouissait  à  tant  de  titres,  sont  difficiles  à  remplacer.  » 

Pourquoi  Villar  avait-il  attendu  six  ans  avant  de  se  démet- 
tre?.. .  Toujours  l'irrésolution  !  Mais  cette  fois  elle  était  inexcu- 
sable. 


§    I  i .  ■^^ —  L  Inspecteur  des  études^ 

Quoi  qu'il  en  soit,  quatre  ans  après  sa  renonciation  défini- 
tive à  l'épiscopat,  et  tout  en  restant  d'ailleurs  membre  du  Corps 
législatif,  Villar  nous  apparaît  enfin  dans  le  rôle  où  le  jDiédes- 
tinaient  ses  études  et  ses  goûts.  Par  arrêté  du  11  juin  1802,  le 
premier  Consul  le  nommait  «  commissaire  pour  l'organisation 
des  études  »,  en  même  temps  que  le  physicien  Ch.-Aug.  Cou- 


LES    VILLAR.  219 

lomb  et  Marie-Joseph  Chénier,  le  poète  du  Chant  du  Départ. 
Au-dessus  de  ces  trois  «  commissaires  »,  il  y  avait  trois  ins- 
pecteurs généraux ,  le  physicien  Lefèvre-Gineau^,  l'ancien 
directeur  de  Sorèze,  Raymond  Despaulx"^,  et  cet  abbé  Noël 
qui,  après  avoir  été  camarade  de  catéchisme  de  M'""  Roland^, 
professeur  à  Louis-le-Grand,  diplomate  sous  la  Révolution, 
allait  finir  sa  vie  en  inondant  l'Université  de  livres  classiques 
encore  en  usage  dans  mon  enfance. 

Villar  devait  aller,  dans  le  courant  de  l'an  XI  (i  802-1 8o3), 
installer  les  lycées  de  Moulins,  de  Besançon,  de  Lyon  et  de 
Turin  ^. 

A  Turin,  Villar  trouva  une  agréable  récompense  de  la  pro- 
tection dont  il  n'avait  cessé  de  couvrir  les  lettres  et  les  arts. 
Quelques  années  auparavant,  lors  de  la  conquête  française,  le 
fisc  avait  voulu  mettre  la  main  sur  les  dotations  de  lAcadémie 
de  Turin,  et  Villar,  alors  député  aux  Cinq-Cents,  avait  réussi 
à  l'en  empêcher'^.  Il  voulait  bien  qu'on  prît  aux  pays  conquis 
leurs  œuvres  d'art,  mais  non  pas  qu'on  dépouillât  les  corps 
savants  de  leurs  revenus.  Lorsqu'il  arriva  à  Turin,  l'Académie 
reconnaissante  l'élut  membre  de  la  Compagnie  (10  août  i8o3) 
et  fît  placer  son  portrait  dans  la  salle  de  ses  séances^. 

De  ((  commissaire  »,  Villar  ne  tarda  pas  à  passer  inspecteur 
général  en  titre.  Il  figure  avec  cette  qualité  à  YAlmanach  impé- 
rial de  1808.  Les  quatre  autres  sont  Lefèvre-Gineau,  Noël  et 
Despaulx,  que  nous  connaissons  déjà,  et  Marc-Auguste  Pictet, 
célèbre  physicien  et  naturaliste  genevois. 

Un  décret  de  novembre  1809  fit  passer  Villar  dans  le  cadre 
des   inspecteurs   généraux  honoraires  (il  avait   alors  67  ans). 


1.  Que  j'ai  montré  inspectant  le  lycée  de  Toulouse   en   i8o5,  eu  compagnie 
de  Fourcroy  [Bévue  des  Pyrénées,  1906). 

2.  Voir  sur  lui  mon  travail  sur  L' Ecole  de  Sorèze  pendant  la  Révolution 
[Revue  des  Pyrénées,  1910). 

3.  Mémoires  de  J/'ne  Roland,  t.  II,  p.  19,  de  mon  éditioQ. 
[\.  Queruau-Lamerie. 

5.  Ibid. 

6.  Discours  de  M.  de  Féletz,  —  Notice  du  catalogue  de  la  bibliothèque  de  feu 
M.  Villar. 


220  REVUE    DES    PYRENEES. 

mais  en  même  temps  le  nomma  un  des  trente  «  conseillers 
ordinaires  de  l'Université  ».  Il  se  trouvait  là  en  bonne  compa- 
gnie, avec  Joubert,  de  Jussieu,  Legendre,  Cuvier.  etc. 


§    12.  —  La  fin . 

C'est  dans  ces  paisibles  occupations  que  ^  illar  termina  sa 
vie,  ne  pensant  plus  guère,  j'imagine,  à  son  évêché  de  la 
Mayenne  et  à  son  rôle  à  la  Convention  que  pour  se  demander 
comment  il  avait  pu  se  lancer  dans  de  tels  orages. 

Il  n'avait  jamais  repris  le  costume  ecclésiastique,  mais,  par 
contre,  n'avait  jamais  voulu  revêtir  celui  de  l'Institut,  «  croyant 
devoir  ce  ménagement,  dit  M.  Queruau-Lamerie,  aux  conve- 
nances de  son  état  ». 

Après  avoir  logé,  de  1792  à  1798,  rue  et  hôtel  Grange-Bate- 
lière, il  était  venu  habiter,  depuis  t8o3,  rue  de  Lille,  n"  oSg*, 
dans  une  maison  appartenant  à  son  frère  Dorothée  et  à  lui. 

Chevalier  de  la  Légion  d  honneur  dès  l'origine,  il  avait  été 
fait  officier  \e  l^  mars  1807. 

Lorsque  l'Empire  tomba,  il  adhéra,  avec  tous  ses  collègues 
de  l'Université,  à  l'acte  de  déchéance. 

Aussi  la  Restauration  lui  fut-elle  clémente.  Elle  le  maintint 
au  nombre  des  Conseillers  ordinaires  de  l'Université,  et,  lors- 
qu'elle réorganisa  l'Institut,  en  rétablissant  officiellement  l'Aca- 
démie française  (21  mai  1816),  le  conserva  au  nombre  des 
Quarante. 

Il  succomba  à  une  attaque  d'apoplexie,  dans  sa  soixante- 
dix-huitième  aimée,  le  2G  août  1826. 

Auger,  secrétaire  perpétuel  de  l'Académie,  parla  sur  sa  tombe. 

Il  eut  pour  successeur,  à  l'Académie  française,  M.  de  Féletz, 
le  critique  alors  célèbre  du  Journal  des  Débats.  A  la  séance 
de  réception,  le  19  avril  1827,  c'était  l'archevêque  de  Paris, 
M.  de  Quéleii,   directeur  de  l'Académie,  qui  aurait  dû  répon- 

j.  Qui  deviui  ])lus  lard  le  uo  lOi. 


LES    VILLAR.  22  1 

dre  au  nouvel  élu.  Mais  le  prélat  ne  voulut  pas  payer  le 
tribut  académique  à  la  mémoire  de  Villar,  «  prêtre  qui  avait 
renoncé  au  ministère  »,  et,  pour  s'en  dispenser  sans  éclat, 
partit  en  tournée  pastorale.  La  tâche  revint  donc  à  Auger 
comme  secrétaire  perpétuel,  «  et  l'amitié  la  lui  rendit  douce  et 
facile  ))^.  Les  deux  écrivains  royalistes  furent  unanimes  à  louer 
le  caractère,  les  connaissances,  les  talents  de  Villar  et  les  ser- 
vices rendus  par  lui  à  l'Académie.  Quant  aux  points  périlleux, 
ils  y  touchèrent  à  peine,  et  d'ailleurs  avec  une  grande  modé- 
ration. 

Quelques  lignes  du  savant  dom  Piolin,  citées  par  M.  Que- 
ruau-Lamerie,  résument  bien  le  jugement  du  monde  catholi- 
que sur  l'ancien  évêque  de  la  Mayenne  :  «  Il  laissa  à  tout  le 
monde  l'idée  d'un  homme  sage  et  modéré,  distingué  par  son 
esprit  et  ses  connaissances,  qui  avait  été  victime  Aune  coupa- 
ble ambition  et  aussi  des  maximes  dangereuses  dont  son 
esprit  avait  été  imbu  dans  ses  études  théologiques  »  (Histoire 
de  l'Église  du  Mans,  t.  X). 

Si  naturelles  que  soient  ces  réserves  sous  la  plume  de  D.  Pio- 
lin, elles  ne  s'imposent  pas  à  l'histoire.  Les  «  maximes  dange- 
reuses ))  que  Villar  avait  puisées  dans  ses  études  théologiques, 
c'était  tout  bonnement  le  gallicanisme,  que  professaient  alors 
presque  tous  les  évêques  de  France,  et  parmi  eux  les  plus 
éminents,  de  Beausset,  de  La  Luzerne,  etc..  Sa  ((  coupable 
ambition  »  ?  pour  avoir  accepté  l'épiscopat  en  1791  ?  Mais  tout 
indique  que  ce  fut  chez  lui  un  acte  de  conscience.  Il  crut  sin- 
cèrement, pendant  une  année  au  moins,  à  une  conciliation  que 
tout  allait  rendre  impossible.  Non,  le  vrai  reproche  que  mérite 
Gabriel  Villar,  c'est  d'avoir  été  toute  sa  vie  un  «  méticuleux  »,  un 
timide,  toujours  tremblant  devant  les  responsabilités.  C'est  par 
là  que  cet  homme  excellent,  ecclésiastique  respecté  par  sa  piété 
et  ses  mœurs,  évêque  marquant  dans  le  clergé  constitutionnel 
de  l'Ouest,  conventionnel  modéré  jusqu'à  l'effacement,  mais 
ayant  rendu  d'éminents  services  au  Comité  d'instruction  publi- 

I.   Biographie  Rabbe. 


2  22  REVUE    DES    PYRENEES. 

que,  membre  de  l'Académie  française,  inspecteur  général  de 
rUnivei'sité  au  temps  de  l'organisation  consulaire  et  impériale, 
est  resté  toujours  inférieur  à  sa  brillante  destinée  et  n'a  plus 
droit  aujourd'hui  qu'à  une  place  modeste  dans  les  Diction- 
naires de  biographie  générale.  Mais  il  semble  qu'il  serait  juste 
de  lui  en  faire  une  plus  large  dans  la  Biographie  Toulousaine^ . 

Cl.   Perroud. 


I.  La  Biographie  Toulousaine  de  1828  ne  parle  pas  de  lui,  parce  qu'il  vivait 
eacore  à  cette  date. 

Les  héritiers  de  Viilar  firent  vendre  sa  bibliothèque  (12  janvier  1827  et  jours 
suivants).  Le  catalogue  imprimé  (Bibliothèque  de  l'Institut,  2i.")9  •^*)  comprend 
369  numéros,  représentant  i3  à  i./joo  volumes  choisis,  avec  belles  reliures.  On 
sent  que  c'était  la  bibliothèque  d'un  homme  éclairé  et  curieux  de  bonnes  éditions. 


Joseph  AGEORGES: 


LK   DOCTEUR  BORDES-PAGES 

ET  L'IDÉE  TRANSPYRÉNÉEiMNE 


Ses  armoiries  nous  le  disent,  Seix  tient  en  mains  les  clefs 
de  la  montagne.  Elle  ouvre  quelques-unes  des  plus  belles 
vallées  des  Pyrénées.  Tout  alentour  se  hérissent  les  cimes  den- 
telées et  les  pointes  verdoyantes  du  massif  ariégeois.  Si  l'on 
prend  le  chemin  d'Espagne  et  qu'on  suive  le  Salât  en  remon- 
tant vers  ses  sources,  on  entre  dans  une  des  régions  les  plus 
variées  et  les  plus  pittoresques  qu'on  puisse  voir.  Le  torrent 
coule  sur  des  galets  dont  les  croupes  arrondies  émergent  ici  et 
là.  11  tourbillonne  avec  fracas,  file  entre  les  pierres,  prend  selon 
les  profondeurs  des  teintes  d'azur  ou  de  cristal,  écume  et  rage, 
s'apaise  ou  gronde.  Les  rochers  ont  été  tailladés  par  la  main 
experte  de  la  nature  poui'  le  laisser  courir  et  il  court  de  vertigi- 
neuse façon. 

On  s'enfonce  pendant  des  heures  entre  des  pentes  abruptes 
ou  vertes,  tantôt  ti'aversées  d'entailles,  tantôt  couvertes  de 
bouquets  d'arbres,  plus  haut  coiffées  de  bruyères  aux  tons  de 
rouille.  L'automne  venu,  les  couleurs  se  multiplient;  tous  les 
verts,  tous  les  jaunes,  tous  les  rouges  se  mêlent.  Le  paysage 
change  à  chaque  pas.  La  rivière  tourne  et  brusquement  nous 
voici  dans  une  étroite  praiiie.  Cent  mètres  plus  loin,  on  s'en- 
gage en  une  allée  d'arbres  tourmentés  qui  sortent  comme  avec 
fureur  des  rochers.  La  vallée  se  resserre.  Seuls,  le  Salât  et 
nous,  nous  passons.  On  grimpe  vers  Couflens,  pays  froid,  puis 
vers  Salau,  village  aux  cases  de  misère.  L'aspect  toujours  se 
modifie.  Une  église  minable,  sorte  de  vieille  femme  superbe, 


224  i\EVUE    DES    PYRENEES. 

mais  en  haillons  s'appuie  contre  la  montagne.  Elle  est  là  depuis 
huit  cents  ans.  INon  loin,  les  vestiges  d'un  cloître  roman  sont 
encastrés  dans  le  mur  d  un  cimetière  menu  et  désolé.  Tout 
cela  est  vieux  et  solide,  fané  et  digne,  pauvre  et  orgueilleux. 
On  en  attribue  l'origine  aux  Templiers.  Ils  y  ont  laissé  leur 
marque  hautaine.  Des  auberges  insuffisantes  entre-bàillent  au 
bord  de  la  route  des  portes  qui  ne  savent  pas  provoquer  le  voya- 
geur. C  est  la  fatigue  seule  qui  leur  amène  le  client. 

On  suit  le  chemin  qui  se  développe  en  lacets  à  la  mode  de 
chez  nous  et  voici  qu  une  nouvelle  région  apparaît  oii  le  vent 
est  maître.  C'est  la  fière  montagne  consciente  de  sa  rudesse  et 
de  sa  grandeur.  La  richesse  de  la  haute  végétation  est  d'abord 
inouïe.  Les  arbres  sont  puissants  et  pressés  ;  les  pâturages 
gras  et  vastes;  des  troupeaux  de  moutons  y  circulent  en  longue 
file;  çà  et  là,  un  berger,  deux  chiens,  et  partout  des  cascades  et 
des  torrents  !  Mais  on  monte  encore  ;  des  gorges  démesurément 
profondes  et  majestueuses  se  creusent  à  droite  et  à  gauche. 
Quand  la  lumière  tombe  dans  ces  immenses  bassins,  elle  fait 
ressortir  des  myriades  de  détails  d  une  précision  extraordinaire 
tant  1  atmosphère  est  limpide.  On  a  laissé  derrière  soi  les  neuf 
sources  du  Salât.  Bientôt  l'eau  disparaît.  La  végétation  devient 
moins  intense.  On  côtoie  des  précipices.  Un  écart  du  mulet 
précipiterait  le  cavalier  à  des  centaines  de  pieds.  On  approche 
des  cimes.  On  a  la  neige  et  les  glaciers  comme  à  portée  de  la 
main.  Les  cimes,  elles  sont  dix,  vingt,  trente,  quarante!  Le 
guide  les  montre  avec  orgueil.  Il  les  domine  et  leur  commande. 
Il  en  est  le  maître.  Bien  plus,  il  les  prend  pour  ses  enfants.  Il 
les  caresse  du  geste;  il  les  appelle  par  leur  nom  familièrement. 

Suant  et  soufflant,  on  atteint  le  col.  L'air  fraîchit.  Le  vent 
d'autan  a  enlevé  toutes  les  poussières.  Il  a  proprement  fait  le 
ménage,  dit  le  guide.  Une  cantine  ouvre  sa  porte.  On  s'y  pré- 
cipite. En  ce  plein  mois  de  juillet,  un  grand  feu  réchauffe  la 
bâtisse.  On  s'y  repose,  on  se  restaure;  on  raconte  des  souve- 
nirs. Le  gardien  reste  des  mois  dans  la  neige  ou  dans  le  brouil- 
lard sans  voir  âme  qui  passe.  Mais  il  a,  aujourd'hui,  le  télé- 
phone;  et  son  compagnon,  un  Espagnol,  l'aide  à  vivre.  Les 


LE   DOCTEUR   BORDES-PAGES   ET   L  IDEE   TRANSPYRENEENNE.        220 

carabiniers  ni  les  douaniers  ne  montent  guère.  Les  deux  com- 
pères sont  seuls  et  de  bonne  humeur.  Tour  à  tour  sujets  de  Sa 
Majesté  très  catholique  ou  sujets  de  M.  Poincaré,  ils  se  suffi- 
sent; ils  racontent  des  histoires  tristes  en  souriant  :  n'est-ce 
pas  dans  un  trou  voisin  que  jadis  on  découvrit  dix  cadavres,  la 
corde  au  cou?  Que  d'hommes  ont  péri  autrefois  dans  ces  para- 
ges, surpris  par  le  brouillard  qui  naît  et  se  propage  avec  une 
rapidité  déconcertante!  On  ne  retrouvait  leurs  corps  qu'à  la 
fonte  des  neiges.  Un  troupeau  de  mules  qu'on  amenait  un  jour 
de  France  en  Espagne  fut  enveloppi'^  dans  un  tourbillon.  Les 
malheureuses  bêtes  perdirent  leur  chemin  ;  mourant  de  faim, 
elles  s'entiedévorèrent.  Au  printemps,  des  bergers  virent  leurs 
squelettes  entassés  dans  une  gorge  !  On  doit  secouer  la  hantise 
de  ces  souvenirs.  Le  panorama  est  admirable  et  nous  y  aide. 
On  sent  là  le  cahotique  effort  de  la  création.  Encore  un  pas, 
un  seul,  et  nous  entrons  en  Espagne,  dans  une  Espagne  que, 
cinq  minutes  plus  tôt,  on  ne  soupçonnait  pas.  On  est  tout 
surpris  de  rencontrer  si  près  une  région  si  différente.  11  n'y  a 
plus  lien  que  de  sauvage  et  de  désolé. 

Une  vallée  sans  agréments,  profonde,  où  tout  est  gris,  pâle, 
sale,  à  part  quelques  broussailles  qui  font  des  touffes  de  poils  à 
des  rocs  galeux,  et  une  forêt  de  sapins  sombres  et  clairsemés 
qui  vont  toujours  pareils,  sur  des  lieues  et  encore  des  lieues, 
se  promènent  de  compagnie,  comme  nous,  en  serpentant.  En 
bas,  à  des  centaines  de  mètres,  la  Noguéra  court,  court,  vite, 
vite,  comme  apeurée  et  pour  fuir  cet  étrange  paysage  qui 
l'étouffé.  C'est  un  horrible  coin  et  cependant  quelle  grandeur, 
quelle  majesté  et  quelle  puissance!  Quand  le  soir  brunit  ces 
pierres  incrustées  de  vert  de  gris,  on  se  trouve  dans  une  soli- 
tude douce  et  angoissante.  Pour  un  peu,  on  prendrait  plaisir  à 
l'angoisse.  Il  n'y  a  vraiment  de  tendres  en  ces  pays  que  les 
matins.  Alors  on  voit  se  poser  des  voiles  roses  ou  bleus  sur 
toutes  les  cimes,  et  c'est  d'un  effet  inattendu  et  charmant.  On 
dirait  que  la  nature  va  jouer  à  la  poupée  et  habille  ses  jouets. 
Les  monstres  sont  devenus  de  gracieux  fantoches.  On  a  tout 
oublié,  le  monde,  les  villes,  la  civilisation.  Il  n'y  a  plus  que  la 


226  REVUE    DES    PYRÉNÉES. 

montagne,  la  lumière  et  Dieu.  On  aspire  d'une  grande  aspira- 
tion la  vie  à  ses  sources. 

Si  l'on  consent  à  descendre,  que  1  on  chemine  à  dos  d'ânes 
pendant  cinq  ou  siv  heures,  on  rencontre  un  maigre  village, 
quelques  cases  encloses  d'un  même  mur,  autour  d'une  église 
pâle  au  long  clocher  pointu.  Une  passerelle  de  bois  conduit  à  la 
porte  même,  une  grande  porte  de  métairie,  de  cette  minuscule 
et  pauvre  cité.  La  Vierge  a  choisi  là  une  demeure,  comme  un 
pavillon  de  chasse  oià  elle  attend,  à  l'affût,  les  pécheurs  chargés 
de  misères.  C'est  une  singulière  église  d'Espagne  qui  a  des 
confessionnaux  bariolés  et  ventrus,  des  vitres  grossièrement 
peintes  par  le  curé,  un  autel  chargé  d'une  profusion  de  dorures 
en  papier.  Des  anges  musiciens,  petits,  mais  trapus,  jouent  à 
droite  et  à  gauche,  l'un  du  violon  et  l'autre  de  la  guitare.  Entre 
eux,  Notre-Dame  de  Mongarri,  touchante  en  son  accoutrement 
de  couleurs,  distribue  tout  le  long  de  l'année  ses  grâces  innom- 
brables et,  de  3o  lieues,  chaussés  d'espadrilles,  chevauchant 
des  mules  aux  selles  épiques,  des  Espagnols  aux  allures  zuloa- 
guestrjiies  viennent  en  quémander  leur  part.  Après  quoi,  ils 
dansent  des  danses  souples  et  voluptueuses  et  jouent  du  cou- 
teau. Mais  la  Vierge  indulgente  continue  de  verser  ses  trésors 
de  tendresse,  toute  la  richesse  de  son  cœur  sur  ce  peuple  sau- 
vage et  crédule... 

C'est  à  deux  heures  de  là,  chez  le  segnor  Fernando,  que 
Latham  chaque  année  venait  se  délasser  de  ses  exploits  aériens. 

On  comprend  l'emprise  que  put  avoir  l'âpreté  de  ce  pays  sur 
l'âme  vibrante  de  celui  qui,  le  premier,  d'un  effort  d'imagina- 
tion précurseur,  perça  les  Pyrénées. 

Neveu  de  cet  admirable  Pages  de  l'Ariège,  fils  de  ce  joyeux 
Florimond  dont  nous  avons  raconté  ailleurs  l'histoire.  Bordes- 
Pagès  avait  de  qui  tenir.  Il  était  d'une  race  d'initiative  et  dau- 
dace.  Quant  il  naquit,  aucune  route  n'était  encore  tracée  dans 
son  pays  splendide.  Le  28  avril  1887,  au  Conseil  général  de 
l'Ariège,  il  raconta  qu'il  avait  vu  le  premier  roulier  qui  avait 
osé  venir  de  Saint-Girons  à  Selx  sur  une  charrette  et  qu'il  avait 
connu  la  première  diligence  de  Saint-Girons  à  Foix.   Son   en- 


LE   DOCTEUR   BORDES-PAGES   ET   L  IDEE   TRANSPYRENEENNE.        2  2^ 

fance  fut  bercée  par  des  histoires  macabres  de  brigandage  et  de 
grottes  murées.  Lui-même  n'avait  voyagé  qu'à  cheval  à  travers 
les  cailloux  et  les  fondrières.  Quand,  jeune  médecin  promis  à 
la  gloire,  déjà  chef  de  clinique  de  la  Faculté  de  Montpellier, 
collaborateur  des  grandes  revues  médicales,  ami  de  Monta- 
lembert  et  de  Renouvier,  des  maîtres  de  la  médecine  et  de  la 
littérature  qui  l'engageaient  à  sacrifier  la  montagne,  il  revint  au 
contraire  s'y  fixer  pour  toujours,  l'aspect  général  n'était  guère 
moins  sauvage,  les  mœurs  guère  moins  rudes.  Les  soirs  d  hiver, 
les  loups  venaient  hurler  jusqu'au  seuil  de  sa  porte  quand  le 
verrou,  pour  la  nuit,  était  tiré.  Il  les  effrayait  en  agitant  une 
torche  à  la  fenêtre.  Sans  se  lasser  et  de  bonne  grâce,  il  chevau- 
cha à  travers  la  commune  et  les  communes  d'alentour.  Il  avait 
des  bottes  pour  passer  le  torrent,  à  moins  qu'un  paysan  obli- 
geant ne  le  hissât  sur  son  dos.  Il  montait  au  col  d'un  bon  pied, 
car,  pour  toute  la  région,  en  deçà  et  au  delà  de  la  frontière,  il 
était  le  guérisseur.  Et  le  «  tore  »  d'Alous  le  mandait  quand  il 
était  malade.  A  l'aube,  le  soir,  la  nuit,  il  allait  ;  il  aimait  à  con- 
sidérer le  paysage  endormi  et,  les  jours  de  foire,  à  dominer  le 
cirque,  à  voir  dévaler  de  toute  la  montagne  les  Espagnols  aux 
capes  de  couleurs  et  aux  espadrilles  légères,  et  les  bergers  mina- 
bles. Ils  descendaient  sur  leur  dos  les  produits  de  leurs  indus- 
tries rustiques  et  primitives.  Et  lui  en  tirait  l'occasion  de  rêves 
merveilleux.  Transformer  ce  pays,  le  hausser  au  niveau  d'une 
civilisation  bienfaisante,  quel  projet!  Sous  ses  fenêtres  quelques 
milliers  de  paysans,  des  centaines  de  têtes  de  bétail  grouillaient 
sur  le  foirail;  il  se  disait  qu'il  y  avait  là  un  foyer  d'énergie  à 
réveiller,  toute  une  force  à  canaliser  et  utiliser  mieux  qu'on  ne 
l'avait  jamais  fait  jusqu'ici.  Mais,  avant  tout,  il  fallait  rendre 
la  région  praticable,  permettre  à  l'étranger  d'y  venir  commodé- 
ment. Et  dès  lors,  il  songea  à  tracer  des  routes  et  à  élargir  des 
chemins.  Les  routes,  les  chemins,  toute  sa  vie  il  devait  s'en 
préoccuper.  Il  est  impossible  d'énumérer  les  mémoires,  rapports 
ou  articles  qu'il  publia  sur  ce  sujet  La  moindre  occasion  pro- 
voque une  lettre  ouverte  :  c'est  au  préfet,  au  député,  à  ses 
collègues  du  Conseil  général,  à  Laborde,  à  Trinqué  qu'il  écrit. 


228 


REVUE    DES    PYRENEES. 


Parti  sur  les  routes,  il  ne  sairèla  plus.  Et  nous  voilà  à  la  grande 
idée  de  sa  carrière  politique. 

Ce  qui  avait  frappé  tout  de  suite  son  imagination  en  travail, 
c'est  qu'une  lettre  ou  un  colis,  lancé  par  voie  postale  du  dernier 
village  français  pour  le  premier  village  espagnol  situé  à  quel- 
ques kilomètres  seulement,  était  obligé  de  parcourir  plus  de 
120  lieues,  de  voyager  dix  ou  quinze  jours  et  de  contourner 
toute  la  chaîne  pour  arriver  à  destination.  Ces  deux  villages 
étaient  séparés  par  quelque  chose  de  plus  grand  que  la  dis- 
tance. Bordcs-Pagès  se  dit  que  si  Ion  perçait  un  souterrain 
pour  relier  la  vallée  de  la  Noguéra  à  la  vallée  du  Salât,  un  grand 
progrès  serait  accompli  qui  faciliterait  les  relations  des  deux 
peuples.  Connaissait-il  le  projet  de  route  transpyrénéenne  conçu 
à  la  fin  du  dix-huitième  siècle  et  dont  nous  a  parlé  jadis  l'abbé 
Marsan  dans  une  étude  reproduite  par  la  Revue  des  Pyrénées? 
C'est  possible  mais  peu  probable  !  Connaissait-il  déjà  les  travaux 
de  Colomès  de  Juillian  qui  parurent  justement  vers  la  même 
époque?  J'ai  lieu  de  le  croire.  En  tout  cas,  il  savait  que  Napo- 
léon I"  avait  mûri  le  dessein  d'une  route  de  Toulouse  en  Ara- 
gon dont  le  tracé  se  rapprochait  beaucoup  de  celui  qu'il  préco- 
nisait lui-même.  Et  cependant  son  initiative  fut  belle.  Le  pre- 
mier il  demanda  le  percement  des  Pyrénées  Centrales  à  l'en- 
droit précis  oi!i  passera  bientôt  la  ligne  de  Toulouse-Lérida.  Le 
premier  il  prépara  l'opinion.  Dix  années  durant,  il  parla  autour 
de  lui  de  son  singulier  dessein  et,  enfin,  le  i"  septembre  i852, 
il  accomplit  son  premier  acte  vraiment  public  en  publiant  dans 
La  Presse  un  article  sur  une  route  carrossable  avec  un  tunnel 
de  3  ou  4  kilomètres  environ  menant  de  France  en  Espagne 
par  la  montagne  de  Salau.  Au  même  temps,  un  sous-préfet  de 
Saint-Girons,  M.  Blanchet,  adressa  au  préfet  de  la  Haute-Ga- 
ronne une  lettre  ouverte  de  seize  pages  grand  in-4°  imprimée  à 
Toulouse  chez  Bonnal  et  Gibrac  pour  lui  signaler  l'intérêt 
qu'aurait  un  chemin  international  avec  tunnel.  Bordes-Pagès 
n'y  est  pas  cité  mais  si  l'on  étudie  d'assez  près  les  lettres  qui 
furent  échangées  entre  le  sous-préfet  et  le  médecin,  on  en 
conclut  assez  vite  que  l'initiative  reste  à  ce  dernier.  Blanchet, 


2^9 

quand  il  écrit  à  Bordes-Pagès  dit  volontiers  :  «  notre  projet  de 
route  par  Salau  »,  ce  qui  prouve  une  collaboration  étroite.  Mais 
c'est  Bordes-Pagès  qui,  après  débat,  signe  d'autorité  la  première 
adresse  à  l'impératrice.  Souvent  il  documente  le  sous-préfet. 
C  est  lui  qui  va  décider  à  Foix  l'ingénieur  départemental  à  faire 
une  première  enquête.  Le  17  février  i853,  il  écrit  à  Blanchet  : 
((  J'ai  vu  à  Foix  l'ingénieur  en  chef  et  nous  avons  eu,  au  sujet 
de  la  route  d  Espagne,  une  longue  conversation.  Il  est  parfai- 
tement disposé  et  convaincu.  Il  se  propose  de  visiter  les  lieux 
aussitôt  que  le  beau  temps  le  permettra.  »  Mais  on  va  trop  vite. 
En  août  i853,  on  organise  une  manifestation  bruyante  pour 
exprimer  le  vœu  du  pays  au  député  puissant  qui  revient  de 
Paris.  Le  député  trouve  la  manifestation  déplacée  et  obtient  la 
disgrâce  du  conducteur  des  ponts  et  chaussées  qui  avait  cons- 
taté la  facilité  du  passage.  Le  sous-préfet  lui-même,  qu'on 
accuse  de  passionner  les  populations,  est  mis  à  la  retraite  d'of- 
fice. Bordes-Pagès  reste  seul,  mais  ne  se  décourage  pas,  d'au- 
tant qu'il  va  bientôt  trouver  un  collaborateur  précieux  dont 
nous  parlerons  un  peu  plus  loin.  De  i85/i  à  1869,  une  série 
de  démarches  sont  tentées  près  de  l'empereur.  A  en  croire  les 
brouillons  en  plusieurs  exemplaires  des  lettres  adressées  à 
((  Sa  Majesté  »  et  écrites  et  signées  de  Bordes-Pagès,  on  serait 
disposé  à  penser  que  ces  démarches  fuient  faites  par  lui  seul. 
Il  est  probable  quelles  le  furent  de  concert  avec  cet  Aristide 
Ferrère  dont  nous  allons  parler.  Le  30  mai  1859,  Bordes-Pa- 
gès peut  écrire  à  l'impératrice  :  «  Madame,  nous  avons  déjà  eu 
l'honneur  de  recommander  à  la  bienveillance  de  Votre  Majesté 
la  demande  d  un  chemin  de  fer  qui,  perçant  la  chaîne  des  Pyré- 
nées dans  son  milieu,  ouviirait  entre  la  France  et  l'Espagne 
une  communication  centrale  ardemment  désirée.  Des  études 
ordonnées  par  le  gouvernement  de  l'empereur  ont  démontré 
que,  sur  un  point  de  cette  chaîne  longue  de  100  lieues,  le  per- 
cement n'est  aussi  facilement  réalisable  que  par  le  col  qui  sépare 
la  vallée  du  Salât  d'avec  la  Noguéra  Pallarésa...  »  Or,  en  même 
temps  que  cette  requête  était  envoyée  à  l'impératrice,  un  docu- 
ment l'accompagnant  était  adressé  à  un  intermédiaire  protoco- 


aSo  KEVUE    DES    PYRENEES. 

laire  qui  dut  être  le  docteur  Cornuau  avec  qui  Fcrrère  était  en 
relations.  Dans  ce  document,  on  pouvait  relever  ces  mots  : 
((  Une  pétition  signée  par  un  grand  nombre  d  habitants  du 
Midi  a  été  envoyée  à  S.  M.  l'Impératrice  dans  le  but  d'ob- 
tenir un  chemin  de  fer  avec  tunnel  à  travers  les  Pyrénées  par 
la  vallée  du  Salât.  Je  vous  serais  bien  obligé,  Monsieur,  si  vous 
vouliez  bien  exposer  à  Sa  Majesté  qu  il  y  a  quelques  années  j  a- 
vais  soumis  à  l'empereur  un  projet  de  route  carrossable  avec 
tunnel  pai-  la  même  vallée.  Mais  avec  ce  génie  d  initiative  qui 
distingue  1  Empereur,  il  manifesta  le  plaisir  qu'il  aurait  de 
voir  construire,  à  travers  les  Pyrénées  Centrales,  au  lieu  d  une 
simple  route  ordinaire,  une  voie  ferrée  plus  en  harmonie  avec 
les  progrès  de  1  époque  nouvelle.  Cette  observation  fut  pour 
moi  un  trait  de  lumière.  J  ai  poursuivi  depuis  avec  persévé- 
rance les  études  qui  pouvaient  donner  la  certitude  de  la  facile 
réalisation  de  cette  entreprise.  »  J'ai  trois  brouillons  à  peu  près 
identiques  de  ce  document  et  de  la  main  même  de  Bordes- 
Pagès.  Mais  ce  passage  est  reproduit  textuellement  dans  une 
brochure  de  Ferrère  qui  donne  ainsi  les  démarches  pour  sien- 
nes. Ailleurs  Ferrère  dit  aussi  que,  le  2^  avril  i855.le  ministre 
de  rAgriculture  lui  écrit  qu'il  se  propose  d'examiner  un  projet 
de  transformation  de  la  route  en  chemin  de  fer.  Mais  en  réalité 
cette  réponse  a  passé  par  Bordes-Pagès.  Il  y  a  donc  lieu,  je 
crois,  d'identifier  Ferrère  et  Bordes-Pagès  en  ce  sens  que  leur 
collaboration  a  été  très  étroite  et  qu'ils  ont  agi  de  concert. 
D  autre  part,  cette  façon  que  Bordes-Pagès  a  eu  de  présenter  le 
projet  de  transformation  comme  venant  de  l'empereur  lui- 
même  était-elle  une  habile  flatterie  destinéeà  obtenir  plus  vite  le 
résultat  cherché  ?  Cela  n'est  guère  dans  le  caractère  de  Bordes- 
Pagès  qui  ne  manqua  pas  de  revendiquer  pour  lui  l'honneur 
d'avoir  préconisé  le  percement,  mais  tint  à  laisser  dans  ses 
papiers  un  témoignage  écrit  de  la  part  que  l'empereur  avait 
prise  dans  l'affaire  transpyrénéenne.  C'est  bien  Napoléon  III 
qui  compléta  l'idée  de  Bordes-Pagès  et,  le  premier,  entre  i853 
et  i856,  prononça  le  mot  de  voie  ferrée  que  le  médecin  de  Seix 
n'avait  pas  osé  dire.  Or,  rapprochement  piquant,  la  route  (jue 


LE  DOCTEUR  BORDES-PAGES  ET  l'idÉE  TRANSPYRÉnÉENNE.    28 1 

demandait  Bordes-Pagès  s'identifiait  presque  déjà,  comme  nous 
l'avons  fait  remarquer  plus  haut,  avec  le  tracé  de  la  route  n*^  4 
de  Toulouse  en  Aragon  conçu  par  Napoléon  1".  La  ligne  de 
Lérida  est  donc  marquée  d'une  forte  empreinte  bonapartiste. 
Détail  plus  curieux  encore  :  à  cette  époque,  Bordes-Pagès  est 
ardemment  républicain,  et  sa  femme  est,  unjour,  obligée  de  lui 
écrire  —  à  l'heure  oii  il  soignait  avec  un  dévouement  admirable 
les  cholériques  de  i85/i  —  de  ne  pas  manifester  si  publique- 
ment ses  opinions  de  peur  qu'on  ne  lui  fasse  retirer  l'inspection 
des  eaux  d'Aulus.  Mais  il  est  modéré,  sage,  dévoué  aux  intérêts 
du  pays  et  on  le  sait  et  on  l'écoute.  Bientôt  même  on  lui  offrira 
la  mairie  de  Seix  malgré  la  furieuse  opposition  des  monarchis- 
tes et  même  des  impérialistes. 

C'est  vers  i85/i  —  probablement  à  la  fin  de  l'année  —  que 
vint  séjourner  à  Seix  ce  singulier  personnage  auquel  nous 
avons  fait  allusion.  Il  se  disait  ancien  agent  des  finances  d'Es- 
pagne à  Paris  et  commandeur  extraordinaire  de  l'ordie  de 
Charles  III;  entre  temps,  il  fut  concessionnaire  du  chemin  de 
fer  de  Murcie  à  Figuères.  Il  s'appelait  Aristide  Ferrère.  Com- 
ment était-il  venu  là?  Avait-il  été  tenté  par  les  bruits  de  spé- 
culation possible  qui  circulaient  dans  l'entourage  financier  de 
l'empereur.^  On  sait  que  les  financiers  pullulaient  autour  de 
Napoléon  III  et  étaient  sans  cesse  à  l'affût  des  idées  nouvelles. 
D'autre  part,  les  origines  de  l'impératrice  avaient  mis  à  la  mode 
tout  ce  qui  était  franco-espagnol.  Mais  il  se  peut  cependant  que 
Ferrère  fût  venu  tout  simplement  chercher  des  mines,  comme 
le  disait  unjour  dans  Le  Journal  de  VAriège  —  4  octobre  1877 
—  un  ((  électeur  de  Salau  »,  qui  résumait  l'histoire  du  Trans- 
pyrénéen et  qui  n'était  autre  que  M.  Azéma,  ancien  juge  de 
paix  et  propriétaire  foncier  influent,  par  surcroît  homme  d'in- 
telligence et  ardent  ouvrier  de  la  cause  transpyrénéenne,  Ses 
premières  lettres  à  Bordes-Pagès  ne  mentionnent  que  des  tra- 
vaux de  fouille  et  des  concessions  de  terrains.  C'est  seulement 
vers  le  commencement  de  l'année  i856  qu'il  s'empare  de  l'idée 
du  Transpyrénéen,  c  est-à-dire  postérieurement  à  la  lettre  qui 
lui   aurait  été  adressée  par   le    ministre  de   l'Agriculture,    le. 


232  REVUE    DES    PYRENEES. 

24  avril  i855.  Bordes-Pagès  qui,  depuis  1  aventure  du  sous- 
préfet,  est  tenu  en  suspicion  par  certains  personnages  de  l'ad- 
ministration, n'est  pas  fâché  de  ce  concours.  Tout  de  suite,  Fer- 
rère  se  donne  avec  ardeur  à  la  tâche  ;  tout  de  suite,  il  domine 
la  situation  d  assez  haut.  Mais  ses  premières  brochures  ont  été 
rédigées  par  Bordes-Pagès  lui-même,  si  nous  en  croyons  des 
bribes  de  rédaction  écrites  encore  de  la  main  du  maire  de 
Seix.  C'est  bien  dire  qu'ils  ne  font  plus  qu'un,  qu'ils  ont  con- 
fondu leur  effort,  qu'ils  se  complètent.  Et  ils  se  complètent 
admirablement.  Bordes-Pagès,  timide,  réfléchi,  n'est  pas  porté 
par  son  tempérament  aux  requêtes  bruyantes.  Ferrère  est 
entreprenant,  audacieux;  il  sait  frapper  aux  portes,  forcer  les 
attentions,  présenter  les  affaires  sous  leur  jour  attrayant.  Il  ne 
craint  pas  de  viser  très  haut.  Il  remue  les  ministres,  les  ingé- 
nieurs, les  banquiers!  Il  obtient  les  premiers  résultats  effectifs. 
Par  dépêche  du  3  juillet  i85C,  Son  Excellence  M.  le  Ministre 
de  l'Agriculture  l'informe  que  son  avant-projet  de  chemin  de 
fer  à  travers  les  Pyrénées  Centrales,  par  la  vallée  du  Salât,  lui 
avait  été  transmis  par  ordre  de  Sa  Majesté  et  que  l'administra- 
tion s'occupait  de  le  faire  examiner.  Le  Conseil  général  des 
Ponts  et  Chaussées  fut  en  effet  saisi.  Après  examen,  il  conclut 
que  le  projet  ne  contenait  pas  de  données  suftisantes.  Ferrère 
se  remit  au  travail  et  s'aboucha  avec  un  ingénieur  des  ponts  et 
chaussées,  Girardin,  qui  mit  lavant-projet  au  point.  Cette  fois, 
Sa  Majesté  fut  très  impressionnée.  Et  peu  après,  le  ministre, 
par  dépêche  du  4  juin  185",  désignait  les  ingénieurs  Bergis 
et  Gallaup  pour  l'exécution  d  un  travail  d'enquête.  En  1860, 
les  choses  tournaient  si  bien  que  Ferrère  pouvait  écrire  que 
((  c  est  à  1  impératrice  Eugénie  que  semble  réservée  la  gloire  de 
briser  pour  toujours  la  barrière  qui  sépare  sa  patrie  d'origine 
de  sa  patrie  d'adoption  ».  En  effet,  le  10  décembre  1860,  on 
annonçait  à  Bordes-Pagès  que  les  enquêtes  allaient  s'ouvrir 
avant  la  fin  de  l'année.  Il  faut  lire  tout  du  long  ces  mémoires 
de  Ferrère  oii  l'on  retrouve  souvent  le  tour  ferme,  les  vues 
nettes  de  Bordes-Pagès  avec  quelque  chose  de  plus  aventureux 
parfois.  Ce  Ferrère,  qui  avait  dû  traverser  tant  de  milieux,  ou- 


LE   DOCTEUR   BORDES-PAGES   ET   L  IDEE   TRANSPYRENEENNE . 

vrir  tant  déportes,  côtoyer  tant  de  gens,  brasser  tant  d'afTaires, 
a  dû  lâcher  la  bride  à  l'imagination  contenue,  mais  puissante, 
du  modeste  Bordes-Pagès.  De  leurs  conversations  a  dû  sortir  le 
projet  commun  qu'on  serait  tenté,  si  l'on  s'en  tenait  aux  bro- 
chures publiées,  d'attribuer  à  Ferrère  seul.  Or,  les  avantages 
du  tunnel,  tels  que  Ferrère  les  présente,  combien  de  fois  Bor- 
des-Pagès ne  les  avait-il  pas  déjà  énumérés  :  certaines  des  for- 
mules employées  existent  dans  des  manuscrits  ou  des  brochu- 
res de  Bordes-Pagès  antérieurs  de  sept  à  huit  ans  à'  sa  liaison 
avec  Ferrère  : 

1°  Ce  tunnel  relie  les  deux  pays  par  leur  centre  ; 

2°  Il  est  équidistant  de  l'Atlantique  et  de  la  Méditerranée; 

3"  Il  soude  le  bassin  de  la  Garonne  au  bassin  de  l'Ebre,  à 
distance  égale  de  Bayonne  et  de  Perjiignan  ; 

Ix"  Il  est  presque  sous  le  méridien  de  Paris,  qui  est  aussi  le 
méridien  de  Barcelone  ; 

5"  Il  joint  la  vallée  du  Salât  (France)  à  celle  de  la  Noguéra, 
et  met  ainsi  en  communication  directe  et  de  plain-pied  Tou- 
louse et  Bordeaux  avec  Lérida,  Saragosse  et  Barcelone  ; 

G"  Bien  que  placé  très  bas,  à  i.i54  mètres  au-dessus  du 
niveau  de  la  mer,  il  est  en  ligne  droite  et  n'a  que  6.4oo  mètres 
de  longueur...  ; 

7°  Sa  situation,  qui  le  sauve  à  la  fois  des  tourmentes  et  des 
glaces  perpétuelles  ,  permet  une  communication  permanente 
durant  toute  l'année...  : 

8"  Il  présente  enfin  une  issue  aux  produits  exubérants  des 
vallées  de  la  Noguéra,  de  la  Sègre  et  du  bas  Ebre... 

Le  brave  Ferrère  est  merveilleusement  lancé.  A  ses  brochu- 
res primitives ^  il  joint  vite  des  appels  aux  actionnaires.  Il  fait 
imprimer,  en  i8C6,  une  intéressante  «  proposition  »  :  Sur  le 
moyen  propre  à  accroilre  notablement  le  produit  des  chemins  de 
fer  de  Saragosse  à  Madrid  et  de  Saragosse  à  Barcelone,  et  de 
donner  aux  actions  de  ces  chemins  une  valeur  au-dessus  du  pair, 

I.  Projet  de  percement  du  Motit-Géoii,  in-l\o  de  20  pp.,  Paris,  juillet  1867. 
—  Projet  du  percement  du  Monl-Géou...,  ia-80  de  n  pp.,  Bordeaux,  1860. 

XXVI  16 


20^  REVUE    DES    PYRENEES. 

en  construisant  le  chemin  de  fer  de  Lérida  à  Saint-Girons  et  en 
faisant  de  ces  lignes  réunies  en  une  seule  Compagnie  une  grande 
ligne  internationale  de  France  en  Espagne,  pour  laquelle,  vu  son 
importance  commerciale,  on  pourrait  obtenir  de  ces  deux  Etals, 
non  seulement  la  garantie  d'un  minimum  d'intérêt  pour  la  ligne 
entière,  mais  encore  une  subvention  pour  le  percement  du  tunnel. 
L'affaire  n'aboutit  pas  aussi  vite  qu'on  1  avait  espéré.  Ferrère 
s'éclipse  et  ne  reparaît  que  vers  1875.  On  le  voit  reprendre 
alors  ses  relations  avec  Bordes-Pagès,  essayer  de  former  une 
Société  financière,  et,  en  1881,  il  peut  faire  éditer  une  nouvelle 
plaquette  :  Organisation  d'un  Comité  pour  le  percement  du  Mont- 
Géou...,  7  pages  in-A",  Paris,  Lefébure,  1881.  Il  est  agité  et 
nerveux.  Il  n'a  plus  sa  vigueur  d'autrefois.  Il  écrit  bien,  avec 
la  recommandation  de  Bordes-Pagès,  à  un  certain  nombre  de 
députés  et  de  sénateurs  espagnols  ;  mais  ceux-ci  ne  lui  répon- 
dent pas.   Il  se  décourage  et  disparaît. 

Pourtant  les  choses  avaient  marché.  En  i86/i,  des  ingénieurs 
espagnols  viennent  étudier  sur  place  les  projets  français.  En 
186G,  entre  en  jeu  l'ingénieur  français  Decomble,  qui  fut, 
sans  conteste,  le  véritable  créateur  du  tracé  Toulouse-Lérida. 
Je  n'ai  pas  ici  à  étudier  les  exposés  techniques.  M.  Clément 
Decomble,  petit-fils  de  l'ingénieur,  l'a  fait  avec  compétence 
dans  sa  remarquable  étude  sur  les  Transpyrénéens'.  Il  ne 
me  plaît  de  rappeler  que  le  rôle  qu'a  pu  jouer  Bordes- 
Pagès  dans  l'affaire  transpyrénéenne.  M.  Clément  Decomble 
a  souvent  cité  les  travaux  de  Bordes-Pagès  dans  son  étude, 
mais  il  est  loin  d'avoir  aperçu  l'ensemble  de  l'immense  beso- 
gne à  laquelle  s'est  livré  Bordes-Pagès  pendant  près  de  cin- 
quante ans.  Il  est  impossible,  certes,  d'énumérer  les  bro- 
chures, lettres  ouvertes,  articles,  entrefilets  que  publia  ce 
singulier  champion  d'une  grande  idée.  Il  est  impossible,  sans 
avoir  compulsé  les  précieux  papiers  qu'a  laissés  ce  modeste, 
de  savoir  ce  que  ses  exposés  clairs  et  succincts  cachaient  de 
véritable  science.  On   lui  a  reproché  de  n'être  qu'un  vulgari- 

j,  Un  volume  în-So  de  870  pp.,  Pedone,  éditeur,  Paris,  1891. 


ï 


LE   DOCTEUR   BORDES-PAGES   ET   l'idÉE   TRANSPYBÉnÉENNE.        2  35 

saleur   et  d'avoir  profilé  des   recherclies   des   autres.    Or,    cet 
homme  s'est  constamment  dissimulé,  il  n'a  eu  qu'un  objectif  : 
"la  réalisation  du  projet.  Les  questions  d'amour-propre  ne  l'ont 
jamais  touché.   Mais  sa  compétence   était  certaine    :    il   classa 
tout,   annota,    traduisit,   discuta  de  la  façon  la  plus  conscien- 
cieuse et  la  plus  sérieuse.  Il  se  tint  constamment  en  relations 
avec  les  ingénieurs  et  les  hommes  politiques  des  deux  nations. 
Dans  ses  papiers  et  dans  l'immense  correspondance  qu'il  a  en- 
tretenue en  France  et  en  Espagne,  correspondance  quia  été  con- 
servée, on  trouve  de  bien  significatifs  dossiers.  Les  plus  curieux 
sont  à  peu  près,  par  ordre  d'importance,  ceux  du  sous-préfet 
Blanchet,  de  M.   Azéma  de  Couflens,  d'Aristide   Ferrère,  du 
député  Sentenac,  de  l'ingénieur  Decomble,  de  l'ingénieur  Du- 
bois, du  comte  Delamarre,  de  M.  Marc  Millas,  des  sénateurs  Viga~ 
rosy,   Baragnon,  Lasbaysses,  Frézoul,  des  députés  Anglade  et 
Massip,  du  préfet  Laurent,  de  l'ingénieur  Meurgey,  du  conseil- 
ler général  Trinqué,  du  notaire  Benoît,  de  M.  Théodore  Maury, 
du  sénateur  espagnol  Maluquer,  de  M.  Prats  y  Cornell,  d'Adol- 
phe AUegret,  directeur  d'El  Ferro  Ccirril;  de  Manuel  Perena  y 
Fuente,  de  Morera,  directeur  à' El  Pais;  de  Soldevila,  des  mi- 
nistres Freycinet,  Viette  et  Fallières,  de  M.  BelHssen-Benac, 
de  M.  Courtois  de  Viçose,   du  professeur  Paringaux.  A  côté 
de  ces  dossiers,  on  trouve  des  lettres   moins   nombreuses  de 
MM.  de  Langlade  d'Eycheil,  du  banquier  Cadenat,  de  l'ingé- 
nieur Mettrier,   du  comte  Bégouen,   du  baron  Louis  de  Bar- 
dies,  etc.,  etc.  Ces  lelations  supposent  déjà  une  activité  consi- 
dérable.   Mais  que   dire   des   horizons   qu'ouvrent   le   nombre 
incalculable  de  ses  brochures  et  de  ses  articles.  Parmi  les  pre- 
mières, nous  avons  retrouvé  : 

1°  Etude  sur  une  voie  ferrée  internationale  projetée  par  le 
port  (TAlos,  par  Joaquin  Sostrès,  traduite  par  le  D'  Bordes- 
Pagès,  bureaux  de  L'Ariéyois,  1861  ; 

2  °  Rapport  présen  té  au  Conseil  général  de  l'A  riège  sur  le  chemin 
de  fer  transpyrénéen,  le  2  5  juin  187/i,  i  plaq.  in-i6  de  1 1  pages; 

3°  Rapport  présenté  au  Conseil  général  de  l'Ariège,  tirage 
à  part  des  comptes  rendus  du  Conseil  ; 


236  REVUE    DES    PYRENEES. 

4°  Projet  (le  ligne  directe  de  Paris  à  Oran,  passant  par  les 
Pyrénées  Centrales...,  i  plaq.  de  i\  pages,  Gadiat,  éditeur, 
Foix,  1881; 

5°  Exposé  des  divers  projets  de  chemins  de  fer  transpyrénéens 
comparés  à  celui  du  Salat-Noguéra,  présenté  par  le  D'  Bordes- 
Pa2;ès,  président  de  la  Commission  des  chemins  de  fer  saint- 
gironnais,  dans  la  séance  du  17  décembre  1881,  Gadrat,  édi- 
teur à  Foix  ; 

6"  Chemin  de  fer  trcmspyrénéen  (chemin  ])a.r  Somport),  i  plaq. 
in- 16  de  8  pages,  Barthe,  éditeur  à  Foix,  1881  ; 

7"  D'  Bordes-Pagès  :  Chemins  de  fer  transpyrénéens  (contre 
le  D'  Estradère),  polémique  publiée  par  Le  Progrès  libéral  du 
Midi,   I  plaq.  de  i5  pages,  Barthe,  éditeur  à  Foix,  1882; 

8°  Chemin  de  fer  trcmspyrénéen  :  Ce  qui  se  passe  en  Espagne, 
par  Bordes-Pagès,  i  plaq.  de  i5  pages,  Barthe,  éditeur  à  Foix, 
1882; 

g"  D""  Bordes-Pagès  :  Le  Chemin  de  fer  transpyrénéen,  1  pi. 
in-i6  de  i5  pages,  Barthe,  éditeur  à  Foix,   1882  ; 

I  o"  Le  Chemin  de  fer  transpyrénéen  et  le  Sénat  espagnol,  signée 
à  la  dernière  page  :  Bordes-Pagès,  i  plaq.  de  8  pages.  Ne  porte 
ni  éditeur,  ni  date,  mais  est  de  i883; 

II"  Chemins  de  fer  Iranspyrénéens,  résumé  des  motifs  mili- 
tant en  faveur  du  Salat-Noguéra,  19  pages,  sans  date,  ni  éditeur, 
mais  écrit  en  i883  ; 

12°  Chemin  de  fer  des  Pyrénées  Centrales,  bref  exposé,  sans 
date,  ni  éditeur,  i883; 

i3"  Chemin  de  fer  à  travers  les  Pyrénées  Centrales,  nouvelles 
instances,  par  leD"^  Bordes-Pagès,  i  plaq.  de  19  pages,  Pomiès, 
éditeur  à  Foix,  i884; 

i4"  Chemin  de  fer  des  Pyrénées  Centrales.  Mémoire  présenté 
par  le  Z)""  Bordes-Pagès  à  Messieurs  les  mendn-es  de  la  Commis- 
sion internationale  des  chemins  de  fer  transpyrénéens,  au  nom  de 
la  délégation  ariégeoise,  i  plaq.  in-i6  de  44  pages,  Barthe,  édi- 
teur à  Foix,  i884-  Il  y  a  eu  une  autre  édition  à  Paris,  in-4°; 


LE   DOCTEUR   BORDES-PAGES   ET   l'idÉE   TRANSPYRIÉnÉENNE.        287 

i5"  Chemin  de  fer  des  Pyrénées  Centrales.  Mémoire  présenté 
par  le  D'  Bordcs-Pagès,  au  nom  de  la  Commission  internatio- 
nale devant  le  Comité  d'action  saint-gironnais,  dans  sa  séance 
du  28  juillet  188^4,  i  pi.  in-iG  de  22  pages,  Barthe,  éditeur  à 
Foix,  iS8/i; 

16"  D'  Bordes-Pagès  :  Du  trafic  probable  des  chemins  de  fer 
projetés  à  travers  les  Pyrénées  Centrales,  i  plaq.  iii-iGde  82  pa- 
ges, Barthe,  éditeur  à  Foix,   i88/i; 

17°  Etude  succincte  sur  les  conditions  économiques  du  che- 
min de  fer  de  la  Noguéra-Pallarésa. ..,  par  Don  Francisco 
Prats  y  Cornell,  publiée  en  français  avec  une  notice  prélimi- 
naire et  une  carte,  par  le  D'  Bordes-Pagès,  i  broch.  in-12  de 
40  pages,  Pomiès,  éditeur,   iSqS. 

Il  est  certain  que  beaucoup  d'autres  plaquettes  nous  ont 
échappé.  Il  est  évident  aussi  que,  pour  établir  ces  exposés  très 
clairs  et  très  appuyés,  l'auteur  s'est  aidé  dune  documentation 
technique  sérieuse.  Elle  lui  a  été  fournie  la  plupart  du  temps 
par  l'ingénieur  Decomble.  Il  y  a  eu  entre  ces  deux  hommes 
échange  de  vues  constant.  Bordes-Pagès  doit  beaucoup  à 
Decomble,  mais  Decomble  doit  aussi  à  Bordes-Pagès,  qui  a 
diffusé  des  idées  qu'il  était  difficile  à  l'ingénieur  de  jeter  lui- 
même  parmi  le  public  et  qui  l'a  renseigné  sur  mille  détails  que 
M.  Decomble  n'était  pas  en  mesure  de  connaître;  c'est  ainsi 
que  celui-ci  écrit  à  celui-là  le  18  juin  i883  :  «  J'ai  reçu  votre 
lettre  et  votre  envoi  très  intéressant  et  dont  j'ai  fait  immédia- 
tement une  appréciation  utile.  Je  savais  une  partie  de  ce  que 
vous  me  dites,  mais  pas  tout,  et  dans  ce  que  je  ne  savais  pas,  il 
y  a  des  choses  bonnes  à  connaître.  »  D'autres  techniciens  et 
notamment  l'ingénieur  Dubois  ont  été  également  en  collabora- 
tion étroite  avec  Bordes-Pagès.  Au  point  de  vue  commercial, 
M.  Marc  Millas  semble  lui  avoir  été  très  utile. 

Quant  aux  innombrables  articles  que  Bordes-Pagès  fit  insé- 
rer dans  les  journaux  de  Paris,  de  Madrid,  de  Lérida,  de  Bar- 
celone, de  Toulouse,  de  Foix,  de  Saint-Girons,  d'Aulus, 
notamment  dans  Le  Courrier  français,  La  Presse,  Le  Temps, 


2  38  REVUE    DES    PYRENEES. 

Le  Constitutionnel,  El  Correo  de  Madrid,  El  Pais  de  Lerida, 
El  Ferro  Carril  de  Tarragone,  Le  Progrès  libéral  ei  La  Dépêclie 
de  Toulouse,  Le  Journal  de  VAriège,  L'Echo  républicain  de 
l'Ariège,  L'Echo  pyrénéen,  Le  Petit  Saint- Gironnais,  Saint- 
Girons- Journal,  Le  Réveil  du  Saint-Gironnais,  La  Gazette  d'Au- 
lus,  La  Revue  thermale  d'Aulus,  etc.,  il  est  impossible  de  les 
retrouver  tous.  C'est  là  qu'il  enregistra  ses  victoires  sur  l'opi- 
nion et  ses  victoires  politiques  ;  c  est  là  qu'il  consigna  les  déli- 
bérations, vœux,  résolutions  qu'il  fit  prendre  aux  Conseils 
municipaux  de  Seix  et  des  enviions  dès  i855,  au  Conseil  d'ar- 
rondissement —  dont  il  est  membre  —  dès  i854,  au  Conseil 
général  —  dont  il  ne  tarde  pas  à  être  le  vice-président  —  dès 
1871.  Essayons  pourtant  d'une  classification  chronologique  de 
quelques-unes  de  ces  manifestations. 

En  i853,  Bordes-Pagès  écrit  à  une  personnalité  politique 
très  en  vue  —  probablement  M.  Busson-Billault  —  pour  lui 
offrir,  au  nom  d'un  groupe  d'électeurs  très  influent,  la  candi- 
dature au  Conseil  général  dans  le  canton  d'Oust,  à  condition 
qu'il  mette  tous  ses  efforts  à  faire  aboutir  le  projet  du  perce- 
ment. En  1854,  il  intervient  au  Conseil  d'arrondissement  en 
faveur  du  projet.  En  1857,  il  provoque  des  délibérations  du 
Conseil  municipal  de  Seix  et  de  celui  d'Aulus.  En  18G1,  il 
traduit  la  brochure  de  Joaquin  Sostrès.  De  1861  à  1866,  il 
prend  une  part  intime  à  la  campagne  de  Ferré re.  En  18-4,  il 
fait  prendre  par  le  Conseil  d'arrondissement  une  délibération 
en  faveur  du  Salat-Noguéra  (octobre)  et  fait  un  rapport  au 
Conseil  général  (juin),  qui  est  publié  à  part  et  figure  aussi  dans 
une  brochure  de  propagande  intitulée  :  Questions  ariégeoises  : 
Etudes  préliminaires  sur  le  choix  du  point  de  passage  du  che- 
min de  fer  international  à  travers  les  Pyrénées  Centrales,  éditée 
par  Pomiès  à  Foix.  —  En  décembre  1877,  il  envoie  une 
longue  lettre  au  ministre  des  Travaux  publics.  Le  Journcd  de 
VAriège  du  3i  mars  1878,  sou?  le  titre  :  Questions  ariégeoi- 
ses, contient  une  étude  de  Bordes-Pagès  sur  les  chemins  de 
fer  ariégeois  en  général  et  le  Transpyrénéen  en  particulier. 
■ —  Le  Journal  de  l'Ariège  du    22  mai    1879   contient  de   lui 


LE  DOCTEUR   BORDES-PAGES   ET   l'idÉE   TRANSPYRÉNÉENNE.        289 

un  article  de  trois  colonnes  sur  les  voies  ferrées  de  l'Ariège. 
Mais,  avec  cette  année  et  les  années  suivantes,  on  se  trouve 
dans  la  période  des  conférences  techniques  et  des  conférences 
internationales.  C'est  la  grande  époque  de  l'histoire  des  Trans- 
pyrénéens. Deux  commissaires  ont  été  nommés  :  don  Eusebio 
Page  par  l'Espagne  et  l'ingénieur  en  chef  des  ponts  et  chaus- 
sées Decomble  par  la  France.  Ils  ont  mission  d'analyser  et  de 
discuter  les  directions  et  de  déterminer  les  conditions  de  tracé 
du  tunnel.  On  ne  s'entend  pas.  Et  le  gouvernement  espagnol 
mécontente  les  populations  de  la  vallée  de  la  Noguéra  en  con- 
cédant le  chemin  de  fer  par  Somport.  Il  en  résulte  une  cam- 
pagne active  en  deçà  et  au  delà  des  Pyrénées  en  faveur  du  Salat- 
Noguéra.  Bordes- Pages  est  au  premier  rang  des  bons  soldalsde 
la  bonne  cause.  En  plus  des  brochures  que  nous  avons  citées  plus 
haut,  on  peut  lire  de  lui  une  étude  dans  la  Revue  thermale 
cVAalas  d'août  1880;  Le  Journal  de  rAriège  du  7  octobre  1880 
contient  également  un  long  article  sur  l'état  de  la  question 
signé  de  son  nom.  Le  26  décembre  1880,  nouvel  article  de  lui 
dan.s  le  même  journal.  M.  Louis  de  Bardies  résume  ces  deux 
aiticles  et  les  apprécie  dans  une  lettre  publiée  par  le  même 
journal  le  10  décembre  1 881.  Le  5  mars  de  cette  même  année, 
Bordes-Pagès  réunit  la  Commission  des  chemins  de  fer  inté- 
ressant le  Saint-Giroruiais  et  transmet  au  Piéfet  la  délibération 
qui  a  été  prise.  En  1882,  nouvelles  brochures.  L'une  d'elles  :  Ce 
qui  se  passe  en  Espagne  paraît  dans  Le  Journal  de  l'Ariège  du 
i4  mai  1882.  En  i883,  le  24  juin,  il  publie  un  article  dans  La 
Gazelle  d'Aulus.  Le  29  novembre  i883,  M.  Laurent,  préfet  des 
Basses-Pyrénées,  en  envoyant  à  Bordes-Pagès  un  volumineux 
dossier  de  documents  diveis,  lui  écrit  :  «Vous  verrez  si,  dans 
ces  documents,  vous  trouverez  quelque  chose  de  nature  à  com- 
pléter les  travaux  élevés  et  intéressants  que  vous  avez  faits  sur 
cette  question  si  importante  pour  la  région  pyrénéenne.  » 
En  1884,  il  fait  partie  avec  Alassip  et  Sentenac,  députés; 
Trinqué  et  Galy-Gaspariou,  conseillers  généraux,  de  la  déléga- 
tion c[ui  leprésente  l'Ariège  à  la  Commission  internationale  des 
chemins  de  fer  transpyrénéens.  Le  16  février  1884,  il  est  pu- 


2^0  REVUE    DES    PYRÉxÉES. 

bliquement  félicité  au  nom  de  1  Espagne  par  le  général  marquis 
de  la  \illa  Antonia  du  mémoire  qu'il  présente  à  la  Conférence 
de  Pau  au  nom  du  comité  ariégeois.  Le   12  décembre   188A, 
un  journal  de  Foix  publie  une  longue  lettre  datée  dOust  et  à 
la  suite  écrit  :  a  Au  sein  du  Conseil  général,   Bordes-Pagès  a 
présenté  des  rapports  remarquables  sur  la  question  du  chemin 
de  fer  international  au  sujet  de  laquelle  il  n  a  pas  cessé,  depuis 
plus  de  trente  ans,  de  publier  opuscule  sur  opuscule.  C'est  lui 
qui.    au  nom   du   comité   ariégeois   constitué  à    Saint-Girons, 
donna  lecture,  au  sein  de  la  conférence  internationale  réunie 
à  Paris,  dun  mémoire  qui  fut  remarqué  et  qui  lui  valut  les 
félicitations  de  tous  les  membres  qui  la  composaient.  Ce  mé- 
moire,  d'une    clarté  saisissante,    était   la  condensation  de  ses 
nombreuses  études  sur  la  matière.  »  Dès  cette  époque,  il  mul- 
tiplie  les  adresses   aux   Présidents  du  Conseil,  aux  Ministres 
des  Travaux  publics  et  même  au  Président  de  la  République  ; 
on  en  trouve  les  accusés  de  réception  dans  ses  papiers.  C'est 
aussi  le  moment  où  il  écrit  ses  brochures  les  plus  importantes 
et  les  plus  documentées.  De  i88/i  à  1886,   le  comité  d'action 
saint-gironnais  se  réunit,  grâce  à  son  initiative,  un  certain  nom- 
bre de    fois.    Le    i3  février   i885,  une  convention   est  signée 
entre    les    deux  gouvernements.    Bordes-Pagès  encombre   les 
journaux  d'entrefdets.  En  1886,  bien  que  ses  lettres  de  famille 
montrent  qu'il  reste  préoccupé  de   son  idée   fixe,  il  ne  paraît 
pas  avoir  fait  beaucoup  de  démonstrations  publiques.  En  1887, 
il  est  en  relations  étroites  et  constantes  avec  M.  1  ingénieur  en 
chef  Dubois  qui,  dans   ses   rapports  des   22  janvier  et  20  fé- 
vrier,  signale  les  remarquables   exposés  présentés  au   Conseil 
général  par  M.  le   D"^  Bordes-Pagès.    A   l'exposition  de  Tou- 
louse, il  fait  faire  par  son  gendre,  Edouard  Descola,  une  série 
de  conférences  sur  le  Transpyrénéen,  à  la  Société  de  Géographie, 
à  la  Société  pour  l  avancement  des  Sciences ,  ala  Société  d'Études 
franco-hispano-portufjaises.   Les  bulletins  de  ces  Sociétés  ont 
rendu  compte  de  ces  conférences  et  L Avenir  de  l'Arièf/e,  dans 
un  article  de  tête  commentant  les  discours  de  Descola,  ajoutait 
qu'il  était  le  digne  gendre  de  Bordes-Pagès.  — Le  G  mars  1888, 


LE   DOCTEUR    BORDES-PAGES   ET   L  IDEE   TRANSPYRENEENNE. 


■h 


le  chef  du  Secrétariat  de  la  Présidence  de  la  République  écrit 
à  M.  Sentenac,  député,  que  la  pétition  adressée  par  le  comité 
d'action  saint-gironnais  et  contresignée  Bordes  Pages  a  été 
transmise  au  Ministère  des  Travaux  publics.  Une  même  péti- 
tion est  ((  rajjportée  »  à  la  Chambre  le  17  mai  1888.  Le  i5  juil- 
let 1888,  Bordes-Pagès  manifeste  ses  espoirs  dans  deux  co- 
lonnes de  La  Gazette  d'AaIas.  Le  22  juillet  de  la  même  année, 
le  même  journal  publie  une  lettre  de  M.  Flourens,  ministre 
des  Travaux  publics,  qui  dit  à  Bordes-Pagès  quelle  importance 
il  donne  lui-même  à  la  question  :  à  la  suite,  on  reproduit  le 
texte  d'une  pétition  à  la  Chambre  des  députés.  A  la  même  épo- 
que, Bordes-Pagès  provoque  des  délibérations  des  conseils  mu- 
nicipaux espagnols  pour  faire  concorder  les  deux  efforts  en 
deçà  et  au  delà  des  Pyrénées.  —  En  1889,  il  est  en  étroites 
relations  avec  l'Espagne.  La  Gazette  d'Aulus,  du  21  juil- 
let 1889,  publie  de  lui  un  long  article  intitulé  :  Le  C/iemin  de 
fer  franco-espagnol  par  Pallarésa.  —  L'année  1890  est  une 
des  mieux  remplies  :  le  1 2  février,  il  publie  un  grand  article 
dans  Le  Constitutionnel,  dirigé  par  Henri  des  IIoux.  Le 
10  mars,  il  publie  dans  La  Dépêche  (de  Toulouse)  une  commu- 
nication d'une  colonne.  Cette  même  Dépêche,  le  6  avril,  publie 
une  lettre  du  sénateur  espagnol  Maluquer  à  Bordes-Pagès.  Le 
i3  avril,  il  est  élu  sénateur.  Le  i^,  il  écrit  lui-même  à  Malu- 
quer :  ((  Je  viens  d'être  élu  sénateur.  Ma  première  caite  de 
visite  est  pour  vous.  J'ai  le  vif  désir  que  nous  travaillions  en- 
semble pour  obtenir  la  prompte  réalisation  de  noire  chemin 
de  fer  Saint-Girons-Lérida.  »  Le  19  avril,  il  écrit  à  l'ingénieur 
en  chef  :  «  Je  vous  remercie  du  témoignage  de  sympathie  que 
vous  voulez  bien  me  donner  au  sujet  de  mon  élection.  Si  je  me 
suis  mis  sur  les  rangs,  c  est  surtout  en  vue  d'activer  la  réali- 
sation de  notre  voie  ferrée  transpyiénéenne.  Comme  je  suis  en 
ce  moment  libre  de  disposer  de  mon  temps,  -je  vous  prie 
d'avoir  la  bonté  de  m'indiquer  vous-même  le  jour  qu'il  vous 
conviendra  de  vous  trouver  à  Saint-Girons  pour  causer  de 
notre  chemin  de  fer.  »  Le  Moniteur  de  l'Ariège,  du  12  octo- 
bre 1890,  contient  un  long  article  de  lui  (4  colonnes)  intitulé  : 


âi2  REVUE    DES    PYRENEES . 

Les  Chemins  de  fer  devant  le  Conseil  général  de  l'Arièye.  — 
En  1891,  le  3o  mai,  un  journal  de  Foix,  dont  je  n'ai  qu'une 
coupure  sans  le  titie,  contient  un  article  anonyme  de  Bordes- 
Pagès,  intitulé  :  Chemins  de  fer  ariégeois.  Le  29  juin,  il  adresse 
une  lettre  ouverte  à  M.  Ma^nier,  sénateur  et  directeur  de 
L'Evénement.  Le  Petit  Saint-Gironnais  des  0  et  20  septem- 
bre contient  de  lui  des  études  sur  le  même  sujet.  —  L'an- 
née 1892  est  également  très  chargée  :  Le  2^  janviei*.  il  publie 
trois  colonnes  dans  Le  Petit  Saint-Gironnais.  Le  20  avril,  puis 
le  27  mai,  El  Païs,  de  Lérida,  contient  en  espagnol,  des  arti- 
cles de  Bordes-Pagès  sur  le  chemin  de  fer  transpyrénéen.  Le 
journal  El  Ferro  Carril,  de  Tanagone,  lui  demande  un  article 
en  avril  :  il  l  envoie  pour  paraître  en  mai.  Dans  ses  papiers, 
je  retrouve  un  article  de  trois  colonnes  qui  me  semble  avoir  été 
destiné  au  Progrès  libéral,  de  Toulouse,  et  le  brouillon  d'une 
longue  adresse  au  président  du  Conseil  des  Ministres,  qui  me 
paraît  être  de  la  même  époque.  La  Dépêche,  du  1 3  juin  1892, 
publie  un  échange  de  lettres  ouvertes  entre  Adolphe  Allegret, 
directeur  d' El  Ferro  Carril,  et  Bordes-Pagès.  Dans  Le  Progrès 
d'Aulus,  du  21  août  1892,  M.  Paul  de  Lacombelle  étudie  la 
réalisation  possible  du  projet  du  D"^  Bordes-Pagès  et  annonce 
de  lui  un  lapport  très  comj^let  qu'il  lira  comme  président  de 
la  Commission  des  travaux  publics  à  la  session  d'aoïU  1892  du 
Conseil  général  de  l'Ariège.  Le  Progrès  d'Aulus,  du  11  sep- 
tembre suivant,  appuie  les  efforts  tentés  par  le  D"^  Boides- 
Pagès  pour  faire  aboutir  la  pronqDte  réalisation  du  Chemin  de 
fer  de  Saint-Girons  à  Oust.  Le  Réveil  du  Saint-Gironnais,  du 
16  octobre  1892,  écrit:  «Le  D' Bordes-Pagès  est  toujours  sur  la 
brèche  et  demeure  l'unique  promoteur  de  cette  gigantesque  en- 
treprise. C'est  le  rêve  de  toute  sa  vie...  »  —  En  1898,  le  19  jan- 
vier, il  émet  à  la  séance  de  la  commission  d'enquête  des  chemins 
de  fer  Saint-Girons-Oust,  l'avis  que  la  gare  soit  située  entre  Seix 
et  Oust;  il  est  combattu  par  la  minoii  té  de  la  Commission  compo- 
sée des  représentants  d'Oustet  de  Soueix.  Il  obtient  du  Conseil 
général  une  subvention  pour  publier  en  français  la  brochure  de 
M.  Prats  y  Cornell  :  Ferro  Carril  el  Noguéra  Pallarésa,  brève 


LE   DOCTEUR    BORDES-PAGES   ET   l'iDÉE   TRANSPYRÉnÉENNE.        2/13 

estudio,  in-S"  de  4o  pp.  avec  cartes.  Typograpliia  de  la  Casa 
de  Misericordia  à  Lérida.  Il  tiaduil  celte  étude  et  la  fait  précé- 
der d'une  notice  préliminaire.  Celle  même  année,  il  a  une 
entrevue  avec  le  ministre Viette,  à  laquelle  assiste  toute  la  repré- 
sentation ariégeoise.  Le  Réveil  du  Saint-Gironnais,  du  iG  juil- 
let 1893,  contient  une  lettre  de  Bordes-Pagès  sur  le  Transpy- 
rénéen. Le  10  septembre,  Le  Progrès  d'Aldus  annonce  que 
Bordes-Pagès  a  prononcé  un  discours-programme  au  Conseil 
général,  discours  qu'il  reproduit  intégralement  et  dans  lequel 
Bordes-Pagès  exprime  son  espoir  de  la  prompte  réalisation  du 
chemin  de  fer  transpyrénéen.  UEcho  républicain  de  VAriège, 
du  12  novembre  iSgS,  rend  compte  d'une  séance  au  Conseil 
général  dans  laquelle  on  vote  le  crédit  demandé  par  Bordes- 
Pagès  pour  l'impression  d'un  rapport  de  la  Junte,  de  Lérida, 
et  le  journal  ajoute  :  «  On  sait  que  Bordes-Pagès  consacre  avec 
persévérance  toute  son  énergie  à  celle  grande  œuvre  qui  fera, 
le  jour  où  elle  sera  exécutée,  de  notre  département  délaissé 
par  la  faute  de  nos  représentants  un  centre  commercial  de  pre- 
mier ordre.  »  Le  Petit  Saint-Gironnais,  du  3i  décembre  1898, 
contient  enfin  trois  colonnes  de  Bordes-Pagès  sur  le  Salat- 
Noguéra  :  on  ne  pouvait  mieux  finir  l'année. 

Une  Junta  de  defensa  de  los  intereses  économicos  de  la  pro- 
vincia  de  Lérida  avait  été  fondée  de  bonne  lieuie  de  l'autre 
côté  des  Pyrénées.  Elle  devint  la  Junta  Gestora  del  Ferro  Carril 
por  el  Noguera-Pallaresa  et  se  tint  toujours  en  relations 
étroites  avec  Bordes-Pagès.  On  n'a  pas  trouvé  moins  de  trente 
longues  lettres  de  la  Junte  au  sénateur  de  l'Ariège.  Un  giand 
nombre  furent  rendues  publiques,  Mais  c'est  surtout  de  1892  à 
1895  que  les  relations  furent  étroites.  Au  commencement 
d'avril  1892,  M.  Miguel  Ferrer,  président  de  la  Junte,  demande 
à  Bordes-Pagès,  par  une  lettre  ouverte  rédigée  en  français, 
((  de  prêter  son  puissant  concours  pour  influencer  le  gou- 
vernement français  en  faveur  du  percement  ».  Cette  lettre 
fut  publiée  avec  la  réponse  de  Bordes-Pagès  dans  la  plupart 
des  journaux  du  Midi  et  notamment  dans  L'Echo  républi- 
cain  dé  l'Ariège    du    17    avril    1892.    Le  21   mai    1893,     Le 


2^4  REVUE    DES    PYRÉNÉES. 

Petit  Saint-Gironnais  publie  encore  ces  deux  lettres  bien  signi- 
ficatives : 


Junta  de  défensa  de  los  intereses  economicos  de  la  provincia  de  Lérida. 
A  Monsieur  Bordes-Pagès,  sénateur  de  l'Arièr/e,  à  Paris. 

jNÎonsieuk  le  Sénateur, 

Nous  croyons  dcjà  arrivé  le  moment  de  recommencer  les  travaux  près 
des  corps  officiels  à  propos  du  chemin  de  fer  international  du  Noo'uera 
Pallaresa.  Le  g-ouvernement  espa^-nol,  en  donnant  son  ap[)rol)ation  aux 
études  de  la  voie,  a  mis  la  condition  précise  de  faire  le  projet  des  œuvres 
de  défense  de  notre  frontière  avant  d'accorder  l'autorisation  publique 
pour  la  construction.  La  Commission  du  génie  nommée  à  cet  effet  a 
pratiqué  pendant  l'été  dernier  les  études  des  fortifications  futures,  et  à 
cette  heure  elle  s'occupe  de  terminer  sa  besogne,  qui,  nous  croyons,  sera 
terminée  avant  trois  moir,  ne  restant  alors  qu'à  annoncer  l'enchère  des 
œuvres. 

Mais  vous  comprenez  facilement  la  difficulté  à  peu  près  insurmon- 
table (selon  notre  avis)  de  trouver  aucune  Société  capable  d'oser  affronter 
la  contingence  de  la  disproportion  des  chances.  Le  chemin  de  fer  dont  il 
s'ag'it  a  un  caractère  d'importance  exceptionnelle,  et  permet  d'espérer 
l'obtention  d'utilités  considérables,  mais  toujours  à  condition  de  traverser 
la  frontière,  étant  un  moyen  de  communication  internationale;  sans  cela, 
il  ne  peut  être  qu'une  affaire  de  résultats  bien  problématiques  nullement 
incitant  pour  le  capital. 

Il  faut  donc,  si  on  ne  veut  pas  perdre  un  temps  précieux,  que  votre 
g-ouvernement  soumette  à  la  sanction  des  Chambres  la  convention  de 
i885,sans  laquelle  n'est  pas  possible  l'entente  des  deux  États  pour  fixer 
le  lieu  précis  de  l'emplacement  du  souterrain  international. 

Veuillez  tenir  en  compte,  Monsieur  le  Sénateur,  que  malgré  les  inci- 
dents qu'il  a  fallu  lésoudre.  la  convention  franco-espagnole  a  eu  fidèle 
observation  chez  nous,  puisque  nous  avons  deux  lois  approuvant  l'éta-. 
blissement  des  deux  lignes  du  Canfranc  et  du  Noguera  Pallaresa  ;  que 
les  rails  de  la  première  des  dites  voies  ferrées  arrivent  déjà  près  de  la 
frontière,  tandis  qu'en  France,  il  n'existe  encore  pas  de  légalité  dans 
cette  affaire,  le  gouvernement  français  ayant  jusqu'à  présent  limité  son 
action  à  signer  la  convention  de  i885. 

Ici  personne  ne  doute  qu'il  ne  soit  bien  disposé  à  régler  cette  affaire 
conformément  aux  stipulations  et  que,  comme  vous  disiez  très  expressi- 
vement,  il   ne  laissera  pas  protester  sa  signature  apposée  au  pied  du 


LE  DOCTEUR  BORDES-PAGES  Kï  l'idÉE  TRANSPYRÉNÉENNE.    2^5 

traité  ;  aussi  rurgence  est  déjà  arrivée  d'établir  les  dernières  et  défini- 
tives Formalités. 

Nous  vous  prions  donc,  vous  et  vos  honorables  collègues  les  repré- 
sentants de  l'Ariège,  de  penser  sérieusement  à  l'opportunité  de  proposer 
à  votre  gouvernement  l'urg-ence  de  présenter  la  convention  de  i885  à  la 
sanction  législative  des  Chambres  et,  une  fois  lemplie  cette  formalité, 
vous  et  nous  ensemble  ferons  le  nécessaire  dans  le  but  de  pouvoir  sans 
délai  commencer  les  négociations  diplomatiques  entre  les  deux  puissan- 
ces pour  la  délimitation  du  souterrain  international  où  doivent  s'enlacer 
les  voies  française  et  espagnole. 

Dans  l'espoir  de  votre  puissante  coopéi-ation  en  cette  nouvelle  phase 
de  l'affaire  si  désirée  par  Lérida  et  par  l'Ariège,  nous  profitons  de  cette 
occasion,  Monsieur  le  Sénateur,  pour  vous  présenter  le  témoignage  de 
notre  plus  haute  et  parfaite  considération. 

Par  le  Président,  Par  ordre  de  la  Junte, 

Ramon  Solde vila.  Prats. 


Réponse  de  M.  le  sénateur  Bordes-Pagès. 

Paris,  le  19  avril  1893. 

.1  Monsieur  le  Président  de  la  Junte  de  défense  des  intérêts 
économiques  de  la  province  de  Lérida. 

Monsieur  le  Président, 

La  lettre  que  vous  m'avez  fait  l'honneur  de  m'écrire  à  la  date  du 
iG  décembre  1892  porte  le  timbre  de  la  poste  de  Paris  du  i4  avril  cou- 
rant. Ceci  vous  explique  pourquoi  elle  n'a  pas  reçu  une  plus  prompte 
réponse. 

Je  n'en  éprouve  pas  moins  une  vive  satisfaction  en  voyant  que  votre 
zèle  en  faveur  des  voies  ferrées  transpyrénéennes  ne  s'est  point  attiédi. 

Voici,  de  mon  côté,  les  nouvelles  que  je  peux  vous  donner. 

Le  lundi  24  mais  dernier,  c'est-à-dire  avant  de  quitter  Paris  pour 
venir  à  Seix  prendre  les  vacances  de  Pâques,  je  suis  allé,  avec  mes  col- 
lègues de  l'Ariège,  entretenir  le  Ministre  des  Travaux  pul)lics  de  l'ur- 
gence qu'il  y  aurait  de  soumettre  au  Parlement  français  la  convention 
internationale  de  février  i885,  relative  aux  chemins  de  fer  transpyré- 
néens, déjà  ratifiée  par  le  Parlement  espagnol. 

Le  Ministre  nous  a  renouvelé  la  réponse  qui  m'a  été  faite  déjà  plu- 
sieurs fois. 

Avant  de  proposer  aux  Chambres  françaises  l'adoption  de  cette  con- 


2  46  REVUE    DES    PYRENEES, 

vention,on  a  besoin  que  le  g-oiivernement  espag-nol  notifie  officiellement 
au  gouvernement  français  le  vote  de  la  loi  par  laquelle  TEspag-ne  a 
adopté  cette  convention.  Cette  notification  officielle  n'a  point  encore  été 
faite.  Le  gouvernement  français  Ta  réclamée  par  l'intermédiaire  de  son 
ambassadeur,  et  il  n'a  pas  obtenu  de  réponse: 

Dès  lors,  Monsieur  le  Président,  nous  ne  saurions  assez  vous  engager 
à  insister  auprès  de  votre  gouvernement  afin  qu'il  fasse  au  nôtre  cette 
notification  indispensable  et  depuis  si  longtemps  attendue. 

Veuillez  bien  considérer  que  nous,  en  France,  nous  poussons  de  plus 
en  plus  nos  rails  vers  la  frontière. 

A  notre  dernière  visite  du  24  mars  précité,  le  Ministre  nous  a  promis, 
de  la  façon  la  plus  formelle,  de  faire  figurer  dans  le  budget  prochain  de 
1894,  qu'il  va  présenter  aux  Chambres,  une  allocation  importante  pour 
commencer  la  construction  du  chemin  de  fer  de  Saint-Girons  à  Seix 
(Seix  est  à  i5  ou  16  kilomètres  de  la  frontière). 

C'est  vous  dire  que  nous  sommes  bien  près  de  donner  le  premier  coup 
de  pioche  à  la  barrière  qui  nous  sépare. 

En  ce  moment,  on  travaille  avec  ardeur  à  relier  Carcassonne  avec 
Saint-Girons  par  Pamiers  et  Foix. 

J'ai  visité  dernièrement  quelques-uns  de  ces  chantiers,  dont  les  Ira- 
vaux  sont  vraiment  remarquables.  Ainsi,  non  .seulement  le  trafic  du 
centre  de  la  France  par  Toulouse,  mais  encore  celui  de  tout  l'est  de  la 
France  par  Carcassonne,  Foix  et  Saint-Girons,  ou  pour  mieux  dire  le 
trafic  de  l'Europe  avec  l'Espagne  au  mojen  du  tunnel  projeté,  se  porte- 
rait à  Lérida. 

Faut-il  relarder  indéfiniment  le  mouvement  commercial  entre  les 
deux  nations  sous  prétexte  d'élever  des  forts  pour  la  défense  nationale? 

Mais  un  tunnel  est  un  couloir  long  et  étroit  bien  facile  à  défendre  ; 
une  poignée  de  dynamite  rendrait  ce  couloir  impraticable.  Le  moindre 
fort  d'arrêt  à  chaque  extrémité  constituerait  une  porte  dont  chacun  des 
deux  États  posséderait  chez  lui  la  clef. 

En  France,  le  génie  militaire  n'a  pris  aucune  précaution  de  défense  le 
long  des  Pyrénées. 

Dès  lors,  Monsieur  le  Président,  la  prompte  exécution  des  voies  ferrées 
transpyrénéennes  est  entre  vos  mains.  Pressez  votre  gouvernement  de 
notifier  au  nôtre  la  ratification  par  le  Parlement  espagnol  de  la  conven- 
tion internationale  de  février  i885  ;  et  les  Pyrénées  s'ouvriront,  laissant 
passer  largement  et  de  plain-pied  un  immense  trafic.  Les  descendants  de 
la  grande  famille  celte-ibérienne  se  donneront  la  main  à  travers  les 
Pyrénées... 

Veuillez  agréer,  etc..  Bordes-Pagès, 

Sans  trop  s'arrêter  au  français  de  la  première  lettre,  remar- 
quons seulement  le  temps  qu'elle  mit  pour  atteindre  Bordes- 


Le  docteur  bordes-pagès  et  l'idée  transpyrénéenne.      2/47 

Pages.  Mystère  du  cabinet  noir  et  de  la  politique!  Lettres  et 
télégrammes  se  succédèrent  ainsi  pendant  plusieurs  années. 
Le  k  novembre  189/4,  Saint-Girons- Journal  publie  des  lettres 
du  comité  exécutif  de  la  Junte  avec  réponse  de  Bordes-Pagès. 
Le  II  novembre  de  la  même  année,  Le  Moniteur  de  VAriège 
publie  des  lettres  de  Miguel  Ferrer  y  Garces,  président  de  la 
Junte  de  Lérida  et  Tarragona,  député  de  Balaguer,  à  Bordes- 
Pagès  avec  commentaires  de  celui-ci.  Nouvel  échange  de 
lettres  dans  le  numéro  du  Moniteur  de  VAriège  du  21  juil- 
let 1895.  Quand  on  lance  les  actions  de  la  Société  formée 
pour  l'exploitation  de  la  ligne  espagnole,  c'est  Bordes-Pagès 
qui  en  publie  les  statuts  dans  les  journaux  français  (voir 
notamment  Le  Moniteur  de  FAriège  du  10  novembre  1895  qui 
contient  un  article  de  Bordes-Pagès  sur  l'émission).  Le  2  5  no- 
vembre 1895,  Prats  y  Cornell  envoie  à  Bordes-Pagès  ce  télé- 
gramme significatif  daté  de  Balaguer  :  «  Meeting  enthousiaste. 
Transpyrénéen  en  souscription.  Actions  de  Compagnie  conces- 
sionnaire très  nombreuses.  Tout  le  monde  croit  immédiate 
construction.  Salut  à  nos  amis  de  France.  —  Prats.  »  Le  Petit 
Saint-Gironnais  du  i"  décembre  1896  enregistre  l'événement 
et  féhcite  Bordes-Pagès  du  succès  de  ses  efïbrts.  Le  Moniteur 
de  VAriège  du  8  décembre  énumère  les  conditions  dans  les- 
quelles se  fait  l'émission.  A  la  mort  de  Bordes-Pagès,  les 
membres  du  comité  de  la  Junte,  et  notamment  M.  Miguel 
Ferrer  et  M.  Prats  y  Cornell,  écrivirent  de  chaleureuses  lettres 
pour  dire  quel  ouvrier  Bordes-Pagès  avait  été  du  Transpy- 
rénéen et  «  quelle  admiration  ils  gardaient  pour  le  grand  pa- 
triote qui  avait  si  heureusement  servi  les  intérêts  des  deux 
grandes  nations  ». 

Mais  pendant  ces  années  1 89^-1 895,  le  sénateur  de  l'Ariège 
ne  s'était  pas  seulement  occupé  de  la  Junte,  Saint-Girons- 
Journal  du  4  mars  189/i  reproduit  une  réponse  au  Temps  du 
D""  Bordes-Pagès.  Le  29  avril  1894,  Le  Moniteur  de  VAriège 
relève  un  article  paru  dans  La  Dépêche  (de  Toulouse)  et  signé 
Louis  Braud.  Braud  s'autorise  de  Bordes-Pagès  pour  demander 
la  prompte  exécution  du  Transpyrénéen.   Le    17   juin    1894? 


a/iS  tlEVLE    DES    PYRÉNÉES. 

Saint-Girons- Journal  contient  deux  colonnes  du  docteur  sur  le 
chemin  de  fer  franco-espagnol.  Le  2 4  juin,  nouvel  article 
dans  Le  Moniteur  de  l'Ariège.  Aulus-Mondain  de  septem- 
bre 1894  publie  une  chronique  à  propos  d'un  rapport  de 
Bqrdes-Pagès  au  Conseil  général.  Le  i/i  octobre,  le  sénateur 
répond  dans  Saint-Girons-Journal  à  une  information  parue 
dans  Le  Républicain  da  Sud-Ouest.  Dans  les  papiers  de  Bordes- 
Pagès,  on  trouve  une  longue  lettre  adressée  à  M.  Dupuv  (?), 
directeur  d  un  journal  important;  cette  lettre  est  datée  du 
12  novembre  189/;;  elle  répond  à  une  demande  de  rensei- 
gnements et  d'envoi  de  brochures.  Le  24  mai  1895,  article  de 
Bordes-Pagès  dans  Saint-Girons-Journal.  Le  26  mai,  nouvel 
article  dans  Le  Réveil  du  Saint-Gironnais . 

A  Paris,  Bordes-Pagès  n'avait  pas  tardé  à  être  légendaire. 
On  souriait  un  peu  à  le  voir  traîner  la  représentation  méridio- 
nale de  ministère  en  ministère.  Les  députés  qui  n'avaient 
jamais  rien  fait  se  seraient  volontiers  moqué  de  ses  brochures 
si  sa  conviction  et  sa  dignité  n'eussent  imposé  le  respect.  Lui 
ne  se  décourageait  pas.  Il  faut  lire  ses  lettres  à  ses  enfants.  De 
1874  à  1897,  période  que  nous  connaissons  le  mieux,  elles 
sont  pleines  de  l'idée  du  Transpyrénéen.  Bordes-Pagès  envoie 
ses  brochures,  ses  articles  et  ses  rapports  à  ses  enfants.  Il  leur 
donne  l'impression  de  ses  collègues  au  Conseil  général,  1  état 
et  le  résultat  de  ses  démarches.  Il  a  fait  vraiment  de  cette 
grande  question  une  de  ses  raisons  de  vivre.  Au  Sénat,  il  har- 
cèle ses  collègues  et  ses  amis;  pour  reconnaître  sa  compétence, 
on  le  nomma  président  de  la  Commission  des  chemins  de  fer. 

On  n'a  pas  toujours  rendu  justice  à  l'initiative  et  au  labeur 
du  grand  promoteur  de  l'idée  transpyrénéenne.  Cependant 
après  sa  mort  La  Petite  Gironde  idée.  190^),  ayant  entrepris 
une  enquête  sur  ce  sujet,  rappela  longuement,  loyalement  qu'il 
avait  été  l'ouvrier  de  la  première  heure.  Maints  spécialistes 
l'ont  honorablement  cité;  ainsi  fît  plusieurs  fois  M.  A.  Parin- 
gaux,  professeur  agrégé  de  l'Université,  dans  une  étude  très 
appuyée  qui  parut  le  i5  octobre  189^  dans  les  Annales  de  Géo- 
graphie dirigées  par  MM.  Vidal  de  la  Blache  et  Marcel  Dubois, 


LE   DOCTEUR   BORDES-PAGES   ET   l'iDÉE   TRANSPYRÉNÉENNE.        2^9 

Ainsi  fît  M.  Doumenc  dans  une  étude  sur  les  relations  de  la 
France  avec  l'Afrique.  Ainsi  fit  encore  M.  Gustave  Redelsper- 
ger,  au  cours  d'un  travail  sérieux  publié  par  La  Revae politique 
et  parlementaire  et  tiré  depuis  en  brochure,  chez  Trinchant, 
à  Toulouse  (un  in-8°  de  3/i  pages.  Voir  les  pages  28  et  2/i). 
Ainsi  fit  surtout  M.  Clément  Decomble,  dans  son  ouvrage 
capital  intitulé  :  Les  Chemins  de  fer  transpyrénéens  (i  vol  in-8° 
de  870  pages,  Pedone,  éditeur,  Paris),  qui  cite  un  grand  nom- 
bre de  fois  Bordes-Pagès,  notamment  aux  pages  43,  44,  45, 
46,  47,  5i,  56,  297,  298,  299,  3oo.  Mais  tous  ces  auteurs  ne 
semblent  pas  avoir  compris  quelle  persévérance  le  sénateur  de 
l'Ariège  avait  apportée  dans  sa  tâche.  L'un  d'eux  présente 
même  comme  premier  document  par  ordre  chronologique  un 
article  de  Cénac-Moncaut,  paru  en  i864,  douze  ans  après 
celui  que  Bordes-Pagès  avait  publié  dans  La  Presse  pour  pré- 
coniser le  percement  des  Pyrénées  par  Salau. 

En  réalité,  systématiquement  quelques  personnages  travail- 
lèrent à  effacer  le  souvenir  de  Bordes-Pagès.  Dans  Le  Corres- 
pondant du  10  janvier  1910,  M.  Primaube  — ce  nom,  je  crois, 
est  un  pseudonyme  —  résumant  l'histoire  des  Transpyrénéens 
dans  une  étude  pourtant  sérieuse  et  documentée,  ne  mentionna 
pas  le  nom  de  l'initiateur,  à  peine  même  signala-t-il  le  vieux 
projet  Salat-Noguéra.  Les  Saint-Gironnais  s'émurent.  Les 
journaux  de  gauche  et  de  droite  relevèrent  l'erreur  et,  dans 
l'ardeur  de  leur  gratitude  pour  Bordes-Pagès,  reprochèrent 
à  M.  Primaube  de  l'avoir  commise  volontairement.  La  Liberté 
du  17  janvier  19 10,  La  Croix  du  19  janvier  par  la  plume  d'un 
correspondant  de  l'Ariège,  La  Dépêche  de  Toulouse  du  22  évi- 
demment informée  de  manière  analogue,  La  Croix  de  l'Ariège 
reproduisant  La  Croix  de  Paris  et  plusieurs  autres  feuilles 
signalèrent  sans  indulgence  l'omission  de  M.  Primaube.  Il  y 
a  tout  lieu  de  croire,  du  reste,  que  M.  Primaube  n'avait  aucune 
idée  d'aversion,  mais  qu'il  avait  été  documenté  par  les  adver- 
saires du  projet  Salat-Noguéra. 

Ce  déluge  de  rectifications  montrait  seulement  que  l'Ariège 
avait  conservé  très  vif  le  souvenir  de  son  ancien  sénateur.  On 
XXVI  17 


i^O 


REVUE    DES    PYRENEES. 


eut  pu  rappeler  alors  une  autoiité  politique  d'une  certaine 
valeur.  En  mai  1878,  dans  la  discussion  sur  l'élection  de  M.  de 
Saint-Paul  à  la  Chambre  des  députés,  M.  Passy  cita  Bordes- 
Pagès  comme  le  vrai  promoteur  de  l'idée  transpyrénéenne. 
Duclos  fait,  dans  son  Histoire  des  Ariégeois,  des  citations  qui  ne 
sont  pas  des  témoignages  moins  probants.  Cette  année  même, 
V Arièjo  dins  Paris  est  revenu  plusieurs  fois  sur  le  même 
sujet:  «  Le  projet  gigantesque  dû  à  la  persévérante  initia- 
tive du  docteur  Bordes-Pagès  n'est  plus  maintenant  une 
simple  utopie  »,  écrit-il  en  janvier  I9i3.  En  mars  il  écrit 
encore  :  «  E  dio  que  tunnel  sio  draoubich  sera  realisach  é  gran 
proujet  qu'abio  perséguich  touto  sa  bido  aquetch  sabent  aouta 
modeste  que  débouach  ara  caouso  de  poplé  :  jaben  noumach 
é  douctou   Bordos-Pagès,    ancien  sénatou  dé  département.  » 

Dans  un  article  du  même  journal  publié  en  février  sur  le 
rôle  joué  par  M.  Delcassé  dans  l'établissement  des  voies  fer- 
rées ariégeoises,  on  reconnaît  qu'un  projet  antérieur  à  celui 
d'Ax-Ripoll  a  été  préconisé  par  Bordes-Pagès.  Il  n'y  a  pas  eu 
une  seule  élection  législative,  au  Conseil  général  ou  canto- 
nale, depuis  sa  mort,  que  l'on  ait,  au  cours  de  la  polémi- 
que, rappelé  son  initiative.  Une  brochure  sur  M .  Delcassé  et 
sa  politique  contient  deux  pages  sur  l'échec  de  M.  Bordes- 
Pagès  au  Sénat  et  rappelle  son  rôle  dans  l'affaire  du  Transpy- 
rénéen. 

Les  lettrés  du  Midi  ont  été  unanimes  dans  leur  conviction. 
M.  Raoul  Lafagette,  dans  une*  lettre  ouverte  publiée  par  Le 
Moniteur  de  l Ariège  du  1 1  août  1890,  écrivait  à  Bordes- 
Pagès  :  ((  Vous  avez  conçu,  étudié  à  fond,  fait  adopter  en 
France  et  en  Espagne  le  projet  d'un  chemin  de  fer  transpyré- 
néen par  le  port  de  Salau.  Votre  compétence  indiscutable  et 
votre  grande  autorité  morale  vous  permettaient  d'en  espérer 
la  prochaine  réalisation;...  les  électeurs  viennent  de  vous  reti- 
rer votre  mandat  de  sénateur.  Inconstance  athénienne  ou  épais 
béotismel...  »  Le  28  juillet  1896,  le  D'  Félix  Garrigou  lui 
écrivait  de  son  côté  :  «  Vous  avez  abandonné  La  Revue  des 
Pyrénées.  Nous  voulons  y  parler  de  vous.  Je  voudrais  donner 


LE   DOCTEUR   BORDES-PAGÈS   ET   l'iDÉE   TRANSPYRÉNÉENNE.         25 1 

une  notice  sur  chacun  des  Pyrénéens  qui  ont  travaillé  à  la 
création  du  chemin  de  fer  transpyrénéen.  Voudriez-vous  être 
assez  aimable  pour  demander  à  chacun  des  actifs  une  notice 
sur  son  rôle  dans  l'œuvre  en  question?  Naturellement,  vous 
nous  donnerez  la  vôtre.  Quel  rôle  M.  M...  a-t-il  joué  en  cette 
affaire  .^*...  » 

Nous-même  avons  pu  nous  rendre  compte  que,  aujourd'hui 
encore,  beaucoup  de  spécialistes  ont  su  rendre  à  César  ce  qui 
est  à  César.  Cinquante  journaux  ont  déjà,  à  notre  connais- 
sance, parlé  du  Transpyrénéen  à  propos  de  la  biographie  que 
nous  avons  récemment  publiée  sur  Bordes-Pagès  *. 

Quant  au  peuple,  puissant  gardien  de  la  tradition,  il  ne 
s'est  pas  trompé.  Pour  lui,  le  nom  de  Bordes-Pagès  est  insé- 
parable de  celui  du  Transpyrénéen.  Il  a  identifié  l'œuvre  et 
l'homme.  Au  col  de  Salau,  un  paysan  nous  racontait  avec 
admiration  comment  Bordes-Pagès  amena  là-haut  «  des  gens 
de  haute  futaie.»,  «  et  même,  ajoutait-il,  un  général  espa- 
gnol; et  tout  çà.  Monsieur,  pour  percer  les  Pyrénées!  » 

Cette  collection  de  fiches  n'a  pas  d'autre  prétention  que  de 
fixer  le  rôle  de  Bordes-Pagès  dans  l'affaire  du  Transpyrénéen. 
On  aurait  pu  multiplier  les  références.  Il  nous  a  semblé  que 
cela  devenait  inutile.  Le  vieux  médecin  de  Seix  a  bien  d'autres 
titres  à  la  reconnaissance  de  son  pays.  Celui  dont  Onésime 
Reclus  m'écrivait  :  «  C'était  un  grand  cœur,  un  grand  esprit, 
un  vrai  philosophe  »  ;  celui  dont  M""  Adam  m'écrivait  encore  : 


I .  Plus  récemment  encore,  le  fils  de  Bordes-Pagès  ayant  posé  sa  candidature 
à  l'élection  sénatoriale  complémentaire  de  l'Ariège,  tous  les  journaux  de  Lérida, 
sans  distinction  d'opinion,  conservateur,  républicain,  don  Jaimiste,  monar- 
chiste, catholique,  rappelèrent  le  rôle  de  Bordes-Pagès.  —  En  France,  seul,  un 
M.  Vibert,  protesta.  Le  3o  mars  1914.  celui-ci  écrivit  dans  Le  Grand  Natio- 
nal (?)  ((  Les  journaux  de  l'Ariège  disent  que  le  Dr  Bordes-Pagès  est  le  véri- 
«  table  initiateur  de  l'idée  transpyrénéenne.  C'est  toujours  l'oison  qui  se  pare 
«  des  plumes  du  paon.  Le  seul  et  unique  initiateur  du  Transpyrénéen  par  Foix, 
«  Ax...  est  bien  moi  et  moi  seul,  qui  ai  eu  la  bonne  fortune  de  pouvoir  exposer 
«  tout  au  long  mon  projet  dans  V Avenir  de  Foix  ..  dès  1899,  c'est-à-dire  depuis 
«  16  ans.  »  S'il  y  a  un  oison,  dans  celte  affaire,  ce  n'est  certainement  pas  le 
Dr  Bordes-Pagès.  Il  était  mort  depuis  deux  ans,  quand  M.  Vibert  voulut  lui 
aussi  percer  les  Pyrénées. 


252  REVUE    DES    PYRENEES. 

((  Je  suis  du  temps  où  M.  Bordes-Pagès  comptait  encore  en 
politique  et  surtout  comme  caractère.  Edmond  Adam,  mon 
mari,  l'avait,  comme  tous  les  écrivains  du  jSational,  en  haute 
estime.  Le  plus  grand  éloge  qu'on  puisse  faire  de  lui,  c'est  de 
dire  qu'il  était  grand  Français.  »  Celui  dont  le  D'  Dresch  a 
écrit  qu'il  honorait  1  humanité,  celui-là  demeure  au-dessus  de 
la  petite  histoire.  Mais  il  ne  lui  aurait  pas  déplu,  sans  doute, 
qu'au-dessus  du  tunnel  de  Salau,  en  plein  rocher,  on  gravât 
son  nom.  Et  c'est  cette  toute  petite  inscription  que  nous  avons 
voulu  creuser. 

Joseph  Ageorges. 


BIBLIOGRAPHIE 


Eugène-H.  Guitard  :  Deux  siècles  de  presse  au  service  de  la  phar- 
macie et  cinquante  ans  de  l'Union  Pharmaceutique.  Deuxième 

édition.  I*;iris,  iyi3,  in-8",  viii-3iG  p.,  22  planches  (3  fr.  5o). 

En  1839,  Sainte-Beuve  écrivait  dans  la  Revue  des  Deux- 
Mondes  :  ((  Une  histoire  des  journaux  est  à  faire,  et  je  voudrais 
voir  quelque  académie  ou  quelque  libraire  provoquer  à  ce 
travail  deux  ou  trois  travailleurs  consciencieux  et  pas  trop 
pédants,  spirituels  et  pas  trop  légers.  »  Ce  vœu  du  grand  cri- 
tique vient  d'être  exaucé  pour  ce  qui  est  des  journaux  scienti- 
fiques. M.  Bruchet,  directeur  de  la  Pharmacie  Centrale  de 
France,  a  eu  l'heureuse  idée  de  vouloir  éditer,  à  l'occasion  du 
cinquantenaire  de  V  Union  Pharmaceutique,  un  historique  de 
tous  les  journaux  de  pharmacie,  et  la  bonne  fortune  de  ren- 
contrer en  M.  Guitard,  ancien  élève  de  l'Ecole  des  Chartes,  le 
travailleur  désiré  par  Sainte-Beuve,  c'est-à-dire  un  historien 
consciencieux  et  nullement  pédant,  très  spirituel  sans  être 
léger. 

Le  plus  ancien  journal  de  pharmacie  est  le  Journal  de 
la  Société  des  Pharmaciens  de  Paris,  qui  parut  pour  la  première 
fois  le  i5  prairial  an  V,  autrement  dit  le  3  juin  1797.  Aupa- 
ravant, les  questions  intéressant  les  apothicaires  étaient  traitées 
soit  dans  les  journaux  scientifiques,  soit  dans  les  périodiques 
consacrés  à  la  fois  à  la  médecine,  à  la  chirurgie,  à  la  pharma- 
cie et  aux  sciences  accessoires.  M.  Guitard  a  passé  en  revue 
tous  ces  périodiques,  à  partir  du  premier  en  date,  le  Journal 
des  Sçavans,  né  le  5  janvier  i065,  en  s'attachant  plus  particu- 
lièrement à  leur  côté  pharmaceutique;  puis,  il  a  étudié  la 
presse  s'adressant  aux  seuls  pharmaciens. 


2  04  REVUE    DES    PYRENEES. 

Il  n'a  pas  borné  ses  savantes  recherches  aux  journaux  de 
langue  française,  il  les  a  étendues  à  tous  ceux  de  langue  latine 
et  de  langues  étrangères.  Les  journaux  et  les  bulletins  de 
Sociétés  savantes  de  la  province  ont  eu  également  leur  part,  et 
l'auteur,  qui  est  Toulousain,  n'a  eu  garde  d'oublier  que  l'Aca- 
démie de  Toulouse,  fondée  en  16^0,  est  la  première  en  date 
des  Compagnies  scientifiques  de  province.  Il  a  aussi  fort 
à  propos  rappelé  les  noms  de  trois  de  ses  compatriotes  :  le 
D""  Amédée  Latour,  petit-fils  de  celui  qui  expertisa  dans 
l'affaire  Calas  en  faveur  de  la  réhabiHtation  des  parents,  et 
créateur  lui-même,  en  18A7,  de  la  grande  presse  médicale;  le 
D"^  Isidore  Guitard  qui,  en  i85i,  donna  le  jour  à  la  Gazette 
des  Hôpitaux  de  Toulouse;  enfin,  le  D""  Filhol,  le  regretté  direc- 
teur de  l'Ecole  toulousaine  de  Pharmacie,  collaborateur  de 
l'Union  Pharmaceutique. 

La  description  et  l'analyse  de  cette  presse  très  spéciale  occupe 
la  première  moitié  du  livre  de  M.  Eugène  Guitard.  Le  reste 
du  volume  est  consacré  à  l'organe  de  la  Pharmacie  Centrale  de 
France,  ['Union  Pharmaceutique,  dont  le  premier  numéro  parut 
le  So  janvier  1860.  On  peut  lire  dans  cette  seconde  partie  un 
curieux  chapitre  sur  la  publicité  pharmaceutique,  011  l'on  voit 
que  la  réclame  est  aussi  vieille  que  la  presse,  puisque  le  premier 
journal  connu  est  une  feuille  d'annonces,  l'Inventaire  des 
Addresses  de  Renaudot  commencé  en  i63o,  c'est-à-dire  un  an 
avant  la  fameuse  Gazette. 

Dès  son  apparition,  le  livre  de  M.  Guitard  a  obtenu  le  légi- 
time succès  qui  lui  est  dû  :  toute  la  première  édition  fut 
enlevée  en  un  clin  d'œil. 

C'était  là  une  façon  brillante  d'inaugurer  les  travaux  de  la 
Société  d'Histoire  de  la  Pharmacie  que  M.  Guitard  vient  de 
fonder  avec  le  concours  de  2.000  médecins  ou  pharmaciens 
des  deux  continents. 

D'    Paul    DORVEAUX, 

Bibliothécaire  en  chef  de  l'Ecole  supérieure 
de  Pharmacie  de  Paris. 


BIBLIOGRAPHIE. 


255 


Aug-uste  Puis  :  Une  famille  de  parlementaires  toulousains  à  la 
fin  da  l'ancien  régime.  —  Correspondance  du  conseiller  et  de 
la  comtesse  d'Albis  de  Belbèze  (1783-178.')). 

C'est  une  excellente  idée  qu'a  eue  M.  Aug.  Puis  de  publier 
la  correspondance  échangée  en  1783  et  en  1785  entre  le  con- 
seiller au  Parlement  de  Toulouse,  d'Albis  de  Belbèze,  et  sa 
jeune  femme.  Les  lettres  du  conseiller  nous  renseignent  sur 
la  mission  très  honorable  qu'il  eut  à  remplir  dans  une  partie 
du  ressort  du  Parlement  de  Toulouse  et  sur  la  société  des 
villes  qu'il  traverse  dans  le  Gévaudan,  le  Vivarais  et  le  Velay. 
Celles  de  sa  femme  nous  donnent  des  détails  amusants,  pitto- 
resques, parfois  même  croustillants  sur  sa  vie  de  famille  et  sur 
la  société  toulousaine  à  la  fin  de  l'ancien  régime. 

Le  conseiller  d'Albis  nommé  membre  de  la  commission 
choisie  par  le  Parlement  de  Toulouse  pour  réprimer  les  abus  et 
les  malversations  dont  se  rendaient  coupables  depuis  longtemps 
les  officiers  des  justices  seigneuriales,  les  praticiens  et  les  gens 
d'affaires  dut  parcourir  pendant  plusieurs  mois  le  Gévaudan, 
le  Velay  et  le  Vivarais.  Il  parle  souvent  des  fripons  que  la 
commission  eut  à  punir  et  des  nombreux  procès  qu'elle  eut  à 
reviser.  Elle  recevait  quelquefois  cinq  cents  plaignants  par  jour 
et  travaillait  sans  relâche  depuis  six  heures  du  matin  jusqu'à 
neuf  heures  du  soir.  Tous  ceux  qui  avaient  eu  des  procès  depuis 

vinsrt  ans   en  auraient  demandé  la  revision  si  la  commission 

o 

avait  voulu  les  écouter.  Aussi  ces  parlementaires  qui  appor- 
taient avec  eux  la  bonne  justice,  la  justice  du  roi,  étaient-ils  par- 
tout reçus  avec  enthousiasme,  elle  conseiller  d'Albis  a  bien  soin 
de  décrire  les  fêtes,  les  cérémonies  qu'on  organise,  les  bals,  les 
dîners  qu'on  donne  en  l'honneur  des  membres  de  la  commis- 
sion. On  sent  qu'il  le  fait,  non  pas  seulement  pour  amuser  sa 
femme,  mais  surtout  pour  montrer  l'importance  de  sa  mission 
et  la  considération  dont  jouissent  les  parlementaires.  Les  détails 
qu'il  donne  prouvent  que  la  vie  provinciale  était  très  développée, 


2  56  REVUE    DES    PYRÉNIÉES. 

même  dans  les  plus  petites  villes.  Tout  en  revisant  des  procès, 
tout  en  assistant  à  des  fêtes,  le  conseiller  d'Albis  doit  se  préoc- 
cuper de  questions  purement  privées.  Ses  lettres  nous  le  mon- 
trent sous  un  jour  très  favorable  :  il  est  bon  époux  malgré  les 
libertés  que  lui  accorde  sa  femme,  bon  père,  s  intéressant  à  ses 
enfants,  et  propriétaire  sérieux  qui  surveille  de  près  ses  revenus 
et  ses  dépenses. 

Les  lettres  de  la  comtesse  d'Albis  sont  certainement  plus 
amusantes  que  celles  de  son  mari,  et  elles  intéresseront  davan- 
tage le  lecteur.  Elles  nous  donnent  de  nombreux  détails  sur  la 
comtesse,  sur  sa  vie,  sa  santé,  ses  enfants,  ses  habitudes,  ses 
ressources,  ses  relations  et,  d'une  manière  générale,  sur  la  vie 
toulousaine.  Elle  mène  une  existence  assez  simple  et  assez  reti- 
rée, parce  que  les  réceptions  coûtent  fort  cher  et  que  ses  res- 
sources sont  modestes.  Elle  assiste  pourtant  à  quelques  dîners, 
à  quelques  fêtes,  et  c'est  à  l'occasion  de  l'une  d'elles  qu'elle 
écrit  à  son  mari  :  «  Les  maris  peuvent  être  tranquilles,  il  n'y 
a  pas  un  homme  dans  Toulouse  qui  mérite  d'être  regardé.  » 
Elle  s'occupe  beaucoup  de  l'éducation  de  ses  enfants,  et  plus 
particulièrement  de  sa  fdle  qu'elle  a  surnommée  la  Poule.  Ses 
domestiques  lui  causent  souvent  bien  des  tracas  :  ils  sont 
dépensiers,  peu  fidèles,  et  sa  gouvernante  avait  la  main  leste. 
Elle  paraît  très  joueuse,  mais  elle  n'aime  pas  perdre,  et  elle 
note  que  pendant  l'absence  de  son  mari  elle  a  gagné  quatre  ou 
cinq  louis.  Elle  est  d'autant  plus  heureuse  de  gagner  qu'à 
deux  reprises  elle  se  trouve  «  quasi  sans  argent  »,  parce  qu'elle 
ne  peut  pas  vendre  ses  récoltes.  Elle  se  plaint  souvent  de  la 
négligence  de  son  mari,  elle  voudrait  une  longue  lettre  à  cha- 
que courrier  et  elle  va  jusqu'à  dire  à  son  mari  qu'il  ment  quand 
il  prétend  écrire  régulièrement.  Toutes  ses  lettres  sont  intéres- 
santes à  des  points  de  vue  différents,  et  je  souhaite  que  le  lec- 
teur trouve  en  les  lisant  autant  de  plaisir  que  j'en  ai  éprouvé 
moi-même.  F.   D. 


CHRONIQUE  DU   MIDI 


Aspects  L'Académie  des  Jeux  Floraux  a  élu  mainteneur,  au  fau- 
toulousains.  teuil  laissé  vacant  par  le  décès  du  regretté  marquis  de 
27  février.  Panât,  M.  J.-R.  de  Brousse,  déjà  Maître  es  Jeux  Floraux 
depuis  1906.  Président  des  Toulousains  de  Toulouse, 
archiviste  de  la  Société  archéologique  du  midi  de  la  France,  joubs-ca- 
piscol  de  l'Escolo  Moundino,  le  nouvel  élu  se  disting-ue  par  le  double 
culte  fervent  de  la  poésie  et  de  la  terre  méridionale.  Nous  avons  sig-nalé 
en  son  temps  ici  même  son  beau  volume  de  vers,  la  Maison  sur  la 
Colline,  qui  fut  couronné  par  la  Revue  des  Poètes,  et  où  l'art  le  plus 
délicat  et  le  plus  affiné  se  marie  à  l'amour  de  Toulouse  et  du  Midi. 
Parmi  les  jeunes  gens  qui,  il  y  a  ving't  ans,  se  groupaient  dans  les 
revues  de  ce  que  l'on  a  appelé  «  l'Ecole  de  Toulouse  »,  les  Essais  des 
Jeunes,  l'Effort,  l'Art  Méridional,  l'Ame  Latine.  M.  de  Brousse  est 
l'un  des  très  rares  qui  soient  demeurés  fidèles  à  leur  province.  11  y  a 
perdu  la  renommée  tapag'euse  qui,  pour  le  moment,  est  le  g"ain  de  quel- 
ques-uns; mais  il  y  a  g'ag-né  l'honneur  plus  sérieux  d'avoir  travaillé 
sérieusement  à  des  œuvres  durables.  Il  y  g'ag-nera  encore  davantage, 
car  la  province  —  quelquefois  très  tardivement,  quelquefois  assez  tôt  — 
finit  par  reconnaître  ce  que  l'on  fait  pour  elle. 

La  réception  solennelle  de  M.  de  Brousse  aura  lieu  au  début  de  lliiver 
prochain.  Elle  sera  la  seule  de  l'année,  une  très  heureuse  long-évité 
favorisant  les  académies  :  en  trois  ans,  en  effet,  les  Jeux  Floraux  n'ont 
eu  à  reg'retter  qu'un  seul  décès. 


25  mars.  Frédéric  Mistral  est  mort.  Dès  l'arrivée  de  la  nouvelle,  Tou- 
louse a  pris  le  deuil;  au  Capitole,  à  l'Hôtel  d'Assézat,  les 
drapeaux  ont  été  mis  en  berne,  comme  dans  nos  g'randes  villes  méri- 
dionales. Le  maire  de  Toulouse,  l'Académie  des  Jeux  Floraux,  les 
g-roupements  félibréens  ont  télég-raphié  leurs  reg-rets.  Plusieurs  de  nos 
compatriotes  sont  partis  pour  accompagner  le  cercueil  du  poète  à  travers 
Maillane  en  pleurs. 

Il  était  juste,  en  effet,  que  notre  ville  s'associât  avant  toutes  les  autres 
à  la  douleur  de  la  Provence.  Misti^al  nous  appartenait  :  il  fîg-urait  sur 


2  58  REVUE    DES    PYRENEES. 

les  listes  de  l'Académie  des  Jeux  Floraux,  de  l'Académie  des  Sciences, 
Inscriptions  et  Belles-Lettres,  de  la  So  uété  archéolog"ique;  en  pleine 
maturité  de  son  g-énie  et  de  sa  gloire,  il  avait  consacré  à  Toulouse  et  à 
Clémence  Isaure  un  de  ses  plus  beaux  morceaux  lyriques,  qu'il  était 
venu  lire  lui-même  dans  l'inoubliable  Fête  des  Fleurs  de  1876;  il  avait 
travaillé  de  toutes  ses  forces  à  faire  reprendre  [)ar  le  Collèiçe  du  Gai- 
Savoir  sa  tradition  séculaiie;  il  aimait  à  y  voir  Hçurer  ses  majoraux  : 
le  baron  Desazars  de  Montgailhard,  Gaston  JourJanne,  Prosper  Estieu, 
Antonin  Perbosc,  et  il  comprenait  que,  dans  l'avenir,  le  Félibrig'e  trou- 
verait là  un  appui  traditionnel,  fortement  assuré  contre  les  orages  et 
les  transformations  sociales  et  intellectuelles.  La  Toulouse  des  Sept- 
Troubadours  était  bien  faite  pour  plaire  au  Sepl-Primadlé  de  Font- 
Ségugne,  et  le  Maître  l'avait  profondément  senti. 

llien  de  tout  cela  n'a  été  oublié.  La  ville  qui  avait  acclamé  la  venue 
du  jeune  Capoulié,  et  qui  avait  délégué  plusieurs  représentants  officiels 
au  Cinquantenaire  de  AJiréio,  a  été  douloureusement  émue  de  la  brus- 
que disparition  de  Celui-là  qui  emportait  avec  lui  un  peu  de  notre 
lumière  et  de  notre  soleil. 


3  mai.  M"'"  Bairère-Affre  est  nommée  Maître  es  Jeux  Floraux.  Dis- 
tinction pleinement  méritée,  car  cette  jeune  poétesse  roussil- 
lonnaise  est  douée  des  plus  précieuses  qualités.  Elle  ne  se  laisse 
emporter  par  aucun  verbiage,  elle  décrit  ce  qu'elle  a  vu,  ce  qu'elle 
a  ressenti,  avec  une  précision  de  dessin,  une  vigueur  de  coloris  tout 
à  fait  rares.  A  côté  de  François  Tresserre,  de  Henry  Muchart,  de 
Frédéric  Saisset,  elle  fait  honneur  à  notre  Catalogne  française.  Le  livre 
qu'elle  prépare,  Les  Chansons  de  la  Tramontane,  sera  certainement 
très  remarqué,  car  le  cher  pays  des  baratines  rouges  et  des  coiffes 
de  dentelle  y  revivra  dans  une  note  nouvelle,  pittoresque,  éclatante,  et, 
par  moments,  mélancoliquement  attendrie.  Nous  aurons  certainement 
l'occasion  d'en  reparler. 

*  * 

11  mai.  Revenons  à  Mistral.  Par  une  matinée  d'averses  torrentielles, 
où  notre  beau  ciel  semblait  pleurer  le  grand  poète  de  toutes 
ses  larmes,  la  basilique  de  Notre-Dame  de  la  Daurade,  où  reposent  les 
cendres  du  bon  Goudouli,  s'emplit  d'une  foule  recueillie.  Le  clergé,  la 
magistrature,  l'Université,  le  barreau,  les  Sociétés  savantes  sont  large- 
ment représentées.  Les  poètes  de  l'Ame  Latine  ont  pris  l'iniative 
de  faire  célébrer  un  service  funèbre  solennel  à  la  mémoire  de  Frédéric 
Mistral. 

M^^  l'Archevêque  de  Toulouse,  qui,  originaire  de  Beaucaire,  aime 
beaucoup  les  félibres  et  rappelle  volontiers  qu'il  a  été  longtemps 
le  voisin  de  Maillane,  a  bien  voulu  présider  cette  cérémonie;  il   est 


CHRONIQUE    DU    MIDI.  2 59. 

accompag-né  de  M*?'  Cézérac,  évéque  de  Cahors,  qui,  félibre  de  Gasco- 
g-ne,  n'a  jamais  caché  son  goût  pour  son  dialecte  et  pour  les  beaux 
vers.  D'ailleurs,  les  prélats  d'origine  méridionale,  dont  les  sièg-es  sont 
voisins  de  Toulouse,  ont  tenu  à  s'associer  de  cœur  à  cette  réunion. 

A  l'issue  de  la  messe  funèbre,  l'abbé  Sarrau  monte  en  chaire;  le 
poète  d'Ahèas  e  Flous,  de  la  Gran-Mai,  de  UOnie  Blanc,  prononce 
une  émouvante  et  éloquente  oraison  funèbre,  en  cette  langue  g-asconne, 
plus  rude,  mais  aussi  plus  forte  et  plus  g-randiose  que  le  provençal.  Et, 
dans  l'ég-lise  drapée  de  deuil,  la  pensée  mistralienne  plane  sur  tous  les 
fronts,  fait  battre  les  cœurs  et  couler  des  larmes 

—  Le  soir,  dans  la  salle  du  Sénéchal,  trois  fois  comble,  la  Bonne 
Chanson  nous  conviait  encore  à  acclamer  le  grand  [)oète  de  Miréio,  de 
Calendàu,  des  Isclo  d'Or.  ]M.  Etienne  Levrat  fut  son  orateur,  et 
il  offrit  au  souvenir  de  Mistral  toute  une  g-erbe  cueillie  dans  l'œuvre  de 
la  comtesse  de  Noailles,  d'Emmanuel  Delbousquet,  d'Emile  Ripert,  de 
François  Tresserre,  de  J.-R.  de  Brousse.  Puis,  on  chanta.  Comment 
célébrer  la  Provence  et  son  poète  sans  musique?  On  chanta  la  Coupo 
Sanlo,  et  Magali  et  Lou  Renégat  et  des  frag-ments  de  Mireille... 

Du  tombeau  de  Maillane,  où  le  Maître  repose,  enseveli  dans  la  véné- 
ration universelle,  sa  gloire  monte,  immortellement  jeune  et  souriante. 
Le  matin,  nous  avions  encore  une  fois  suivi  en  pleurant  le  deuil  du 
patriarche,  ami  des  humbles  et  de  tous  les  efforts  sincères  :  le  soir, 
à  l'appel  de  ses  strophes,  nous  sentions  bien  qu'il  était  toujours  vivant. 

Armand  Praviel. 


Découvertes  Depuis  de   longues  années,  les  archéolog-ues  et 

archéologiques  les  amis  de  nos  antiquités  méridionales  souhai- 

à  Saint-Bertrand-  taient  de  voir  entreprendre  des  fouilles  métho- 
de-Comminges.  diques  sur  l'emplacement  de  Lugdunum  Con- 
venarum,  dans  cette  plaine  de  Saint-Bertrand- 
de-Gomminges  qui  recèle,  à  l'ombre  de  l'austère  cathédrale,  les  vestiges 
d'une  cité  morte.  De  nombreuses  trouvailles,  dont  une  partie  a  enrichi 
la  salle  d'antiquités  romaines  de  notre  musée  toulou.sain,  avaient  été 
dues  jusqu'à  ce  jour  au  seul  hasard  des  cultures.  Nous  avions  déjà  publié 
à  ce  sujet  plusieurs  articles  dans  la  Revue  des  études  anciennes  publiée 
par  l'Université  de  Bordeaux.  La  Société  des  Fouilles  arc/iéologic/nes, 
à  Paris,  qui  a  pour  secrétaire  g-énéral  notre  compatriote  M.  Marcel  Dieu- 
lafoy,  voulut  bien  s'intéresser  à  Saint-Bertrand-de-Comminges.  Des 
pourparlers  avaient  été  entamés  avec  des  propriétaires  de  la  rég-ion  en 
vue  de  l'exécution  de  fouilles,  entreprise  rendue  difficile  par  le  prix  des 
terrains  et  l'extrême  division  de  la  propriété,  lorsqu'un  événement 
imprévu  se  produisit.  Un  cultivateur  de  Saint-Bertrand,  M.  Alexandre 
Guiard,  fermier  d'une  terre  appartenant  à  son  frère  M.  Célestin  Guiard, 


a6o 


REVUE    DES    PYRENEES. 


domicilié  à  Paris,  découvrit  par  hasard,  en  février-mars  igi3,  des  sar- 
cophages de  marbre  ensevelis  à  près  d'un  mètre  au  milieu  de  ruines 
souterraines  de  murailles.  Ces  faits  furent  signalés  par  M.  Lagerle, 
instituteur  à  Saint-Bertrand  et  par  nous-mêmes. 

A  la  suite  de  notre  rapport,  la  Société  des  fouilles  archéologiques 
entreprit  sur  ce  point  les  recherches  jjrojetées,  et  nous  chargea  de  diriger 
ces  fouilles. 

L'emplacement  est  situé  au  pied  de  la  colline  de  la  ville  haute,  au 
quartier  du  Plan,  à  côté  du  cimetière  actuel.  Les  fouilles,  qui  se  pro- 
longèrent de  la  fin  juillet  au  i5  septembre  1918,  amenèrent  la  décou- 
verte de  quatorze  grands  sarcophages  de  marbre  blanc  au  milieu  des 
substructions  d'un  vaste  édifice  que  tout  fitreconnaître  pour  une  basilique 
chrétienne  primitive.  L'abside  et  une  partie  de  la  nef  furent  mis  à  jour. 
Les  dimensions  du  resle  de  l'édifice,  qui  était  malheureusement  situé 
dans  le  sol  de  propriétés  voisines,  furent  reconnues  à  l'aide  de  sondages. 

Cet  édifice  religieux  du  Bas-Empire  était  relativement  vaste.  11  mesu- 
rait 42'"  05  de  longueur,  45  mètres  avec  une  construction  annexe  destinée 
à  renforcer  la  maçonnerie  de  l'abside.  Cette  dernière,  plus  étroite  que  la 
nef,  est  terminée  par  un  che\et  à  pans  coupés  demi-hexagonal.  La  nef 
mesure  82  mètres  de  longueur  sur  i3™6o  de  large.  Les  murs  sont  peu 
épais,  la  maçonnerie  en  petit  appareil  grossier  avec  des  moellons  noyés 
dans  du  ciment  est  as.sez  légère.  L'édifice  devait  être  recouvert  de  char- 
pentes avec  une  toiture  en  tuiles  plates  à  crochet  dont  beaucoup  ont  été 
retrouvées  dans  les  décombres.  L'abside  n'était  pas  voûtée.  Le  vaisseau 
était  divisé  en  trois  nefs  par  deux  files  de  huit  colonnes  de  marbre  avec 
chapiteaux  corinthiens  et  composites.  L'édifice  est  réduit  à  ses  fondations 
profondes  de  2  mètres  et  à  la  base  des  murs  détruits  à  une  hauteur  de 
o™85ào™5o  au-dessus  du  niveau  du  sol  ancien.  On  a  retrouvé  dans 
l'abside  une  partie  de  la  couche  de  ciment  qui  supportait  le  pavé  formé 
par  des  dalles  de  marbre. 

Parmi  les  décombres  de  toutes  sortes  qui  remplissaient  les  fondations, 
on  a  retrouvé  un  grand  nombre  de  fragments  ouvragés  et  sculptés  :  cor- 
niches, entablements,  frises,  rinceaux,  débris  de  bases,  de  fûts  de  colonnes, 
de  chapiteaux,  dalles  du  pavé  et  du  revêtement.  Certains  paraissaient 
provenir  d'un  édifice  romain  antérieur. 

D'après  plusieurs  indices,  cette  basilique  occupait  l'emplacement  d'une 
vaste  construction  du  Haut-Empire,  probablement  un  temple  hypostyle 
dont  certaines  parties  ont  pu  être  utilisées,  et  dont  les  débris  de  l'orne- 
mentation ont  été  réemployés  soit  dans  la  décoration  de  l'église,  soit 
comme  moellons. 

En  somme,  on  était  en  présence  d'un  vaste  édifice  religieux  d'une 
construction  assez  grossière  et  hâtive,  mais  dont  l'ornementation  n'était 
pas  dépourvue  de  richesse  avec  ses  colonnes,  son  pavé  et  ses  revêtements 
en  marbre,  ses  murs  enduits  d'un  crépi  de  couleur  rose. 


CHRONIQUE    DU    MIDI.  201 

Les  caractères  de  la  construction,  les  monnaies  trouvées  dans  les  ruines 
peuvent  lui  faire  assigner  comme  date  le  milieu  du  quatrième  siècle, 
éi)oque  où  nous  savons  par  des  textes  de  saint  Jérôme  et  de  Sidoine  Apol- 
linaire, par  une  inscription  chrétienne  trouvée  près  de  là,  que  la  cité  de 
Comming-es  possédait  déjà  une  chrétienté  florissante  et  un  siège  épisco- 
pal.  Cette  église  est  sûrement  antérieure  à  l'invasion  des  Vandales  qui 
ruinèrent  une  première  fois  Liujdiinuni  Convenaruni  en  409'- 

Les  sarcophag-es  sont  très  postérieurs  à  la  construction.  L'ég-lise  ayant 
été  sans  doute  détruite  une  première  fois  par  les  Vandales  à  la  date  indi- 
quée, fut  restaurée  après  la  tourmente;  ce  fut  alors  que  les  sarcophages 
furent  ensevelis  dans  ses  fondations.  Leurs  caractères  leur  font  assigner 
la  fin  du  cinquième  siècle  ou  le  début  du  sixième.  Ils  sont  en  beau  mar- 
bre blanc  des  Pyrénées.  Un  seul  porte  des  ornements.  On  y  relève  un 
magnifique  chrisme  de  style  oriental  gravé  à  la  pointe  et  une  épitaphe 
chrétienne  : 

DA    XPË   FAMVLAE    TVAE    AEMILIANAE    REQVIIM» 
ET    VITAM    AETERNAM. 

Ce  dernier  sarcophage,  de  facture  très  soignée  et  de  petites  dimen- 
sions, servait  de  sépulture  à  une  très  jeune  fille.  Toutes  ces  tombes  ren- 
fermaient des  ossements  plus  ou  moins  bien  conservés.  Elles  étaient 
recouvertes  d'un  blocage  de  moellons,  de  mortier  et  de  dalles,  débris 
du  pavé. 

Lorsque  la  cité  de  Liigdunum  de  Comminges  fut  détruite  complète- 
ment et  pour  plusieurs  siècles  lors  de  l'épilogue  tragique  de  la  révolte  du 
prétendant  mérovingien  Gondewald,  racontée  par  Grégoire  de  Tours,  les 
soldats  francs  et  burgondes  de  Leudégisile,  général  du  roi  Contran, 
brûlèrent  toutes  les  églises.  La  basilique  fut  détruite  alors  pour  toujours 
et,  de  fait,  ses  ruines  portent  les  traces  d'une  subversion  violente. 

Dès  lors  cet  édifice  religieux  tomba  dans  l'oubli,  tandis  qu'au  Moyen 
âge  s'élevaient  les  sanctuaires  encore  debout  de  Saint-Just,  de  Valca- 
brère  et  de  la  cathédrale  actuelle  de  Saint-Bertrand.  Cependant,  la  tra- 
dition de  ce  lieu  consacré  était  perpétuée  par  le  cimetière,  qui  est  resté 
jusqu'à  nos  jours  près  de  ces  ruines,  et  par  la  petite  chapelle  Saint-Julien 
qui  s'élève  au  miUeu  de  ce  champ  des  morts,  oratoire  construit  vers  le 
douzième  siècle  avec  des  débris  antiques  arrachés  sans  doute  aux  ruines 
encore  visibles  à  cette  époque  de  la  basilique  qu'il  remplaçait. 

Ce  dernier  édifice,  comparable  aux  grandes  basiliques  africaines  du 
même  temps,  est  la  plus  ancienne  église  chrétienne  dont  les  vestiges 
aient  été  découverts  sur  le  territoire  des  Gaules 

1.  Les  Vandales  dévastèrent,  avant  de  passer  en  Espagne,  toute  la  région 
sub-pyrénéenue.  Voir  Paul  Orose,  Histoires,  vu-4o. 

2.  Forme  fautive  pour  REQVIEM. 


262  REVUE    DES    PYRENEES. 

Ces  fouilles  seront,  espérons-le,  poursuivies  et  développées  celte 
année.  D'aulies  recherches  ont  été  entreprises  sur  divers  points  de  l'an- 
tique cité  par  des  initiatives  privées.  Une  vaste  mosaïque  et  des  soubas- 
sements de  colonnes,  restes  d'un  très  grand  édifice,  ont  été  trouvés  chez 
M.  Bordères,  propriétaire  à  Saint-Bertrand.  Nous  aurons  l'occasion  de 
reparler  de  ces  découvertes.  R.  Lizop. 

Le  vendredi  3o  janvier  dernier,  M.  Marcel  Dieulafoy  a  présenté  à 
l'Académie  des  Inscriptions  rt  Belles-Lettres  une  communication  sur  la 
découverte  de  la  basilique  de  Saint-Bertrand,  et  a  proposé  une  reconsti- 
tution de  l'édifice  d'après  des  calculs  établis  sur  les  proportions  employées 
dans  la  construction.  R.  L. 


Aude, 

Carcassonne  savante.       C'est  un  fait  aisé  à  constater,  et  du  reste  très 

naturel  et  très  log-ique,  que  les  villes  au 
passé  g-lorieux  ou  seulement  célèbre  possèdent  des  «  Sociétés  savantes  » 
actives,  travailleuses  et  fécondes.  Carcassonne,  bien  dig'ne,  certes,  de 
revendiquer  le  titre  de  cité  historique,  ne  fait  pas  exception  :  tout  au 
contraire. 

Sa  Société  archéolog-ique,  dite  Société  des  Sciences  et  Arts,  est  une 
petite  académie  d'un  nombre  déterminé  d'crudits,  se  recrutant  les  uns 
les  autres  par  une  libre  cooptation.  Elle  date  de  i836  et  marche,  par 
conséquent,  d'un  pas  encore  très  alerte  vers  son  prochain  centenaire. 
Depuis  sa  fondation  elle  a  eu,  à  sa  tête  ou  dans  son  sein,  des  hommes 
de  g'rande  valeur,  dont  le  nom  fit  autorité.  A  l'heure  actuelle,  elle  est 
très  florissante  et  accomplit,  sans  bruit,  mais  avec  un  effort  constant  et 
confiant,  une  œuvre  de  recherches  et  de  publications  à  la  hauteur  du 
noble  passé  de  sa  ville  fameuse  et  de  sa  grande  province  languedo- 
cienne. 

Glanons  de-ci  de-là  dans  le  recueil  des  procès-verbaux  des  séances  du 
semestre  écoulé.  En  janvier,  son  distingué  et  actif  secrétaire,  M.  Sivade, 
présenta  à  la  Société  la  magnifique  collection  (certainement  unique  en 
France)  des  doubles  cartes  postales  illustrées  que  M.  Paleau,  un  négo- 
ciant, érudit  et  dilettante  à  ses  heures,  a  patiemment  et  savamment 
composées  sur  toutes  les  communes  du  département  de  l'Aude.  Chacune 
de  ces  vues  porte  au  verso  une  légende,  résumé  succinct,  mais  très  exact 
et  très  complet  de  l'histoire  de  la  commune.  On  comprend  quel  inap- 
préciable service  peut  et  doit  rendre  une  semblable  collection  pour  l'en- 
seignement de  l'histoire  locale  à  l'école  primaire.  Cet  enseignement  est, 
précisément  aujourd'hui,  officiellement  organisé  dans  l'Aude  ;  M.  Canet, 
inspecteur  d'académie  et  nouvellement  élu  membre  de  la  Société,  a 


CHRONIQUE    DU    MIDI.  263 

rendu  compte  en  février  à  la  Compag-nie  de  cette  organisation  nouvelle, 
en  très  bonne  voie  dans  les  diverses  circonscriptions  scolaires  du  dépar- 
tement. Il  a  exposé  à  l'assemblée  les  mesures  prises  par  lui  d'abord  pour 
introduire  l'histoire  locale  dans  les  écoles  et  dans  toutes  les  écoles;  puis 
pour  en  faire  non  pas  un  enseignement  nouveau  et  sur  le  pied  des  ma- 
tières magistrales  du  programme,  mais  un  complément  et  en  quelque 
sorte  une  illustration  permanente  de  l'histoire  nationale;  enfin  pour 
intéresser  les  normaliens  d'abord,  les  maîtres  ensuite  à  la  recherche  des 
documents,  à  leur  classement,  à  leur  publication.  11  a  soumis  également 
au  jugement  de  ses  conirères  plusieurs  monographies  locales,  rédigées 
par  des  instituteurs,  dont  quelques-uns  ont  fait  œuvre  excellente.  Visi- 
blement intéressée  par  ces  résultats,  la  Société  a  décidé,  sur  la  proposi- 
tion de  son  secrétaire,  de  faire  don  aux  deux  Écoles  normales  de  la  col- 
lection de  son  Bulletin. 

Dans  les  séances  suivantes,  M.  Astruc  a  esquissé,  d'après  une  étude 
récente,  la  très  curieuse  physionomie  et  la  vie  agitée  d'un  collaborateur 
intelligent,  actif,  mais  un  peu  brouillon,  du  grand  évéque  d'Alet,  Nico- 
las Pavillon,  dont  notre  regretté  maître  Etienne  Déjean  a  si  lumineuse- 
ment retracé  radmiral)le  portrait.  M.  Cals  a  essayé  d'apporter  une  con- 
tribution nouvelle  à  l'histoire  artistique  des  vitraux  de  Saint-Nazaire  : 
il  a  découpé,  dans  le  vitrail  de  droite  du  chœur,  un  double  panneau,  où 
il  a  cru  voir  une  représentation  de  la  cité  du  treizième  siècle,  partant  la 
plus  ancienne  connue.  Ses  identifications  ont  semblé  assez  ingénieuses, 
mais  bien  hardies  quelques-unes  de  ses  hypothèses.  Son  travail,  au  de- 
meurant très  curieux  et  fort  attachant,  paraîtra  dans  le  Bulletin  de  la 
Société,  et  MM.  les  archéolog-ues  pourront  disserter  et  discuter  à  leur 
aise  :  le  sujet  est  digne  d'une  ardente  controverse.  Enfin  M.  Canet  a,  en 
deux  séances  successives,  présenté  l'analyse  critique  et  détaillée  du  gros 
travail  de  M.  Dutil,  ancien  professeur  à  Carcassonne,  sur  l'état  écono- 
mique du  Languedoc  à  la  veille  de  la  Révolution.  Il  s'est  efforcé  d'ex- 
traire de  l'ouvrage  ce  qui  se  rapporte  plus  spécialement  au  département 
de  l'Aude,  complétant  et  précisant  certains  points  :  ce  qui  n'a  pas  man- 
qué de  donner  lieu  à  de  très  intéressantes  discussions. 

A  ces  principales  communications,  qui,  dans  le  Bulletin  de  la  Société, 
s'ajoutei'ont  à  des  études  de  plus  longue  haleine,  joignez  l'analyse,  très 
consciencieuse,  des  Bévues  ou  J/é?///o«>es  des  diverses  Sociétés  sœurs,  en 
relations  avec  celle  de  l'Aude,  et  vous  aurez  une  idée  de  l'activité  féconde 
des  séances  de  la  Compag-nie  savante  de  Carcassonne. 

Elle  n'est  pas  seule  du  reste.  A  côté  d'elle  son  émule,  la  Société  d'Étu- 
des scientifiques  de  l'Aude,  a  un  but  plus  spécial  que  son  titre  seul 
laisse  du  reste  deviner,  mais  son  activité  n'est  pas  moins  grande,  ni 
moins  fructueu.x  les  résultats  obtenus.  Pour  s'en  convaincre,  il  suffîiait 
de  feuilleter  la  «  table  des  matières  »  des  vingt-cinq  volumes  publiés 
depuis  sa  fondation  par  cette  Société  qui,  cette  année  précisément,  vient 


26A 


REVUE    DES    PYRENEES. 


de  célébrer  le  vingt-cinquième  anniversaire  de  sa  naissance.  On  v  ver- 
rait une  liste  imposante  de  travaux,  tous  marqués  au  coin  d'une  érudition 
pénétrante,  sur  des  sujets  de  préhistoire  ou  d'archéologie,  et  surtout  de 
botanique  et  de  géolog-ie.  Ces  travaux  ont  très  souvent  pour  origines  — 
ou  parfois  pour  corollaires  —  des  excursions  scientifiques  organisées 
chaque  année  par  la  Société  dans  diverses  régions  du  département.  Le 
programme,  déjà  entamé,  des  excursions  de  1914  peut  donner  au  lec- 
teur une  idée  de  la  clairvoyance  avec  laquelle  il  a  été  élaboré  et  de  l'in- 
térêt qui  s'attache  aux  divers  points  à  visiter.  On  a  débuté  par  la  visite 
d'usines  avoisinant  Carcassonne,  en  relations  directes  avec  le  canal  du 
Midi,  et  Cette  ou  Bordeaux,  où  s'expédie  le  minerai  travaillé  des  régions 
de  la  Montagne-Noire  ;  puis  ce  fut  une  promenade  aux  châteaux  de  Las- 
tours,  antiques  gardiens  de  la  vallée  de  l'Orbiel  et  du  Cabardès,  aux 
fastes  héroïques,  s'égrenant  de  la  conquête  romaine  aux  Visigoths,  de 
ceux-ci  aux  Anglais,  et  jusqu'à  la  Ligue,  où  Mazamet  et  ses  protestants 
menaçaient  de  porter  feu  et  sang  jusqu'aux  remparts  de  la  grande 
«  Cité  »  catholique  de  l'Aude.  L'abbaye  de  Villelongue,  hier  encore 
ignorée  môme  des  érudits,  et  cependant  si  digne  d'être  connue;  Notre- 
Dame  des  Auxils  de  la  plage  de  Gruissan,  la  séculaire  madone  invoquée 
dévotement  des  marins  en  péril  de  mer;  Belpech  et  son  fier  manoir, 
dominant  les  croupes  verdoyantes  —  à  l'infini  —  du  riche  Lauraguais 
et  an  loin  les  sommets  géants  de  l'Ariège  pyrénéenne;  enfin  les  gorges 
trois  fois  célèbres  de  l'ermite  de  Galamus,  et  à  l'autre  angle  de  la  carte 
montagneuse,  l'Aude  supérieure,  avec  Formiguères  et  le  lac  admirable 
de  Balcera  :  telles  sont  les  étapes  à  franchir,  durant  cet  été,  par  les 
membres  de  la  Société.  Avions-nous  tort  de  dire  qu'un  tel  programme 
témoignait  de  la  plus  judicieuse  organisation?  La  Société  d'Etudes 
scientifiques  de  l'Aude  peut  être  fière  de  son  œuvre.  Depuis  un  quart  de 
siècle,  elle  a  apporté  la  plus  savante  et  la  plus  attrayante  contribution  à 
l'étude  vraiment  scientifique  d'une  des  plus  belles  régions  du  Midi  fran- 
çais. 

* 
*    * 

Le  tourisme  audois  Nous  venons  de  rendre  justice  à  ces 

et  le  Syndicat  d'initiative.       savants,  à  ces  archéologues  et  à  ces 

érudits  qui,  avec  une  jalouse  piété  et 
une  inlassable  ardeur,  s'attachent  aux  moindres  vestiges  d'un  glorieux 
passé,  déchiffrent  des  inscriptions  ou  traduisent  des  manuscrits,  inven- 
torient des  bas-reliefs  ou  classent  des  pierres  curieuses,  des  insectes  rares 
et  des  fossiles  mystérieux...  Mais  en  face  de  l'austère  maison  qui  abrite 
ces  doctes  compagnies,  il  en  est  une,  plus  souriante  et  plus  récente,  où, 
périodiquement  aussi,  s'assemblent  des  hommes  d'élite,  négociants, 
docteurs,  industriels,  qu'une  seule  pensée  anime  et  que  le  même  zèle 
soutient  :  un  drapeau  tricolore  orne  le  seuil  de  cette  maison  patriotique, 
au  nom  suggestif  et  moderne  :  Le  Syndicat  d'initiative. 


CHROMQUE    DU    MIDI.  2G5 

Aucun  de  nos  lecteurs  n'en  ig-nore  :  il  y  a  bientôt  ving-t  ans,  à  l'appel 
d'un  universitaire  d'élite,  convaincant  parce  que  lui-même  très  convaincu, 
j'ai  nommé  Paul  Mieille,  notre  Sud-Ouest  pyrénéen  vit  éclore  un  peu 
partout,  de  Bayonne  à  Bordeaux  et  de  Toulouse  à  Carcassonne,  des  So- 
ciétés d'un  nom  nouveau  et  d'un  but  spécial,  les  syndicats  ou  comités 
d'initiative,  destinés  à  mettre  en  lumière  et  à  faire  valoir  les  richesses 
et  les  beautés  de  notre  terre  lang-uedocienne,  bigourdane,  ariég'eoise,  etc. 
Parmi  ces  syndicats,  quelques-uns,  mais  bien  peu,  ne  survécurent  g-uère 
à  leur  naissance  ou  à  leurs  premières  années;  d'autres  ne  sont  pas  encore 
morts,  mais  leur  ag-onie  a  sonné  depuis  long-temps.  En  revanche,  cer- 
tains, le  plus  g-rand  nombre,  sont  aujourd'hui  très  florissants,  actifs, 
ing-énieux,  entreprenants,  comme  le  veut  leur  titre,  et,  parmi  ceux-là,  il 
n'est  que  juste  de  citer  le  Syndicat  d'initiative  de  Carcassonne  et  de 
l'Aude.  Son  distingué  secrétaire,  M.  Combéléran,  vient  de  publier  le 
rapport  annuel  des  faits  et  gestes  du  Syndicat  durant  igiS.  Il  est  aisé, 
en  le  parcourant,  de  se  rendre  compte  de  l'œuvre  excellente  accomplie 
dans  l'Aude,  au  plus  grand  proHt  de  nos  populations,  soit  pour  la  pu- 
blicité, si  pratiquement  et  si  habilement  organisée,  soit  pour  les  trans- 
ports, en  amélioration  constante,  soit  enfin  pour  la  mise  en  valeur  des 
trésors  artistiques  de  notre  superbe  pays.  Cette  année  notamment,  le 
Syndicat  s'est  appliqué  à  obtenir  l'évacuation  si  désirable  du  château 
comtal  de  la  Cité,  le  dégagement  de  l'abside  de  la  cathédrale  d'Alet, 
enfin  la  création,  grâce  au  Touring-Club  son  puissant  patron,  d'une 
table  d'orientation  au  pic  de  Nore,  un  des  plus  beau.x  belvédères  de 
France,  d'où  la  vue  s'étend  du  cône  de  l'Aigoual  à  la  masse  pyramidale 
du  Pic-du-Midi-de-Bigorre,  effleurant  en  passant  l'immense  nappe  de  la 
Grande  Bleue,  le  Canigou  à  la  double  cime  et  les  glaciers  étincelants  de 
la  Maladetta. 

Les  résultats  de  la  publicité  faite  par  le  Syndicat  sont  des  plus  hono- 
rables et  des  plus  encourageants.  La  Cité  de  Carcassonne  a  été  visitée, 
en  igiS,  par  60.000  personnes,  soit  10.000  de  plus  qu'en  1912,  cepen- 
dant la  meilleure  année  de  celles  enregistrées  jusqu'ici.  Le  courant  tou- 
ristique devient  chaque  jour  plus  considérable  dans  la  région,  si  belle 
du  reste,  de  Quillan  et  de  l'Aude  supérieure,  où  une  section  spéciale  du 
Syndicat  d'initiative,  récemment  fondée,  se  distingue  par  son  ardeur  et 
son  zèle.  Enfin,  du  côté  opposé,  dans  la  Montagne-Noire  audoise,  il 
reste  encore  à  faire.  L'admirable  vallée  de  Castans,  au  sortir  des  olive- 
raies de  Cabrespine,  avec  ses  frondaisons  superbes  et  ses  escarpements 
grandioses  ;  les  plateaux  verdoyants  de  Pradelles-Cabardès,  que  domine 
le  Pic  de  Nore,  d'accès  plus  que  facile  ;  les  gorges  calcaires,  en  ce  moment 
tapissées  de  genêts  d'or,  de  la  vallée  de  l'Orbiel,  la  route  du  Mas  au  roc 
du  Bougre  et  aux  plateaux  des  Martys,  par  la  forêt  de  Ramondeus  et 
celle,  plus  belle  encore,  de  la  Loubatière  —  digne  réplique  de  sa  voi- 
sine... d'en  face,  celle  des  Fanges;  le  Lampi  et  sa  verdoyante  et  exquise 

XXVI  18 


266 


REVUE    DES    PYRENEES. 


Rig-ole,  Saissac  enfin,  perché  en  nid  d'aig-le  au-dessus  de  la  plaine  sans 
limites,  dans  un  décor  de  féerie...  toutes  ces  beautés  naturelles  ne  sont 
pas  connues  comme  elles  devraient  l'être.  C'est  qu'il  manque  ici  ce  que 
la  région  quillanaise  a  pu  organiser,  avec  le  concours  précieux  de  la 
Compagnie  du  Midi,  des  services  de  transports  réguliers.  Il  manque  en- 
core des  hôtels  confortables,  car,  bien  que  certains  aient  déjà  une  réputa- 
tion honorable,  surtout  auprès  des  g-ourmets,  quelques-uns  sont  même  de 
dimensions  insuffisantes.  Mais  nul  ne  sait  tout  cela  mieux  que  les  vig-i- 
lants  administrateurs  de  notre  Syndicat  d'initiative,  et  comme  l'élan  est 
donné,  on  ne  s'arrêtera  pas  en  si  bon  chemin.  Aucune  occasion  n'est 
perdue  et  tous  les  moyens  sont  mis  en  œuvre  pour  développer  le  tou- 
risme audois,  en  invitant  les  étrang-ers  à  venir  chez  nous.  Tout  récem- 
ment encore  et  sur  l'initiative  du  dévoué  et  infatigable  M.  Rougé,  un 
Marseillais  enraciné,  «  citoyen  de  la  Cité  »,  un  groupe  imposant  d'ex- 
cursionnistes audois  est  allé  rendre  visite  aux  confrères  de  Marseille, 
et  le  dernier  numéro  de  l'illustré  Massilia  a  copieusement  et  luxueu- 
sement donné  le  compte  rendu  de  ces  belles  journées,  si  cordiales  et  si 
lumineuses,  passées  dans  la  grande  cité  phocéenne.  Il  va  sans  dire  que 
les  Marseillais  viendront  prochainement  faire  leurs  dévotions  à  la  Cité, 
et  alors,  gare  aux  discours!...  Prochainement,  une  caravane  plus  aus- 
tère va  se  rendre  dans  l'Aude  :  ce  sont  des  élèves  de  l'Ecole  forestière 
de  Nancy,  qui  veulent  connaître  la  très  fameuse  et  splendide  forêt  des 
Fanges.  Enfin,  comme  l'habitude  en  est  prise,  des  fêtes  sont  en  voie 
d'organisation  à  la  Cité  pour  le  i4  juillet.  Cette  année,  dit-on,  le  spec- 
tacle nocturne  aura  Macbeth  comme  pièce,  suivie  de  l'embrasement 
traditionnel  des  millénaires  murailles  qui  se  jouent  du  feu! 


Les  petits  Audois         Puisque,  au  moment  de  terminer  cette  causerie, 

à  la  montagne         le  courrier  m'apporte   simultanément  deux   rap- 

et  à  la  mer.  ports  sur  l'Œuvre  des  Enfants  à  la  montagne  et  à 

la  mer  dans  notre  département,  je  ne  résiste  pas 

au  plaisir  d'en  extraire  quelques  chiffres  intéressants. 

Dans  l'Aude,  cette  œuvre  est,  en  effet,  double  :  Carcassonne  a  son 
comité,  rsarbonne  le  sien.  Au  comité  de  Narbonne,  le  très  dévoué  secré- 
taire, X.  Rézungles,  a  donné  communication  des  résultats  suivants  :  la 
section  a  hospitalisé  pendant  i5  jours  à  la  mer  (dans  un  établissement 
spécial  acheté  par  elle  au  port  de  La  Nouvelle)  74  filles  et  74  garçons 
de  nos  écoles  publiques  ;  et  pendant  18  jours,  à  la  montagne  (en  place- 
ment familial  dans  le  pittoresque  village  de  Mas-Cabardès),  i4  filles  et 
8  garçons,  soit  un  total  de  170  enfants.  Les  dépenses  se  sont  élevées  à 
27  fr.  20  par  enfant  à  la  mer  et  à  27  fr.  60  à  la  montagne;  donc,  au 
total,  à  4-644  francs.  En  revanche,  les  gains  (les  gains  physiques  seuls 
apparents,    ce  qui  ne  doit  pas  laisser  oublier  les  autres...)  ont  été  en 


CHRONIQUE    DU    :MIDI.  267 

moyenne  de  i  kil.  Goo  tl'aug-mentation  de  poids  chez  les  g-arçons,  et 
I  kil.  810  chez  les  filles.  Le  budg-et  de  la  section  narbonnaise,  qui  pour 
la  première  fois  a  été  accru  par  le  moleste  apport  de  21  Sociétés  mu- 
tuelles, s'est  élevé  à  4-65o  francs. 

Le  Comité  de  Carcassonne,  dont  iM.  Ratahoul  est  l  ame,  a  recueilli^à 
peu  près  la  même  somme,  et,  grâce  à  tant  d'or,  il  a  pu  envoyer,  pendant 
20  jours,  plus  de  80  enfants  à  la  montagne  (42  dans  les  familles  des 
Maitvs  et  de  Lacombe,  pour  3o  francs)  et  4o  à  la  mer  (sur  la  plage  de 
Gruissan,  dans  des  familles  également,  à  raison  de  29  francs  par  en- 
fant). On  a  pu  pareillement  constater  une  augmentation  très  sensible, 
parfois  excessive  (3  kilo  ;!),  du  poids  de  nos  pupilles. 

Bref,  cette  œuvre  si  attachante  et  si  touchante,  qui  n'est  qu'une  des 
formes  de  la  lutte  contre  l'alcoolisme  et  ses  ravages,  obtient  dans  l'Aude 
des  résultats  excellents.  Le  budget  annuel  n'est  pas  loin  d'atteindre 
10.000  francs.  Que  tous  les  généreux  bienfaiteurs  qui  l'alimentent, 
quelques-uns  de  royales  largesses,  soient  remei'ciés  et  félicités  :  ils  con- 
tribuent au  salut  physique  et  moral  de  la  race  et  de  la  nation. 


Aveyron. 

Bibliographie.  La  Société  des  Archives  historiques  du  Rouergue  vient 
de  faire  paraître  son  troisième  volume  :  ce  sont,  après 
le  «  Cartulaire  de  Silvanès  »  et  les  «  Mémoires  d'un  calviniste  de  Mil- 
lau »,  les  Procès-verbaux  des  séances  de  la  Société  populaire  de  Ro- 
dez (1790-17915),  in-8°  de  800  pages,  où  sont  reproduites  les  délibérations 
du  club  révolutionnaire  de  Rodez,  avec  de  nombreuses  notes  et  une  pré- 
face explicative  de  M.  B.  Combes  de  Patris.  Nulle  source  n'est  plus  pré- 
cieuse pour  l'époque  révolutionnaire  que  les  délibérations  des  Sociétés 
populaires  qui  prirent  u:ie  part  essentielle  à  la  marche  des  affaires 
publiques.  Une  talVie  minutieuse  des  noms  propres  facilite  les  recher- 
ches et  permet  de  connaître  le  rôle  que  jouèrent  les  nombreux  person- 
nages mentionnés  dans  le  volume.  Ainsi  on  y  pourra  recueillir,  sur 
certaines  gens,  une  foule  de  révélations  curieuses  et  piquantes.  Par  son 
caractère  documentaire  ce  livre  est  le  plus  important  et  le  plus  intéres- 
sant de  ceux  qui  ont  paru  sur  la  Révolution  en  Rouergue. 

Va  paraître  incessamment  le  troisième  volume  de  V Elude  historique 
sur  l'époque  révolutionnaire  en  Rouergue,  de  1789  à  1801,  publiée 
par  M.  de  Barraii,  d'après  les  documents  laissés  par  ses  oncles,  et  dont 
il  a  été  parlé  ici  précédemment. 

Le  tome  XXIV  des  Procès-verbaux  de  la  Société  des  Lettres  de 
l'Aveyron  vient  de  paraître  :  il  sera  suivi,  l'année  prochaine,  du  tome 
XVIII  des  Mémoires. 

M.  U.  Cabrol  a  consacré  une  étude  à  la  ville  et  au  château  de  Najac 
et  un  grand  ouvrage  in-80  à  Y  Histoire  de  l'atelier  monétaire  royal  de 


268  REVUE    DES    PYRÉNÉES. 

Villefranche-de-Rouergue,  en  même  temps  que  M.  Elle  Mazel  publiait 
une  importante  monographie  sur  Xant  et  son  ancienne  abbaye,  et 
M.  L.  Fontanié  une  brochure  intéressante  sur  V Histoire  de  Sainl- 
Geniez-d'Olt. 

On  annonce  la  prochaine  publication  d'un  ouvrage  contenant  des 
documents  inédits  ou  peu  connus  sur  la  fameuse  affaire  Fualdès,  qui 
tendraient  à  démontrer  que  la  condamnation  des  accusés  fut  une  g'rande 
erreur  judiciaire,  ou  tout  au  moins  que,  d'après  le  mémoii'e  du  célèbre 
avocat  toulousain  Romiguière  et  d'après  les  rétractations  faites  in  extre- 
mis par  les  principaux  témoins,  le  doute  peut  encore  planer  sur  leur 
culpabilité.  Un  résumé  et  les  extraits  de  cet  ouvrag'e  ont  paru  récem- 
ment en  feuilleton  dans  le  Journal  des  Débais  sous  la  sig-nature  de 
B.  Combes  de  Patris. 

M.  l'abbé  Sabatié,  poursuivant  ses  études  historiques  sur  les  victimes 
que  la  Révolution  fit,  notamment,  dans  le  clergé,  vient  de  publier  un 
important  ouvrage  (^20  pp.  in-80  )  sur  le  Tribunal  révolutionnaire  de 
Paris,  que  continuera  la  publication  imminente  des  Tribunaux  révo- 
lutionnaires de  province  et  plus  particulièrement  du  Rouer^-ue.  On  y 
verra  relatés  les  épisodes  les  plus  poignants  de  la  Terreur,  les  interro- 
g-atoires  des  accusés  d'après  les  dépôts  des  greffes  et  les  pr.océdcs  som- 
maires de  ces  tribunaux. 

Un  important  chapitre  de  Y  Esquisse  générale  sur  le  passé  et  la 
situation  actuelle  du  département  de  l'Aveyron  est  en  cours  de 
publication  dans  le  Journal  de  V Aveyron  sous  le  titre  de  :  Les  Impôts 
en  Rouergue.  Il  s'agit  de  leur  origine  romaine  ou  féodale,  de  leur  his- 
toire et  de  leurs  transformations  jusqu'à  nos  jours  :  l'auteur  est  M.  Achille 
Fraysse. 

Le  même  journal,  continuant  la  série  de  ses  études  intéressantes  sur 
les  sujets  les  plus  divers,  consacre  quelques-unes  de  ses  colonnes  à  la 
jeunesse,  aux  débuts  de  Frayssinous,  l'auteur  des  conférences  religieu- 
ses qui  eurent  tant  de  succès  à  Saint-Su Ipice  au  commencement  du  dix- 
neuvième  siècle  et  qui  provoquèrent,  de  la  part  de  la  police  et  de  l'Empe- 
reur, des  mesures  de  surveillance  et  de  rigueur  jusqu'à  l'interdiction. 
Notre  grand  poète  aveyronnais  vient  de  donner  une  œuvre  en  prose, 
dont  toute  la  presse  a  parlé  avec  les  plus  g-rands  éloges.  C'est  un  roman 
de  mœurs  paysannes,  d'une  haute  tenue  littéraire,  d'une  sincérité 
ardente,  d'un  art  soigné,  et  à  la  fois,  d'une  simplicité  charmante  :  Mou- 
lins d'autrefois.  L'histoire  deJantouet  de  Lisette  se  déroule,  gracieuse, 
dans  un  décor  de  plateaux  et  de  landes,  de  vallons  et  de  prairies  et  au 
bord  d'un  ruisseau  qui  actionne  deux  moulins  rivaux.  Cette  idylle  est 
conçue,  racontée,  écrite  par  un  poète.  Le  réalisme  y  est  tempéré  par 
un  certain  romantisme  qui  seml)le  venir  des  idylles  champêtres  de 
Georg-e  Sand  :  mais  la  saveur  rustique  et  la  précision  des  descriptions 
ajoute  à  l'intérêt  de  l'action  et  à  l'air  de  vérité  qui  se  dégage  du  romau. 


CHRONIQUE    DU    MIDI.  26g 


Archéologie-  En  faisant  des  fouilles  pour  la  construction  d'un  immeu- 
ble à  Cantoin,on  a  découvert  un  souterrain  creusé  dans 
le  roc  et,  par  endroits,  bâti  en  voûte.  De  distance  en  distance  le  couloir, 
qui  a  près  de  2  mètres  de  hauteur,  se  rétrécit  et  ne  laisse  qu'une  étroite 
ouverture;  puis  la  galerie  s'élargit  de  nouveau.  On  a  pu  la  suivre  sur 
une  longueur  de  200  mètres.  A  ce  moment  la  boue  épaisse  et  profonde 
a  arrêté  les  explorateurs.  Il  est  certain  que  le  souterrain  s'étend  assez 
loin,  et  il  doit  avoir  une  issue  dans  la  campagne,  car  il  y  circule  un  air 
vif  et  pur. 

Sur  les  parois  de  la  galerie  on  remarque  de  petits  réservoirs  creusés 
dans  le  roc.  On  y  a  trouvé  des  débris  de  poterie  et  des  o.ssements. 

On  raconte  qu'il  existait  là  autrefois  un  château,  et  que  le  souterrain 
pourrait  appartenir  à  ces  ruines.  Des  fouilles  méthodiques  pratiquées 
quand  le  temps  le  permettra  pourront  amener  des  découvertes  intéres- 
santes pour  l'histoire  du  pays. 

Nos  artistes.  Une  exposition  intéressante  des  œuvres  d'Eugène  Viala, 
le  peintre  aquafortiste,  prématurément  décédé  en  1918, 
a  eu  lieu  à  Paris  dans  la  salle  Manzi.  Elle  a  obtenu  le  plus  grand  suc- 
cès non  seulement  auprès  des  amateurs,  mais  aussi  auprès  du  grand 
public  qui  a  admiré  l'originalité  et  la  puissance  du  talent  de  ce't  artiste 
longtemps  méconnu  et  dont  les  œuvres  commencent  à  faire  prime  sur  le 

marché. 

* 
*  * 

Monument.  Un  comité  s'est  formé  pour  l'érection  d'un  monument 
en  l'honneur  de  l'illustre  entomologiste  J.-H.  Fabre,  à 
Saint-Léon,  son  pays  d'origine.  Le  Rouergue  n'a  pas  voulu  se  laisser 
ravir  au  profit  du  pays  d'Avignon  la  gloire  d'avoir  produit  ce  génie 
si  universellement  admiré  aujourd'hui  après  être  resté  si  longtemps 
méconnu.  M,  Constans. 

Basses-Pyrén  ées . 

Société  des  Sciences,     Dans  la  séance  du   6  mars,  M.  le  pasteur 

Lettres  et  Arts  Alfred  Cadier  a  lu  une  communication  très 

de  Pau.  documentée  sur  :  Le  Livre  du  Consistoire  de 

Pau  :  1668-168 1. 

Vers  le  milieu  du  dix-neuvième  siècle,  M.  le  pasteur  Gabriac,  d'Orthez, 

découvrit  à  Guinarthe  un  registre  manuscrit  du   dix-septième   siècle. 

C'était  le  recueil,  malheureusement  déjà  entamé,  des  Délibérations  du 

Consistoire  de  l'Église  Réformée  de  Pau. 


270  REVUE    DES    PYRENEES. 

Ce  qui  eu  reste,  et  qui  va  de  1G68  à  1G81,  permet  de  reconstituer  non 
seulement  la  physionomie  de  l'ancienne  ég-lise  protestante  avant  la 
Révocation,  mais  celle  de  la  ville  de  Pau  à  cette  époque. 

M.  Louis  Lacaze,  dans  ses  études  consciencieuses,  avait  pu  détermi- 
ner l'ancien  emplacement  du  Temple  de  Pau.  C'était  une  bande  du 
terrain  occupé  actuellement  par  les  bureaux  de  la  Préfecture  et  par  une 
portion  des  immeubles  allant  jusqu'au  ruisseau  du  Hédas,  sur  une 
largeur  d'une  dizaine  de  mètres.  Louis  XIII  Pavait  «  baillé  »  aux 
protestants  en  1G23,  en  compensation  de  l'ancienne  église  Saint-Martin 
dont  il  leur  retirait  l'u-sag-e.  Ce  devait  être  un  édifice  d'assez  bonne 
apparence  puisque,  à  la  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes,  on  songea 
à  l'affecter  au  culte  catholique. 

De  la  population  de  la  ville  de  Pau  qui  atteignait  à  peine  3. 000  habi- 
tants, les  protestants  constituaient  une  bonne  moitié  comprenant  surtout 
des  familles  de  la  noblesse  et  de  la  haute  bourgeoisie. 

M.  Cadier  constate  en  terminant,  avec  quelque  mélancolique  humour, 
que  les  Béarnais,  prouvant  ainsi  la  souplesse  de  leur  caractère,  suivirent 
en  grande  majorité  leurs  souverains,  dans  leurs  changements  successifs 
de  religion. 

*  * 

M.  J.-E.  Prat  a  lu,  le  27  mars,  une  curieuse  étude  sur  :  Le  Peintre 
Jean  Couloni  de  Jurançon. 

Le  nom  de  Colom,  Coulom,  Gouloume  ou  Coulome  est  fort  répandu 
en  Béarn',  comme  nom  patronymique. 

Jean-Michel  de  Coulom  fut  baptisé  le  28  décembre  1668  dans  l'église 
de  Jurançon.  Dès  1695,  il  était  fixé  au  Mans  où  il  acquit  probablement 
le  droit  de  bourgeoisie. 

On  connaît  actuellement  trois  portraits  portant  sa  signature  :  celui  de 
Jean-Baptiste  Duprat,  conservé  au  château  de  la  Gidonnière  (Sarthe)  ; 
ceux  de  Grégoire  Billard  et  de  Renée  Brochard,  sa  femme,  qui  se  trou- 
vent au  château  de  Saint-Santin  (Orne). 

Mais  l'œuvre  capitale  de  Coulom  est  réunie  au  musée  du  Mans  :  c'est 
une  série  de  vingt-sept  tableaux  exécutés,  de  171 2  à  17 16,  pour  un 
pavillon  du  château  de  Vernie,  alors  propriété  du  comte  de  Tessé;  ils  y 
restèrent  jusqu'en  1798.  Celte  suite  compose  une  illustration  du 
Roman  comique  de  Scarron.  Les  critiques  s'accordent  à  dire  que  les 
sujets  sont  traités  avec  beaucoup  d'esprit. 

Le  souvenir  de  cet  artiste  béarnais  était  complètement  perdu  dans 
notre  pays. 

M.  Ernest  Las.serre,  doyen  et  ancien  bâtonnier  du  barreau  de  Pau,  a 
étudié  dans  une  causerie  aussi  nourrie  que  spirituelle  :  Le  Monde 
judiciaire  de  Pau,  de  lySg  à  ijgS. 

Nous  résumons  la  partie  de  cet  entretien  consacrée  au  Parlement  de  Pau. 


CHRONIQUE    DU    MIDI.  27 1 

Ce  Parloincnt  avait  été  créé  on  1620,  par  un  édit  de  Louis  XIII  qui 
proclamait  l'union  de  la  Chancellerie  de  Navarre  au  Conseil  Souverain 
de  Béarn;  en  1691  il  eng;-lolja  la  Chambre  des  Comptes  de  Pau. 

En  matière  civile  et  criminelle  sa  juridiction  était  peu  étendue;  elle 
ne  comprenait  que  le  Béarn,  la  Soûle  et  la  Basse-Navarre.  Aussi  les 
magistrats  de  Bordeaux  et  de  Toulouse  se  moquaient-ils  de  ce  Parle- 
ment, dont  le  ressort  était  si  restreint;  ils  l'appelaient  par  dérision  : 
«  Le  Parlement  de  Peu.  »  Cependant,  au  point  de  vue  administratif,  le 
Parlement  de  Pau  avait  des  pouvoirs  exceptionnels,  et,  par  là,  il  l'em- 
portait sur  tous  les  autres  Parlements  de  France,  sans  excepter  celui  de 
Pai;is.  C'est  que,  seul  parmi  eux,  il  se  trouvait  être  à  la  fois  Cour  des 
Comptes,  Cour  des  Aides,  Cour  des  Eaux  et  Forêts,  Cour  des  Mon- 
naies; à  ces  divers  titres  son  autorité  s'étendait  à  tous  les  domaines  des 
vicomtes  de  Béarn,  devenus  successivement  comtes  de  Foix  et  rois  de 
Navarre,  en  un  mot  à  toutes  les  provinces  que  possédait  Henri  IV  à  son 
avènement  au  trône  de  France. 

Le  Parlement  de  Pan  comprenait  un  nombre  considérable  de  mao-is- 
trats  :  8  présidents  à  mortier,  46  conseillers,  2  avocats  g-énéraux, 
I  procureur  g-énéral,  etc. 

La  Révolution  supprima  le  Parlement  de  Pau,  corps  éminemment 
aristocratique  qui  se  recrutait  dans  la  noblesse  béarnaise. 

X.    DE    C. 


Lot. 

Les  trois  derniers  fascicules  du  Bulletin  de  la  Sociélé  des  Études 
du  Lot  (3e  et  4^  de  1918;  lei-  de  1914)  donnent  surtout  des  suites  des 
travaux  déjà  sig'nalés  dans  notre  précédente  chronique  :  «  L'analyse  des 
reg-istres  municipaux  de  Cahors  pour  la  période  révolutionnaire  »,  par 
M.  Combes;  «  La  galerie  médicale  du  Lot  »,  du  docteur  Bergoug-noux 
(Louis  Castel,  1771- 1862)  ;  «  Com  et  ses  environs  »,  par  l'abbé  Péchai; 
«  Le  clerg-é  du  Lot  sous  la  terreur  fructidorienne  »,  par  l'abbé  Sol; 
il  y  a  de  plus  les  trois  premières  parties  d'une  étude  de  M.  J.  Rey, 
étudiant,  sur  «  la  municipalité  cantonale  de  Daravel  sous  le  Directoire  », 
d'après  les  reg-istres  municipaux,  et  la  première  partie  d'un  travail  de 
l'abbé  Albe,  «  Sur  la  cour  d'Avig-non  »,  d'après  les  reg-istres  de  comptes 
de  Jean  XXII  et  la  publication  de  la  «  Gœrres-g-esellschafft  »,  qui  complète 
les  notes  parues  jadis  dans  les  Annales  de  Saint-Louis-des-Français, 
sous  le  titre  «  Autour  de  Jean  XXII.  » 

M.  G.  Maratuech  a  donné  une  «  méthode  »  personnelle,  très  rapide, 
«  pour  extraire  les  racines  des  nombres  ». 

La  Société  des  amis  du  vieux  Figeac  a  publié  l'ouvrag-e  de  son 
président,  M.  Cavalié,  sur  «  Figeac,  ses  institutions  civiles,  administra- 
tives et  religieuses  avant  la  Révolution   »,   in-80  de  227  pages.   Elle 


272  REVUE    DES    PYRENEES. 

annonce  l'intention  de  s'occuper  à  son  tour  de  la  question  d'Uxellodu- 
num,  et  un  Comité  s'est  formé  dans  la  région  pour  organiser  des  fouilles 
à  Capdenac-le-Haut.  Une  nouvelle  hypothèse  semble  vouloir  se  faire 
jour  pour  compliquer  le  débat,  et  l'on  annonce  une  brochure  qui  place- 
rait le  célèbre  oppidum  sur  l'emplacement  pittoresque  de  Béla^e,  près 
de  Puy-l'Evéque.  En  attendant,  de  grosses  polémiques  ont  eu  lieu  entre 
les  partisans  d'Uzerche,  en  Limousin,  et  du  Puy-d'lssolud,  près  Martel 
et  Vajrac,  en  Quercy.  Ceux  qui  défendaient  les  g-loires  de  Luzech, 
devenus  moins  passionnés  depuis  les  découvertes  faites  sur  l'Impernal, 
se  préparent  à  faire  de  nouvelles  fouilles.  Si  l'on  ne  trouve  pas  Uxello- 
dunum,  on  mettra  peut-être  au  jour  des  ruines  intéressantes. 

Une  nouvelle  Société  s'est  formée  récemment  qui  n'a  encore  fait 
qu'organiser  son  bureau.  La  Société  des  Dolmens  du  Quercy  se  pro- 
pose le  classement  et  la  conservation  de  ces  monuments  mégalithiques, 
si  nombreux  dans  notre  pays,  et  veut  faire  des  fouilles  méthodiques  aux 
pieds  de  ceux  qui  n'ont  pas  été  encore  explorés. 

Le  Comité  du  monument  d'Olivier  de  Magny  ne  fait  plus  depuis 
longtemps  aucune  communication.  Le  poète  quercynois  ne  fut  jamais 
populaire,  mais  peut-être  le  silence  autour  de  son  nom  provient-il  de  ce 
que  l'initiateur  de  l'idée  a  lancé  ég-alement  celle  du  reboisement  de  nos 
coteaux  dénudés.  D'autre  part,  il  vient  de  publier  un  volume  de  vers 
sous  ce  titre  :  La  Chimère  dans  le  Parc.  Peut-être  le  monument  du 
poète  du  seizième  siècle  est-il  aussi  une  chimère. 

Un  des  membres  de  la  Société  des  Etudes,  auteur  déjà  d'une  mono- 
graphie de  Bélaye,  qui  n'est  pas  sans  valeur,  vient  de  donner  à  la 
Bibliothèque  de  Cahors  le  manuscrit  d'un  gros  travail  qu'il  a  fait  «  sur 
l'origine  des  noms  de  lieu  du  Quercy  ».  M.  l'abbé  Lacoste  sait  très  bien 
que  de  pareils  travaux  sont  un  peu  décevants,  que  limag-ination  y  a 
son  rôle,  mais  il  a  tâché  de  limiter  de  son  mieux  le  domaine  de  la 
fantaisie  par  des  études  consciencieuses  et  une  érudition  de  bon  aloi. 
Tous  les  noms  de  bourgs  et  de  hameaux  portés  sur  le  «  Dictionnaire 
des  communes  »  de  M.  Combarieu  ont  été  l'objet  d'un  article. 

M.  l'abbé  Sol  a  publié  en  tirage  à  part  les  articles  qu'il  avait  donnés 

au  Télégramme  sur  «   la  seconde  Terreur  en  Quercy  »'.    De  même 

MM.  Armand  Viré  et  Ed.  Albe  ont  fait  un  tirage  de  la  monographie  du 

(f  prieuré-doyenné  de  Carennac  »  parue  dans  le  Bulletin  de  la  Société 

arcliéoloqique  de  Brive^. 

^  Ed    A. 

1.  Toulouse,  imp.  du  Télégramme;  in-40  de  iio  pages  à  deux  colonnes. 

2.  Brive,  imp.  Roche;  in-So  de  232  pages  avec  35  gravures  ou  plans. 


Le  gérant  :   Edouard  PRIVAT. 

Imiiouse.  Imp.  DotJLADOURE-PRIVAT.  rue  St-Rome,  39    —  1412 


A.  JEAN  ROY. 

LA  POÉSIE  AdADÉMIQUE  A  TOULOUSE 

AU  XIV«  ET  AU  XV  SIÈCLES 

d'après    le    ((    REGISTRE    DE    GALHAC    )) 


Si  l'Académie  des  Jeux  Floraux,  héritière  du  ((  Consistoire 
de  la  Gaie  Science  )),  n'est  pas  la  doyenne  de  nos  sociétés  litté- 
raires, elle  peut  du  moins  revendiquer  la  gloire  de  posséder 
des  archives  poétiques  autrement  riches  et  variées  qu'aucune  de 
ses  aînées.  Les  «  puys  »  d'Arras  et  de  Valenciennes,  dont  l'exis- 
tence fut  au  reste  assez  brève,  ne  nous  ont  transmis  qu'un 
petit  nombre  de  pièces  du  treizième  et  du  quatorzième  siècles^. 
Quant  à  ceux  de  Rouen,  de  Caen  et  de  quelques  autres  villes  du 
Nord,  ils  ne  furent  fondés  ou  ne  commencèrent  à  décerner  de 
prix  que  vers  le  début  du  seizième  siècle  ;  ils  n'ont  au  reste 
jamais  réuni  les  pièces  qu'ils  avaient  récompensées,  et  les 
recueils  qu'on  en  possède  sont  fort  incomplets"^.  Ceux  en 
revanche  qu'a  su  former  et  conserver  la  Société  toulousaine 
embrassent  —  avec  quelques  lacunes  assez  graves,  il  est  vrai  — 
le  respectable  espace  de  six  siècles.  Depuis  1696,  les  volumes 

1.  Voy.  Hécart,  Servenfois  et  sottes  chansons  couronnés  à  Valenciennes, 
tirés  des  manuscrits  de  la  Bibliothèque  du  Roi,  2e  éd.;  Valenciennes,  i833. 
Les  pièces  couronnées  au  puy  d'Arras  n'ont  jamais  été  réunies. 

2.  L'ouvrage  de  l'abbé  Guiot  :  Trois  siècles  palinodiques  ou  histoire  géné- 
rale des  palinods  de  Rouen,  Dieppe,  etc.,  publié  par  A.  Tougard  (Rouen, 
1898),  n'est  qu'une  suite  de  notices  avec  d'assez  maigres  citations.  Pour  le 
début  du  seizième  siècle,  nous  avons  le  recueil  dit  de  Vidoue  :  Palinods, 
chants  royaux,  ballades,  etc.,  présentés  au  puy  de  Rouen.  Paris,  in-80,  s. 
d.  [vers  i53o],  réimprimé  en  1897  par  Ch.  de  Beaurepaire  pour  la  Sociélc  des 
bibliophiles  normands. 

XXVi  19 


2  7^  REVUE    DES    PYR^N^ES. 

qu'elle  publie  annuellement  nous  ont  régulièrement  transmis 
la  plupart  des  poésies  couronnées.  De  i5i3  à  iG^i,  les  deux 
gros  volumes  manuscrits  connus  sous  le  nom  de  Livre  Rouge 
en  ont  aussi  accueilli  un  bon  nombre,  intercalées  dans  les 
procès-verbaux  des  séances  et  les  actes  officiels  de  la  Compa- 
gnie^  Dès  le  quinzième  siècle  enfin,  un  pareil  travail  de  compi- 
lation était  accompli  par  un  zélé  mainteneur,  dont  la  carrière 
administrative  et  poétique  nous  est  connue  de  i446  à  i464, 
Guillaume  de  Galhac,  qui  a  lui-même  transcrit  ou  fait  trans- 
crire les  dictais  couronnés  de  son  temps,  et  déployé  de  louables 
efforts  pour  en  sauver  quelques-uns  de  l'époque  antérieure; 
le  registre  qui  porte  très  justement  son  nom  nous  a  conservé 
quatre  compositions  seulement  du  quatorzième  siècle,  et  cin- 
quante-six du  quinzième,  échelonnées  de  1^36  à  i484'. 

Ce  précieux  recueil  a  été  publié  une  première  fois,  à  peu  près 
intégralement,  par  le  savant  et  consciencieux  docteur  Noulet, 
avec  une  traduction  d'une  littéralité  savoureuse,  mais  quelque 
peu  embarrassante,  déparée  au  reste  par  un  assez  grand  nombre 
de  contresens^.  Ce  volume  étant  devenu  extrêmement  rare, 
on  a  cru  être  agréable  à  tous  ceux  qu'intéresse  l'histoire  des 


1.  Il  a  été  donné  Aenx  analyses  du  Livre  Rouge  :  l'une  par  Dumèg-e  [Mém. 
de  l'Acad.  des  Sciences  de  Toulouse,  1827,  2e  partie,  pp.  26o-3zj5j;  l'autre  par 
M.  de  Gélis  (Hisl.  crit. des  Jeux  Floraux,  pp.  122-140). —  On  voit  que  l'Aca- 
démie ne  s'est  pas  préoccupée  de  conserver  elle-même  les  pièces  qu'elle  a  ré- 
compensées au  cours  du  dix-septième  siècle.  Celte  lacune  est  partiellement 
comblée  par  une  série  de  plaquettes,  imprimées  aux  frais  —  et  pour  la  plus 
grande  gloire  —  des  lauréats  eux-mêmes,  sous  le  nom  de  «  Triomphes  de  la 
Violette,  de  l'Œillet  »,  etc.  Un  amateur  toulousain,  M.  Lacroix,  possède  une 
très  belle  collection  de  ces  raretés  bibliographiques. 

2.  Un  autre  recueil,  également  conservé  par  l'Académie  des  Jeux  Floraux, 
en  contient  trois  autres  plus  anciennes,  dont  celle  qui  valut  la  Violette  à  Ar- 
naut  Vidal,  dans  le  premier  des  concours,  en  iSaS. 

3.  Jean-Baptiste  Noulet,  ancien  professeur  à  l'Ecole  de  médecine,  ancien 
conservateur  du  Musée  d'histoire  naturelle  de  Toulouse,  mort  le  24  mai  1890, 
à  l'âge  de  quatre-vingt-huit  ans,  fut  longtemps  le  seul  représentant  vraiment 
autorisé  des  études  provençales  dans  le  Midi.  11  est  connu  par  d'érudiles  recher- 
ches sur  les  poètes  dialectaux  du  seizième  au  dix-huitième  siècle  et  une  excel- 
lente édition  de  Goudelin  (1887).  On  regrette  de  ne  pas  trouver  de  notice  sur  sa 
vie  et  ses  travaux  dans  les  Mémoires  de  l'Académie  des  Sciences,  dont  il  fut 
jnembre  pendant  plus  de  quarante  ans. 


LA.    POÉSIE    ACADÉMIQUE    A    TOULOUSE.  275 

lettres  provinciales  en  le  réimprimant,  après  une  attentive 
collation  du  manuscrit  et  une  soigneuse  revision  de  la  traduc- 
tion. Le  nouvel  éditeur  demande  la  permission  de  reprendre  et 
de  développer  ici  quelques  considérations  qu'il  n'a  fait  qu'indi- 
quer dans  l'introduction,  très  brève  et  d'un  caractère  quelque 
peu  technique,  qu'il  a  mise  en  tête  de  cet  ouvrage ^ 


I 


Ce  qui  frappe  tout  d'abord  dans  ce  recueil  et  déconcerte  la 
plus  bienveillante  critique,  c'est  la  navrante  monotonie  des 
thèmes  :  sur  soixante  pièces  couronnées  aux  concours  de  mai^ 
les  deux  tiers  (exactement  trente-neuf)  traitent  des  sujets  de 
dévotion  :  dissertations  sur  des  points  de  dogme,  exhortations 
chrétiennes,  et  surtout  hymnes  à  la  Vierge.  Que  ces  sortes  de 
sujets  dominent  dans  le  concours  de  la  Violette,  organisé  en 
l'honneur  des  genres  nobles,  cela  se  comprend,  car  y  a-t-il  rien 
de  plus  «  noble  »  que  les  mystères  de  la  foi  ?  Mais  ils  apparais- 
sent fréquemment  aussi  (dans  la  proportion  d'un  tiers)  au 
concours  de  lEglantine,  où  était  autorisée  la  plus  grande  variété 
de  sujets.  Enfin,  et  cela  est  caractéristique,  ils  envahissent 
tyranniquementla  poésie  légère,  que  devait,  en  principe,  récom- 
penser le  Souci.  Les  pièces  qui  concourent  pour  cette  humble 
fleur,  espoir  des  débutants,  sont  conçues  dans  la  forme  de  ces 
antiques  ballades,  faites  pour  régler  la  danse,  de  ces  naïves 
«   reverdies  »   où  s'exprimait  jadis,  avec  une   grâce   mutine, 

1.  Les  Joies  du  Gai  Savoir,  recueil  de  poésies  couronnées  par  le  Consis- 
toire de  la  Gaie  Science  {i324-i484),  publié  avec  la  traduction  de  J.-B.  Noulet, 
revue  et  corrig-ée,  une  introduction,  des  notes  et  un  g'iossaire,  par  A.  Jean- 
roy;  Toulouse  1914.  Ce  volume,  qui  forme  le  tome  XVI  de  la  Bibliothèque 
méridionale  (ire  série),  paraîtra  en  même  temps  que  ces  lignes  à  la  librairie 
Privât. 

2.  Mon  édition  comprend  soixante  et  une  pièces,  mais  je  retranche  le  n»  VI,  qui 
n'est  qu'un  fragment.  Je  ne  tiens  pas  compte  non  plus  de  quelques  pièces  pré- 
sentées à  des  concours  extraordinaires  (LXII,  LXIV,  LXVI). 


276  REVUE    DES    PYRÉNÉES. 

dédaigneuse  de  toutes  les  conventions,  la  joie  de  vivre  et  de 
voir  renaître  le  printemps.  Ce  sont  bien  encore  des  «  danses  » 
que  composent  nos  lauréats,  mais  —  celte  extraordinaire  al- 
liance de  mots  ne  paraît  pas  les  avoir  troublés  —  ce  sont  des 
«  danses  de  Notre-Dame  ».  La  seule  fleur  qui  s'y  épanouisse 
est  la  rose  de  Jessé;  la  seule  fontaine  qu'on  y  entende  murmu- 
rer, celle  qui  verse  la  grâce  sanctifiante;  la  seule  étoile  qui  y 
brille,  celle  qui  guide  les  navigateurs  en  proie  aux  orages  du 
monde.  Aussi  bien,  que  peut-on  demander  à  cette  céleste 
((  maîtresse  »,  sinon  la  bénédiction  divine  en  ce  monde,  et  le 
bonheur  éternel  dans  l'autre? 

De  ce  singulier  parti  pris,  on  a  donné  depuis  longtemps  une 
explication  plausible,  peut-être  la  seule  plausible,  et  je  ne  la 
conteste  pas;  mais  il  me  semble  qu'on  pouvait  serrer  le  pro- 
blème d'un  peu  plus  près. 

Au  quatorzième  siècle,  a-t-on  dit,  en  substance,  sinon  en 
propres  termes ^  la  poésie  méridionale  n'était  plus  libre;  elle 
était  tenue  en  tutelle  par  une  soupçonneuse  Inquisition;  elle 
avait  dû,  comme  l'infortuné  Raymond  VU,  revêtir  la  haire  et 
le  cilice,  charger  ses  mains  délicates  de  la  torche  funèbre,  et 
faire  amende  honorable  de  ses  erreurs  passées  ;  il  avait  fallu 
que  la  pauvrette,  pour  continuer  à  vivre,  entrât  aux  Filles  re- 
penties... 

Certes,  je  ne  nie  pas  que  les  circonstances  aient  eu  de  cruel- 
les exigences.  Je  reconnais  que  l'Eglise  ne  pouvait  avoir  aucune 
tendresse  pour  cette  poésie,  si  païenne  d'esprit,  si  insolem- 
ment frondeuse,  si  obstinément  révoltée.  N'était-ce  pas  elle, 
cette  poésie,  qui  avait  flagellé,  dans  les  sirventés  de  Cardinal, 
l'orgueil  et  la  rapacité  des  moines,  loups  déguisés  en  bergers, 
vautours  attirés  par  l'odeur  des  cadavres-.^  Elle  enfin  qui  avait 
dressé,  dans  les  strophes  d'une  interminable  complainte,  en- 
tonnée par  Figueira  et  répétée  par  les  spoliés  et  les  bannis,  le 

1.  Voyez  notamment  Histoire  anonyme  de  la  Guerre  des  Albigeois,  nou- 
velle édition  par  un  indigène,  Toulouse,  i863,  p.  vi  et  F.  de  Gélis,  Hist.  criti- 
que des  Jeux  Floraux,  p.  66. 

2.  Voy.  J.  Anglade,  Les  Troubadours,  p.  188  ss. 


LA  POESIE  ACADÉMIQUE  A  TOULOUSE.  2 -y -y 

plus  formidable  acte  d'accusation  auquel  Rome  ait  jamais  eu 
à  répondre  ? 

Roma  trichairitz,  cobeitatz  vos  engana. 
Qu'a  vostras  berbitz  tondetz  trop  de  la  lana. 
...  Roma,  als  homes  pecs  rozetz  la  carn  e  l'ossa 
E  guidatz  los  cecs  ab  vos  inz  en  la  fossa, 

Dedins  lops  rabatz, 

Serpens  coronatz 
De  vibre  engenratz  :  per  quel  diable  us  apela 

Coma  Is  sieus  privatz'. 

Tout  cela  est  vrai;  mais  tout  cela  était  vrai  depuis  longtemps. 
Depuis  près  d'un  siècle,  Rome  était  toute-puissante,  de  Tou- 
louse à  Avignon  :  et  pourtant  la  poésie  provençale  avait,  tant 
bien  que  mal,  continué  à  vivre.  Tous  les  troubadours  n'avaient 
pas  émigré  en  Espagne  et  en  Italie  ;  beaucoup  avaient  retrouvé 
des  protecteurs   dans    les   petites    cours    du    Languedoc,    du 
Rouergue,  du  pays  de  Foix,  et  plusieurs  avaient  recouru  à  des 
sources  d'inspiration  dont  l'Église  pouvait  s'accommoder.  Les 
uns,  comme  Montanhagol,  s'étaient  haussés  jusqu'aux  sublimi- 
tés de  l'amour  platonique,  n'adressant  plus  leurs  vœux  qu'à  des 
amantes  idéales,  inspiratrices  de  toutes   les  vertus-;  d'autres, 
comme  Riquier  ou  At  de  Mons,  répudiant   toute   compromis- 
sion avec  les  baladins,  amuseurs  des  foules,  se  donnaient  le 
titre  pompeux  de  «  docteurs  »,  et  rimaient,  à  l'usage  de  leurs 
patrons,  qui  ne  paraissent  pas  en  avoir  été  autrement  charmés, 
d'interminables  «   enseignements  »  ovi  la  prolixité  n'a  d'égale 
que  la  platitude;  d'autres  enfin,  comme  Bertran  Carbonel  ou 
Guiraut  del  Olivier,  déposaient  les  fruits  de  leur  expérience, 
de  leurs  réflexions  sur  la  vie  et  les  hommes  dans  de  courtes 
pièces,  huitains  ou  dizains,  auxquels  il  ne  manque,  pour  être 

1.  En  novembre  1274,  les  Inquisiteurs  de  Toulouse  se  firent  remettre  par  un 
accusé  un  «  livre  en  roman  «  qui  contenait  des  sirventés  de  Cardinal,  et  cet 
accusé  leur  avoua  qu'il  avait  chanté  souvent  les  copias  de  la  pièce  de  Figueira 
dont  je  viens  de  citer  quelques  vers  (Coll.  Doat,  vol.  XXV,  fol.  198  et  201; 
communication  de  M.  le  chanoine  J.-M.  Vidal). 

2.  Voy.  l'introduction  aux  Poésies  de  G.  Montanhagol ,  publiées  par 
J.  Goulet  {Bibl.  méridionale,  Foix). 


278  REVUE    DES    PYRÉNÉES. 

de  bons  spécimens  de  poésie  gnomique,  qu'un  peu  plus  d'hu- 
mour ou  d  atticisme. 

A  Toulouse  même,  et  précisément  à  cette  époque,  un  groupe 
de  poètes  que  nous  a  fait  connaître  la  méritoire  publication  de 
Noulet  et  Chabaneau*,  montrait  que  l'on  pouvait  tirer  quelque 
chose  encore  des  vieux  genres  traditionnels  :  s'ils  néghgeaient 
à  peu  près  la  chanson  d'amour,  sans  doute  suspecte  aux  rigo- 
ristes, ils  essayaient  de  ranimer  \e  partimen,  la  lenson,  le 
sirventés,  la  pastourelle,  ici  faisant  assaut  de  subtilité  scolasti- 
que,  là  daubant  sur  les  travers  de  leurs  contemporains,  sans 
s'interdire  même  certaines  grivoiseries  énormes  dont  l'Eglise, 
au  fond,  ne  s'est  jamais  beaucoup  offusquée. 

Pourquoi  les  premiers  membres  du  Consistoire  ou  leurs 
clients  ne  suivirent-ils  pas  cet  exemple,  en  s'adonnant  à  une 
poésie  d'une  envergure  médiocre,  il  est  vrai,  mais  relativement 
souple  et  variée?  Cela  tient,  je  crois,  à  leur  condition  même, 
aux  préjugés,  au  défaut  d'initiative,  à  la  médiocre  ouverture 
d'esprit  qui  en  était  la  conséquence.  Tout  ce  que  nous  savons 
de  la  plupart  d'entre  eux  —  et  c'est  trop  peu  en  vérité  —  c'est 
qu'ils  appartenaient  à  la  bourgeoisie  ou  au  commerce  :  dans 
la  liste  des  sept  «  maîtres  »  de  182 3,  nous  trouvons  deux  chan- 
geurs, deux  marchands,  un  bourgeois  et  un  notaire;  seul,  Ber- 
nart  de  Panassac,  nommé  le  premier,  appartenait  à  la  petite 
noblesse,  à  cette  noblesse  râpée  de  Gascogne,  qui  tirait  le  plus 
clair  de  ses  revenus  du  brigandage  à  main  armée".  Ces  braves 
gens  ne  possédaient  qu'une  très  médiocre  culture  :  ils  igno- 
raient l'antiquité,  dont  1  étude  tenait  peu  de  place  dans  l'en- 
seignement, essentiellement  juridique  et  théologique,  de  la 
jeune  Université  de  Toulouse;  ils  n'ignoraient  pas  moins,  et 
cela  est  plus  grave,  ces  «  bons  et  anciens  troubadours  »  dont 
ils  affectent  de  se  réclamer  :  parmi  les  innombrables  citations 


1.  Deiur  manuscrits provenriiu.T  du  qantorcièine  siècle,  Monipellier  c(  Pa- 
ris, 1888.  C'est  la  puljlication  intéffrale  du  manuscrit  dont  j'ai  parlé  plus  haut. 

2.  C'est  ce  qui  résulte  d'un  curieux  document  que  vient  de  découvrir  .M.  An- 
toine Thomas,  et  qui  sera  prochainement  publié  et  commenté  par  lui  dans  les 
Annales  du  Midi. 


LA    POESIE    ACADEMIQUE    A    TOULOUSE.  2 7^ 

dont  leur  code  poétique  est  émaillé,  on  n'en  trouve  pas  une 
seule  des  viais  maîtres  de  l'art,  Beinart  de  Ventadour,  Arnaut 
Daniel  ou  Giraut  de  Borneil. 

La  médiocrité  de  leur  condition  sociale  devait  aussi  leur 
inspirer  une  singulière  timidité  :  comme  ils  devaient  se  sentir 
petits  en  face  du  pouvoir  civil  et  de  ces  autres  pouvoirs,  maî- 
ties  du  premier  et  autrement  redoutables  pour  eux,  ceux  de 
l'Université  et  de  l'Eglise!  Aussi  les  voyons-nous,  dès  que 
leur  pensée  s'exprime,  terriblement  préoccupés  d'en  préve- 
nir les  rigueurs.  Ils  se  tiennent  avec  eux  en  une  constante 
communication,  qui  ne  pouvait  aboutir,  en  face  de  tels  asso- 
ciés, qu'à  une  étroite  dépendance.  Il  est  bien  probable  que 
de  bonne  lieure  le  clergé  et  l'Université  fournirent  au  Gonsis- 
toiie  de  nombreux  membres;  ce  qui  est  certain  du  moins, 
c'est  que  ce  fut  dans  ces  deux  grands  corps  que  celui-ci  cher- 
cha des  appuis  et  des  guides.  Quand  Molinier  rédigea,  en 
i355,  le  code  dont  je  viens  de  parler,  les  célèbres  Leys  ctAmors, 
il  dut  en  soumettre  l'ébauche  à  un  tribunal  chargé  d'en  con- 
trôler l'orthodoxie  :  avec  quelle  componction  il  s'incline  devant 
ces  docteurs,  «  fleuves  de  toute  science,  colonnes  de  toute 
étude  ))  !  Or,  parmi  eux,  qui  voyons-nous  figurer,  avec  un 
médecin  et  de  nombreux  juiistes.^  Rien  moins  que  le  vicaire 
généjal  de  Toulouse  et  le  grand  inquisiteur  en  personne, 

En  theulogia  meslre  mot  excellen 
Enquiridor  de  tôt  crini  herejal'. 

et  le  piincipal  collaborateur  de  Molinier,  Barthélemi  Marc, 
était,  en  môme  temps  que  professeur  de  droit  civil  à  Toulouse, 
chanoine  de  Bayeux'-. 

Pour  désarmer  de  paieils  juges,  que  ne  fit  pas  le  Gonsistoire? 
Il  n'alla  pas  sans  doule  jusqu'à  bannir  des  concours  les  œuvres 
consacrées  à  l'amoui-  profane,    mais  il   voulut  que  cet  amour 

1.  Cbabaneau,  Origine  et  éUiblissemeiit  de  F  Académie  des  Jeux  Floraux, 
p.  \[\  (Extrait  de  V Histoire  de  Languedoc,  éd.  Privât,  X,  177  ss.). 

2.  Voy.  l'article  de  M.  A.  Thomas  dans  Romania,  XLI,  l\\%. 


iSo 


REVUE    DES    PYRENEES. 


fût  toujours  irréprochablement  pur  dans  ses  aspirations  et 
réservé  dans  son  expression  :  «  Si  le  trouveur  chante  une  femme 
non  mariée  et  lui  exprime  son  amour,  que  ce  soit  pour  la  dis- 
poser à  devenir  son  épouse,  ou  pour  induire  quelque  autre 
homme,  par  la  diffusion  de  ses  mérites,  à  la  rechercher  en 
mariage.  Si  elle  est  déjà  mariée,  que  ce  soit  pour  célébrer  ses 
vertus  et  bonnes  mœurs,  et  en  répandre  la  renommée*.  » 
Jamais  le  prix  ne  doit  être  décerné  à  une  poésie  qui  chanterait 
un  amour  déshonnête,  et  si  lambiguité  de  l'expression  donne 
lieu  à  quelque  doute,  l'auteur  devra  témoigner  par  serment  de 
la  pureté  de  ses  intentions.  Au  reste,  la  poésie  profane  sera 
toujours  tenue  comme  inférieure  à  la  poésie  sacrée  :  à  mérite 
égal,  c'est  celle-ci  qui  devra  être  préférée.  Quoi  d'étonnant  que 
l'amour  terrestre  tienne  si  peu  de  place  dans  notre  recueil.»^. 
Quatre  pièces  tout  au  plus  semblent  lui  être  consacrées  :  je  dis 
{(  semblent  »,  car  les  expressions  sont  si  vagues  que  l'on  peut 
hésiter  :  les  auteurs  s'arrangeaient  évidemment  pour  pouvoir, 
en  cas  de  contestation,  affirmer  que  la  dame  de  leurs  pen- 
sées n'était  autre  que  la  Reine  du  ciel". 

Voilà  assurément  des  sacrifices  considérables,  dont  les  pre- 
miers maintcneurs  n'aperçurent  peut-être  pas  toute  la  portée. 
Ils  pensaient,  sans  doute,  que  le  dogme  et  la  morale,  avec 
l'éloge  du  roi,  sont  les  sujets  les  plus  propres  à  inspirer  les 
poètes;  ou  plutôt  ils  se  persuadaient  que  le  sujet  en  poésie 
n'est  rien,  et  la  forme  tout.  «  L'entendement  le  plus  obtus» 
écrit  gravement  Molinier,  peut  arriver  à  composer  des  vers  : 
il  suffit  pour  cela  d'assembler  des  rimes  ;  on  cherche  ensuite  à 
quelle  bonne  sentence  on  pourra  les  appliquer^.  »  On  s'éton- 


1.  Las  Leys  d'Amors,  éd.  Gatien-Arnoult,  t.  III,  p.  124. 

2.  La  question  s'était  posée  à  propos  d'une  chanson  de  Bernartde  Panassac, 
la  seule  qui  nous  ait  été  conservée.  Raimon  de  Cornet  la  trancha  dans  une 
«  glose  »,  où  il  prétendit  démontrer  que  cette  pièce,  quoique  semlan  al  tem- 
poral, était  bien  et  dûment  espiritnl  [Deux  manuscrits,  p.  .^)6).  On  pourrait,  sans 
trop  torturer  le  texte,  fournir  la  même  démonstration  à  propos  de  la  plupart  des 
pièces  que  je  viens  de  rappeler  (no'  XXXVI,  LVI,  LXIV  de  mon  édition). 

3.  Las  Leijs  iVAmors,  t.  III,  p.  378.  J'ai  déjà  cité  ce  texte,  et  quelques  autres 
non  moins  suggestifs,  dans  mon  étude  sur  «  Une  Académie  six  fois  séculaire  ; 


LA    POÉSIE    ACADÉMIQUE    A    TOULOUSE.  281 

nera  peut-être  un  peu  moins  maintenant  de  ne  voir  figurer 
parmi  les  sept  ((  maîtres  »  aucun  des  poètes  de  la  région  tou- 
lousaine doués  alors  d'un  certain  talent,  et  qui  perpétuaient  en 
quelque  mesure  la  tradition  des  «  bons  et  anciens  trouba- 
dours »  :  qu'eussent-ils  été  faire  chez  ces  naïfs  fabricants  de 
bouts-rimés? 

Naïfs,  certes,  et  plus  timorés,  ce  semble,  qu'il  n'était  néces- 
saire :  on  a  beau  se  représenter  l'Inquisition  comme  un  tribu- 
nal farouche,  prêt  à  réprimer  les  moindres  écarts  de  pensée, 
on  se  persuadera  difficilement  qu'elle  ait  poussé  si  loin  ses 
exigences,  à  une  époque  oii  l'hérésie  n'était  vraiment  plus  à 
craindre.  J'aime  mieux  croire  que  nos  bons  bourgeois  toulou- 
sains ont  fait  du  zèle  et  se  sont  montrés  plus  royalistes  que  le 
roi  :  la  chose,  dans  l'histoire  du  Midi,  ne  serait  pas  sans 
exemple. 


II 


C'était  donc  une  partie  vraiment  difficile  que  jouaient  les 
candidats  aux  fleurs  de  mai.  Cette  partie,  l'ont-ils  gagnée,  et 
s'il  n'en  est  pas  ainsi,  pourquoi  l'ont-ils  perdue? 

En  admettant  que  la  chanson  à  la  Vierge  soit  un  genre  litté- 
laire  — et  nous  sommes  bien  forcés  de  l'admettre  —  c'est,  sans 
doute,  un  des  plus  difficiles  qui  existent.  Même  au  douzième 
et  au  treizième  siècles,  alors  que  la  dévotion  à  Marie  était  dans 
toute  sa  fraîcheur,  ils  sont  bien  rares  ceux  qui  y  ont  brillé.  Il 
faut  pour  cela  la  tendresse  débordante  d'un  François  d'Assise, 
l'exaltation  mystique  d'une  sainte  Thérèse,  la  fertile  et  sou- 
riante imagination  d'un  François  de  Sales,  ou  —  car  tout 
s'imite  —  cette  singulière  souplesse  de  talent,  qui  valut  en 
notre  siècle  à  des  incrédules  notoires,  Henri  Rochefort,  par 
exemple,  de  cueillir  aux  Jeux  Floraux  le  Lis  d'argent;  or,  de 

les  Jeux  Floraux  de  Toulouse  »,  dans  la   Revue  Bleue  des  4^  1 1  et  18  octo- 
bre 1918. 


203  REVUE    DES    PYRENEES 

tout  cela,  rien  ne  se  rencontra  chez  nos  lauréats  :  il  serait  vrai- 
ment injuste  de  leur  en  faire  un  reproche. 

Dans  les  rimes  qu'ils  ont  péniblement  assemblées,  on  ne 
trouve  donc  ni  émotion  sincère,  ni  réel  sentiment  poétique  :  ils 
énumèrent  les  vertus  de  la  Aierge,  lui  rappellent  son  histoire, 
implorent  son  intercession  ;  mais  surtout  —  et  c'est  là  une 
matière  inépuisable  —  ils  se  répandent  en  invocations,  co- 
pient les  Litanies,  en  négligeant  au  reste  quelques-unes  des  plus 
brillantes  de  ces  gemmes  orientales  :  ((  Chambre  d'honneur, 
Vaisseau  de  joie.  Fleur  odorante,  \oile  de  mer.  Rosée  tom- 
bante, Aigle  royale  »,  etc.  :  voilà  ce  qui  remplit  la  pauvre  rap- 
sodie  qui,  en  i355,  valut  la  Violette  à  Maître  Austorc  de 
Galhac,  docteur  es  lois,  auquel  en  cette  même  année  Molinier 
exprime  sa  reconnaissance  pour  les  précieux  conseils  qu'il  lui 
a  prodigués*. 

Les  ((  danses  de  Notre-Dame  »  sont  d'une  rare  platitude, 
mais  ne  trahissent  du  moins  aucune  prétention.  Il  n'en  va  pas 
de  même  des  chansons,  dont  les  auteurs,  conscients  de  la 
noblesse  du  genre,  font  vers  le  sublime  de  grotesques  efforts  : 
souvent,  en  effet,  ils  n'aboutissent  qu  à  un  galimatias  lamen- 
table et  intraduisible.  Noulet  a  dû.  neuf  fois  sur  dix,  se 
contenter  d'un  simple  mot  à  mot,  et  je  me  suis  décidé  à  faire 
comme  lui  :  au  lecteur  de  se  creuser  la  cervelle,  s'il  juge  que  la 
chose  en  vaille  la  peine. 

Ce  galimatias  (je  ne  trouve  vraiment  pas  d'autre  mot)  pro- 
vient, en  général,  non  pas  de  la  subtilité  de  la  pensée,  car  nos 
auteurs  n'y  visent  guère,  mais  des  raffinements  de  versification 
et  de  style  qui  ont  pour  eux  un  autre  intérêt.  Austorc  de  Galhac 
nous  avertit  que  sa  chanson  est  «  rétrogradée  »,  c'est-à-dire, 
j'imagine,  que  chaque  couplet  peut  se  lire  en  commençant  par 
la  fin.  Un  autre  s'impose  la  contrainte  des  rimes  «  dérivati- 
ves  »  ou  «  grammaticales  ».  qui  associent  le  masculin  et  le 
féminin,  le  simple  et  le  composé,  etc.  Il  ne  lui  échappe  pas 
sans  doute  qu'il  se  condamne  par  là  à  de  perpétuelles  tautolo- 

I.  Chabaneau,  op.  cit.,  p.  i4- 


LA    POIÊSIE    ACADÉMIQUE    A    TOULOUSE.  283 

gies,  à  un  impatientant  piétinement  sur  place.  Mais  il  n'en  a 
cure,  ou  plutôt  il  s'applique  de  tout  cœur  à  ces  gentillesses;  et 
il  a  raison,  car  ce  sont  elles  qui  emportaient  les  prix  :  la  pièce 
en  question  fut  couronnée  en  i323  :  notre  homme  est  en  effet 
cet  Arnaut  Vidal,  le  premier,  dans  l'ordre  du  temps,  de  tous 
les  lauréats  !  A  tout  seigneur,  tout  honneur  :  Voici  deux  de  ses 
strophes  : 

Vierg'e,  sans  pareille  de  plaisance,  —  pour  noire  amour  vous  fûtes  plaisante 

—  à  Dieu,  si  bien  qu'il  prit  en  vous  naissance,  —  d'où  ensuite,  pour  nous,  il 
fut  naissant.  —  Humblement  —  je  vous  prie  que  vous  me  soyez  garant,  —  et 
que  vous  me  portiez  telle  garantie  —  que  j'aille  là,  sans  défaillance,  —  où  joie 
n'est  point  défaillante,  —  car,  de  cœur,  je  suis  croyant. 

Vierge,  une  joie  me  conforte  —  toujours  d'amoureux  confort:  —  c'est  que 
par  la  virginale  porte.  —  Dieu  entra  dans  votre  port,  —  grâce  à  quoi  arrachés 

—  nous  sommes  tous  à  la  durable  mort  :  —  car  notre  vie  était  morte,  —  parce 
qu'Adam  suivit  une  voie  tortueuse  —  en  mangeant  du  fruit  à  grand  tort;  — 
mais  en  vous  je  mets  mon  réconfort  —  avec  un  espoir  qui  me  réconforte... 

Le  lecteur  doit  maintenant  être  édifié,  et  il  me  pardonnera,  sans 
doute,  de  ne  pas  insister  sur  ce  genre  dont  je  viens  de  lui 
présenter  le  chef-d'œuvre. 

Parfois  des  gens  graves,  théologiens  ou  juristes,  ne  dédai- 
gnaient pas  de  concourir,  comme  s'ils  eussent  voulu  donner  le 
ton  :  ils  mettaient  en  vers  leur  plus  beau  sermon,  leur  leçon 
la  plus  triomphante  :  le  carme  Jean  Salvet  fait,  en  i/i66,  une 
homélie  sur  la  Passion  (XIX);  Antoine  de  Jaunhac,  «  recteur  » 
de  Saint-Sernin,  entreprend  d'expliquer,  ni  plus  ni  moins,  les 
mystères  de  la  consécration  et  de  la  présence  réelle  (XXX.) 
Que  Jésus-Christ  puisse  être  à  la  fois  présent  en  mille  lieux 
sous  les  espèces  de  l'hostie,  cela,  à  l'en  croire,  n'a  rien  de 
bien  troublant  :  le  cri  sorti  d'une  seule  bouche  est  bien  en- 
tendu d'un  minier  d'oreilles;  une  seule  image,  réfléchie  dans 
le  miroir,  peut  être  perçue  par  un  millier  d'yeux  ;  enfin  saint 
Front,  cela  est  bien  connu,  ne  célébrait-il  pas  la  messe  dans 
sa  cathédrale  de  Périgueux  au  moment  même  où  il  assistait  à 
Tarascon  aux  obsèques  de  sainte  Marthe  .►* 

Les  laïques,  à  leur  tour,  se  piquaient  d'honneur,  et,  jaloux 
d'en  remontrer  à  leur  curé,  mettaient  à  la  portée  de  tous  les 


28d 


REVUE    DES    PYRENEES. 


plus  épineuses  questions  de  la  théologie,  à  grand  renfort  de 
métaphores  et  de  a  figures  ».  Comme  tant  d'autres,  en  effet, 
avant  et  après  eux,  comme  un  de  leurs  quasi-contemporains, 
qui  eût  pu  leur  donner  en  ce  genre  de  bonnes  leçons,  ils 
tentent  de  masquer  l'austère  nudité  de  la  doctrine 

Sotto  il  velame  de  g\i  versi  strani. 

Mais,  hélas!  que  les  images  sont  étranges,  que  le  voile  est 
épais  I  Qu'est-ce  que  cet  arbre  où  Jésus-Christ  a  fait  une  greffe 
divine  et  sur  lequel  a  séché  le  fruit  de  la  Vierge  ?  Aucun  doute 
qu'il  ne  s'agisse  de  la  croix,  dont  l'auteur^  entend,  au  reste, 
solenniser  la  fête  (le  concours  avait  lieu  le  3  mai);  mais 
pourquoi  nous  montre-t-il  les  patriarches,  que  nous  avions 
toujours  cru  rélégués  dans  les  limbes,  attendant  la  venue  du 
Sauveur  juchés  sur  les  branches  du  dit  arbre,  «  pareils  à  des 
oiseaux  bien  chantants  »  (VII).^  Antoine  Crusa,  simple  bache- 
lier es  lois,  s'empêtre  encore  plus  complètement  dans  une 
comparaison  entre  le  Paradis  terrestre  et  la  Vierge  (XXII)  :  le 
plus  bel  arbre  de  ce  verger,  c'est  larbre  de  vie,  dont  sourd  une 
fontaine  de  grâce,  et  dans  lequel  Jésus-Christ  élut  domicile  : 
c'est  donc  la  Vierge  elle-même.  Quelle  n'est  point  notre  sur- 
prise de  voir  que  les  autres  arbres  sont  ses  vertus.^  Mais  la 
palme,  en  ce  genre  amphigourique,  appartient  à  un  autre 
bachelier  es  lois,  Bertran  Brossa  (XLI)  :  il  ne  lui  faut  pas 
moins  de  deux  strophes  pour  dessiner  son  rébus  :  nous  voyons 
d'abord  apparaître  de  «  bons  ouvriers  »  qui,  après  avoir  bêché 
avec  soin  une  vigne,  vendangent  et  foulent  le  raisin;  puis 
viennent  quatre  seigneurs  qui  mettent  la  précieuse  liqueur  en 
dix  tonneaux,  qu'ils  font  descendre  au  cellier  par  quatre  belles 
filles  ;  mais  ils  se  ravisent  et  en  font  remonter  une  partie  par 
quatre  compagnons  qui  vont  la  débiter  dans  le  voisinage  ;  le 
reste  est  distribué  libéralement  par  quatre  «  personnages  », 
au  nom  du  propriétaire,  à  quiconque  se  présente  humblement. 
La  vigne,  c'est  la  Trinité,  et  le  raisin,  Jésus-Christ;  les  bons 

I.  Arnaut  Donat,  licencié  en  lois. 


LA    POÉSIE    ACADÉMIQUE    A    TOULOUSE.  285 

ouvriers,  ce  sont  d'abord  les  Apôtres;  ce  sont  eux,  du  moins, 
qui  ont  bêché  le  terrain  ;  quant  aux  vendangeurs,  c'étaient, 
paraît-il,  les  Juifs,  qui  ont  mis  au  pressoir  le  corps  du  Sau- 
veur. C'est  cette  opération  qui  fournit  le  vin  de  la  bonne  doc- 
trine, réparti  dans  les  tonneaux  des  dix  commandements  par 
les  saints  qui  nous  les  expliquent  (mais  pourquoi  ne  sont-ils 
que  quatre?)  et  mis  en  cave  par  les  quatre  vertus  cardinales. 
Ceux  qui  en  colportent  une  partie  sont  les  quatre  évangélistes, 
et  quant  aux  quatre  «  personnages  »  qui  distribuent  le  restant, 
ce  sont  de  nobles  dames  appelées  Confession,  Contrition, 
Ferme-Propos  et  Satisfaction.  Voilà  le  chef-d'œuvre  qui,  en 
i46i,  fut  jugé  digne  de  l'Eglantine. 


III 


Mais  tous  les  concurrents  n'ont  point,  grâce  à  Dieu,  de  si 
hautes  ambitions.  Beaucoup  se  contentent  de  chanter  les  faits 
du  jour,  soit  qu'ils  s'aventurent  sur  le  terrain  de  la  politique 
générale,  soit  qu'ils  limitent  leur  horizon  à  celui  de  leur  pays 
ou  de  leur  ville ^.  Un  certain  nombre  de  pièces  sont  consacrées, 
à  partir  de  i4o3  surtout,  aux  projets  de  croisade  contre  le 
Turc.  Béranger  de  l'Hospital  (XXIII,  1471),  dans  une  pièce  qui 
a  vraiment  de  l'allure,  après  avoir  montré  le  sultan  ravissant 
à  la  chrétienté  l'Asie  et  l'Egypte,  l' Asie-Mineure  et  la  Grèce, 
le  voit  déjà,  comme  dans  les  chansons  de  geste,  forçant  Rome, 
massacrant  papes  et  cardinaux,  faisant  manger  ses  chevaux 
sur  l'autel  de  saint  Pierre.  Où  donc  es-tu,  puissant  Charle- 
magne?  Et  il  adjure  de  l'imiter  celui  de  ses  successeurs  qui, 
certes,  en  avait  le  moins  envie.  Dès  i45o,  l'étudiant  Jean 
Delpech  avait  adressé  le  même  appel  à  Charles  VII,  qu'il  se 
représentait  traversant  mers  et  continents,   l'empereur  à   ses 


I.  Si  l'on  désire  une  explication  plus  précise  des   allusions  historiques,   on 
pourra  recourir  aux  notes  de  mon  édition. 


386  REVUE    DES    PYRENEES» 

côtés,  guidant  à  la  victoire  Espagnols  et  Anglais,  et  remettant 
enfin  Jérusalem  dans  la  droite  voie  (XXXII j. 

Nos  rimeurs  comprennent  fort  bien  que  ce  qui  fait  la  fai- 
blesse de  la  chrétienté,  ce  sont  les  rivalités  mesquines,  les 
ambitions  locales  ou  personnelles  :  ils  s  épuisent  en  adjura- 
tions à  l'adresse  des  princes  divisés  (XI).  Les  discordes  sem- 
blent-elles se  calmer,  ce  sont  d'enthousiastes  félicitations  au 
pontife  qui  a  su  «  accorder  les  princes  »  et  ((  rendre  chacun 
content  »;  au  roi  Ferdinand  de  Xaples  qui  va  se  faire  «  chef 
el  gouverneur  »  de  la  chrétienté;  au  roi  Louis  qui  ne  saurait 
manquer  de  les  suivre.  Le  Turc  n'a  qu'à  se  bien  tenir  I 

Ah!  fier  dragon  !  ah!  couleusre  sauvage,  —  cœur  de  serpent,  de  sa  nature 
meurtrier,  —  Turc  renégat,  cœur  inhumain,  —  diable  damné,  tigre  perfide, 
menteur,  —  plus  tu  ne  rompras  le  chemin  véridique;  —  maintenant  ta  gent 
païenne  viendra  à  mort,  —  et  de  grand  deuil  ton  cœur  farouche  crèvera  —  el 
la  sainte  foi  chrétienne  fleurira. 

C'est  pourquoi  menons  tous  joyeuse  vie,  —  réjouissons-nous  et  de  joie 
chantons;  —  notre  loi  opprimée  a  eu  secours,  —  d'où  toujours  plus  plaisir  et 
consolation  nous  aurons. 

Le  bon  Jésus  dévotement  louons,  —  car  il  a  voulu  de  nous  avoir  mémoire; 
—  et,  tous  inclinés,  de  bon  cœur  le  prions  —  qu'il  veuille  donner  au  Saint- 
Père  victoire*. 

Vains  espoirs  !  Les  princes,  après  avoir  fait  de  belles  pro- 
messes, recommençaient  à  se  quereller,  et  il  ne  restait  à  nos 
poètes  d'autre  consolation  que  de  comparer  le  sultan  à  l'Anté- 
christ, à  la  fois  ours  et  lion,  serpent  et  léopard,  d'autre 
ressource  que  d'invoquer  contre  lui  l'archange  saint  Michel, 
armé  de  son  dard  flamboyant  (XVIII). 

Ces  diverses  pièces  témoignent  d'un  sens  bien  faible  de  la 
réalité,  d'une  connaissance  médiocre  des  faits;  elles  n'étaient, 
j'imagine,  que  l'écho  des  exhortations  ou  des  diatribes  reten- 
tissant du  haut  des   chaires  :  comme  leurs  prédécesseurs  des 

1.  XXIV  :  Pastorela  consolan  Crestiandat  contra  lo  Turc,  par  Bérenger  de 
l'Hospital.  Dans  cette  pièce,  qui  forme  la  contre-partie  de  celle  que  j'ai  analysée 
plus  haut,  l'auteur  célèbre  la  ligue  qui,  en  1470,  s'était  formée  entre  les  princes 
italiens  à  l'instigation  de  Paul  II;  mais  leur  enthousiasme  était  beaucoup  moins 
vif  qu'il  se  le  représente,  et  l'adhésion  du  roi  de  France  à  la  ligue  était  des  plus 
problématiques. 


LA    POESIE    ACADEMIQUE    A    TOULOUSE.  2Ô7 

douzième  et  treizième  siècles,  les  poètes  bourgeois  du  quin- 
zième se  faisaient  volontiers  les  auxiliaires  bénévoles  des  pré- 
dicateurs; sans  mettre  en  doute  leur  sincérité,  il  est  permis  de 
penser  qu'ils  ne  dédaignaient  pas  ce  moyen  de  se  concilier  les 
bonnes  grâces  de  l'Eglise. 

Les  pièces  qu'ils  consacrent  à  l'histoire  nationale  sont  plus 
nombreuses  et  plus  intéressantes  ;  ce  qui  est  intéressant  surtout, 
c'est  de  constater  qu'ils  ont  choisi,  pour  les  célébrer,  quelques 
événements  vraiment  considérables,  et  qu'ils  en  ont  compris 
l'importance.  Ce  fut  en  i435  un  triomphe  de  notre  diplomatie 
et  un  coup  sensible  porté  à  la  puissance  anglaise  que  ce  traité 
d'Arras,  qui  détachait  le  puissant  duc  de  Bourgogne  du  parti  de 
l'étranger  et  le  réconciliait  avec  la  France.  Martin  de  Mons  le 
comprend  et  l'explique  assez  bien  (XXVIII).  Il  félicite  les  car- 
dinaux qui  ont  apporté  au  roi  1  appui  moral  du  concile  de 
Baie;  il  exulte  à  la  pensée  que  les  Anglais  vont  enfin,  et  pour 
toujours,  rentrer  dans  leur  île  : 

Maintenant  il  est  temps  que  le  Roi  d'Angleterre  —  renonce  à  sa  vaine  reven- 
dication, —  piiisque  notre  Roi  Charles,  très  excellent,  —  a  été  montré  par 
Dieu  comme  seigneur  de  la  terre;  — s'ils  ne  s'en  vont,  ses  Anglais,  ils  perdront 
tout,  jusqu'à  la  ferrure. 

L'orgueil  de  l'Anglais  est  tourné  en  malheur  —  par  nos  gens,  qui  tôt  l'ont 
abaissé.  —  Miracle  grand  nous  a  été  montré  par  Dieu  :  —  avec  franc  vouloir 
ne  convient  pas  découragement.  —  Dorénavant  il  ne  faut  plus  dard  ni  lance,  — 
depuis  que  Dieu  s'est  mis  de  notre  côté,  —  qui  a  ôté  l'orgueil  au  venimeux 
léopardi,  — •  qui  si  longtemps  nous  a  causé  dommage. 

En  s'imaginant  que  les  Anglais  allaient  déguerpir  de  plein 
gré,  notre  bon  marchand  de  la  rue  Malcousinat  se  faisait  quel- 
ques illusions  :  il  y  fallut  encore  quelques  vigoureuses  campa- 
gnes et  la  vaillante  ténacité  des  Dunois  et  des  Xaintrailles. 
L'écho  de  leurs  succès  retentissait  joyeusement  à  Toulouse,  oiï 
leurs  étapes  victorieuses  étaient  saluées  de  dithyrambes,  qu'on 
voudrait  plus  dignes  du  sujet.  En  i45o,  l'étudiant  Jean  Del- 
pech,  déjà  nommé,  célébrait,  quinze  jours  après  l'événement, 


I.   Ce  vers  paraît  avoir  eu  du  succès;  nous  allons  le  retrouver  un  peu  plus 
loin  dans  une  pièce  composée  vingt  ans  après  celle-ci. 


200  REVUE    DES    PYRENEES. 

la  bataille  de  Formigny,  qui  nous  assurait  la  possession  de  la 
Normandie.  Après  la  Normandie,  la  Guyenne  (XXXII). 
L'année  suivante,  Raimon  A  alade,  greffier  du  Consistoire, 
prenait  pour  sujet  la  défaite  infligée  à  la  garnison  anglaise  de 
Bordeaux  par  «  Mossen  dOrval  »  et  prédisait  la  prochaine 
((  recouvrance  »  de  toute  la  province  (IX).  Dans  une  fière 
apostrophe,  oii  on  a  plaisir  à  relever  quelques  vers  bien 
frappés,  il  signifiait  son  congé  au  roi  d'Angleterre  : 

Votre  pouvoir  n'est  point  suffisant  pour  engager  la  lutte  —  contre  le  roi 
franc;  il  a  ce  bonheur  —  que  Dieu  s'est  totalement  vers  lui  retourné,  — et  c'est 
pourquoi  nous  ne  vous  prisons  la  valeur  d'une  paille;  —  et  ceci  tout  clairement 
à  chacun  se  démontre  —  par  grand  effet  et  rapport  véridique;  —  vu  que  l'on 
fait  vos  gens  chaque  jour  nôtres  :  —  car  Dieu  le  veut  et  bon  droit  le  requiert. 

Donc,  ne  veuillez  guerroyer  nuit  ni  jour  —  avec  le  Roi  franc,  ni  commencer 
débat,  —  car,  à  la  fin,  vous  abaisseriez  votre  état,  —  comme  il  vous  apparaît 
du  fait  de  Normandie;  —  vu  qu'en  peu  de  temps  il  en  a  fait  la  conquête,  —  vous 
craignant  moins  qu'un  simple  écuyer  :  —  en  semblables  faits  il  est  personne 
fort  preste  :  —  car  Dieu  le  veut  et  bon  droit  le  requiert. 

Au-dessus  de  tous  les  Rois  de  cette  présente  vie  —  il  est  renommé  comme 
le  plus  vaillant;  —  expert  aux  armes,  il  est  pourvu  de  subtiles  inventions,  ce 
qui  est  chose  infinie;  —  c'est  pourquoi,  en  tout,  que  chacun  le  serve  —  de  bon 
vouloir,  et  n'y  plaigne  point  denier,  —  vertueusement,  sans  s'ébahir  :  —  car 
Dieu  le  veut  et  bon  droit  le  requiert. 

Onze  ans  plus  tard,  à  l'avènement  du  nouveau  roi,  Thomas 
Louis  rappelait  encore  cette  conquête  (XVI)  et  signifiait  aux 
Anglais  que  tout  était  bien  fini,  qu'ils  n'avaient  rien  à  espérer 
du  changement  de  règne,  et  que  le  mieux  pour  eux  serait  de 
se  résigner  à  une  paix  dont  tout  le  monde  avait  grand  besoin  : 

0  perfide  Anglais,  vous  n'avez  plus  où  faire  abri  —  de  par  deçà,  ni  rive,  ni 
place;  —  de  toutes  parts  la  porte  est  barrée,  —  comme  à  chacun  il  est 
manifeste  et  public.  —  Demeurez  donc  totalement  confus,  —  car  je  vois  le 
bon  droit  être  de  notre  côté,  —  qui  a  ôté  l'orgueil  au  venimeux  léopard, 
—  mis  en  tel  état  qu'il  ne  peut  plus  bouger. 

Par  le  très  haut  Roi  Louis,  très  catholique,  —  paix  générale  sera  partout 
affermie,  —  en  continuant  la  voie  commencée  —  de  bonne  paix,  et  que  nous 
soyons  tous  amis.  —  Très  grand  profit  chacun  y  trouvera,  —  car  je  vois  le 
bon  droit  être  de  notre  côté, —  qui  a  ôté  l'orgueil  au  venimeux  léopard,  —  lui 
démontrant  clairement  son  abus. 

11  est  vraiment  fâcheux  que  de  pareils  accents  n'aient  pas 
retenti  vingt  ans  plus  tôt,  et  que  la  Pucelle,  si  lamentablement 


LA.    POESIE    ACADEMIQUE    A    TOULOUSE.  280 

ignorée  des  poètes  du  Nord,  n'ait  pas  trouvé  son  premier 
chantre  dans  ce  Midi  qui  lui  fournissait  de  si  vaillants  compa- 
gnons d'armes. 

C'est  peut-être  qu'alors  Toulouse  était  moins  étroitement 
acquise  à  la  cause  française;  mais  à  partir  du  milieu  du  siècle, 
son  dévouement  au  pouvoir  royal  fut  absolu  :  elle  en  était  alors,' 
en  face  de  Bordeaux,  ville  encore  à  demi-anglaise,  le  plus 
ferme  soutien;  elle  en  a  conscience;  elle  s'en  fait  gloire  et 
entend  bien  en  tirer  quelque  profit  :  car  aux  hymnes  cent 
fois  entonnés  en  l'honneur  du  roi,  se  mêlent  des  requêtes  plus 
ou  moins  discrètement  présentées  : 

C'est  pourquoi  je  vous  prie  autant  que  je  le  puis  et  vous  requiers,  -  et  tous 
ensemble,  de  bon  cœur,  nous  vous  prions,  -  Prince  très  haut,  comme  de  cœur 
nous  vous  aimons,  -  que  promptement  vous  accomplissiez  le  miracle-  —  car 
ensmte,  très  fermement  j'espère  -  que  vous  voudrez  savoir  qui  est  bon  e[ 
loyal  a  cette  heure,  -  et  qui  vous  a  fait  dès  lors  très  bon  appui;  -  et  vous 
trouverez  comment  vous  a  servi  Toulouse. 

Toulouse  quia  agi  de  tout  temps  comme  loyale  épouse  :  -  car  pour  aucune 
calamité  elle  n'a  détourné  son  regard,  -  ni  jamais  penché  vers  le  mauvais 
parti;  -  de  quoi  elle  a  mérité  que  vous  la  rendiez  joyeuse,  -  comme  Roi  de 
France,  en  lui  donnant  franchise  :  -  en  rien  elle  ne  veut  meilleure  richesse-  - 
taites-le  en  reparant  ce  qui  se  perd  et  s'en  va.  (XXXII.)  ' 

Ce  qu'elle  demande  au  roi,  ce  sont  moins  des  «  franchises» 
qu'un  allégement  de  ses  charges,  sous  lesquelles  elle  succom- 
bait, comme  le  reste  du  royaume.  La  vie  fut  dure  aux  Toulou- 
sams  du  quinzième  siècle;  sur  eux  les  calamités  s'abattaient  : 
la  peste,  la  famine,  qui  en  dix  ans  fit  périr  le  tiers  des  habi- 
tants, les  crues  de  la  Garonne,  moins  fréquentes  et  moins 
redoutées  que  celles  de  la  taille;  en  i463,  ce  fut  un  incendie 
qui  dévora,  dit-on,  les  trois  quarts  de  la  ville;  puis,  constam- 
ment, l'insécurité  des  routes,  la  rapacité  des  gens  de  loi,  les 
concussions  des  fonctionnaires  : 

En  foc  soven,  ez  am  mortalitatz, 
Talhas,  empaus,  de  viures  falhimens, 
Et  d'autres  mais  que  venon  sobdamens. 

(XI,  38-4o.) 

Contre  tous  ces  maux,  la  royauté  apparaissait  comme   une 
Providence  qu'on  ne  se  lassait  pas  d'invoquer.   Le  troupeau 
XXVI  ^ 


apO  REVUE    DES    PYRÉNÉES. 

était,  sans  que  le  maître  s'en  doutât,  la  proie  de  mauvais  ber- 
gers : 

Ils  sont  devenus  loups  dedans  et  aussi  dehors  :  —  chacun  d'eux  dévore  tout 
le  bétail,  —  jusqu'à  ce  qu'enfin  ils  l'ont  tout  consumé;  —  de  tous  côtés  au 
loin  se  peut  ouïr  le  cri  —  de  la  perte  de  ce  bétail  mangé;  —  tout  le  capital  et 
gain  s'en  est  allé;  —  encore  plus  :  ils  ont  emporté  les  peaux! 

Que  le  grand  aigle  royal  voie  mes  dires,  —  pour  qu'il  donne  aux  méchants 
discipline  —  et  de  bien  faire  à  tous  autres  doctrine,  —  comme  étant  des  mala- 
des le  médecin  principal.  (XXV,  1472.) 

Le  roi  faisait-il  —  cela  arrivait  souvent,  surtout  aux  change- 
ments de  règne  —  une  hécatombe  de  fonctionnaires?  Le 
bon  peuple  pensait  que  ses  plaintes  avaient  été  entendues,  et  il 
applaudissait  de  confiance.  L'administration  apparaît  à  Jean 
Recaut  (XXXYII,  1/162)  comme  une  harpe  où  tous  les  tons 
sont  en  désaccord;  mais  arrive  le  roi,  accordeur  expert, 
qui,  ((  avec  ses  clefs,  tourne  les  chevilles,  déplace,  allonge, 
rétrécit,  ou  rompt  maintes  cordes  »...  L'instrument  allait-il  être 
désormais  d'une  docilité  et  dune  justesse  parfaites  .'^  On  l'espé- 
rait; du  moins  pendant  quelque  temps. 

Ce  qu'on  demande  avec  le  plus  d'insistance  à  ce  dispensateur 
de  toutes  les  grâces,  c'est  une  réduction  des  impôts  : 

Roi  des  Francs,  grandement  authentique,  —  si  de  tant  de  charges  une  partie  est 
ôtée,  —  la  pauvre  gent  criera,  alors  :  —  Vive  toujours  Louis  le  magnifique! 

Une  fois  du  moins  —  une  fois  n'est  pas  coutume  —  après 
l'incendie  de  1^63,  Louis  XI  crut  pouvoir  y  consentir  et 
exempta  Toulouse  de  toutes  tailles,  pour  cent  ans.  La  joie  fut  à 
son  comble,  est-il  besoin  de  le  dire.^  Puis,  il  était  venu  lui- 
même,  le  gracieux  roi,  visiter  sa  <(  bonne  ville  »  ;  il  y  avait 
séjourné  près  de  deux  mois,  se  montrant  familier  avec  tous  ; 
il  n'en  fallait  pas  plus  pour  déchaîner  l'enthousiasme  :  il  sem- 
blait que  l'attouchement  des  mains  royales  dût  guérir  tous  les 
maux,  comme  les  écrouelles. 

Je  n'insisterai  pas  sur  les  pièces  qu'on  pourrait  grouper 
sous  la  rubrique  «  chronique  locale  »  ;  sur  la  dureté  des  temps 
et  celle  des  hommes  abondent  des  jérémiades,  d'un  caractère 


La  poésie  académique  a  Toulouse.  29 î 

trop  général  pour  avoir  un  grand  intérêt.  Je  n'insisterai  que 
sur  deux  pièces  qui  sont  vraiment  de  curieux  documents 
d'histoire  :  la  première  (XXXVIII),  par  Hélias  de  Soiier, 
bachelier  es  lois  et  en  médecine,  est  un  «  sirventés  lamentatif 
et  confortatif  »  sur  le  fameux  incendie  qui  dévora  tout  un 
quartier,  de  la  rue  Sesquières  à  la  Garonne;  aucun  annaliste 
ne  nous  en  a  conservé  une  description  plus  émue  ni  plus 
émouvante^    : 

D'où  peut  sortir  cette  grande  détresse,  —  qui  tant  de  gens  a  dépourvus?  — 
Autre  plus  dure  jamais  ne  fut  ouïe.  —  Je  ne  sais  personne  qui  pût  effacer 
—  en  cent  ans,  sa  grande  rigueur  —  par  grand  pouvoir,  ni  sût  réparer  —  le 
dommage  qui,  en  deux  jours,  fut  commis. 

A  tous  il  donna  alors  mauvaise  soirée,  —  le  méchant  feu,  et  très  cruel 
désastre  :  —  des  vents  discourtois  le  portaient  par  l'air;  —  clochers,  maisons, 
ni  les  grands  murs  épais  —  ne  l'ont  empêché  de  faire  partout  passage  :  —  ni 
eau,  ni  vin,  ni  engin,  ni  même  tranchée,  —  n'y  aida  en  chose  qui  valût. 

Vous  pouvez  penser  le  très  grand  vacarme  —  qui  était,  alors,  dans  tous  les 
coins  de  la  ville,  —  de  plaintes  et  de  cris,  de  toscins  et  de  cloches,  —  de 
femmes,  d'enfants,  chacun  d'angoisse  plein.  —  De  cet  esclandre  et  mauvaise 
tempête  —  le  seul  ouïr  est  chose  déshonnète  —  et  chose  épouvantable  est  le 
dommage  qui  s'y  produisit. 

Il  est  si  grand,  qu'estimer  il  ne  se  pourrait;  —  jamais  feu  ne  fut  vu  être  si 
sauvage,  —  si  tenace,  volant,  faisant  dommage  ;  —  car,  tout  à  la  fois,  comme 
cruel  et  discourtois,  —  trois  cents  maisons  il  brûlait,  et  de  plus  —  les  arbres 
verts.  Chacun  perdait,  à  sa  vue,  —  de  tous  ses  biens  trois  parts  sur  cinq. 

Non  moins  poignante,  sous  une  forme  plus  fruste,  est  la  com- 
plainte ((  abécédaire  »  de  Martin  de  Mons  sur  la  grande  famine  de 
1433,  l'année  «  oii  le  carton  de  blé  valait  seize  écus  d'or  », 
année  où  l'on  vit  tant  de  misères  et  tant  de  désordres,  car  les 
miséreux,  mêlés  aux  malandrins,  se  livrèrent  aux  pires  excès  : 
ces  scènes  de  désolation,  sur  lesquelles  l'histoire  est  restée 
complètement  muette,  sont  ici  peintes  au  vif^  : 

Avec  douleur,  plein  de  tristesse,  —  je  veux  chanter  par  affliction,  —  voyant 
la  cruelle  détresse  —  que  le  peuple  chétif,  dolent,  —  endure  la  nuit  et  le  jour, 


1.  Il  y  a   de  cette  pièce  une  seconde  rédaction  (XXXIX),  en  vers  de  huit 
syllabes,  faite  probablement  pour  être  chantée  sur  un  air  populaire. 

2.  Cette  pièce  (LXVII)  ne  fut  pas  présentée  aux  concours;  c'est  évidemment 
à  titre  de  document  historique  que  Galhac  l'a  transcrite. 


292  REVUE    DES    PYRENEES. 

—  car  ils  ne  trouvent  de  quoi  manger  —  par  la  disette  qui  les  lie,  —  qui  tous 
les  fait  trembler. 

Je  vois  qu'ils  mangent,  comme  des  sauvages,  —  herbes  d'amères  saveurs,  — 
et  ils  crient  par  les  bocages,  —  comme  pleins  de  toutes  douleurs  :  —  «  Sei- 
gneur Dieu,  miséricorde!  —  Envoie-nous  bientôt  l'été;  —  donne  ta  paix  et  ta 
concorde  —  à  ce  peuple  misérable.  » 

Celte  année,  je  vois  de  tout  dépourvue  —  la  pauvre  gent,  de  quoi  j'ai  grand 
deuil,  —  car  ils  vendent  la  couverture,  —  le  lit  de  plume  et  le  drap;  —  ils 
n'ont  pas  la  quatrième  partie  —  de  ce  que  loyalement  cela  vaut  :  —  quand  la 
disette  sera  finie,  —  rendez-Ie-Ieur  pour  leur  argent. 

Chacun  de  bon  cœur  devrait  —  faire  l'aumône  volontiers,  —  s'il  veut  que 
cela  lui  soit  rendu,  —  quand  viendront  ses  derniers  jours.  —  Bonnes  gens, 
faiteS-leur  aumône  —  et  gagnez  le  paradis;  —  donnez-leur  pain  ou  vin  ou 
vêtement,  —  afin  que  les  malheureux  se  soutiennent. 

D'autres  vont,  de  porte  en  porte,  —  les  aumônes  demandant,  —  mais  peu  de 
gens  les  réconfortent  —  à  cause  de  la  disette,  qui  est  grande.  —  Tandis  que  vous 
en  avez  facilité,  —  consacrez-y  vos  biens  ;  —  soutenez  les  gens  besogneux,  — 
qui  sont  cruellement  éprouvés. 

En  mauvais  temps,  est  méritoire  —  l'aumône,  quand  on  la  fait  :  — -  qui  veut 
de  Dieu  avoir  la  gloire,  —  alors  il  la  peut  conquérir.  —  Seigneurs,  prélats  de 
noble  condition,  —  bourgeois,  marchands  de  valeur,  —  veuillez  soutenir  le 
peuple  —  qui  languit  en  griève  douleur. 

La  faim  est  cruelle,  discourtoise,  —  et  en  conduit  beaucoup  à  la  mort;  — 
seigneurs,  retenez-les  en  vie  —  et  veuillez  leur  donner  réconfort;  —  après, 
vous  trouverez  ouverte  —  la  porte  du  haut  secret,  —  si  à  la  pauvre  gent 
dénuée  —  vous  mettez  votre  bon  dessein. 

Gens  qui  vivez  du  travail  des  bras,  —  priez  Dieu  pour  les  seigneurs,  — 
songez  à  la  grande  famine  qui  nous  harasse;  —  honorez  les  laboureurs;  —  ne 
parlez  plus  le  mauvais  langage  —  dont  vous  avez  usé  il  }•  a  longtemps,  — 
quand,  dans  vos  grands  excès,  —  vous  criiez  :  sac  ça!  sac  ça! 


En  dépit  de  toutes  ces  misères,  les  Toulousains  aimaient 
leur  ville,  «  sœur  de  Rome  »,  qui  leur  semblait  la  plus  belle 
et  la  plus  noble  du  monde.  Les  capitouls,  dans  leurs  longs 
manteaux,  mi-partis  de  rouge  et  de  color  escura,  leur  appa- 
raissaient comme  autant  de  cygnes  «  nageant  majestueuse- 
ment sur  un  lac  paisible  »  fil  faut  avouer  que  cette  comparai- 
son de  magistrats  vêtus  de  rouge  et  de  noir  avec  les  oiseaux 
d'une  blancheur  de  neige,  étonne  quelque  peu);  dans  leur  nom- 
bre même,  on  voyait  un  heureux  augure  :  pourquoi  étaient-ils 
huit?  Parce  qu'il  y  avait  dans  la  ville  huit  quartiers,  sans  doute  ; 
mais,  plus  sûrement  encore,  parce  que  chacun  d'eux  incarnait 


LA  POÉSIE  ACADÉMIQUE  A  TOULOUSE.  SqS 

une  des  huit  vertus*...    Ils   étaient  fiers  de  leur  Parlement, 
((  fondé  par  saint  Louis  », 

En  loqual  mes  homes  de  gran  sapiensa 

Quez  a  totz  fan  justecia  lialmen 

Am  conselh  just,  per  molt  gran  excelensa, 

de  leur  Université,  cet  estudi  bel, 

El  quai  flnris  de  clercia  la  rosa, 
En  nos  mostran  la  nostra  ley  fizel, 
Canos  e  leys,  qu'es  notable  joyel, 

de  leur  Consistoire  enfin,  qui  symbolise  la  Trinité  elle-même, 
par  les  trois  fleurs  qu'il  distribue  aux  mieux  faisants  : 

Donan  très  flors  en  aquest  mes  de  may, 
Alz  miels  dictans  en  ton  bel  parlar  gay, 
Graduan  los  en  la  scienza  gaujosa-. 

Ne  sont-ce  pas  déjà  les  accents  de  La  Toulousaine,  avec 
leur  délicieuse  naïveté  : 

Que  iou  soun  fier  de  tas  Academios, 
Des  mounumens  qu'ornon  nostro  citât? 

Ouvrons  donc  ce  recueil  de  vers  souvent  incorrects,  toujours 
inélégants,  à  la  fois  boursouflés  et  plats  —  tous  ces  défauts 
ont  suffisamment  éclaté  dans  les  citations  faites  plus  haut  pour 
qu'il  soit  utile  d'insister  —  ouvrons,  dis-je,  ce  pauvre  recueil 
sans  nourrir  l'espoir  d'y  trouver  des  joies  esthétiques.  Ouvrons- 
le  néanmoins,  car  il  a  son  prix  pour  l'historien  des  lettres  et 
pour  celui  des  mœurs.  Nous  y  verrons,  en  effet,  l'éclatante 
confirmation  de  deux  faits  qui  ne  sont  pas  sans  intérêt. 

Nous  y  verrons  d'abord  que,  dès  cette  époque  lointaine,  la 
province  suivait,  et  d'aussi  près  que  possible,  les  modes  de  la 
capitale,  c'est-à-dire  que  la  centralisation  littéraire  était,  si  je 
puis  dire,  en  avance  sur  la  centralisation  politique  et  adminis- 
trative. Tous  ces  défauts,  l'absence  de  naturel,  le  triomphe  de 

1.  No  XXXV,  par  Bérenger  de  l'Hospital,  étudiant,  1459. 

2.  No  LVIII,  par  le  même  Bérenger  de  l'Hospital,  i458. 


394 

l'emphase  creuse,  l'envahissement  du  jargon  pédantesque,  sont 
ceux-là  même  qui  déprécient  à  nos  yeux  les  grands  «  fatistes  » 
ou  doctes  ((  rhétoriqueurs  »  des  cours  de  Philippe  le  Bon  et  de 
Charles  VII,  et  qui  faisaient  alors  leur  gloire,  comme  ils 
allaient  faire  celle  des  Chastellain,  des  Molinet,  des  Crétin, 
((  souverains  poètes  français  ».  Ayons  donc  quelque  indulgence 
pour  ces  rimeurs  provinciaux  qui  croyaient  faire  merveille  en 
copiant  Paris  jusque  dans  ses  verrues. 

Il  n  y  a  là  du  reste  que  la  conséquence  dun  fait  autrement 
important  :  si  la  province  perd,  dès  lors,  peu  à  peu,  son  ori- 
ginalité, c'est  que,  dès  lors,  elle  prend  une  part  de  plus  en 
plus  large,  à  la  vie  nationale.  Ce  sont  bien  les  deuils  et  les 
joies  de  la  France  entière  qui  font  vibrer  les  cœurs  toulousains  ; 
sous  cette  croûte  épaisse  de  pédantisme,  ce  sont  bien  les 
préoccupations  dominantes  de  la  nation  tout  entière  qu'il  est 
aisé  de  découvrir.  Et  il  en  sera  de  plus  en  plus  ainsi:  ces 
({  Recueils  »  poudreux  que  l'Académie  publie  depuis  plus  de 
deux  siècles  et  qui  s'alignent  sur  les  rayons  les  moins  visités 
de  nos  bibliothèques,  contiennent  sur  la  vie  intellectuelle  et 
morale  à  Toulouse  depuis  cette  époque,  sur  les  échos  qu  y  ont 
éveillés  les  grands  événements  de  notre  histoire  politique  ou 
littéraire,  les  renseignements  les  plus  précieux;  c  est  ce  que 
j'ai  essayé  de  montrer  ailleurs,  très  sommairement,  par  quel- 
ques exemples  pris  au  hasarda  C'est  une  étude  qui  mériterait, 
je  crois,  d'être  reprise  et  poussée  plus  à  fond. 

A.   Jeanroy. 


I.    Dans    les    articles   de    la   Revue  bleue  auxquels  je  me  suis  permis  de 
renvoyer  plus  haut. 


Abbé  Albert  GAILLARD 
et  Jean  B ARE N NES. 


LE  ROMAN  D'UN  MAKIN  BORDELAIS 

AU   DIX-HUITIÈME   SIÈCLE 


CHAPITRE  PREMIER 

ANNÉES    DE    GUERRE    ET    DE    PRISON 

Jacques-Alexandre  de  Queux',  écuyer,  chevalier,  seigneur 
de  Savigné  et  autres  places,  naquit  en  lySo'^,  dans  la  petite 
ville  d'Arvert  en  Saintonge^. 

Son  père,  messire  Paul  de  Queux,  chevalier  de  l'ordre  royal 
militaire  de  Saint-Louis,  seigneur  de  Savigné,  Gorse,  Lépinay 
et  autres  lieux,  capitaine  général  garde-côtes  de  la  principauté 
de  Soubise,  était  mort  jeune  encore,  après  avoir  eu  vingt  en- 
fants de  dame  Hélène  Rivière,  sa  femme.  Et  quoique  quatorze 
d'entre  eux,  décédés  en  bas  âge,  reposassent  dans  l'église 
d'Arvert,  où  les  sires  de  Queux  possédaient  leur  sépulture^, 
les  six  survivants  n'en  constituaient  pas  moins  une  lourde 
charge  pour  la  veuve,  qui  n'était  pas  l'ichç. 

1.  Le  Roman  d'un  niar/ii  bordelais  a  été  écrit  par  M.  l'abbé  Albert  Gail- 
lard, curé-doyen  de  Belin.  Les  documents  qui  ont  servi  à  le  composer  ont 
été  découverts,  recueillis  et  transcrits  par  M.  Jean  Barennes,  archiviste-paléo- 
g-raphe.  Oa  peut  les  consulter  aux  Archives  départementales  de  la  Gironde, 
série  E.  Dossier  non  classé  du  chevalier  de  Gueux. 

2.  En  1761,  au  moment  de  son  mariai^e,  il  di'clare  être  àsfé  de  trente  et  un  ans, 
8.  Acluellemeot  commune  de  la  Charente-Inférieure,  arrond.   de  Marennes, 

cant.  de  La  Tremblade,  2.485  habitanls. 

4.  Mimolre  contre  le  sieur  Easme  de  La  Croix,  garde  du  corps,  concernant 
le  banc  de  la  famille  de  Oueux,  dans  l'église  d'Arvert, 


296 

C'est  la  raison  pour  laquelle  Jacques-Alexandre  s'embarqua, 
comme  officier  subalterne,  sur  un  naviie  qui  voyageait  au 
long  cours.  C'était  en  ly^S.  Le  jeune  marin  avait  à  peine 
treize  ans. 

L'année  suivante,  il  occupait  un  poste  sur  Le  Victorieux, 
quand  il  eut  la  malechance  d'être  pris  par  un  navire  anglais 
et  emmené  prisonnier  à  Exceter^  Son  âge  facilita  beaucoup 
les  négociations  engagées  pour  sa  délivrance.  Aussi  ne  tarda- 
t-il  pas  à  être  échangé  contre  un  officier  de  rang  égal"^.  11 
rentra  aussitôt  en  France. 

M.  de  Ségur,  auquel  il  était  apparenté,  lui  obtint  alors  un 
emploi  sur  la  flûte  royale^  Le  Chameau.,  qui  appareillait 
pour  la  Louisiane.  Le  navire  accomplit  son  voyage  sans  inci- 
dent notable;  mais  comme  il  revenait  à  son  port  d'attache  et 
qu'il  voguait  déjà  en  face  de  la  terre  espagnole,  il  se  heurta  à 
une  force  anglaise  considérable.  Essayer  de  combattre  eût  été 
folie.  Le  capitaine  du  Chameau  le  comprit  :  il  jeta  son 
navire  à  la  côte  et  le  brûla.  Quelque  temps  plus  tard,  sur  des 
ordres  venus  de  Paris,  il  employa  son  équipage  à  relever  les 
canons  qui  avaient  coulé  avec  le  bateau. 

Alexandre  de  Queux  se  trouvait,  en  décembre  1747,  parmi 
les  marins  occupés  à  cette  opération.  Il  rentra  ensuite  à  Bor- 
deaux, oii  nous  le  rencontrons  au  mois  d'août  1748;  puis  il 
obtint  un  nouveau  poste  dans  la  marine  royale. 

Cette  fois,  on  l'envoya  à  Saint-Domingue.  Le  jeune  homme 
resta  environ  deux  ans  dans  ce  pays  lointain.  Il  n'eut  pas  à  le 
regretter,  au  surplus;  car,  parmi  d'autres  missions  dont  on 
le  chargea,  il  eut  la  chance  d'être  nommé  ^  commandant  de 
deux  bateaux  avec  lesquels  il  alla  au  Petit-Goave,  pour  y  re- 

1.  Ville  d'Angleterre,  dans  le  comté  de  Devon,  sur  la  rivière  Ex. 

2.  Lettre  au  chevalier  de  Griiçnan,  à  Toulouse.  —  Sans  indication  d'année, 
(juillet). 

3.  Flâte,  pour  Jïuste,  altération  de  faste  :  bâtiment  de  guerre  exclusivement 
réservé  au  transport  du  matériel.  La  Jlû/e  portait  aussi  le  nom  de  corvette  de 
charge. 

!\.  Par  MM.  de  Conflans  et  Maillard,  gouverneur  et  intendant  des  îles  de 
'Amérique-sous-le-Vent. 


LE    ROMAN    D  UN    MARIN    BORDELAIS    AU    XVIII*    SIECLE.        297 

lever  un  navire  de  guerre  coulé  à  fond  à  l'entrée  du  porl.  Ce 
travail,  joint  aux  sept  ans  de  service  déjà  accomplis,  lui  valut 
le  brevet  de  capitaine,  que  Louis  XV  lui  accorda  par  acte  du 
2  4  novembre  1750^ 

Muni  de  son  titre,  Alexandre  de  Queux  partit  pour  la  France, 
et  comme  il  avait  besoin,  pour  les  siens  et  pour  lui,  de  res- 
sources que  le  service  du  roi  ne  pouvait  lui  procurer,  il  réso- 
lut de  passer  dans  la  marine  marchande.  A  cet  effet,  il  se 
rendit  à  Bordeaux,  où  il  obtint  un  poste  de  capitaine  au  long 
cours.  On  était  alors  en  1758.  Le  vaisseau  qu'il  commandait 
se  nommait  Le  Fidèle. 

Les  choses  marchèrent  à  merveille  au  début.  Le  jeune 
capitaine  travaillait  avec  d'autant  plus  d'entrain  qu'il  commen- 
çait à  se  constituer  une  petite  fortune.  Mais  un  jour,  sur  la 
fin  de  1755,  comme  Le  Fidèle  rentrait  tranquillement  à  Bor- 
deaux, il  fut  arrêté  par  un  navire  anglais,  qui  lui  apprit  en 
le  capturant  que  la  Grande-Bretagne  était  en  guerre  avec  la 
France"^. 

C'était  la  ruine  pour  le  pauvre  chevalier,  qui  avait  mis  tout 
son  avoir  sur  son  bateau  et  qui,  gardé  prisonnier  à  Plymouth^, 
se  trouva  dans  l'impossibilité  de  rien  arracher  au  désastre.  Au 
demeurant,  ses  armateurs  n'essayèrent  même  pas  de  l'y  aider. 

Je  suis  très,  chagrin ,  lui  écrivait,  un  an  plus  tard,  l'un  de  ses 
frères\  d'aprendre  que  tu  as  tout  perdeu,  et  pas  sauvés  un  denier.  Tu 
me  marques  que  tes  armateur  l'on  estes  dur,  je  le  croix,  puisqu'ils  ont 
fait  protester  une  lettre  d'eschange  que  tu  avais  tirré  sur  eux.  Gela  me 
pai-ralt  un  peu  barbare  et  lâche  d'agir  de  la  façon,  après  avoir  travallier 
comme  tu  as  fait  pour  leur  intérest  et  retirer  leur  anciens  fond  qu'ils 
aveoit  au  Port-au-Prince^  et  S'  Marc 6. 


1.  Supplique  à  Ms''  de  Silouet,  contrôleur  général. 

2.  Ibid. 

3.  Port  du  comté  de  Devon,  sur  l'estuaire  du  Tamar;  le  plus  grand  porl 
anglais  après  Porstmouth. 

4.  M.  de  Queux  de  Lagorce,  qui  était  lui  aussi,  à  ce  moment,  prisonnier  des 
Anglais. 

Sa  lettre  est  du  ic  février  1757. 

5.  Capitale  de  la  république  d'Haïti,  fondée  en  17/19. 

6.  Port  de  la  république  d'Haïti,  à  l'issue  de  la  vallée  de  l'Aribonite. 


998  REVUE    DES    PYRÉNÉES. 

Mais  si  les  armateurs  n'hésitèrent  pas  un  instant  à  se  mon- 
trer commerçants  avant  tout,  d'autres  agirent  avec  beaucoup 
moins  d'égoïsme.  C'est  ainsi  qu'un  certain  Raphaël  Jacob, 
négociant  bordelais  avec  qui  il  était  en  relations  d'affaires,  lui 
écrivit  pour  le  consoler  :  «  J'aurais  du  plaisir  à  savoir,  lui 
disait-il  entre  autres  choses,  que  malgré  votre  captivité  vous 
jouisses  d'une  liberté  à  vous  la  faire  suporter;  ce  qui  me 
parait  impossible  dans  un  pays  où  l'on  ne  respire  que  la  haine 
et  la  rage*.  » 

D'un  autre  côté,  un  ami  influent,  M.  de  Rostan,  intervenait 
en  personne  auprès  du  ministre  pour  obtenir  que  le  prison- 
nier fût  échangé  contre  un  marin  anglais  de  rang  égal.  Cette 
démarche  ne  tarda  pas  à  aboutir;  et  le  28  juillet  1707,  après 
vingt-deux  mois  de  captivité,  M.  de  Queux  fut  remis  en  liberté 
avec  son  domestique  nègre,  Louis  Neptune,  moyennant  la 
relaxance  par  l'amirauté  française  d'un  sieur  Richard  Newton, 
capitaine  du  navire  marchand  La  Providence. 

A  ce  moment,  la  guerre  durait  toujours.  M.  de  Queux  ne 
pouvait  donc  songer  encore  à  voyager  pour  le  commerce. 
Aussi  alla-t-il  tout  droit  à  Paris '^,  où  il  obtint,  dans  la  marine 
royale,  un  emploi  de  son  grade  :  on  le  nomma  second  capi- 
taine de  V Apollon,  qui  attendait  à  Rochefort  le  moment  pro- 
chain où  il  partirait  pour  Louisbourg  ^  Ce  fut  en  septem- 
bre 1768  que  le  navire  leva  l'ancre. 

Dès  que  le  chevalier  de  Queux  arriva  à  destination,  le  mar- 
quis des  Gouttes,  amiral  en  chef  de  l'escadre  française,  lui 
ordonna  de  prendre  le  commandement  «  de  plusieurs  chaloup- 
pes  et  canots  et  de  se  transporter  à  la  batterie  royalle  pour  la 
démolir  et  y  mettre  le  feu,  afin  que  les  ennemis  ne  puissent 
s'y  loger  et  prendre  poste  ».  Ce  premier  ordre,  intelligemment 
exécuté,  valut  au  jeune  officier  d'être  mis  à  la  tête  de  quatre- 
vingt-quatre   canonniers,   chargés   de  défendre   trois   batteries 

1.  Lettre  écrite  de  Bordeaux,  en  date  du  4  novembre  17.56. 

2.  Lettre  de  Raphaël  Jacob,  en  date  du  3  septembre  1707.  —  M.  de  Queux 
logeait  chez  Mme  Leloir,  rue  de  Laplanche,  faubourg  Saint-Geruiain. 

3.  Ville  de  la  Nouvelle-Ecosse  (Canada),  dans  l'île  de  Cap-Breton, 


LE    ROMAN    d'un    MARIN    BORDELAIS    AU    XVIII*    SiècLE.        SQQ 

qui  commandaient  l'entrée  de  Louisbourg*.  Il  s'y  conduisit 
avec  vaillance"-,  sans  pouvoir  toutefois  répondre  au  feu  de 
l'ennemi  aussi  vigoureusement  qu'il  l'aurait  voulu.  Nous  en 
avons  la  preuve  dans  une  jolie  lettre,  de  tournure  bien  fran- 
çaise, par  laquelle  le  chevalier  de  Drucour,  son  chef,  répondit 
à  ses  plaintes  sur  le  manque  de  munitions. 

Je  ne  doute  pas,  monsieur,  que  vous  ne  soyés  très  mortifié  de  ne  pas 
pouvoir  riposter  au  feu  que  la  battrie  du  Fanal  vous  fait;  mais  à  l'im- 
possible nul  n'est  tenu.  L'on  m'a  marqué  du  fort  de  l'Ulot  qu'il  n'y 
avait  plus  que  i4o  boulets  de  trente-six;  ce  qui  n'est  pas  trop  à  beau- 
coup près  pour  faire  feu  sur  un  vaisseau  ou  deux  qui  viendraient  s'em- 
bosser  (par)  le  travers  de  l'île  Verte.  Je  vais  me  retourner  du  côté  des 
vaisseaux  qui  ont  du  trente-six^;  mais  ce  sera  particulièrement  pour 
garnir  la  battrie  d'au  moins  vingt  coups  par  canons.  Et  si  nous  pouvons 
avoir  du  surplus,  ce  sera  pour  vos  menus  plaisirs. 

Je  connais,  monsieur,  toute  votre  bonne  volonté;  et  il  ne  tiendra  pas 
à  moi  que  le  ministre  n'y  ait  égard,  je  vous  prie  de  le  croire,  ayant 
l'honneur  d'être  très  parfaitement,  monsieur,  votre  très  humble  et  très 
obéissant  serviteur. 

L'héroïsme  de  nos  marins  ne  devait  pas,  pour  cette  fois, 
leur  valoir  le  succès.  En  vain  se  décida-t-on  à  couler  l'Apollon, 
pour  fermer  l'entrée  du  port,  les  ennemis  finirent  par  s'em- 
parer de  Louisbourg  ;  et  le  chevalier  de  Queux,  fait  prison- 
nier avec  ses  camarades,  fut  conduit,  au  mois  d'octobre  1768, 
dans  la  petite  ville  d'Andover^  où  on  l'interna.  Il  y  demeura 
captif  jusqu'en  février  1769;  puis  il  obtint  l'autorisation  de 
rentrer  en  France  sur  parole. 

1 .  Acte  de  nomination  par  M.  de  Drucour,  capitaine  des  vaisseaux  du  Roi, 
gouverneur  de  l'île  royale  Saint-Jean  et  dépendances. 

2.  Lettre  du  chevalier  de  Voutron  à  M.  Berryer,  ministre  de  la  Marine, 
i4  mars  1769;  —  et  certificat  du  clievalier  de  Drucour,  délivré  à  Andover  le 
18  février  1759. 

3.  Anciennement  —  et  cet  usage  a  duré  presque  jusqu'à  nos  jours  —  on 
distinguait  les  canons,  non  point  par  la  grandeur  de  leur  calibre  en  millimè- 
tres, comme  on  le  fait  aujourd'hui,  mais  par  le  nombre  de  Hvres  que  pesaient 
leurs  projectiles.  C'est  ainsi  que  l'on  disait  :  une  pièce  de  4)  de  36,  de  48,  sui- 
vant que  le  boulet  pesait  4>  36  ou  48  livres.  De  nos  jours,  on  dit  :  une  pièce 
de  75,  de  loo,  de  240,  suivant  que  le  calibre  du  canon  mesure  76,  100  ou  240 
millimètres. 

4.  Ville  d'Angleterre,  située  sur  la  petite  rivière  de  l'Anton.  Elle  fait  partie 
du  comté  de  Hampshire,  dont  le  chef-lieu  est  Southampton. 


3oo 


REVUE    DES    PYRENEES. 


Alexandre  de  Queux  accepta;  mais,  dès  ce  jour,  il  ne  se 
donna  plus  de  cesse  qu'il  n'eût  obtenu  d'être  échangé  contre 
un  officier  anglais.  On  comprend  la  peine  qu'il  dut  y  prendre 
en  jetant  simplement  un  regard  sur  la  liste  des  principales 
personnes  auprès  de  qui  il  dut  solliciter.  En  effet,  outre  ses 
anciens  chefs  de  Louisbourg  :  MM.  de  Drucour,  de  La  Houil- 
lière  et  des  Gouttes;  outre  ses  cousins  et  protecteurs  :  le  mar- 
quis et  le  vicomte  de  Ségur,  il  visita  encore  la  princesse  de 
Gonty,  le  maréchal  de  Conflans,  l'intendant  Bertier  de  Sauvi- 
gny,  le  marquis  de  Montalembert,  M.  Gilly,  directeur  de  la 
Compagnie  des  Indes,  le  ministre  de  la  marine  Berryer,  le 
sieur  Accaron,  premier  commis  de  la  marine,  le  vicomte  de 
Bouville,  qui  commandait  la  marine  à  Dunkerque,  l'ingénieur 
en  chef  Franquet,  le  prince  de  Crouy,  et  M.  de  Quélen,  écuyer 
de  main  de  S.  A.  S.  M™*  la  princesse  de  Gonty. 

Mais  sans  doute  ce  qu'il  réclamait  était  bien  difficile  à 
obtenir,  car,  après  de  si  multiples  supplications,  il  en  restait 
toujours  au  même  point.  Et  il  fallut  la  paix  pour  lui  rendre 
officiellement    sa  liberté*. 


CHAPITRE  II 

A     SAINT-DOMINGUE 

Lorsque  M.  de  Queux  passa  dans  la  marine  marchande, 
au  cours  de  l'an  1760,  il  commença  par  faire  deux  voyages  à 
Saint-Domingue,  en  qualité  de  second.  Puis,  ce  stage  terminé, 
il  devint,  en  1753,  capitaine  du  Fidèle,  gros  bateau  bordelais 
armé  de  dix  canons  et  aménagé  pour  transporter  trois  cents 
tonneaux  de   marchandises.    Le    nouveau  commandant  avait 


I.  La  guerre  de  Sept  ans,  soutenue  par  la  France,  l'Autriche,  la  Russie  et 
la  Suède  contre  la  Prusse  alliée  à  l'Angleterre,  se  termina  en  1768  par  le  désas- 
treux traité  de  Paris,  qui  nous  fit  perdre  le  Canada,  le  Sénégal,  l'Inde,  Minor- 
que,  plusieurs  îles  des  Antilles  et  l'île  du  Cap-Breton. 


LE    ROMAN    d'un    MARIN    BORDELAIS    AtJ    XVIII®    SIECLE.        3oi 

SOUS  ses  ordres  :  7  officiers  mariniers,  /i  officiers  non  mari- 
niers, 7  matelots,  8  novices  et  4  mousses'.  Il  alla  encore  à 
Saint-Domingue  deux  fois  ;  puis  la  guerre  vint  arrêter  son 
activité  commerciale.  Et  c'est  seulement  après  une  interruption 
de  huit  ans^  qu'il  put  reprendre  ses  pérégrinations  d'affaires. 
Dès  lors,  rien  ne  devait  plus  entraver  la  carrière  qu'il  s'était 
choisie. 

Il  commanda,  l'un  après  Tautre,  deux  navires  bordelais  : 
Le  Faucon  et  Les  Menechmes,  avec  lesquels  il  fit,  sans  se  lasser 
jamais,  la  navette  entre  Bordeaux  et  Saint-Domingue  ou  vice 
versa.  Raconter  ces  voyages  dans  le  détail  serait  évidemment 
fastidieux,  car  le  récit  ne  présenterait  guère  qu'un  amas  forcé 
de  répétitions.  Toutefois,  il  vaut  la  peine  d'en  dire  un  mot^. 

Saint-Domingue  était,  à  cette  époque,  le  grand  débouché 
du  commerce  girondin.  Or,  par  ce  que  faisait  Alexandre  de 
Queux,  nous  pourrons  voir,  de  façon  assez  précise,  sur  quelles 
bases  le  négoce  bordelais  organisait  ses  affaires  avec  les  colo- 
nies. Evidemment  notre  chevalier  et  ses  armateurs  agissaient 
d'après  les  usages  en  cours.  D'eux  à  leurs  collègues,  il  ne 
pouvait  y  avoir  que  des  variations  de  détail. 

Et  d'abord,  dans  quelles  conditions  pécuniaires  un  capitaine 
prenait-il  le  commandement  d'un  navire?  Nous  le  savons  pour 
M.  de  Queux.  Voici  les  avantages  qu'il  obtintet  les  obligations 
auxquelles  il  se  soumit,  quand  il  s'embarqua  sur  le  Faucon  : 

Nous  sous  signés  sommes  convenus  de  ce  qui  suit,  savoir  : 
Que  moy,  Pierre  Fesquet,   négotiant  à   Bordeaux  ay  accordé   mon- 
sieur chevallier  Dequeux,  pour  commander  le  sinaud  Le  Faucon,  de  ce 

1.  Arch.  dép.  de  la  Gironde.  Amirauté.  6  B.  4o4  et  loi. 

2.  De  1755  à  1763.  —  Mous  avons  raconté,  au  chapitre  premier,  l'existence 
de  M.  de  Queux  durant  cette  période. 

3.  Le  chevalier  de  Queux  était,  à  coup  sur.  un  homme  d'ordre.  Il  conservait, 
en  effet,  avec  grand  soin  tous  les  papiers  qu'il  recevait  :  lettres,  notes,  jus- 
qu'aux simples  billets.  —  En  outre,  il  paraît  ne  s'être  jamais  hasardé  à  écrire 
une  ligne,  si  banale  fût-elle,  sans  avoir  d'abord  rédigé  un  brouillon.  Et  tous 
ces  brouillons,  qu'il  gardait  comme  le  reste,  se  retrouvent  dans  son  dossier. 

C'est  à  une  aussi  heureuse  manie  que  nous  devons  de  connaître,  de  façon 
assez  précise,  l'existence  du  chevalier  de  Queux,  tant  au  point  de  vue  de  ses 
affaires  commerciales,  qu'au  point  de  vue  de  ses  affaires  de  cœur. 


302  REVUE    DES    PYRENEES. 

port,  pour  un  des  ports  de  S'  Domingue.  11  est  de  plus  convenu  entre 
nous  que  ledit  sieur  Dequeux  prendra  un  quart  d'intérêt  dans  le  navire 
seulement  et  armement  dudit  Faucon,  que  nous  évaluons  de  gré  à  gré 
la  somme  de  quatorze  mille  livres,  tel  qu'il  est  aujourd'huy.  Lequel  dit 
quart  me  sera  payé  en  un  de  ses  mandats,  dans  six  mois  de  ce  jour.  Les 
commissions  qui  reviendront  au  capitaine,  des  marchandises  qui  luy 
seront  adressées,  seront  partagées  par  moitié  entre  nous  deux.  Plus,  il 
sera  aloué  audit  sieur  Dequeux  un  quart  dans  les  passag'ers,  tant  d'allée 
que  de  retour,  sans  entrer  dans  les  fraix  des  vivres.  11  luy  sera  égalle- 
ment  aloué  deux  tonneaux  de  port,  allant  et  venant,  tout  autant  qu'il 
les  remplira.  Et  moy,  chevallier  Dequeux,  promet  et  m'engage  d'accep- 
ter le  commandement  du  Faucon,  ainssi  que  de  la  g'estion  de  la  cai'g'ai- 
son  qui  me  sera  conssig-née.  Et  pour  me  tenir  lieu  de  g'ag'es  et  commis- 
sion, il  me  sera  aloué  la  somme  de  dix-huit  cent  livres.  Je,  sous  sig-né, 
authorise  pareillement  monsieur  Fesquet  à  faire  assurer  mon  quart  d'in- 
térêt sur  ledit /^«Mcort  et  mise  dehors,  allant  et  venant  de  l'islle  S'  Domin- 
gue. En  foy  de  quoy  nous  avons  signé  en  double  à  Bordeaux,  le  3i  dé- 
cembre 1766'. 

Ce  premier  contrat  fut  complété,  deux  mois  plus  tard,  par 
les  précisions  suivantes  : 

11  est  expressément  convenu  que  ledit  monsieur  Dequeux  consent, 
attendu  son  intérêt  audit  navire,  de  donner  cent-cinq  jours  de  planche, 
jours  fériés  et  non  fériés,  pour  rester  audit  lieu  du  Cap,  tant  pour  le 
débarquement  des  marchandises  de  l'allée  que  pour  l'embarquement  de 
la  cargaison  du  retour;  laquelle  planche  commencera  à  courir  du  lende- 
main de  l'arrivée.  Et  si,  par  cas,  ce  temps  n'était  pas  suffisant  pour  la 
g'estion  de  la  cargaison  et  les  recouvrements,  ledit  sieur  Fesquet  sera  tenu 
de  bonnifHer  en  son  paiticulier  à  l'armement  dudit  navire  à  Bordeaux, 
en  arg-ent  de  France,  cinquante  livres  par  chaque  jour  de  retardement, 
sans  que  ledit  sieur  Dequeux,  capitaine,  soit  tenu  de  faire  aucune  espèce 
de  procédure  pour  raison  dudit  retardement. 

Et  à  l'ég-ard  des  avaries  ordinaires,  elles  seront  payées  seulement  pour 
le  fret  du  retour.  Convenu  encore  que  le  fret  de  l'allée  sera  acquis  audit 
sieiir  capitaine  Dequeux,  à  proportion  de  son  intérêt  audit  navire,  du 
temps  de  son  arrivée  au  Cap  et  lorsque  les  marchandises  seront  à  terre. 
Et  dans  le  cas  que  ledit  capitaine  eut  le  maleur  de  perdre  son  navire 
dans  son  retour,  ce  que  Dieu  ne  veuille,  le  fret  de  l'allée  sera  toujours 
payé,  par  mondit  sieur  Fesquet,  quatre  mois  après  la  nouvelle  du  nau- 
frag'e,  à  raison  du  fret  porté  par  les  connaissements  ;  comme  aussi  les 
cinquante  livres  par  jour  de  retardement,  s'il  y  en  avait. 

Nous  avons  convenu  entre  nous  que  monsieur  Fesquet  payera  audit 

I.   Original.  —  Sous-seing  privé  sur  papier  libre. 


LE    ROMAN    d'un    MARIN    RORDELAIS    AU    XVIIl'    SIECLE.        3o3 

capitaine  la  somme  de  cinquante  livres  par  chaque  passager  meng'eant 
à  la  table  en  allant,  pour  luy  tenir  lieu  des  vivres  dont  l'armement  du 
navire  est  chargé,  indépendemment  du  quart  du  produit  des  passagers 
qui  luy  est  aloué  par  la  présente  police;  et  la  somme  de  cent  livres  de 
France,  pour  chaque  passag-er  revenant  en  France. 
Fait  double  à  Bordeaux,  le  27  février  1767'. 

Ses  droits  et  ses  devoirs  bien  réglés,  le  capitaine  s'attachait 
en  premier  lieu  à  recruter  son  équipage,  à  le  compléter  tout  au 
moins.  C'était  à  lui  d'agir  au  mieux  pour  engager  de  bons 
matelots  sans  les  payer  trop  cher.  Aussi  voyons-nous  le  cheva- 
lier de  Queux,  ne  trouvant  pas  à  Bordeaux  ce  qu'il  désire, 
faire  appel  à  sa  parenté  pour  qu'on  lui  procure  les  hommes 
dont  il  a  besoin. 

Vous  me  ferés  g-rand  plaisir,  écrit-il  à  l'un  de  ses  cousins,  de  vous  don- 
ner la  peine  de  m'aretter  les  meilleurs  matelots  que  vous  pourrés  trou- 
ver aux  environs  de  La  Tremblade'.  J'ai  besoins  de  bons  sujets  et  des 
g-ens  capables,  et  qui  puisse  sçavoir  gouverner.  Ajés  la  bonté  de  dire 
aux  matelots  qui  ce  présenteront  pour  faire  la  campagne  avec  moi  que 
je  ne  peu  leur  donné  que  depuis  26  jusqu'à  28  et  3o  livres  par  mois. 
Pourvu  que  dans  le  nombre  que  vous  verres,  il  s'en  trouve  la  moitié  qui 
sçachent  gouverné,  cela  me  suffît^ 

L'équipage  au  complet,  il  ne  restait  plus  qu'à  charger  le 
navire.  Or,  la  cargaison  des  bateaux  marchands  bordelais  à 
destination  des  îles  de  l'Amérique  restait  sensiblement  identi- 
que quel  que  fût  l'armateur  :  et  cela,  par  la  force  même  des 
choses.  On  s'approvisionnait,  en  effet,  en  produits  fournis  par 
l'Aquitaine  ou  les  régions  avoisinantes.  A  preuve  cette  liste 
officielle  signalant  une  partie  des  articles  que  le  chevalier  de 
Queux  emporta,  un  jour,  sur  son  navire  Les  Menechmes'' . 

i36  barils  de  farine  à  5o  livres  le  baril. 
5o  tierçons  bœuf  salle  à  182  livres  le  baril. 

1.  Original.  —  Sous-seing  privé  sur  papier  libre. 

2.  Chef-lieu  de  canton  de  la  (Charente-Inférieure,  arrond.  de  Marennes. 

3.  A  M.  Taupier,  28  avril  1768. 

/|.  Ce  sont  les  articles  sujets  au  droit  d'entrée  de  1  p.  100  {Note  pour  V Ad- 
ministration du  domaine,  royal,  Bureau  du  For(-Roi/al,  au  Cap).  —  Diver- 
ses autres  listes  de  chargement  montrent  que  l'on  emportait,  en  outre,  du  bis- 
cuit, de  la  morue,  des  légumes.  {Arch.  dép.  de  la  Gironde.  Amirauté.  6B.,  l\o[\.) 


3o4  REVUE    DES    PYRENEES. 

80  barils  bœuf  salle  à  85  livres  le  baril. 
5.400  livres  petit  salle  à  10  sous  la  livre. 
3.640  jambons  à  22  sous  6  deniers  la  livre. 
3.000  livres  beure  à  20  sous  la  livre. 

82  barils  artichauts  à  12  livres  le  baril. 
i4  douzaines  cuisses  d'oyes  à  12  livres  la  douzaine. 
3oo  pots  d'huille  de  lin  à  4o  sous  le  pot. 
12  livres  confitures  à  3  livres  la  livre. 
65  livres  droguerie'. 
3oo  livres  fromages  à  20  sous  la  livre. 

4  pots  fruits  à  l'eau  de  vie  à  3  livres  le  pot. 
200  livres  indigo. 
i4o  nois  de  Galles. 
4o  livres  couperose'. 

18  livres  truffes  à  4  livres  10  sous  la  livre. 
160  livres  cervellats  à  4o  sous  la  livre. 
3o  livi'es  poudre  à  poudrer  à  i5  sous  la  livre. 
1 .544  livres  ferements  à  5o  livres  le  quintal. 

18  chaudières  à  seucre  pesant  7.200  livres  à  3o  livres  le  quintal. 
34  barils  goldron  à  3o  livres  le  baril. 
2 .060  livres  fil  à  voille  et  à  senne^. 

i5o  livres  quinquallerie  à  100  livres  le  quintal. 

Il  y  en  avait  pour  tous  les  besoins  et  tous  les  goûts.  Et  en- 
core, on  ne  parle  pas  du  vin  qui  comptait  pourtant  beaucoup 
dans  le  total  de  la  cargaison. 

Arrivés  à  destination,  les  capitaines  louaient  assez  ordinai- 
rement un  magasin  vide*  pour  y  étaler  leurs  marchandises. 
Puis  ils  faisaient  décharger  leur  navire,  soit  par  l'équipage, 
soit  par  des  nègres  empruntés  aux  propriétaires  de  l'île,  moyen- 
nant une  rétribution  de  3  livres  par  jour^.  Ensuite  la  vente 
allait  son  train. 

Au  retour,  on  chargeait  le  navire  de  denrées  coloniales  di- 
verses, de  sucre  et  de  café  surtout. 


1.  Le  prix  n'est  pas  indiqué. 

2.  Les  prix  ne  sont  pas  indiqués  pour  ces  trois  articles. 

3.  Le  prix  n'est  pas  indiqué. 

4.  Note  de  M.  Lamarque  (1763),  portant  quittance  pour  le  loyer  de  son  nègre 
et  de  son  magasin. 

5.  Lettre  de  la  dame  Munier-Bergonz,  réclamant  à  M.  de  Queux  les  journées 
d'un  nègre  qu'elle  lui  a  loué.  22  octobre  1768. 


LE    ROMAN    d'un    MARIN    BORDELAIS    AU    XVIII®    SIECLE.        3o5 

Il  y  avait  aussi  les  passagers.  Certains  d'entre  eux  voya- 
geaient même  moitié  à  titre  d'êtres  humains,  moitié  à  titre  de 
marchandises.  Voici  une  note  qui  en  fait  foi  : 

M.  de  Gond}',  capitaine  de  cavallerie  et  commandant  au  quartier  du 
Limbe,  a  déclaré  qu'il  envoyait  en  France  une  négresse,  nommée  Hen- 
riette, de  nation  Congo,  âgée  d'environ  quinze  ans,  estampée  D6,  qui 
accompagne  son  épouse'. 

Au  surplus,  la  vente  des  diverses  denrées  ou  produits  in- 
dustriels, et  le  transport  des  passagers,  ne  constituaient  pas 
toujours  la  source  unique  où  armateurs  et  capitaines  pui- 
saient des  revenus.  Leurs  navires  se  livraient  parfois  à  un 
commerce  d'un  tout  autre  genre.  C'est  ainsi  que  l'on  voit,  un 
jour,  M.  de  Queux  de  Lagorce,  frère  du  chevalier,  prier  celui- 
ci  de  lui  procurer  un  emploi  de  capitaine  ou  de  second.  Or, 
parmi  les  qualités  qu'il  juge  posséder,  il  énumère  tranquille- 
ment la  suivante,  avec  prière  d'en  informer  les  armateurs  sus- 
ceptibles de  le  prendre  à  leur  service. 

J'ay  fait  deux  voyages  à  la  Coste  de  Guinée,  un  à  la  Coste  d'Ort,  et  le 
dernier  à  la  Coste  d'Angolle\  Et  c'est  dans  ces  voyages  que  j'ay  apris  à 
connaître  les  marchandises  pour  la  traite,  et  a  ménagé  les  nègres^ 

Il  est  évident  qu'on  trouvait  à  ce  négoce-là  une  occasion  de 
bénéfices  assez  considérables.  Aussi  ne  se  privait-on  guère  de 
l'opérer.  Pourtant,  si  bien  des  indices  permettent  de  croire  que 
le  chevalier  de  Queux  s'y  adonna  lui-même  de  temps  à  autre, 
rien  n'autorise  à  l'affirmer  avec  certitude.    D^ailleurs,   même 


1.  Extrait  des  registres  tenus  au  Trésor  de  la  marine,  au  Cap,  à  l'occasion 
des  nègres  qui  passent  en  France,  24  juin  1754. 

2.  Le  nom  de  Guinée,  dont  rorigine  remonte  au  quinzième  siècle,  est  appli- 
qué, dans  l'usage  des  marins,  à  la  partie  du  littoral  africain  comprise  entre  la 
baie  de  Sierra-Leone  et  l'estuaire  du  Gabon,  sur  une  longueur  de  plus  de 
3.3oo  kilomètres. 

La  Côte  de  l'Or  est  actuellement  une  colonie  anglaise  de  la  côte  occidentale 
d'Afrique,  entre  la  Côte-d'Ivoire  et  le  Togoland. 

La  Côte  d'Angola  est  une  colonie  portugaise,  située  sur  la  côte  ouest  d'Afri- 
que, entre  la  rive  sud  de  l'embouchure  du  Congo  et  la  rive  nord  de  l'embou- 
chure du  Coumené. 

3.  Original.  —  Lettre  du  8  janvier  1763. 

XXVI  SI 


3o6  REVUE    DES    PYRENEES. 

avec  la  pacotille  qu'il  emportait  à  l'ordinaire,  il  pouvait  encore 
réaliser  des  gains  sérieux. 

Il  est  vrai  que  tout  n'était  pas  nécessairement  bénéfice,  bien 
au  contraire.  Il  y  avait  d'abord  pour  les  marchandises  un  assez 
grand  risque  de  subir  des  avaries  importantes  en  cours  de 
route.  Puis  il  n'était  pas  inouï  qu'on  se  laissât  tiomper  plus  ou 
moins  par  les  vendeurs  auxquels  on  achetait  leurs  produits; 
et  M.  de  Queux  dut  parfois  résumer  la  situation  de  façon 
assez  piteuse. 

Vos  vins  no  i  se  trouve  assés  bon;  mais  pour  n"  2,  je  reçois  bien  des 
reproches  desjà.  Quoi  que  je  l'ay  fait  coupé  avec  du  Cahors,  il  se  trouve 
avec  une  pointe  d'aigreur.  Mais  je  crains  que  la  .saisson  des  grande  chal- 
leur  le  fasse  tout  à  fait  tourné.  Le  vin  de  Cahors  est  d'une  bon  qualité 
jusqu'icy,  mais  il  a  tellement  travaillé  dans  la  calle,  que  l'on  a  levé  déjà 
plusieurs  tambourg  et  nombre  de  bariques  qui  ont  coulé.  Le  bœure  ce 
trouve  blanc,  le  bœufs  assés  bon.  La  farine  d'Orillac  est  très  mauvaises  : 
l'on  vous  a  trompé  ;  tout  le  parties  ce  trouve  avarié.  Les  jambons  et  le 
lard  ne  se  sont  pas  trouvé  d'une  bonne  qualité  :  il  ma  fallu  bien  vite 
m'en  deffaire  pour  empêché  que  les  vers  ne  s'y  mettent'. 

Puis  il  y  avait  la  concurrence  qui  venait  encore  compliquer 
les  choses,  et  qui,  à  certains  jours,  amenait  le  malheureux  ca- 
pitaine aux  limites  presque  du  désespoir.  Ecoutons-le  se  désoler  : 

a  La  grande  quantité  de  navire  qui  m'ont  successivement 
tombé  à  l'ouverture  de  ma  vente  ont  mis  l'abondance,  et  fait 
diminuer  de  beaucoup  le  prix  des  articles  i),  écrit-il  à  l'un  de 
ses  amis.  Cela,  il  le  répète  à  son  armateur  :  «  Vous  m'infor- 
mes que  les  danrées  en  France  ont  diminué  et  que  les  arme- 
ment reprennes.  Nous  ne  nous  en  sommes  déjà  que  trop  aperçu 
icy  par  le  grand  nombre  de  navire  qui  sont  arrivée.  »  Enfin, 
comme  il  a  besoin  de  correspondre  avec  un  capitaine  qu'il  a 
rencontré,  il  ne  peut  s'empêcher  de  rééditer  sa  plainte.  «  Nous 
sommes  une  trouppe  de  navire  (19)  qui  ne  vendons  qu'à  me- 
sure que  la  consommation  ce  fait,  et  à  un  cours  très  modi- 
que^. )) 

1.  Lettre  à  Pierre  Fesquet,  ii  mai  176'^. 

2.  Lettres  à  divers,  28  juin  1767. 


Le  roman  d  un  marin  bordelais  au  xviii'  SIECLE.      807 

A  coup  sûr,  M.  de  Queux  était  dans  une  grande  inquié- 
tude, car  les  lettres  à  sa  femme  sont,  elles  aussi,  remplies  de 
lamentations;  et  là,  il  dit  plus  clairement  ce  qu'il  pense.  «  Le 
commerce  va  très  mal;  les  marchandises  que  j'ai  apporté  ce 
trouve  en  abondance  par  le  grand  nombre  de  navires  que  j'ai 
rencontré  dans  le  pays.  Je  perdrais  sûrement  dans  cette  cam- 
pagne beaucoup  de  mon  capital.  Ce  n'est  point  une  plaisante- 
rie ;  la  chose  n'est  que  trop  vray.  Je  porte  tous  mes  soins  pour 
pouvoir  me  sortir  d'affaires;  mais  je  ne  pourrais  jamais  ajus- 
ter les  deux  bouts  ^.  » 

Il  y  avait  en  outre  les  maladies.  A  un  moment  donné,  l'équi- 
page de  M.  de  Queux  se  trouva  malade  tout  entier,  chirur- 
gien compris.  Le  malheureux  capitaine  essaya  bien  de  faire 
soigner  son  monde  à  bord,  pour  économiser  un  peu.  Mais  cela 
ne  se  passa  point  sans  peine  ni  dépenses. 

Monsieur,  lui  écrivait-on  à  ce  sujet,  ne  pouvoint  avoir  heu  l'honneur 
de  vous  voire  dojourdhuy,  fait  que  je  prand  la  liberté  de  vous  écrire  se 
deux  ligne,  pour  vous  prié  de  ordonné  que  Ion  fasse  à  vôtres  chirur- 
giens du  bouillons  avec  un  bon  chapons  ou  une  bonne  volaille  écrasée; 
sans  quoy  il  nés  pas  poisible  qu'il  puisse  y  soutenirs.  Il  sera  forssé  de 
se  faire  porté  chés  un  chirurgiens  de  la  ville.  —  Largeteau*. 

Il  est  donc  certain  que  le  métier  de  capitaine  n'allait  pas 
sans  aléa  sérieux.  Mais,  à  vrai  dire,  ce  serait  bien  trop  beau 
que  l'on  fît  fortune  d'un  coup.  Puis  il  y  a  lieu  de  croire  que 
si  les  gains  n'avaient  fini  par  surpasser  visiblement  les  pertes, 
ni  le  chevalier  de  Queux,  ni  ses  collègues  ne  se  seraient  obstinés 
à  voyager  sur  mer.  Or,  on  voit  qu'ils  persistèrent  tous  inlas- 
sablement à  naviguer,  à  vendre  et  à  se  plaindre. 


t .   iDu  28  juin  1767. 

2.  Original.  —  Lettre  du  24  janvier  1770. 


3o8  REVUE    DES    PYRENEES. 


CHAPITRE  m 

DANS    LE    VIEUX    MANOIR    FAMILIAL 

Dame  Hélène  Rivière,  veuve  de  messire  Paul  de  Queux  et 
mère  du  chevalier  Alexandre,  possédait  une  âme  simple,  un 
cœur  doux,  des  mœurs  modestes.  Or,  ce  fut  une  heureuse 
aventure  ;  car  la  fortune  ne  devait  jamais  la  favoriser  de  ses 
biens. 

Elle  vivait  dans  son  château  d'Arvert*,  veillant  avec  amour 
sur  sa  petite  famille,  priant  Dieu  au  cours  des  heures  solitai- 
res ou  travaillant  à  de  menus  ouvrages  pour  ses  tenanciers 
plus  pauvres  qu'elle.  Souvent  le  vieux  curé  de  la  paroisse 
venait  la  voir;  alors  ils  entreprenaient  de  longues  causeries  où 
le  passé,  revivant  en  phrases  alternées,  mettait  de  la  joie  dans 
leur  vie  finissante.  C'était  pour  tous  deux  la  plus  aimée  des 
récréations  quand,  vieux  curé  et  vieille  châtelaine,  l'un  humant 
son  tabac  râpé,  l'autre  redressant  ses  lunettes  d  aïeule,  ils 
s'attendrissaient  ou  bougonnaient  de  concert,  toujours  d'ac- 
cord au  fond. 

Aussi,  quelle  désolation  quand  le  pasteur  mourut  !  Elle 
écrivit  la  nouvelle  à  son  fils  Alexandre,  qui  voyageait  au 
loin  :  puis  elle  lui  réécrivit  encore  : 

J'ay  resues  ta  lettre,  mon  cher  fiels,  où  je  estes  bien  persuadé  que  tu 
as  estes  bien  sansible  à  la  mort  de  ce  cher  pasteur^,  qui,  le  jour  que  tu 
parties  pour  Bordeaux,  le  mal  le  pries;  où  il  n'a  (été)  malade  que  sien 
jour^  par  un  dévoiment  par  an  os  et  par  bas,  quel  pécosion  qu'on  nés 

1.  Les  sires  de  Queux  étaient  vassaux  du  seiacneur  baron  d'Arverl,  ainsi  que 
le  constate  Mme  de  Queux  dans  un  mémoire  justificatif  contre  le  sieur  Easme 
de  La  Croix. 

Dans  le  même  document,  dame  Hélène  Rivière  se  déclare  «  noble  d'extrac- 
tion ». 

2.  Il  se  nommait  Lafargue,  comme  il  résulte  d'un  petit  mémoire  défensif 
dressé  par  Mme  de  Queux,  à  propos  de  son  banc  dans  l'église  d'Arvert. 

3.  Cinq  jours. 


LE    ROMAN    d'un    MARIN    BORDELAIS    AU    XVHI'    SIECLE.        SoQ 

pues  prandre.  Juge  la  douleur  que  jans  nés  resanti,  mo_y  est  toute  la 
fammille.  iMes  larmes  non  peus  fini  du  dépuies  sa  mort.  Elle  sons  bien 
juste,  car  je  pers  tous  en  le  perdans.  Il  tos  pourtans  se  résoudre  à  la 
volonté  du  Seig-neur. 

Elle  se  résigna,  en  effet;  mais  elle  y  eut  de  la  peine,  car  les 
choses  tournèrent  de  façon  à  compliquer  encore  son  chagrin. 
Le  pauvre  curé,  trop  vieux  pour  desservir  seul  sa  paroisse,  se 
faisait  aider,  dans  le  ministère  des  âmes,  par  un  jeune  prêtre, 
son  neveu  ;  et  M™"  de  Queux  comptait  bien  que  le  vicaire  suc- 
céderait au  défunt.  Hélas  !  cette  consolation  elle-même  devait 
lui  être  refusée.  Et  la  bonne  châtelaine  raconte  à  son  fils  com- 
bien elle  a  été  péniblement  déçue. 

Pour  comble  de  maleur,  le  pauvre  abée  Desone  na  pas  la  cure  d'Ar- 
vert,  atandu  que  son  ocle  ne  lui  a  pas  pues  résiniés'.  Le  jour  qu'il  mou- 
reut,  le  pauvre  'SI.  le  curé  en  fict  sa  démitione,  de  sa  cure,  à  M.  l'évéque 
pour  que  le  pauvre  abée  le  eueu.  Malhureusement  le  pauvre  M.  le  curé 
est  mort  en  un  moles  graiidé',  et  Tabée  qui  navès  pas  ueus  le  soien  de 
faire  insinué  ses  grarde  !  Anfien  tous  a  esté  contre  luy.  Juge  combien 
de  mal  au  ceur  a  se  pauvre  peties  abées.  J'aj  creus  pandans  uens  tans 
qu'il  moures  de  çagrin  ;  mes  presanstement  il  a  pries  son  parties. 

M'"*  de  Queux  aussi  prit  le  sien.  Elle  fit  bon  accueil  au  nou- 
veau pasteur.  Mais  quelle  différence  avec  le  vieil  ami  disparu  ! 

Le  curé  que  monsieur  l'évéque  nous  a  donné  estes  un  de  ses  omoniés, 
qui  sapelle  M.  Ranson.  Sa  parés  un  fort  onéhomme.  Ses  un  jonne 
homme  de  trante-deux  ou  trante-trois  ans\ 

Non,  vraiment,  ce  n'était  plus  la  même  chose!...  Et  les  sépa- 
rations allaient  continuer.  L'un  après  l'autre,  les  fils    de  la 


1 .  Résigner  une  cure  à  quelqu'un  :  c'est-à-dire  se  démettre  d'une  cure  en 
faveur  d'une  personne  déterminée. 

2.  Pour  :  gradué.  —  D'après  l'ancien  droit  ecclésiasli([ue,  les  postes  qui 
vaquaient  pendant  certains  mois  déterminés  étaient  réservés  aux  clercs  gradués 
en  théolog'ie  ou  en  droit.  Mais,  pour  être  candidat,  il  fallait  avoir  eu  soin  de 
faire  insinuer  ses  grades,  c'est-à-dire  de  faire  enregistrer  ses  diplômes  au  greffe 
des  Insinuations  ecclésiastiques. 

L'insinuation  était  un  enregistrement  plus  complet  que  l'enregistrement  ordi- 
naire. L'acte  insinué  était  transcrit  in  ejctenso  sur  les  registres  officiels,  au  lieu 
d'y  être  simplement  mentionné  ou  résumé. 

3.  Lettre  au  chevalier  de  Queux,  26  août  1769.  —  Original. 


3  10  REVUE    DES    PYRÉNÉES. 

vieille  châtelaine  s'en  allaient.  Il  le  fallait  bien,  car  l'existence 
devenait  plus  difficile  chaque  jour  dans  le  château  familial. 
Gomme  le  chevalier,  ses  frères  Lagorce  et  Beaufief  s'étaient 
faits  capitaines  marchands.  Néanmoins  cela  ne  suffisait  pas. 
A  son  tour,  le  dernier-né  devait  partir  pour  gagner  sa  vie.  Et 
voici  qu'il  écrit  à  son  frère,  le  chevalier  : 

La  misère  est  si  grande  dans  notre  maison  que  l'on  ne  cest  où  ce  don- 
ner de  la  tette.  Le  bien  de  ma  mère  est  toute  gâté.  Personne  n'ans  veux. 
Elle  l'a  toute  sur  les  l)ras.  Insy  voyés  que  je  ne  peus  poient  rété  dans 
l'adroit.  Il  féaux  asolument  que  je  passe  à  rAméri(}ue'. 

A  coup  sûr,  la  plainte  ne  devait  pas  être  exagérée,  car  le 
chevalier  n'ayant  pas  répondu  sur-le-champ  à  cette  demande, 
son  frère  Beaufief  insista,  quelques  jours  plus  tard,  en  termes 
assez  violents  ; 

Emmenne  ce  pauvre  Armant  pour  second  lieutenant,  ou  donne  luy 
passage  dant  tons  navire,  atandue  qu'il  veut  rester  à  la  Mérique.  Ci  tu 
ne  le  fait  pas,  soye  persuadée  que  Dieu  te  puniras  et  ne  te  fera  pas  pros- 
pérer. Toute  le  monde  parle  ici,  et  dize  que  tu  es  un  mauvais  frère;  que 
tu  préfères  les  étranger  à  nous  qui  sommes  tes  frère "*. 

La  maman,  elle  aussi,  était  intervenue  dans  l'affaire,  faisant 
appel  au  bon  cœur  de  son  fils,  à  qui  elle  disait  douceuient  : 

Je  sais  qu'  (Armand)  a  manqué  à  toies  et  à  ta  famme.  Que  ne  m'a-ties 
pas  fait  à  moy  osi  !  Faut-ties,  pour  sa,  que  je  te  la  bandonne?  Ne  saict- 
tu  pas,  mon  cher  fils,  qu'il  faut  pardonné  poui  l'amour  du  Seigneur^? 

Et  le  chevalier  se  laissa  toucher  enfin  ^,  car  il  savait  mieux 
que  personne  combien  la  situation  était  mauvaise  chez  hii  ! 
C'est,  d  ailleurs,  à  peu  près  tout  ce  quil  fit  pour  venir  en  aide 


1.  Original,  i  mars  1769. 

2.  Ibid.,  2  avril  1769. 

3.  Ibid.,  22  mars  1769. 

4.  Lettre  du  chevalier  à  sa  mère,  28  avril  1769. 

Il  semble  bien  qu'Armand  de  Queux  fut,  en  somme,  un  assez  piètre  sire.  Kn 
effet,  dans  une  lettre  du  6  juin  1770,  le  chevalier,  alors  à  La  Rochelle,  parle  à 
sa  femme  d'Armand  (]u'il  a  laissé  à  Saint-Dominçfue,  et  il  le  qualifie  de  «  mau- 
vais sujet  qui  lui  a  causé  des  ennuis,  et  dont  il  doute  qu'on  puisse  jamais  rien 
tirer  ». 


LE    ROMAN    D  UN    MARIN    BORDELAIS    AU    XVIII^    SIECLE.        01  I 

aux  siens.  On  voit,   en  effet,    sa  mère  se  plaindre   parfois  de 
l'indifférence  qu'il  lui  témoigne  : 

De  la  façon  que  tu  parle,  écrit-elle,  je  ci-oy  que  nous  ne  te  veron  pas 
siteaus.  Cans  lu  es  parties  de  la  inéson,  toutes  tes  belle  promese  sont  vite 
évanouis'. 

Et  dans  une  autre  circonstance,  elle  a  ce  cri  touchant  ; 

Quov  qu'on  nos  marié,  on  ne  doies  pourtant  pas  oubliyés  une  mère 
qui  vous  a  donné  restre\ 

Pourtant,  elle  n'est  pas  bien  exigeante. 

Un  jour,  elle  sollicite  au  nom  d'une  de  ses  brus,  et  c'est 
tout  juste  un  petit  bonnet  d'enfant  qu'elle  réclame  : 

Ta  helle-sours  qui  va  donné  la  robe  à  son  Aies  te  demande  de  souve- 
nier  du  bonnes  que  lu  luy  a  promies.  J'aj  grand  peur  que  tu  fera  du 
bonnes  comme  des  promese  que  lu  as  fait  à  tes  sœurs.  Onon  de  Dieu, 
en  voies  luy  don  à  .se  pauvre  peties*. 

Ailleurs,  elle  demande  quelques  mètres  d'étoffe  pour  sa  fille. 

La  pauvre  Hellène  qui  (a)  tans  Iravaliés  à  te  faire  des  chosete,  et  tra- 
valc  encore  pour  toy,  elle  te  demande  undésabiléde  cotons,  car  elle  est 
toute  nues  :  elle  n'a  pas  un  jupons  à  se  mettre  sur  elle.  Le  tous  ne  te 
coulras  pas  quinse  livres.  Il  luy  an  faut  huit  auneetdemies.  Si  jannavès, 
je  t'asure  que  je  ne  tans  de  madrés  pas'. 

Elle-même,  la  promesse  d'une  robe  suffit  à  la  mettre  en 
joie. 

Vous  me  mai  que  dans  votre  lettre  que  vous  ctïecturais  la  promese 
qui  est  de  me  donné  une  robe.  Vous  ne  soriés  jamais,  mon  cher  fils,  me 
la  donné  dans  un  plus  grand  besoien  ;  car  je  peus  bien  vous  dire  que  du 
depuies  quatre  ou  sien  quan,  nous  avons  esté  tous  jelés  ou  grêlés  s. 


1.  Original,  25  août  1769. 

2.  Ibid.,  18  décembre  17(37. 

3.  Ibid  ,  25  août  1759.  —  Le  chevalier  donna  le  bonnet  demandé,  mais  il 
n'y  employa  sans  doute  pas  une  somme  considérable.  En  effet,  sa  mère,  lors- 
qu'elle lui  en  accuse  réception,  lui  fait  remarquer  que  les  g-alons  en  sont  étran- 
g-ement  défraîchis,  à  tel  point  qu'on  pourrait  presque  supposer  qu'il  envoya 
une  vieille  défroque. 

4.  Original,  25  août  1769. 

5.  Ibid.,  18  décembre  1767. 


3ia  REVUE    DES    PYRÉNÉES. 

Au  fond,  poui'vu  que  ses  enfants  lui  témoignent  un  peu 
d'affection  de  temps  à  autre,  pourvu  surtout  qu  ils  soient 
heureux,  le  reste  ne  lui  importe  guère.  Depuis  la  mort  de  son 
mari,  il  y  a  longtemps,  elle  est,  sans  vouloir  être  autre  chose, 
la  maman  qui  protège,  qui  pardonne  et  qui  aime.  Elle  ne 
songe  même  pas  à  vivre  pour  elle.  Le  bonheur  qu'elle  s'est 
choisi  lui  suffit.  Et  l'on  s'émeut  à  la  voir  passer  ainsi  à  travers 
l'existence,  simple  et  douce  du  commencement  à  la  fin. 

Ses  seules  indignations  un  peu  vives  allèrent  à  certain  indi- 
vidu, nommé  Easme  de  La  Croix,  «  un  craseus  qui  n'a  nulle 
calités  que  simple  garde  du  cor  »,  et  qui  travaillait  à  la  dépos- 
séder de  son  banc  dans  l'église  d'Arvert*. 

Une  fois  pourtant,  elle  se  mit  tout  de  bon  en  colère  contre 
sa  belle-fille,  qui  s'était  «  servi  des  expresion  les  plus  base  de 
marque  »  dans  une  lettre,  allant  jusquà  écrire  ((  que  tans  que 
l'âme  luy  batras  dans  le  cor  que  tu  ne  viendras  jamès  me 
voier  »-.  Mais  l'amour  maternel,  plus  fort  que  tout,  arrangea 
bien  vite  cette  petite  brouille.  M""^  de  Queux  ne  sut  jamais 
haïr. 

Son  fils,  le  chevalier,  devait  avoir  une  âme  autrement  com- 
pliquée que  la  sienne. 

(yl  suivre.)  Albert  Gaillard. 

Jean  Barennes. 


1.  Lettre  au  chevalier,  ler  mai  176G.  —  Original. 

2.  /biil. 


Armand  P RAVIE L. 


MILLKVOYE  AUX  JEUX  FUORAUX 


Dans  la  série  d'articles  qu'il  a  publiés  dans  la  Revue  Rleae^ 
et  qu'il  a  consacrés  à  l'Académie  des  Jeux  Floraux,  M.  A. 
Jeanroy  ne  manque  pas  de  citer  Millevoye  parmi  les  lauréats  les 
plus  connus  de  l'Académie  toulousaine. 

Ce  fut,  en  effet,  un  poète  de  concours  pendant  la  majeure 
partie  de  sa  brève  existence.  Dans  le  livre  très  complet  que  lui 
a  consacré  récemment  M.  Pierre  Ladoué"^,  la  chose  est  bien 
démontrée  avec  toutes  les  preuves  à  l'appui. 

Né  à  Abbeville,  en  1782,  ce  fut  à  la  Société  d'émulation  de 
sa  ville  natale  que  Millevoye  s'adressa  tout  d'abord  ;  cette  So- 
ciété inséra  dans  son  bulletin  ses  premières  productions  ;  puis 
il  publia  ses  œuvres  juvéniles  dans  le  Courrier  des  Spectacles, 
YAlmanach  des  Muses,  le  Chansonnier  des  Muses,  la  Décade 
philosophique  ;  mais  le  Journal  de  Paris  ayant  annoncé  que 
l'Athénée  de  Lyon  ouvrait  un  grand  concours  de  poésie  sur 
la  Satire  des  romans  du  jour  considérés  dans  leur  influence  sur 
les  mœurs  et  le  goût  de  la  nation,  il  s'empressa  de  concourir. 
Il  obtint  un  prix  de  600  francs  (juillet  1802). 

Ce  succès  inespéré  l'engagea  à  prendre  part  au  concours  de 
l'Athénée  de  Toulouse.  Le  prix  n'était  que  de  200  francs  en 
numéraire  ou  une  médaille  d'or,  au  choix  des  auteurs,  mais 
le  sujet  était  libre.  Millevoye,  qui  était  alors  commis  de  librai- 
rie à  Paris,  chez  Treuttel  et  Wurtz,  2,  quai  Voltaire,  envoya 
une  Epître  à  un  Campagnard  qui  na  jamais  vu  Paris. 

1.  Une  Académie  six  fois  séculaire  :  l'Académie  des  Jeux  Floraux  de 
Toulouse,  par  A,  Jeanroy,  Revue  Bleue,  4>  n  et  18  octobre  191 3. 

2.  Un  Précurseur  du  Romantisme  :  Millevoije  (1782-181G),  essai  d'histoire 
littéraire,  par  Pierre  Ladoué  (Paris,  Perrin). 


3l^  REVUE    DES    PYRÉNÉES. 

Nouveau  succès.  Le  prix  lui  fut  décerné  dans  une  grande 
séance  du  3  floréal  an  XI,  dont  notre  savant  collaborateur  le 
baron  Desazars  de  Montgailhard  a  donné  le  récit  complet*. 

Désormais,  ce  Picard  va  demeurer  fidèle  aux  concours  de 
Toulouse.  Lorsque,  en  1806,  l'Académie  des  Jeux  Floraux  se 
sera  reconstituée  ainsi  que  je  l'ai  raconté  ici-même'-,  il  briguera 
aussitôt  ses  récompenses.  Entre  temps,  le  8  floréal  an  XIII,  il 
obtint  le  prix  de  poésie,  pour  une  pièce  intitulée  :  U Invention 
poétique,  à  la  Société  d'Agriculture,  Sciences  et  Arts  d'Agen  : 
c'est  la  frénésie  des  concours. 

En  1807,  il  conquiert  à  la  fois  le  prix  de  poésie  à  l'Institut, 
avec  Le  Voyageur,  et  le  Souci  d'argent,  prix  de  l'Elégie,  aux 
Jeux  Floraux,  avec  L' Anniversaire . 

A  la  lettre  de  M.  Poitevin  Peitavi,  secrétaire  perpétuel,  lui 
annonçant  ce  dernier  succès,  Millevoye  répondit  : 

Paris,  le  20  avril  1807. 
A  Monsieur  le  Secrétaire  perpétuel  de  l' Académie  des  Jeux.  Floraux. 

Monsieur, 

En  vous  choisissant  pour  son  interprète,  l'Académie  des  Jeux  Floraux 
a  su  doubler  le  prix  qu'elle  daigne  me  décerner  :  votre  aimable  lettre  ne 
sera  pas  le  fleuron  le  moins  précieux  de  ma  couronne.  Je  regrette  beau- 
coup que  mes  occupations  ne  me  permettent  pas  d'aller  moi-même 
remercier  mes  juges. 

Je  profite  de  toutes  les  observations  judicieuses  que  vous  m'adressez, 
mais  je  n'ai  pu  tirer  parti  de  la  dernière,  n'ayant  su  trouver  pour  ce  vers 
aucun  changement  heureux  :  il  me  semble  d'ailleurs  que  lauriers  loin- 
tains peut  être  pris  dans  l'acception  de  lauriers  qui  sont  loin  encore^. 

1.  Histoire  de  l'Académie  des  Sciences  de  Toulouse,  le  Musée,  le  Lycée, 
l'Atliénée  (Toulouse,  Privai,  1908,  pp.  125-126). 

2.  Un  Anniversaire  toulousain,  la  Restauration  des  Jeux  Floraux  en  1806 
(Revue  des  Pyrénées,  3e  trimestre  1906). 

3.  Il  s'agit  de  ce  vers  : 

«  Ta  voix... 

«  Lui  permit  de  prétendre  à  des  lauriers  lointains.    » 

M.  Ladoué  a  remarqué  que  Millevoye,  dès  1808,  l'a  remplacé  par  celui-ci  qui 
est  moins  expressif  : 

«  Tu  lui  montras  de  loin  des  lauriers  incertains.   » 


MILLEVOYE    AUX    JEUX    FLORAUX. 


3i5 


Je  vous  prie,  Monsieur,  de  vouloir  bien  accepter  la  pièce  que  l'Acadé- 
mie française  vient  de  disting^uer'  et  de  faire  hommag^e  en  mon  nom  du 
second  exemplaire  à  l'Académie  des  Jeux  Floraux. 

Je  serai  fort  empressé  de  recevoir  les  ouvrages  couronnés  dès  qu'ils 
paraîtront.  Si  cela  est  possible,  je  réclame  cet  envoi  de  votre  complai- 
sance. 

Parmi  les  pièces  que  M.  Courtois  vous  a  transmises*,  il  en  est  une 
dont  j'ose  me  déclarer  l'auteur,  malgré  son  infortune  :  c'est  L'Epttre 
sur  les  jalousies  littéraires  que  je  me  propose  de  publier  dans  quel- 
que temps.  Les  deux  autres  morceaux  sont  d'un  de  mes  amis,  connu 
dans  la  carrière  des  lettres  par  des  productions  faciles  et  agréables\ 
Quant  à  moi,  j'avais,  je  l'avoue,  compté  un  peu  plus  sur  l'Epître  que 
sur  l'Elégie,  mais  le  cœur  paternel  est  sujet  à  des  pi'édilections  injustes, 
et  j'aime  mieux  avoir  tort  que  de  supposer  un  moment  qu'une  réunion 
d'hommes  éclairés  puisse  n'avoir  pas  raison. 

Veuillez,  Monsieur,  agréer  mes  sincères  remerciements  et  l'assurance 
de  tous  les  sentiments  de  confiance  et  d'estime  que  vous  savez  si  bien 
inspirer. 

MiLLEVOYE, 

Rue  de  Chartres,  a»  8. 

L'Anniversaire  fut  très  bien  accueilli,  même  en  dehors  de 
Toulouse.  Le  Mercure  de  France  le  publia  dans  son  numéro 
du  i3  juin,  et,  le  i8  octobre,  à  la  séance  publique  de  la  Société 
philotechnique,  M.  Lavallé  lut  une  Epitre  à  M.  Millevoie  (sic) 
sur  les  Soucis  en  vermeil  décernés  par  les  Jeux  Floraux  comme 
prix  académiques. 

Cependant,  il  ne  semble  pas  que  Millevoye  ait  concouru 
jusqu'en  1810.  Dans  l'intervalle,  il  essaie  d'entrer  dans  l'Uni- 
versité grâce  à  la  bienveillance  de  M.  de  Fontanes;  il  publie 
un  recueil  intitulé  Belzunce  ou  la  Peste  de  Marseille,  poème 
suivi  d'autres  poésies,  et  une  seconde  édition  de  l'Amour  ma- 
ternel, qui  devait  inspirer  M"*  Balard ,  une  «  maîtresse  es 
Jeux  Floraux  »  de  la  même  époque.  Enfin,  il  compose  une 
traduction  des  Bucoliques  qui  est  très  durement  jugée.   A  la 


1 .  Le  Voyageur. 

2.  M.  Courtois  devait  être  le  «  correspondant  »  de   Millevoye,  à  Toulouse, 
chargé  de  remettre  ses  poésies  au  concours  des  Jeux  Floraux. 

3.  Ni  M.  Ladoué,  ni  moi,  n'avons  pu  savoir  de  qui  il  s'ag-issait. 


3l6  REVUE    DES    PYRÉNÉES. 

suite  de  cet  échec,  il  reparaît  à  Toulouse  et  dans  des  circon- 
stances assez  bizarres  que  M.  Ladoué  s'est  plu  à  élucider. 

Parmi  les  poèmes  retenus  par  l'Académie  des  Jeux  Floraux 
dans  le  concours  de  1810,  une  ode  inliiulée  Les  Jeux  Floraux 
fut  jugée  digne  d'une  Violette  d'argent,  l'Amarante  d'or,  prix 
du  genre,  étant  réservée.  Le  correspondant  de  l'auteur,  inter- 
rogé, déclara  que  cette  ode  était  de  M.  Jomard,  demeurant  à 
Paris*.  La  pièce  fut  donc  publiée  dans  le  recueil  de  18 10  sous 
cette  signature. 

C'est  alors  que  Millevoye  se  fit  connaître  comme  étant  le 
véritable  auteur.  Il  fit  intervenir  Baour-Lormian,  qui,  à  cette 
époque,  faisait  partie  des  Jeux  Floraux,  et  le  chargea  de  retirer 
la  valeur  du  prix,  c'est-à-dire  200  francs"-.  Naturellement, 
l'Académie  fit  des  difficultés,  refusa  de  remettre  cette  somme 
aux  mains  du  mandataire  et  émit  des  doutes  sur  le  bien  fondé 
de  la  réclamation.  Millevoye,  avisé  par  Baour,  écrivit  alors  au 
secrétaire  perpétuel,  Poitevin-Peitavi,  la  lettre  que  voici  : 


Paris,  i4  niai  1810. 


Monsieur, 


M.  Baour-Lormian  m'a  fait  part  de  votre  lettre.  Je  dois  à  T Académie 
des  Jeux  Floraux  et  à  vous  en  particulier  une  explication.  Je  suis  l'auteur 
de  l'ode  couronnée;  mais  j'ai  senti  que  l'ouvrage  était  resté  fort  au- 
dessous  du  sujet,  et  ce  motif  m'a  déterminé  à  emprunter  le  nom  de 
M.  Jomard,  mon  ami.  La  circonstance  du  prix  réservé  me  prouve  que 
ma  défiance  était  fondée.  Je  serais  fâché  toutefois  que  ma  négative  pro- 
longeât vos  incertitudes  et  vous  causât  la  moindre  contrariété.  Vous 
trouverez  donc  ci-jointe  ma  procuration  en  bonne  forme,  sur  laquelle 
vous  voudrez  bien  me  faire  passer  à  loisir  la  valeur  du  prix,  sauf  les 

1.  M.  Ladoué  dit  (p.  102)  :  «  On  ouvrit  l'enveloppe  contenant  le  nom  de  l'au- 
teur. »  Il  y  a  là  une  petite  inexactitude;  ce  procédé,  employé  dans  tous  les 
concours,  n'étant  pas  usité  aux  Jeux  Floraux. 

2.  Ici,  M.  Ladoué  commet  une  autre  inexactitude.  11  dit  que  le  prix  à  remettre 
à  Millevoye  était  de  25o  francs.  En  effet,  la  Violette  d'ars^-ent  est  cotée  25o  francs. 
Mais  lorsque,  aux  Jeux  Floraux,  un  candidat  refusait  la  fleur  et  préférait  des 
espèces,  on  retenait  toujours  un  cinquième  de  la  valeur.  Et  encore  y  a-t-il  dans 
ce  paiement  en  espèces  une  faveur  que  l'Académie  est  toujours  libre  de  refuser. 
Ces  dispositions,  toutefois,  depuis  le  legs  Ozenne,  ne  s'appliquent  pas  aux  prix 
de  langue  d'oc. 


MILLE VOYE    AUX    JEUX    FLORAUX.  3l7 

déductions  d'usag'e'.  —  Du  reste,  ce  qui  est  écrit  est  écrit,  et  je  vous 
prie  instamment  de  ne  rien  chang-er  à  l'énoncé  du  rapport. 

J'espère  que  l'Académie  ne  prendra  point  en  mauvaise  part  la  priva- 
tion que  je  m'étais  imposée.  Plus  j'attache  d'importance  à  son  suffrag-e, 
plus  je  devais  craindre  de  n'en  être  pas  assez  dig-ne. 

Veuillez,  Monsieur,  ag-réer  l'assurance  de  mon  respectueux  dévoue- 
ment. 

MiLLEVOYE, 

Rue  Saint-Hyacinthe-Saint-Honoré,  qo  4. 

Je  crois  que  M.  Jomard  a  nég'lig'é  d'affranchir  le  dernier  envoi  ;  ayez 
la  bonté,  Monsieur,  d'en  prélever  le  montant. 

Il  s'est  glissé  plusieurs  fautes  dans  l'impression,  entre  autres  celle-ci  : 

Relevant  sa  victoire  ;  lisez  :  révélant,  etc. 

Je  vous  prie  d'anéantir  la  procuration  précédente'. 

A  cette  lettre  était  jointe  une  nouvelle  procuration  sur  papier 
timbré  dont  voici  le  texte  : 

Par-devant  M^  Benjamin-Victor  Vernois  et  son  coUèg-ue,  notaires 
impériaux  à  Paris,  soussig-nés, 

Fut  présent 

M.  Charles-Hubert  Millevoye,  homme  de  lettres,  demeurant  à  Paris, 
rue  Saint-Hyacinthe,  n»  4>  Butte  du  Moulin, 

Le  dit  sieur  Millevoye  se  déclarant  auteur  de  l'ode  intitulée:  Les  Jeux 
Floraux,  qui  a  remporté  le  prix  à  l'Académie  des  Jeux  Floraux  de 
Toulouse, 

Lequel  a  fait  et  constitué  pour  son  mandataire  g-énéral  et  spécial, 

M.  Saint-Jean,  propriétaire,  demeurant  en  ladite  ville  de  Toulouse, 

Et  lui  a  donné  pouvoir  de,  pour  lui  et  en  son  nom,  retirer  des  mains 
du  secrétaire  de  l'Académie  la  valeur  du  prix  décerné,  en  donner  toutes 
quittances  et  décharges,  faire  toutes  déclarations  et  affirmations  requises 
et  nécessaires,  passer  et  sig'ner  tous  actes,  émarg^er  tous  registres,  et 
généralement  promettant  et  obligeant. 

Fait  et  passé  à  Paris,  en  l'étude,  le  quinze  mai  mil  huit  cent  dix,  et 
a  signé  avec  les  dits  notaires  après  lecture  faite, 

Millevoye,  Vernois,  Fleury. 

Enregistré  à  Paris,  le  quinze  may  1810,  fo  60,  c.  3^,  v.  89.  Beçu 
un  franc  dix  centimes. 

DULION    (?). 

1.  Confirmation  de  la  note  précédente. 

2.  Celle  présentée  par  Baour-Lormian. 


3l8  REVUE    DES    PYRENEES. 

—  Nous,  président  de  la  quatrième  Chambre  du  Tribunal  de  i'^  ins- 
tance du  département  de  la  Seine,  certifions  que  les  sig-natures  de  l'autre 
part  sont  bien  celles  de  MM.  Fleury  et  Vernois,  notaires  impériaux  à 
Paris,  et  que  foi  doit  y  être  ajoutées  (sic)  tant  en  jug-ement  que  hors. 
Pourquoi  nous  avons  signé  ces  présentes  auxquels  (sic)  nous  avons  fait 
apposer  le  sceau  du  dit  tribunal. 

Paris,  ce  quinze  mai  mil  huit  cent  dix. 

Le  Beau. 

L'Académie  des  Jeux  Floraux  examina  de  nouveau  la  ques- 
tion; elle  en  délibéra  le  i"  juin,  et  finalement  le  secrétaire 
perpétuel  transmit  au  poète  cette  réponse  dont  la  minute  figure 
dans  les  archives  de  l'hôtel  d'Assézat,  au  dos  de  la  lettre  de 
Millevoye  du  I^  mai  : 

J'ai  une  peine  extrême.  Monsieur,  d'avoir  à  vous  annoncer  que  l'Aca- 
démie a  délibéré  de  ne  pas  délivrer  le  prix  réclamé  à  la  fois  par  vous  et 
par  M.  Jomard.  Elle  en  a  usé  ainsi  toutes  les  fois  que  de  pareilles 
réclamations  ont  été  faites  sous  des  noms  supposés.  Nos  statuts  v  sont 
formels,  et  j'aime  à  croire  que,  s'il  avait  pu  y  avoir  lieu  à  une  exception, 
elle  eût  été  faite  en  votre  faveur.  Gomment  l'idée  de  vous  cacher  vous 
est-elle  venue?  Votre  nom  ne  pouvait  qu'ajouter  à  l'intérêt  que  nous 
avait  inspiré  l'ouvrage  couronné. 

Recevez,  Monsieur,  avec  l'expression  de  tous  mes  regrets,  l'assurance 
de  ma  haute  considération  et  de  mon  respectueu.x  attachement. 

Poitevin. 

Millevoye  crut  devoir  insister  et  répliqua  par  une  lettre  plus 
explicite  : 

Paris,  10  juin  1810, 
Monsieur, 

La  réclamation  n'est  plus  faite  sous  un  nom  supposé,  puisque  je  me 
nomme.  Le  prix  n'est  pas  réclamé  à  la  fois  par  M.  Jomard  et  par  moi, 
puisque  M.  Jomard,  nég-ociant  connu,  loin  de  rien  réclamer,  est  prêt  à 
vous  envoyer  son  abnégation  la  plus  formelle.  Il  n'y  a  donc  aucune 
incertitude,  môme  matériellement  parlant,  et  il  me  semble  qu'un  acte 
de  justice  ne  peut  blesser  vos  statuts.  J'aime  à  croire  que  l'Académie 
des  Jeux  Floraux  ne  me  suppose  pas  plus  l'intention  de  lui  enlever  un 
prix  que  je  ne  lui  suppose  celle  de  chercher  à  le  retenir.  Cependant  son 
refus  attesterait  un  doute.  Or,  vous  sentez.  Monsieur,  ce  qu'un  pareil 
doute  aurait  d'injurieux.  C'est  à  ce  titre  que  je  réclame,  car  je  tiens  .si 


MILLE VOYE    AUX    JEUX     FLORAUX.  3ig 

peu  à  la  chétivo  somme  dont  il  s'agit,  que  si,  rontre  mon  attente, 
l'Académie  persistait  dans  sa  délibéi-ation,  je  la  prierais  d'agréer  la 
valeur  du  prix  de  l'Elégie,  qu'elle  m'a  antérieuicnient  décerné. 

Au  surplus,  je  propose,  pour  plus  g-rande  régularité  et  surtout  pour 
la  satisfaction  de  l'Académie,  de  faire  imprimer  incessamment  sous 
mon  nom  l'ode  couronnée,  avec  cette  simple  note  que  vous  imprimeriez 
vous-même  quand  l'occasion  s'en  présenterait  :  «  M.  Millevoye  n'ajant 
d'abord  inséré  dans  le  billet  cacheté  joint  à  sa  pièce  que  le  nom  de  son 
correspondant  en  son  absence,  le  sien  n'est  parvenu  à  l'Académie 
qu'après  l'impression  et  même  après  la  séance  publique.  »  Cette  note  et 
l'ouvrag-e  impiimé  avec  ma  sig"nature  éclairciront,  je  crois,  tous  les 
doutes  et  lèveront  tous  les  obstacles.  Mais,  je  le  répète,  un  refus  définitif 
serait  une  sorte  de  démenti  public,  et  l'Académie  ne  voudrait  sans  doute 
pas  compromettre  ceux  qu'elle  se  proposait  d'honorer.  Le  public  serait 
peut-être  de  mon  avis  :  je  n'en  appellerais  cependant  à  son  tribunal 
qu'avec  une  extrême  répug-nance.  Il  serait  fâcheux  que  le  calice  des 
doctes  fleurs  devint  pour  moi  celui  d'amertume.  —  Mais  je  détourne  cet 
aug'ure  et  j'ose.  Monsieur,  me  reposer  sur  un  conciliateur  tel  que  vous  et 
sur  la  bienveillance  des  maîtres  du  Gai-Savoir,  qui,  dans  un  autre 
concours,  m'avaient  accueilli  avec  tant  de  g-râce.  S'ils  ont  cru  voir  dans 
le  chang-ement  du  nom  de  l'indifîerence  ou  de  la  lég-èreté  au  lieu  d'une 
juste  défiance,  je  vous  supplie  de  les  détromper. 

Pardon  de  toutes  les  peines  que  vous  cause  ce  malheureux  démêlé.  Je 
désire  de  tout  mon  cœur  être  un  jour  à  portée  de  vous  en  remercier  de 
vive  voix  et  d'achever  une  connaissance  à  laquelle  j'attache  infiniment 
de  prix. 

Veuillez,  Monsieur,  agréer  l'assurance  de  ma  profonde  estime  et  de 
ma  respectueuse  considération. 

Millevoye. 

Les  supplications  de  Millevoye  n'aboutirent  à  rien.  Aucune 
rectification  ne  fut  imprimée  dans  les  recueils,  et,  de  son  côté, 
il  ne  publia  jamais  son  ode.  Il  me  semble  bien  que  le  fin  mot 
de  laffaiie  était-celui-ci  :  il  n'avait  jamais  été  bien  satisfait  de 
cette  pièce  ni  de  la  récompense  secondaire  qu'elle  avait 
obtenue.  Une  fois  son  amour-propre  à  couvert,  il  aurait  été 
enchanté  néanmoins  de  toucher  200  francs  de  l'Académie.  En 
tout  cas,  il  ne  lui  restitua  jamais  la  valeur  du  Souci  conquis 
par  L'Anniversaire. 

Que  valait,  en  réalité,  l'ode  sur  les  Jeux  Floraux,  que 
MM.  ISoëll  et  Sentenac  me  paraissent  avoir  oubliée  dans  leur 


020  hEVUE    DES    PYRENEES. 

intéressant  recueil  de  poésies  à  la  gloire  de  Toulouse*?  Pas 
grand  chose.  Le  poète  y  raconte  à  sa  façon  la  restauration  des 
concours  du  Gay-Sçavoir  par  Clémence  Isaure,  et  les  décrit 
d'imagination  : 

Du  mois  riant  des  fleurs  quand  l'aube  désirée 
Pour  la  troisième  fois  dans  la  plaine  azurée 

Reprend  son  lumineux  essor, 
Dieu  préside  lui-même  à  ce  jour  de  \'ictoire; 
Sur  l'autel  des  parfums  les  lauriers  de  la  gloire 

Ont  balancé  leurs  rameaux  d'or. 

Ensuite  le  poète   compare  avantageusement  les   pacifiques 
tournois  aux  jeux  olympiques. 

Plus  heureux  mille  fois,  les  fertiles  rivages 
Où,  le  luth  à  la  main,  parmi  les  Tectosages 
Errait  le  peuple  troubadour. 

Et  il  termine  en  exaltant 

Ces  fleurs,  ces  doctes  fleurs  que  parfume  la  gloire, 

et  qui 

•  Du  temps  sauront  braver  la  faux. 


Quoi  qu'il  en  fût,  Millevoye  ne  garda  pas  rancune  à  l'Aca- 
démie toulousaine.  L'année  suivante,  il  envoyait  au  concours 
son  chef-d'œuvre,  la  pièce  qui  a  gardé  et  gardera  encore  son 
nom  de  l'oubli  :  La  Chute  des  Feuilles. 

Il  y  avait  déjà  deux  ans  qu'il  avait  composé  cette  élégie, 
d'après  M.  Henri  Potez"-.  Millevoye  avait  été  invité  à  dnier  le 
jour  de  la  foire  de  Saint-Séverin  [28  octobre  1809]  à  Crécy, 
chez  un  magistrat  retraité.  Le  poète  partit  le  matin,  pour  faire 
une  promenade  dans  la  forêt.  Les  convives  l'attendirent  vaine- 
ment. II  ne  rentra  que  le  soir.  Le  lendemain,  des  paysans 
racontèrent  qu'ils  l'avaient  vu  seul  et  faisant  des  gestes.  Quel- 
ques jours  après,  Millevoye  lisait  La  Chute  des  feuilles. 


1.  Toulouse  et  les  Poètes,  par  Henry  Noëll  et  Paul  Sentenac,  édition  de  la 
Terre  Latine,  67,  rue  Vaneau,  Paris. 

2.  V Elégie  en  France  avant  le  Romantisme,  chap.  x,  pp.  433-434. 


MILLE VOYE    AUX    JEtfX    FLORAUX.  82  î 

L'élégie,  envoyée  au  concours  de  1811,  fut  examinée  par 
l'Académie  des  Jeux  Floraux  le  27  mars,  et  aussitôt  rangée 
dans  la  première  classe  avec  Le  Tombeau  de  ma  Mère,  par 
M"^  Balard;  mais,  le  3  avril,  elle  fut  désignée  pour  le  prix, 
à  l'unanimité. 

M.  Poitevin-Peitavi  en  avisa  aussitôt  Millevoye  qui  répondit  : 

Paris,  vendredi  12  avril  181 1. 
Monsieur, 

Je  vous  remercie  de  toute  votre  obligeance  et  de  vos  observations 
judicieuses.  Il  n'en  est  aucune  dont  je  n'aie  profité.  Je  souhaite  que  mes 
changemens  vous  paraissent  heureux. 

Je  reviens  à  l'instant  même  d'avoir  l'honneur  de  voir  M.  d'Aigues- 
vives'  dont  je  serais  très  flatté  de  cultiver  la  connaissance.  Je  recevrai 
de  lui  la  fleur  monnoyée^ ,  comme  vous  avez  la  bonté  de  me  le  proposer, 

La  grâce  que  vous  avez  mise  à  me  servir  dans  la  discussion  précé- 
dente me  console  du  rigorisme  de  la  décision. 

L'heure  du  courrier  me  presse  et  m'enlève  au  plaisir  de  m'entretenir 
plus  longtemps  avec  vous.  J'aurai  l'honneur  de  vous  adresser  incessam- 
ment mes  deux  pièces  distinguées  par  l'Académie  française. 

Veuillez  agréer.  Monsieur,  l'expression  de  tous  mes  sentimens. 

Millevoye. 

M.  Poitevin-Peitavi  avait  demandé  à  Millevoye  de  faire 
quelques  corrections  à  La  Chute  des  Feuilles.  En  réalité,  jamais 
pièce  de  vers  ne  fut  plus  souvent  modifiée.  Le  manuscrit 
envoyé  aux  Jeux  Floraux  a  été  perdu  ;  mais  nous  avons  toute 
une  série  de  versions  différentes  en  181 1  {Recueil  de  l'Acadé- 
mie), 1812,  i8i5  et  1822.  M.  Pierre  Ladoué  nous  a  fourni  une 
étude  très  complète  de  ces  remaniements.  Reproduisons-les 
d  après  lui. 

r.  M.  Ladoué  a  cru  que  M.  d'Ayguesvives  était  le  correspondant  de  Mille- 
voye. C'est  une  erreur.  M.  Félix  d'Ayguesvives  était  mainteneur  depuis  1806, 
et  secrétaire  des  Assemblées  depuis  18 10.  Il  ne  pouvait  donc  être  le  correspon- 
dant d'un  concurrent.  Mais,  probablement,  M.  Poitevin-Peitavi  avait  profité 
d'un  de  ses  voyages  à  Paris  pour  porter  à  Millevoye  le  prix  qu'il  avait  obtenu. 

2.  Les  160  francs  représentant  les  4/'^  de  la  valeur  du  Souci, 

XXVI  32 


322 

En   1811   et  1812,  l'élégie  commence  ainsi  : 

De  la  dépouille  de  nos  bois 
L'automne  avait  jonché  la  terre; 
Le  bocage  était  sans  mystère, 
Le  rossignol  était  sans  voix. 

En    181 5,    Millevoye   estime   que  le   troisième    vers    répète 

l'idée  exprimée  déjà  dans  les  deux  premiers,  et  il  le  remplace 

par  celui-ci  : 

Et  dans  le  vallon  solitaire 
Le  rossignol... 

Mais,  dans  une  deuxième  édition  de  la  même  année,  il 
corrige  encore  : 

Et,  sur  la  branche  solitaire... 

En  181 2,  on  s'aperçut  que  tous  ces  changements  ne  valaient 
rien,  et  on  revint  à  la  version  primitive.  Les  éditeurs  avaient 
raison. 

Deuxième  quatrain.  En  i8iieti8i2: 

Triste,  et  mourant  à  son  aurore. 
Un  jeune  malade,  à  pas  lents. 
Parcourait,  une  fois  encore, 
Le  bois  cher  à  ses  premiers  ans. 

Comme  ci-dessus,  Millevoye  croit  que  le  second  vers  ne  fait 
que  répéter  le  premier,  et  il  imprime  en  181 5  : 

Triste,  et  mourant  à  son  aurore, 
Un  jeune  homme^  seul,  à  pas  lents, 
Parcourait... 

Puis,  dans  la  seconde  édition  de  cette  même  année,  il  bous- 
cule tout  et  fabrique  un  quatrain  de  romance  : 

Mourant  à  la  fleur  de  son  âge. 

Un  jeune  habitant  du  vallon 

Parcourait  un  jour  le  bocage 

Où  sifflait  le  triste  aquilon.  . 

En  1822,  nouveau  retour  à  la  version  primitive.  N'est-il  pas 
curieux  de  constater  à  quel  point  les  corrections  de  Millevoye 


MÎLLEVOYE    AUX    JEUX    FLORAUX.  323 

étaient  déplorables?  Chez  lui,  seuls,  l'inspiration  et  le  senti- 
ment étaient  bons.  Le  «  métier  »  était  des  plus  maladroits. 
Troisième  quatrain.  En  1811  et  1812  : 

Bois  que  j'aime!  Adieu...  Je  succombe. 
Ton  deuil  m'avertit  de  mon  sort; 
Et,  dans  chaque  feuille  qui  tombe, 
Je  vois  un  présage  de  mort. 

Dans  la  seconde  édition  de  181 5,  Millevoye  a  encore  trouvé 
le  moyen  de  ridiculiser  cette  strophe.  Il  écrit  : 

Doux  bocage,  adieu!..  Je  succombe. 
Tu  m'avertis  de  mon  destin  : 
De  ma  mort  la  feuille  qui  tombe 
Est  le  présage  trop  certain... 

Quel  galimatias  !   Heureusement,  on  a  rétabli  à  peu  près  la 
version  primitive  dans  l'édition  posthume  : 

Bois  que  j'aime,  adieu!...  Je  succombe. 
Votre  deuil  a  prédit  mon  sort, 
Et,  dans  chaque  feuille  qui  tombe, 
Je  lis  un  présage  de  mort. 

—  La  suite  a  été  encore  plus  remaniée.  Voici  comment  s'ex- 
primait, en  181 1,  le  «  fatal  oracle  d'Epidaure  »  diagnostiquant 

la  tuberculose  : 

...  Les  feuilles  des  bois 
A  tes  yeux  jauniront  encore; 
Mais  c'est  pour  la  dernière  fois. 
L'éternel  cyprès  t'environne  ; 
Plus  pâle  que  la  pâle  automne. 
Tu  t'inclines  vers  le  tombeau  ; 
Ta  jeunesse  sera  flétrie 
Avant  l'herbe  de  la  prairie, 
Avant  les  pampres  du  coteau. 

En  181 2,  le  poète,  nous  dit  M.  Ladoué,  a  pensé  avec  raison 
qu'un  seul  cyprès  ne  peut   «  environner  »  son  personnage,  et 

il  écrit  : 

L'éternel  cyprès  se  balance; 
Déjà,  sur  ta  tète,  en  silence, 
11  incline  ses  longs  rameaux. 
Ta  jeunesse  sera  flétrie 
Avant  l'herbe  de  la  prairie, 
Avant  le  pampre  des  coteaux 


324  REVUE    DES    PYRENEES. 

Dieu  1  que  c'est  mauvais!  Il  a  confondu  le  cyprès  avec  le 
cèdre,  ou  mieux  avec  le  saule-pleureur.  Aussi,  dès  la  première 
édition  de  i8i5,  il  supprime  ces  arbres  encombrants  et  se 
contente  d'écrire  : 

La  nuit  du  trépas  t'environne 
Plus  pâle  qu'une  fleur  d'automne 
Tu  t'inclines  vers  le  tombeau. 

Mais  dans  la  seconde  édition  de  cette  même  année,  il  réflé- 
chit que  le  «  fatal  oracle  d'Epidaure  »  n'a  pas  dû  directement 
s'adresser  au  pauvre  poitrinaire;  il  a  dû  prédire  seulement  sa 
fin  à  ses  parents,  et  d'une  façon  plus  concise  : 

...  Les  feuilles  des  bois 
A  ses  yeux  jauniront  encore; 
Mais  c'est  pour  la  dernière  fois. 
Rien  de  sa  languissante  vie 
Ne  peut  ranimer  le  flambeau. 
Sa  jeunesse  sera  flétrie... 

En  1822,  comme  d'habitude,  on  a  adopté  la  leçon  de  1811, 
sauf  le  cyprès,  qui  est  ainsi  remplacé  : 

La  nuit  du  trépas  t'environne. 
Plus  pâle  que  la  pâle  automne, 
Tu  t'inclines  vers  le  tombeau. 

—  Continuons.  Première  version  : 

Et  je  meurs!  De  sa  froide  haleine 
Le  vent  funeste  m'a  touché, 
El  mon  hiver  s'est  approché 
Quand  mon  printemps  s'achève  à  peine. 
Faible  arbuste  en  un  jour  détruit, 
Quelques  fleurs  étaient  ma  parure  : 
Mais  ma  languissante  verdure 
Ne  laisse  après  elle  aucun  fruit. 

En  181 2,  Millevoye  resserre  tout  cela  en  quatre  vers  : 

Et  je  meurs!  De  leur  froide  haleine 
M'ont  touché  les  sombres  autans  ; 
Et  j'ai  vu  comme  une  ombre  vaine. 
S'évanouir  mon  beau  printemps. 


MILLEVOYE    AUX    JEUX    FLORAUX.  826 

Dans  la  première  édition  de  i8i5,  il  corrige  encore  : 

Et  je  meurs  !  De  la  vie  à  peine 
J'avais  compté  quelques  instants 
Et  j'ai  vu... 

Mais,  quelques  mois  plus  tard,  il  raturait  encore  en  se  rap- 
prochant de  la  première  version  : 

Et  je  meurs  !  De  sa  froide  haleine 
Le  vent  funeste  m'a  touché. 
Mon  printemps  commençait  à  peine 
Et  mon  hiver  s'est  approché. 

Enfin,  en   1822,  on  revient  encore  au  texte  primitif,   mais 
toujours  avec  de  fâcheuses  variantes  : 

Et  je  meurs  !  De  sa  froide  haleine 
Un  vent  funeste  m'a  touché, 
Et  mon  hiver  s'est  approché 
Quand  mon  printemps  s'écoule  à  peine. 
Arbuste  en  un  seul  jour  détruit, 
Quelques  ûeurs  faisaient  ma  parure, 
Mais  ma  languissante  verdure 
Ne  laisse  après  elle  aucun  fruit. 

—  En  181 1,  le  jeune  malade  exprimait  ainsi  ses   regrets  à 
l'égard  de  sa  mère  et  de  son  amante  : 

Tombe,  lombe,  feuille  éphémère. 
Voile  aux  yeux  ce  triste  chemin  ; 
Cache  au  désespoir  de  ma  mère 
La  place  où  je  serai  demain. 
Mais,  vers  la  solitaire  allée. 
Si  mon  amante  échevelée 
Venait  pleurer  quand  le  jour  fuit. 
Éveille  par  ton  léger  bruit 
Mon  ombre  un  instant  consolée. 

Tout  ce  passage  a  été  constamment  remanié  :  181 2  : 

Tombe,  tombe,  feuille  éphémère, 
Couvre,  hélas!  ce  triste  chemin; 


Mais  si  mon  amante,  voilée. 
Vient,  vers  la  solitaire  allée. 
Pleurer  à  l'heure  où  le  jour  fuit... 


326 


REVUE    DES    PYRENEES. 


i8i5,  première  édition  : 

Tombe,  tombe,  feuille  éphémère, 
Et  couvrant  ce  triste  chemin, 
Cache  au  désespoir  de  ma  mère... 


Mais  si  mon  amante  voilée. 
Aux  détours  de  la  sombre  allée. 
Venait  pleurer  quand  le  jour  fuit, 
Eveille  par  un  faible  bruit... 

i8i5,  deuxième  édition  : 

Tombez,  tombez,  feuilles  léi^ères, 
Et  pour  la  plus  tendre  des  mères 
Couvrez  quelque  temps  ce  chemin. 
Qu'elle  ne  puisse  reconnaître 
Le  funeste  asile  où,  peut-être, 
Son  fils  reposera  demain. 
Mais  si,  d'un  long  crêpe  voilée. 
Mon  amante  dans  la  vallée 
Venait  pleurer  quand  le  jour  fuit, 
Eveillez... 

En  1822,  on  rétablit  la  version  de  181 1.  Seulement,  l'a- 
mante n'est  plus  ni  échevelée,    ni  voilée  :  elle  est  simplement 

désolée. 

Mais  vers  la  solitaire  allée 
Si  mon  amante  désolée 
Venait  pleurer... 

Nous  arrivons  à  la  fin.  La  Chute  des  Feuilles  se  terminait 
ainsi  en  181 1  : 

Il  dit,  s'éloigne...  et  sans  retour! 
La  dernière  feuille  qui  tombe 
A  signalé  son  dernier  jour. 
Sous  le  chêne  on  creusa  sa  tombe... 
Mais  son  amante  ne  vint  pas 
Visiter  la  pierre  isolée  ; 
Et  le  pâtre  de  la  vallée 
Troubla  seul  du  bruit  de  ses  pas 
Le  silence  du  mausolée. 

En  1812,  chose  étonnante,  ce  texte  ne  subit  aucun  remanie- 
ment; mais,  en  181 5,  l'auteur  avait  déjà  réfléchi  :  «  Je  me  suis 
reproché,  dit-il,  de  n'avoir  amené  qu'un  simple  pâtre  au  tom- 
beau de  l'infortuné  jeune   homme  qui,    près   de  sa  dernière 


MILLEVOYE    AUX    JHUX    FLORAUX.  02  7 

heure,   songeait  d'avance  au   deuil  de  sa   mère...  »  Et  pour 

contenter  cet  excellent  sentiment,  il  écrit  : 

Il  dit,  s'éloigne...  et  sans  retour! 
Sa  dernière  heure  fut  prochaine  : 
Vers  la  fin  du  troisième  jour 
On  l'inhuma  sous  le  vieux  chêne.    . 
Sa  mère  (peu  de  temps,  hélas!) 
Visita  la  pierre  isolée  : 
Mais  son  amante  ne  vint  pas; 
Et  le  pâtre  de  la  vallée... 

Quelques  mois  après,  Millevoye  résume  le  tout  en  six  vers  : 

Et  le  lendemain,  vers  la  nuit, 

Son  âme  s'était  exhalée. 

Sa  mère,  peu  de  temps,  hélas  ! 

Vint  tous  les  soirs  dans  la  vallée 

Visiter  la  tombe  isolée. 

Et  son  amante  ne  vint  pas. 

Il  était  enchanté  de  cette  correction,  car  il  estimait  que  ce 
trait  final  était  bien  la  vraie  marque  de  l'élégie  :  ((  Ce  qu'il  y  a 
peut-être  de  plus  élégiaque  dans  toute  la  pièce,  notait-il,  est 
maintenant  enfermé  dans  le  dernier  vers.  »  Malgré  cela,  l'édi- 
tion de  1822  revint  au  texte  primitif;  mais,  par  une  pruderie 
inexplicable,  on  écrivit  : 

Mais  ce  qu'il  aimait  ne  vint  pas! 


J'ai  tenu  à  reproduire  les  corrections  minutieuses  et  mala- 
droites, relevées  par  M.  Pierre  Ladoué,  dans  sa  complète  étude 
sur  La  Chute  des  Feuilles.  Elles  nous  montrent  deux  choses  : 
d'abord  que,  en  définitive,  c'est  le  texte  de  1811,  couronné 
par  nos  Jeux  Floraux,  qui  a  prévalu,  sauf  quelques  malencon- 
treuses variantes;  c'est  ce  texte  primitif  qui  est  le  meilleur, 
Charles  Nodier  et  Sainte-Beuve  l'ont  nettement  déclaré,  et  il 
est  difficile  de  ne  pas  être  de  leur  avis;  —  ensuite,  le  relevé 
de  M.  Ladoué  nous  montre  l'unportance  que  Mlllevoye  atta- 
chait à  celte  élégie  :  il  avait  en  quelque  sorte  le  pressentiment 
que  ce  serait  elle  qui  sauverait  son  nom  de  l'oubli. 

On  ne  retrouve  plus  son  nom  dans  les  concours  des  Jeux 


328 


REVUE    DES    PYRENEES. 


Floraux.  Fut-il  satisfait  de  son  succès  de  1811,  et  ne  voulut-il 
pas  risquer  de  le  compromettre  par  quelque  échec?  Il  est  plus 
probable  que  ses  occupations,  de  plus  en  plus  nombreuses,  et 
surtout  l'état  de  sa  santé,  de  plus  en  plus  chancelante,  l'empê- 
chèrent de  concourir  de  nouveau.  Il  n  avait  plus  que  cinq  ans 
à  vivre. 

A  la  fin  de  l'année  181 2,  où  il  publia  plusieurs  œuvres  im- 
portantes, il  fut  obligé  de  quitter  Paris  et  de  se  retirer  dans 
son  pays  natal,  d'abord  à  Abbeville,  puis  à  Espagnette,  village 
situé  dans  les  environs.  Le  1"  septembre  i8i3,  il  épousait 
]yfiie  Marguerite-Flore  Delattre  de  la  Mollière,   sa  compatriote. 

Mais  voici  la  première  Restauration.  Le  poète  accourt  à  Pa- 
ris, brûlant  de  se  faire  remarquer  par  le  nouveau  gouverne- 
ment, espérant  que  des  jours  nouveaux  se  lèvent  pour  la  litté- 
rature. Il  écrit,  il  publie,  il  réédite.  Il  recueille  moins  de  succès 
qu'il  ne  l'avait  espéré.  Aussi,  après  les  Gent-Jours,  il  rentre  à 
Abbeville,  fort  mal  en  point,  décidément  atteint  de  la  maladie 
de  poitrine  qui  allait  l'emporter. 

((  Les  soins  les  plus  tendres,  a  écrit  Dumas,  lui  étaient  vai- 
nement prodigués;  il  sentait  ses  forces  s'affaiblir,  son  âme 
seule  restait  active.  Il  opposait  aux  souffrances  et  au  dépéris- 
sement du  corps  l'exercice  continuel  de  la  pensée.  Son  imagi- 
nation, qui  avait  perdu  sa  fraîcheur,  semblait,  en  se  décolorant, 
devenir  plus  féconde'.  » 

Après  la  publication  de  sa  dernière  œuvre,  son  poème 
d'Alfred,  Millevoye  revint  à  Paris,  en  juin  18 16.  Il  alla  habi- 
ter Xeuilly,  qui,  à  cette  époque,  était  un  village,  et  où  il  souf- 
frit d'un  été  froid  et  pluvieux.  Un  soir  de  juillet,  il  y  écrit  ses 
derniers  vers,  cette  touchante  romance.  Priez  pour  moi,  qui  est 
comme  un  écho  de  La  Chute  des  Feuilles  : 

Ma  compagne,  ma  seule  amie, 
Digne  objet  d'un  constant  amour, 
Je  t'avais  consacré  ma  vie, 
Hélas  !  et  je  ne  vis  qu'un  jour  ! 


I .  Notice  sur  Millevoye,  par  Jean  Dumas,  en  tète  du  premier  volume  de 
'édition  Ladvocat  (1822),  p.  xxvn. 


MILLE  VOYE    AUX    JEUX    FLORAUX.  829 

Dans  les  premiers  jours  du  mois  d'août,  il  demande  à  sa 
femme  de  le  ramener  à  Paris  ;  il  veut  se  soigner  énergique- 
ment,  mais  il  est  déjà  trop  faible;  et  quand  il  arrive  aux 
Champs-Elysées,  il  ne  peut  aller  plus  loin  :  on  le  conduit  chez 
son  ancien  professeur  Bardoux  et,  le  lendemain,  on  l'installe 
dans  un  appartement  loué  avenue  de  Neuilly. 

«  Ah!  disait-il,  si  j'avais  seulement  douze  ans  à  vivre,  j'ai 
de  si  grands  projets  d'ouvrages!...  Ma  pauvre  femme,  que 
feras-tu  après  moi.!^  Si  je  croyais  être  près  du  terme,  j'écrirais 
au  roi  pour  le  supplier  de  te  continuer  ma  pension,  et  je  pren- 
drais des  arrangements  avec  un  libraire  pour  une  nouvelle 
édition  de  mes  œuvres!...  » 

Le  1 1  août,  après  le  dîner,  il  travailla  deux  heures,  lut 
quelques  passages  de  Fénelon,  puis  se  coucha.  Vers  deux  heu- 
res du  matin,  il  serra  doucement  la  main  de  sa  femme  et  rendit 
le  dernier  soupir. 

Il  allait  avoir,  dans  quelques  mois,  trente-quatre  ans. 

—  Le  temps  n'a  donc  pas  permis  à  nos  Jeux  Floraux  de 
s'attaclier  Millevoye,  comme  ils  l'ont  fait  pour  Hugo,  Soumet 
on  Jules  de  Rességuier.  Néanmoins,  le  succès  de  La  Chute  des 
Feuilles  est  un  des  glorieux  souvenirs  des  concours  académi- 
ques toulousains  ;  et  il  faut  remercier  M.  Pierre  Ladoué  d'avoir, 
dans  son  beau  livre,  si  nettement  mis  en  lumière  les  rapports 
de  Millevoye  avec  l'Académie  de  Clémence  Isaure. 

Armand  Praviel. 


D'  TACHARD 


LE  BARON  DOMINIQUE   LARREY 


Le  nom  des  hommes  illustres  flotte  dans  le  souvenir  des 
masses  et  leurs  œuvres  tombent  dans  l'oubli. 

De  même  que  le  temps  ternit  nos  médailles  et  que  la  dis- 
tance estompe  les  lointains  horizons,  ainsi  la  mémoire  des 
héros  devient  confuse  même  dans  les  milieux  qui  bénéficient 
de  leurs  bienfaits. 

Le  nom  de  Larrey  est  resté  populaire,  mais  son  œuvre  est 
bien  oubliée,  même  dans  le  milieu  médical,  entraîné  dans  le 
courant  scientifique  moderne  ^  Si  on  procédait  à  une  enquête 
générale,  on  constaterait  que  ceux  qui  détiennent  le  flambeau 
ne  sont  pas  éloignés  de  croire  qu'avant  eux  rien  n'avait  été 
fait,  qu'il  y  a  eu  génération  spontanée  de  nouvelles  méthodes, 
dues  précisément  à  celui  qui  démontra  impossible  la  géné- 
ration spontanée. 

Le  passé  a  préparé  le  présent,  et  il  y  a  toujours  profit  à  relire 

I .  Ouvrages  à  consulter  : 

Relation  historique  et  chirurgicale  de  Vannée  d'Orient  en  Egypte  et  en  Sijrie. 
Larrey,  i8o3. 

Mémoires  de  médecine  et  de  chirurgie  et  campagnes  militaires  1812-1818. 
4  volumes.  Larrey. 

Clinique  chirurgicale  ejcercée  particulièrement  dans  les  camps  et  les  hôpi- 
taux militaires  depuis  iyg2-i826.  ï)  volumes.  Larrey. 

Eloge  de  D.  Larrey,  par  Parlset  (Mémoires  Académie  de  médecine,  1846, 
t.  XII). 

Histoire  de  la  chirurgie  française.  Rochard,  1875. 

Traité  de  cliirurgie  de  guerre.  Delorme,  1888. 

Les  Cahiers  du  capitaine  Coignet,  1888. 

D.  Larrey,  par  Paul  Triaire,  jgo-S. 

Causeries  militaires,  général  Thoumas,  191 3. 

La  France  médicale,  no  20,  igiS.  J.  Bergounioux. 


LE  BARON  DOMINIQUE  LARREY.  33 1 

les  vieux  livres   remplis  des  judicieuses  observations   de  nos 
devanciers. 

A  notre  époque,  il  est  utile  de  faire  revivre  la  grande  per- 
sonnalité de  Larrey  ;  l'altruisme  et  la  mode  poussent  les  fem- 
mes à  s'enrôler  dans  les  Sociétés  de  secours  aux  blessés  et  aux 
malades  de  nos  armées;  à  côté  d'une  éducation  technique,  il 
est  bon  de  leur  donner  aussi  quelques  notions  générales  se 
dégageant  de  l'histoire  des  guerres  ;  la  grande  épopée  impériale 
forme  un  ensemble  plein  d'enseignements  sur  lesquels  il  faut 
revenir  et  méditer. 

On  n'a  plus  le  temps  de  lire  de  volumineux  ouvrages,  mais, 
dans  un  article  concis,  on  peut  mettre  à  la  portée  des  lecteurs 
pressés  quelque  peu  de  la  moelle  contenue  dans  les  œuvres 
et  dans  les  nombreuses  publications  consacrées  à  Larrey. 

C'est  ce  que  je  veux  tenter  en  exposant  brièvement  la  vie  de 
l'illustre  baron  Larrey,  qui  honora  l'humanité  en  se  dépensant 
sans  compter  dans  soixante  batailles  et  quatre  cents  combats, 
en  une  période  de  vingt-deux  ans  de  guerre.  Ce  non-combat- 
tant a  partout  bravé  le  feu  comme  un  soldat,  et  nos  jeunes 
camarades,  tués  au  Maroc,  sont  ses  dignes  continuateurs,  aux- 
quels nous  adressons  notre  très  reconnaissante  admiration. 

A  quoi  bon,  dira  quelque  critique,  recommencer  cette  vieille 
histoire  .3  On  a  publié  de  son  vivant  ou  après  sa  mort  tant  de 
mémoires  qu'il  n'y  a  plus  rien  à  ajouter.  Je  n'ai  pas,  en  effet, 
de  documents  nouveaux,  mais  comme  le  prédicateur  qui  répète 
le  même  sermon  jusqu'à  ce  que  ses  fidèles  soient  corrigés  des 
défauts  signalés,  je  crois  utile  de  redire  à  mon  tour  que,  en 
oubliant  les  préceptes  de  ce  grand  et  illustre  médecin  militaire, 
on  a  commis  des  fautes  lourdes,  qui  nous  ont  coûté  un  nom- 
bre considérable  de  vies  humaines.  Le  sermon  en  action  de 
cet  homme  de  cœur  a  besoin  d'être  entendu  à  nouveau  dans 
l'intérêt  de  la  jeunesse  française  appelée  sous  nos  drapeaux. 

En  suivant  nos  vieux  grognards,  nous  jugerons  mieux  ce 
qu'il  y  a  de  mièvre  dans  nos  coutumes  éducatrices,  produi- 
sant des  contingents  débiles  dont  la  grande  mortalité  est  la 
cruelle  rançon. 


332 


REVUE    DES    PYRENEES. 


La  vie  de  Larrey  démontre  la  nécessité  d'une  direction  per- 
sonnelle et  médicale,  active  et  prévoyante,  à  la  tête  du  service 
de  santé. 

Il  a  lutté  contre  les  dilapidations  des  agents  administra- 
tifs, contre  leur  inertie  et  leur  hostilité  à  l'égard  des  médecins, 
entraînant  la  misère  et  la  mort  de  nombreux  malades  qu'un 
peu  de  prévoyance  aurait  pu  sauver. 

Pour  perfectionner  l'instruction  de  ses  collaborateurs  et 
répandre  à  l'étranger  les  principes  de  la  chirurgie  française,  il 
créait  dans  tous  les  centres  oii  il  séjournait,  ne  fût-ce  que 
quelques  jours,  des  cours  d'anatomie,  de  médecine  opératoire, 
d'épidémiologie,  etc. 

Esprit  essentiellement  pratique,  il  montrait  l'emploi  à  faire 
des  ressources  locales  pour  transporter  le  matériel,  et,  en 
Egypte,  les  moyens  de  transport  ayant  été  volés  au  moment 
du  départ,  il  répartit  tout  son  matériel  en  petits  ballots  que 
lui  et  ses  collaborateurs  transportèrent  sur  leurs  épaules. 

Ce  glorieux  protecteur  des  blessés  puisa  dans  ses  principes 
d'humanité  la  plus  belle  de  toutes  ses  conceptions  pratiques. 
Avant  lui,  l'administration  trouvait  prudent  d'installer  les  am- 
bulances loin  des  combattants;  après  l'afiTaire,  si  les  routes 
étaient  encombrées  par  les  convois,  les  blessés  attendaient  et 
mouraient  d'hémorragie,  de  froid  et  de  douleur.  Sentant  ce 
que  cette  pratique  administrative  a  d'inhumain,  Larrey  veut 
qu'on  relève  sans  retard  le  blessé  là  oii  il  est  tombé,  et  il  crée 
le  service  des  ambulances  volantes  qui  parcourent  le  champ 
de  bataille. 

Cet  homme  fut  un  héros  et,  dans  l'antiquité,  on  aurait  fait 
de  lui  un  demi-dieu,  un  Hercule  médical.  Mais,  de  nos  jours, 
l'admiration  continue  à  se  concentrer  sur  ceux  qui  mènent  le 
combat,  dédaignant  ceux  qui  se  vouent  au  soulagement  immé- 
diat des  blessés;  c'est  là  une  très  fausse  conception,  que  je  ne 
chercherai  même  pas  à  combattre,  car  elle  a  la  vie  très  dure. 

Jadis,  on  se  croisait  pour  la  défense  des  Saints-Lieux  ;  au- 
jourd'hui, les  femmes  se  rangent  en  grand  nombre  sous  la 
Croix-Rouge  de  la  Convention  de  Genève  ;  Larrey  fut  un  précur- 


LE    BARON    DOMINIQUE    LARREY.  333 

aeur  des  Sociétés  de  secours,  et  son  histoire  mérite  d'être  con- 
nue à  Toulouse,  puisqu'il  est  notre  compatriote  d'adoption, 
qu'il  se  lia  avec  nos  gloires  locales,  CafFarelli,  Dupuy,  Verdier, 
Compans,  etc.  ;  qu'il  employa  son  crédit  auprès  de  l'empe- 
reur pour  faire  rouvrir  notre  Ecole  de  médecine,  fermée  à  la 
Révolution,  et  qu'il  donna  à  sa  fille  le  nom  de  notre  immor- 
telle Isaure. 

En  1896,  je  demandai  et  obtins  du  Conseil  municipal  que 
son  nom  fût  donné  à  la  rue  de  l'Hôpital-Militaire,  et  tout 
récemment  le  Ministre  de  la  Guerre  a  décidé  que  le  nom  de 
son  fils,  Hippolyte  Larrey,   serait  donné  à  l'hôpital  militaire. 

Pour  connaître  Larrey,  il  faudrait  le  suivre  pas  à  pas  du  Nil 
à  la  Bérésina,  de  Madrid  à  Moscou,  mais  nous  ne  pouvons  ici 
que  relater  brièvement  quelques-uns  des  grands  événements 
de  cette  épopée. 

Larrey  naquit  à  Beaudéan,  dans  la  vallée  de  Campan, 
en  1766.  A  trois  ans,  il  perdit  son  père;  à  quinze  ans,  il  vint 
à  pied  à  Toulouse  auprès  de  son  oncle  Alexis  Larrey,  profes- 
seur à  la  Grave  ;  il  entra  au  collège  de  l'Esquile,  et  commença 
plus  tard  de  brillantes  études  médicales  à  la  Grave,  où  il  obtint 
au  concours  une  médaille  de  vermeil  aux  armes  de  la  ville. 

En  1787,  il  se  rendit  à  Paris,  toujours  à  pied,  pour  y  con- 
tinuer ses  études.  Dénué  de  ressources,  après  un  excellent 
concours,  il  entra  dans  la  marine,  se  rendit  à  pied  à  Brest, 
oii  il  s'embarqua  à  bord  de  La  Vigilante  pour  une  campagne  à 
Terre-Neuve. 

Pendant  la  route,  il  avait  rencontré  à  Mortagne  un  chirur- 
gien de  campagne  fort  préoccupé  d'un  malade  atteint  de  hernie 
étranglée,  auprès  duquel  il  était  appelé.  Larrey,  voyant  son 
embarras,  offrit  son  concours,  qui  fut  accepté;  il  opéra  avec 
plein  succès,  puis  il  continua  sa  route,  visita  en  passant  à 
Laval  la  maison  natale  d'Ambroise  Paré  et,  détail  intéressant, 
le  célèbre  sculpteur  David  d'Angers  fit  les  statues  de  nos  deux 
grands  maîtres  de  la  chirurgie  militaire. 

En    1896,    M''*  Juliette    Dodu  fit  don  à  notre   Musée  des 


334  REVUE    DES    PYRENEES. 

Augustins  d'un  buste  colossal  du  baron  Larrey,  d'après  David 
d'Angers. 

Pendant  sa  campagne  de  six  mois  à  Terre-Neuve,  il  sut  non  seu- 
lement conquérir  l'estime  de  l'équipage,  mais  encore  faire  d'im- 
portantes innovations  liygiéniques  et  marquer  glorieusement 
son  court  passage  dans  la  marine,  qui  en  a  gardé  le  souvenir. 

Il  rentra  à  Paris  à  la  fin  de  1788  ;  l'hiver  fut  très  rude,  et  la 
Seine  fut  glacée  de  Paris  à  Rouen.  La  Révolution  se  prépare, 
et  il  est  vite  conquis  aux  idées  nouvelles.  Il  vit  péniblement  en 
donnant  des  leçons,  il  assiste  à  la  prise  de  la  Bastille,  où  il 
soigne  indistinctement  tous  les  blessés  ;  à  la  fête  de  la  Fédéra- 
tion, il  travaille  au  Champ  de  Mars  comme  terrassier  et  y  fait 
connaissance  de  Sieyès  et  de  Beauharnais. 

Sous  la  direction  de  Sabatier,  médecin  en  chef  des  Inva- 
lides, il  apprend  à  soigner  les  blessures  par  arme  de  guerre  et, 
en  avril  1792,  il  part  pour  l'armée  du  Rhin  sous  les  ordres  de 
Custine. 

A  cette  époque,  le  service  de  santé  était  partout  à  peu  près 
inexistant.  Les  blessés  ont  toujours  été  regardés  par  les  com- 
battants comme  des  impedimenta,  sauf  pour  Napoléon,  qui 
s'occupa  toujours  de  leur  sort. 

En  1792,  nous  n'avions  aucune  organisation  sérieuse,  elles 
fournisseurs  ne  prévoyaient  que  le  moyen  de  faire  fortune. 
C'est  à  l'illustre  Percy,  qui,  à  Mannheim,  traversa  le  Rhin  sur 
un  pont  de  bateaux,  exposé  au  feu  de  douze  canons,  en  portant 
un  blessé  sur  ses  épaules,  qu'on  doit  le  premier  essai  de  réorga- 
nisation des  ambulances. 

A  Spire,  le  3o  septembre  1792,  Larrey  vit  le  feu  pour  la 
première  fois,  et  eut  l'honneur  d'être  mis  aux  arrêts  après  le 
combat,  pour  s'être  exposé  en  allant  ramasser  sous  le  feu  une 
quarantaine  de  blessés,  dont  trente-six  furent  sauvés.  C'est  dans 
cette  affaire  qu'il  conçut  l'idée  de  ses  ambulances  volantes. 

A  quelque  temps  de  là,  en  février  1793,  à  Mayence,  on 
porta  à  l'ambulance  un  dragon  blessé  par  un  coup  de  sabre  à 
l'épaule  et  à  la  cuisse  :  lorsqu'on  A^eut  le  déshabiller,  il  proteste, 
crie  et  déclare  qu'il  veut  être  pansé  en  particulier  par  Larrey. 


LE    ÈARON    DOMINIQUE    LARREY.  335 

Le  dragon  était  une  jeune  fille  de  vingt-deux  ans,  qui  servait 
depuis  dix-huit  mois.  Larrey,  après  sa  guérison,  la  fit  rentier 
dans  sa  famille. 

L'organisation  d'un  service  de  santé  s'imposait  alors  de  façon 
urgente  :  à  cette  époque,  les  hommes  tombés  étaient  volés, 
martyrisés,  tués  non  seulement  par  les  bandes  louches  de  mer- 
cantis,  mais  même  parles  soldats;  les  Espagnols,  les  Prussiens 
(comme  toujours  1)  furent  odieux  et  cruels,  en  sorte  qu'aux 
horreurs  de  la  guerre  s'ajoutaient  les  crimes  des  bêtes  humaines 
lâchées,  savourant  le  plaisir  de  tuer  avec  des  raffinements  de 
cruauté. 

En  plein  vingtième  siècle,  on  a  revu  dans  les  Balkans,  et 
l'on  revoit  aujourd'hui,  les  mêmes  scènes  de  barbarie! 

Larrey,  par  sentiment  d'humanité,  voulut  non  seulement 
protéger  et  défendre  ses  compatriotes  hors  de  combat,  liiais 
secourir  également  les  ennemis  ;  il  ne  pouvait  y  parvenir  qu'en 
ayant  un  corps  d'infirmiers  armés  et  instruits,  un  matériel 
roulant  pour  les  transports,  etc.  11  ne  laissa  pas  dormir  long- 
temps ses  idées  dans  le  domaine  spéculatif,  et  sa  méthode, 
rapidement  appliquée,  donna  de  si  beaux  résultats  que,  dans 
son  rapport  à  la  Convention,  Beauharnais  signala  la  belle  con- 
duite de  Larrey  à  la  tête  de  ses  ambulances.  Il  en  fut  récom- 
pensé par  la  plus  haute  distinction  de  l'époque,  une  mention 
honorable  et  l'insertion  de  son  nom  au  Bulletin  officiel  de  la 
République . 

Quelques  mois  plus  tard,  le  général  Landremont,  visitant 
les  ambulances  (20  septembre  1793),  fut  si  ému  qu'il  em- 
brassa Larrey  au  milieu  de  ses  blessés. 

En  avril  1794,  la  Convention,  constatant^les  services  rendus 
par  les  ambulances  volantes,  donna  un  congé  à  Larrey  pour 
qu'il  vînt  exposer  au  Conseil  de  santé  son  plan  de  réorgani- 
sation, qui  fut  immédiatement  adopté. 

Larrey  a  évité  ainsi  la  mort  de  milliers  d'hommes  qui  au- 
raient été  assassinés  ;  il  a  ennobli  le  rôle  des  chirurgiens  d  ar- 
mée en  allant  sans  armes,  sous  le  feu,  combattre  pour  la  patrie 
et  pour  l'humanité. 


336  REVUE    DES    PYRÉNÉES. 

Cette  réforme  fut  malheureusement  incomplète,  car  il  ne 
put  triompher  de  l'administration  et  obtenir  l'autonomie,  qui 
ne  fut  octroyée,  avec  de  paralysantes  restrictions,  qu'en  i883. 

En  1797,  Bonaparte,  voyant  pour  la  première  fois  manœu- 
vrer les  ambulances  volantes,  dit  à  Larrey  :  «  Votre  œuvre  est 
une  des  plus  hautes  conceptions  de  notre  siècle;  elle  suffira 
seule  à  votre  réputation  »  ;  et  il  lui  accorda  une  récompense 
de  cent  livres. 

Une  seconde  innovation,  plus  géniale  encore,  fut  l'organi- 
sation des  cours  théoriques  et  pratiques  dans  tous  les  centres 
où  se  rassemblait  un  personnel  médical. 

La  nécessité  créa  cet  organe  d'instruction. 

On  envoyait  alors  aux  armées  des  jeunes  gens  en  cours 
d'études;  leur  courage  et  leur  bonne  volonté  étant  insuffisants, 
il  était  nécessaire  de  leur  enseigner  leur  métier.  Larrey  consi- 
déra comme  un  devoir  d'instruire  ses  jeunes  collaborateurs;  il 
fit  d'eux  des  amis  dévoués  et  sûrs  ;  il  transforma  leur  mentalité, 
et  en  fit  de  bons  et  utiles  médecins  militaires.  Ces  cours  con- 
tribuèrent à  vulgariser  les  principes  de  la  chirurgie  française, 
qui  était  alors  à  son  apogée,  et  à  faire  la  réputation  de  Larrey, 
qui  vit  se  presser  à  ses  leçons  les  médecins  étrangers.  A  Berlin 
surtout,  son  enseignement  fut  particulièrement  apprécié. 

Nous  le  voyons  en  Egypte,  en  dehors  de  sa  spécialité,  là  où 
le  sort  des  femmes  était  confié  à  d'ignorantes  matrones,  créer 
une  école  de  sages-femmes,  où  il  professe  avec  talent;  afin  de 
trouver  sur  place,  dans  les  éléments  indigènes,  des  sujets  capa- 
bles de  remplacer  les  nombreux  médecins  victimes  de  la  peste, 
il  organisa  une  Ecole  militaire  dont  les  règlements  furent 
adoptés  dans  leurs  grandes  lignes  par  l'Ecole  spéciale  de 
Strasbourg;  il  participa  aussi  à  l'organisation  du  Val-de-Grâce, 
qui  se  ressent  toujours  de  l'impulsion  qu'il  lui  donna. 

Ce  qui  précède  était  indispensable  à  connaître  pour  préciser 
les  puissants  leviers  qui  permirent  à  notre  héros  de  faire  des 
miracles.  Nous  pouvons  maintenant  le  suivre  du  Nil  à  la  Béré- 
sina  et  comprendre  comment  il  mérita  cet  hommage  ultime  de 
Napoléon  :  «  C'est  l'homme  le  plus  vertueux  que  j  aie  connu.  » 


LE  BARON  DOMINIQUE  LARREY.  SS'J 

Larrey  vit  Bonaparte  pour  la  première  fois  le  ^  juin  l']Q^', 
à  partir  de  ce  jour,  il  le  suivit  jusqu'au  soir  de  Waterloo. 

Au  mois  de  novembre  179/i,  Larrey  partit  pour  Perpignan. 
Depuis  plus  d'un  an,  à  la  suite  de  l'exécution  de  Louis  XVL 
l'Espagne  nous  harcelait  en  Roussillon,  où  le  vieux  général 
Dagobert,  âgé  de  soixante-quinze  ans,  releva  l'honneur  de 
nos  drapeaux.  Dugommier,  qui  lui  succéda,  fut  tué  à  côté  de 
Larrey  le  20  novembre  179^,  et  fut  remplacé  par  notre  compa- 
triote Pérignon  (de  Grenade),  qui  s'illustra  par  la  prise  de 
Rozas,  après  un  siège  mémorable  pendant  un  très  rigoureux 
hiver. 

Larrey  fait  là  silencieusement  une  application  de  sa  méthode 
qui  lui  donne  d'autant  meilleurs  résultats  qu'à  cette  époque  le 
nombre  des  blessés  est  peu  élevé. 

En  mars  1796,  il  est  envoyé  un  moment  à  Toulon  où  il 
organise  des  cours  ;  mais,  à  la  fin  de  l'année,  le  Comité  de 
Salut  public,  appréciant  hautement  toutes  ses  qualités,  le 
nomme  directement  professeur  au  Val-de-Grâce  où  il  exerce 
un  an. 

Par  ordre  de  Bonaparte,  Larrey  est  appelé  à  organiser  les 
ambulances  à  l'armée  d'Italie;  il  partit  le  i^'  mai  1797,  tra- 
versa la  Maurienne,  franchit  le  Mont-Cenis  et  arriva  à  Milan 
le  i3  mai.  Bonaparte  y  tenait  sa  cour,  et  il  reçut  Larrey  avec 
faveur;  il  le  chargea,  avec  l'intègre  administrateur  Villemanzy, 
d'une  inspection  dans  la  Haute-Italie,  où  régnaient  le  typhus  et 
une  épizootie  très  grave.  Avec  l'administrateur,  il  réforme  les 
abus  des  commissaires  faisant  argent  de  tout;  comme  médecin, 
il  donne  des  instructions  au  personnel  pour  améliorer  l'hygiène 
des  troupes,  et,  s'improvisant  vétérinaire,  il  formule  des  pres- 
criptions d'abatage,  d'isolement,  de  désinfection  des  locaux, 
auxquelles  nous  n'aurions  à  ajouter  que  l'emploi  de  nos 
récents  moyens  antiseptiques. 

En  passant  par  Venise,  il  eut  le  chagrin  de  voir  descendre 
le  lion  ailé  de  Saint-Marc,  qui  alla  orner  la  place  des  Invalides, 
et  enlever  de  la  cathédrale  le  quadrige  deCorinthe  qui.  jusqu'en 
181 5,  orna  le  fronton  de  l'arc  de  triomphe  des  Tuileries. 
XXVI  23 


338  REVUE    DES    PYR^N^ES. 

A  Milan,  il  arrêta  la  composition  du  personnel  des  ambu- 
lances ;  dans  chacune,  il  y  avait  trois  cent  quarante  hommes 
se  répartissant  en  trois  sections. 

Après  le  traité  de  Gampo-Formio,  il  revient  à  Milan  d'oii  il 
rentre  à  Paris  le  i8  décembre;  dès  le  lendemain,  il  reprenait 
sa  clinique  au  Val-de-Grâce. 

Le  19  février  1798,  Bonaparte  nomme  Larrey  chirurgien 
en  chef  de  l'armée  d'Egypte.  Cette  campagne  lointaine,  au  but 
inconnu,  plaisait  peu  à  Larrey,  qui  s'arracha  péniblement  à 
son  foyer;  il  partit  pour  Toulon  où  tout  était  à  organiser  pour 
une  armée  de  So.ooo  hommes  ;  il  trouva  le  matériel,  mais 
pour  constituer  le  personnel  de  108  médecins,  il  dut  prendre 
à  Montpellier  et  à  Toulouse  des  étudiants  en  cours  d'études 
qu'il  dresserait  en  route.  Afin  d'éviter,  au  débarquement,  la 
dissémination  du  matériel,  il  le  fit  charger  sur  un  seul  bateau 
qui  fut  capturé  par  les  Anglais. 

Il  voyagea  avec  Bonaparte  sur  l'Orient,  commandé  par 
l'amiral  Brueys,  qui  n'inspirait  pas  confiance  à  son  état-major. 
Dupetit-Thouars  prédisait  même  qu'il  perdrait  sa  flotte.  Le 
départ,  tenu  secret,  eut  lieu  le  19  mai  au  soir;  Malte  fut  pris 
en  passant  le  1 1  juin,  et,  le  2  juillet,  Bonaparte  met  le  pre- 
mier le  pied  sur  cette  terre  d'Egypte  que  les  circonstances  nous 
forcèrent  à  évacuer  quatre  ans  plus  tard. 

Bonaparte  ayant  échappé  à  ÎVelson,  le  3  juillet  Alexandrie  fut 
prise  de  vive  force;  Menou.  précipité  du  haut  des  remparts,  y 
reçut  six  blessures;  Kléber  y  fut  frappé  par  une  balle  au  front; 
Marmont,  enfonçant  la  porte  de  Rosette,  entra  avec  sa 
division  dans  la  place. 

Larrey,  dès  le  commencement  de  l'action,  s'installa  à  la 
colonne  de  Pompée,  sur  une  hauteur  dominant  le  terrain  de 
la  lutte;  dès  le  soir,  25o  blessés,  ramassés  par  l'ambulance, 
étaient  confortablement  hospitalisés  au  couvent  des  capucins, 
qui  se  firent  infirmiers  volontaires. 

La  prise  du  Caire  devenant  l'objectif  principal,  le  départ  de 
l'armée  fut  fixé  au  7  juillet,  tandis  qu'une  flottille,  partie  de 
Rosette,  devait  remonter  le  Nil  et  marcher  de  conserve.  Deux 


Le  ëaron  Dominique  larrey.  889 

chameaux,  affectés  au  transport  du  matériel  médical,  furent 
volés  au  moment  du  départ.  Larrey  fait  alors  confectionner 
des  ballots,  et  les  médecins,  les  infirmiers  et  lui-même,  don- 
nant l'exemple,  transportèrent  sur  leur  dos  ce  lourd  matériel 
pendant  une  étape  de  dix  heures,  la  nuit,  dans  le  désert,  sans 
boussole,  sans  carte,  sans  armes  et  sans  escorte,  dans  un  pays 
rempli  d' Arabes  hostiles. 

Dès  les  premiers  jours,  l'armée  se  décourage;  le  mirage 
cause  l'affolement  ;  nul  moyen  de  se  ravitailler  ;  pas  d'eau 
sur  ce  sable  brûlant  sous  un  ciel  de  feu  ;  seuls  les  savants 
de  la  mission,  Monge,  Bertholet,  etc.,  se  montrent  enthou- 
siastes devant  les  trésors  archéologiques  qu'ils  découvrent 
et  après  lesquels  ils  courent  avec  un  entrain  joyeux.  Le 
général  Caffarelli  (du  Falga),  bien  qu'amputé  de  la  cuisse, 
suit  l'armée  et  prend  une  part  active  aux  recherches  scientifi- 
ques; sa  conduite  étonne  les  soldats  et  surtout  les  généraux, 
qui  ne  pensent  qu'à  rentrer  en  France  et  qui  disent  de  lui  : 
((  Il  s'en  moque  bien,  il  a  toujours  un  pied  en  France.  » 

Les  savants  de  la  mission,  surnommés  les  ânes  à  cause  de 
leurs  montures,  ne  furent  pas  longtemps  un  objet  de  raillerie, 
car  ils  rendirent  à  l'armée  le  service  de  clarifier  l'eau  bour- 
beuse du  Nil,  de  fabriquer  la  poudre  qui  manquait  et  de  tirer, 
dans  les  situations  graves,  le  fusil  et  le  canon  avec  autant  de 
hardiesse  et  d'impassibilité  que  de  vieux  soldats. 

L'armée  ne  reprit  courage  qu'en  prenant  contact  à  Chebreiss 
avec  les  mameluks  commandés  par  Mourad  ;  la  lutte  fut  achar- 
née, les  savants  y  firent  leur  devoir,  et  Bonaparte  anéantit  les 
forces  qu'il  avait  devant  lui. 

Le  soir,  après  la  bataille,  Bonaparte  visita  l'ambulance  où  il 
fut  surpris  de  voir  Larrey  donner  à  ses  grands  blessés  de 
l'eau-de-vie  coupée  d'eau  à  un  moment  où  l'armée  manquait 
de  tout  :  «  Vous  faites,  lui  dit-il,  des  miracles  de  prévoyance.  » 

La  route  était  déblayée,  mais  Mourad  s'était  replié  sur  le 
Caire;  après  huit  jours  de  marche  sous  un  soleil  de  feu,  le 
3  thermidor,  au  point  du  jour,  Bonaparte  a  devant  lui  un 
tableau  inoubliable  :  à  sa  gauche,  le  Nil  traîne  ses  eaux  bour- 


34o  REVUE    DES    PYRENEES. 

beuses  dans  une  atmosphère  vaporeuse  :  à  droite,  les  Pyra- 
mides qu'un  rayon  de  soleil  fait  sortir  de  l'ombre  ;  en  face 
de  lui,  le  Caire  avec  ses  beaux  et  nombreux  minarets  ;  dans  la 
plaine  qui  le  sépare  de  la  capitale,  60.000  fantassins  ont  pris 
leur  formation  de  combat,  ayant  sur  les  ailes  les  cavaliers  cir- 
cassiens  de  Mourad,  revêtus  de  costumes  éblouissants  et  por- 
teurs d'armes  couvertes  de  pierres  fines. 

Devant  ce  tableau  saisissant,  il  est  bien  possible  que  Bona- 
parte se  soit  écrié  :  «  Du  haut  de  ces  pyramides...  »,  etc.  Ce 
qui  est  certain,  c'est  qu'il  électrisa  son  armée;  qu'avec  Desaix 
à  sa  droite  et  Menou  à  sa  gauche,  il  parvint  à  jeter  dans  le  Nil 
une  grande  partie  de  cette  armée  qui  déjà  avait  laissé  plus  de 
10.000  hommes  sur  le  terrain. 

Pendant  le  repos  accordé  aux  troupes,  un  brave  Gascon  de 
la  32*,  ayant  l'esprit  pratique,  organisa  avec  une  baïonnette 
recourbée  une  pêche  aux  cadavres  afin  de  sauver  l'argent  de 
poche  et  les  armures  précieuses  des  mameluks.  Il  eut  bien  vite 
de  nombreux  imitateurs,  et  cette  pêche  miraculeuse  produisit 
une  somme  considérable. 

Pendant  ce  temps,  Larrey  s'installait  au  château  de  Giseh, 
appartenant  à  Mourad  :  il  y  trouvait  des  ressources  précieuses 
pour  l'alimentation  et  le  couchage   de   2  5o  blessés   français. 

Il  passa  là  vingt-quatre  heures  à  opérer,  donnant  ses  soins 
même  aux  mameluks  fort  étonnés;  un  des  beys  relevé  sur  le 
terrain  ayant  reçu  une  balle  dans  le  ventre,  se  sentant  perdu, 
lui  offrit  comme  souvenir  de  reconnaissance  sa  bague  d'onyx, 
qu'il  passa  à  son  doigt  et  qu'il  porta  jusqu'au  soir  de  Waterloo 
où  il  en  fut  dépouillé  par  les  Prussiens. 

L'armée  entra  au  Caire  sans  coup  férir,  mais  Ibrahim  avait 
échappé;  Bonaparte  le  poursuivit  et  finit  par  l'atteindre  à 
Salahieh  ;  faute  de  cavalerie,  il  ne  put  l'empêcher  de  s'enfuir 
vers  la  Syrie  en  emportant  ses  riches  bagages.  Dans  cette 
affaire.  Murât  et  Lassalle  firent  des  prodiges  ;  nous  eûmes  cin- 
quante blessés  graves,  et  l'on  compta  jusqu'à  quarante  blessu- 
res sur  le  même  cavalier. 

Le  I"  août  1798,  Brueys  se  laissa  surprendre  au  mouillage 


LE  BARON  DOMINIQUE  LARREY.  3^1 

par  Nelson;  la  flotte  fut  détruite.  L'armée,  séparée  de  la  France, 
tomba  dans  le  découragement,  et  les  chefs  eux-mêmes  con- 
spirèrent pour  rentrer.  Par  son  autorité  morale,  Bonaparte  sut 
rassurer  ses  troupes  et  organiser  sa  conquête. 

Larrey  forma  au  Caire  un  hôpital  pour  5oo  malades,  dans 
la  ferme  du  bey  Ibrahim  ;  mais  pour  satisfaire  à  tous  les 
besoins,  il  en  fit  trois  autres  dont  un  à  la  citadelle  pour  hos- 
pitaliser i.5oo  malades. 

Dans  l'île  de  Roda,  où  avaient  vécu  Antoine  et  Cléopâtre, 
il  installa  une  école  de  médecine. 

Le  20  août  1798,  Bonaparte  fondait  l'Institut  d'Egypte,  dont 
il  dirigeait  les  travaux  importants,  qui  furent  interrompus  brus- 
quement le  21  octobre  suivant  par  une  révolte  soudaine,  pen- 
dant laquelle  le  général  Dupuy  (de  Toulouse)  fut  tué  d'un 
coup  de  lance  dans  l'aisselle.  Son  ami  Larrey  courut  à  son 
secours  en  se  frayant  passage  au  inilieu  des  révoltés  ;  il  lia  sur- 
le-champ  l'artère  coupée,  mais  notre  vaillant  compatriote  mou- 
rut des  suites  de  son  hémorragie.  \.  cette  nouvelle,  Bonaparte 
s'écria  :  «  J'ai  perdu  un  ami,  et  la  France  un  de  ses  meilleurs 
défenseurs.  »  Nous  pouvons  lire  ces  paroles  gravées  sur  le  socle 
du  monument  de  GrifPoul-Dorval,  qui  perpétue,  à  Toulouse, 
la  mémoire  du  brave  commandant  de  la  82"  demi-brigade. 

Pendant  l'émeute,  l'hôpital  principal  était  menacé,  et  deux 
de  ses  médecins,  Mouquin  et  Roussel,  y  avaient  été  massacrés. 
Au  milieu  de  la  foule  ameutée,  Larrey  s'y  transporta  et  orga- 
nisa la  défense  de  s-es  malades. 

La  révolte  fut  noyée  dans  le  sang  des  insurgés  réfugiés  dans 
la  grande  mosquée  transformée  en  citadelle. 

Pendant  que  se  passaient  ces  événements,  Desaix  poursui- 
vait Mourad  dans  la  Haute-Egypte  ;  il  remontait  le  Nil  jus- 
qu'aux cataractes,  s'arrêtait  devant  les  ruines  de  Thèbes,  et  fai- 
sait graver  sur  les  portes  d'airain  du  temple  de  Philse  une  belle 
inscription  commémorative. 

Au  milieu  de  tous  ces  événements,  Bonaparte  était  absorbé 
par  le  souvenir  de  l'ancien  canal  des  Pharaons  qui  réunissait 
les  deux  mers.  Il  part  avec  Larrey,  CafTarelli,  Monge,  Bertho- 


342  REVUE    DES    PYRENEES. 

let,  etc.,  et  va,  à  travers  les  sables  du  désert  aride,  rechercher 
les  traces  de  cet  ancien  canal.  A  son  retour,  il  charité  Le  Père 
des  études  à  faire  pour  reprendre  cette  œuvre,  qui  fut  plus 
tard,  grâce  à  ces  documents,  exécutée  avec  succès  par  F.  de 
Lesseps  et  inaugurée  par  l'inipératiice  Eugénie  en  18G9. 

Pour  assurer  sa  conquête,  Bonaparte  devait  détruire  l'armée 
d'Ibrahim  occupant  la  Syrie. 

Au  milieu  des  préparatifs  de  cette  campagne,  la  peste,  que 
Larrey  redoutait  avant  même  de  débarquer,  éclata  à  Alexandrie 
et  à  Damiette  ;  le  3o  janvier  1799,  Masclet  signalait  à 
Alexandrie  91  cas  avec  3i  décès;  5  médecins  de  marine  isolés 
avec  leurs  malades  étaient  au  nombre  des  morts. 

Pendant  cette  épidémie,  le  médecin  en  chef  de  l'armée.  Des 
Genettes,  se  couvrit  de  gloire  aux  côtés  de  Larrey.  Ils  redigè- 
rent ensemble  d'excellentes  prescriptions  pour  enrayer  la  mar- 
che du  fléau. 

Dans  leurs  prescriptions,  ils  formulèrent  la  nécessité  de 
brûler  les  vêtements  et  les  linges  des  pestiférés  :  les  intendants 
protestèrent,  mais  Bonaparte  ordonna  de  passer  outre.  —  Les 
instructions  de  détail  données  par  Larrey  et  son  collègue  méri- 
tent d'être  résumées  ici  :  ils  prescrivent  au  personnel  de  revê- 
tir dans  le  service  des  vêtements  de  toile  cirée,  lavés  après 
chaque  visite  ;  se  laver  les  mains  et  la  figure  dans  du  vinaigre, 
en  sortant  des  salles,  après  s  être  dépouillé  du  sarrau  et  même 
des  chaussures  portées  pendant  la  visite  ;  de  laver  tous  les  ins- 
truments, ciseaux,  pinces  ou  bistouris  dans  l'eau-de-vie;  de 
brûler  la  charpie  et  les  pansements  après  usage,  etc. 

C'était  déjà  de  l'antiseptie,  et  ces  observateurs  hors  de  pair 
connaissaient,  comme  nous,  le  rôle  joué  par  les  rats  dans  la 
propagation  de  cette  maladie,  dont  on  peut  se  préserver,  dit 
Des  Genettes,  avec  des  onctions  d'huile,  préconisées  en  Alle- 
magne, il  y  a  peu  de  jours,  comme  si  elles  venaient  d'être 
inventées. 

Quoique  très  préoccupé  de  cet  état  sanitaire ,  Bonaparte 
pense  qu'en  donnant  de  l'air  à  ses  troupes,  il  les  protégera  du 
fléau.  Il  partit  donc  le  8  février  1798   avec   12.000  hommes 


LE    BARON    DOMINIQUE    LAUIIEY.  S^3 

environ,  commandés  par  Murât,  Lannes,  Kléber,  Caffarelli,  etc. 
Sur  ces  routes  du  désert,  Laire^'  utilise  pour  le  li-ansport  des 
blessés  des  dromadaires ,  qu'il  charge  de  paniers  qu'il  a  fait 
confectionner  de  façon  à  contenir  un  homme  de  chaque  côté 
de  la  selle. 

Les  fatigues  et  les  privations  tuèrent  un  grand  nombre  de 
ces  animaux  convoyeurs;  ceux  qui  étaient  blessés  ou  hors  de 
service  étaient  mangés,  les  vivres  manquant  partout. 

Enfin,  après  une  marche  bien  dure,  l'armée  arriva  devant 
Jaffa  le  3  mars;  après  quatre  jours  de  repos,  la  ville,  vigoureu- 
sement attaquée  etdéfendue,  nous  coûta  loo  morts  et  3oo  bles- 
sés. La  population  de  JafPa,  atteinte  de  peste  à  forme  sidérante, 
contamina  nos  troupes  qu'on  dût  faire  camper  hors  de  la  ville. 

Le  soir  de  la  prise  de  JafTa,  Larrey  donna  ses  soins  à  un 
client  imprévu.  Un  mcrcanti  suivant  les  troupes  avait  été  blessé 
ainsi  que  son  singe;  ils  viennent  tous  les  deux  à  l'ambulance 
se  faire  soigner  par  Larrey  ;  l'animal  reconnaissant  lécha  les 
mains  de  son  bienfaiteur  et  lui  témoigna  ultérieurement  toute  sa 
gratitude.  Au  cours  de  sa  carrière,  Larrey  constata  souvent  que 
bien  des  hommes  n'étaient  pas  aussi  reconnaissants  que  le  singe. 

Bonaparte  visita  les  pestiférés  de  Jaffa  et,  pour  rassurer  l'ar- 
mée, il  s'exposa  dangereusement  à  la  contamination.  Un  tableau 
de  Gros  a  popularisé  ce  haut  fait  qui  inquiéta  Des  Genettes, 
qui  ne  parvint  qu'au  bout  d'une  heure  à  mettre  fin  à  cette 
visite  imprudente. 

Le  17  mars,  départ  pour  Saint-Jean-d'Acre  où  l'on  arriva 
le  22  mars.  Pendant  les  premiers  travaux  du  siège,  Kléber, 
avec  des  forces  insuffisantes,  tient  la  campagne  contre  Ibrahim 
et  livre,  le  16  avril,  la  bataille  du  Mont  Thabor  dont  le  succès 
fut  assuré  par  le  général  Verdier.  L'ambulance  fut  placée  à 
Cana,  et  l'hôpital  d'évacuation  à  Nazareth. 

Le  sort  des  blessés  assuré,  Larrey  rentre  en  hâte  à  Acre,  où, 
le  dix-huitième  jour  du  siège  et  au  troisième  assaut,  Caffarelli 
eut  le  coude  broyé  dans  la  tranchée  qu'il  parcourait.  Amputé 
par  son  ami,  ce  brave,  ancien  élève  de  Sorèze,  mourut  stoïque- 
ment le  8  floréal. 


344  REVUE    DES    PYRÉNÉES. 

Ce  siège,  pendant  lequel  fut  inauguré  le  service  des  ambu- 
lances de  tranchée,  fut  fertile  en  incidents  :  Lannes  y  reçut  une 
balle  à  la  tête  et,  pour  éviter  qu  il  ne  fût  mutilé  par  les  Turcs, 
ses  soldats  le  traînèrent  sur  un  trajet  de  200  mètres  environ. 
Un  autre  jour,  Arrighi,  aide  de  camp  de  Berthier,  tandis  qu'il 
fait  battre  en  brèche  le  rempart,  eut  la  carotide  ouverte; 
Larrey  opère  sur  place  la  ligature  et,  lorsqu'il  termine  le  panse- 
ment, une  boîte  à  mitraille  éclate  au-dessus  de  sa  tête  sans  tou- 
cher personne.  Ce  blessé  guérit,  mais  ne  témoigna  aucune 
reconnaissance  à  celui  qui  l'avait  sauvé. 

Après  soixante  jours  de  siège  et  onze  assauts,  l'artillerie  de 
siège  et  les  munitions  faisant  défaut,  Bonaparte  se  résigna,  le 
20  mai,  à  évacuer  la  Syrie  qui  venait  de  nous  coûter,  sans 
résultat,  plus  de  2.000  blessés  et  bien  des  morts,  A  Sainte- 
Hélène,  Napoléon  disait  avec  regrets  :  «  Si  Saint-Jean-d'Arc  fut 
tombé,  je  changeais  la  face  du  monde.  » 

Larrey,  qui  avait  pratiqué  là  72  amputations,  6  désarticula- 
tions du  bras  et  7  trépanations,  fit  des  prodiges  pendant  la 
retraite  pour  assurer  l'évacuation  de  tous  les  malades,  soit  par 
eau,  soit  par  terre.  L'état  de  plus  de  3oo  d'entre  eux  exigeait 
le  transport  en  cacolet  ou  sur  brancard;  les  animaux  faisant 
défaut,  Bonaparte  et  son  état-major  marchèrent  à  pied  sur 
cette  route  de  laS  lieues  011  Ion  n'avait  ni  eau,  ni  pain,  mais 
où  le  soleil  torride  et  le  sable  soulevé  par  le  vent  terrassèrent 
Larrey  lui-même  qui  faillit  être  asphyxié. 

A  tous  ces  maux  continuait  à  s'ajouter  la  peste  qui,  à  Gaza,  fit 
55  victimes  en  5  jours,  sur  i  49  hommes  admis  à  1  hôpital. 

Pendant  cette  retraite  moins  connue,  mais  aussi  dure  que 
celle  de  Moscou,  une  femme  se  fit  la  protectrice, des  malheu- 
reux: un  jour,  entendant  des  appels  lointains,  des  cris  de 
désespoir,  elle  court  vers  cet  abandonné,  trouve  un  homme 
aveuglé,  le  fait  accrocher  à  la  queue  de  son  cheval  et  le  ramène 
dans  la  colonne.  ItaHenne  d'origine,  cette  noble  femme  était 
l'épouse  de  Verdier,  dont  le  sabre  et  les  décorations  sont 
conservés  au  Musée  Saint-Raymond. 

Le  8  juin,  Bonaparte  donne  deux  jours  de  repos  à  ses  trou- 


LE  BARON  DOMINIQUE  LARREY,  3^5 

pes,  à  Salahiech;  le  i3,  à  El  Merg,  à  3  lieues  du  Caire,  il 
prescrit  une  visite  générale  de  santé  à  laquelle  il  se  soumet, 
il  fait  baigner  les  troupes,  laver  les  vêtements  et  ordonne  de 
brûler  les  effets  suspects. 

Enfin,  le  i5  juin,  l'armée  rentre  en  bon  ordre  au  Caire; 
pendant  cette  campagne,  nous  avons  perdu  5oo  hommes  par  le 
feu  et  700  pestiférés. 

Larrey  est  exténué  de  fatigue,  il  n'a  plus  d'uniforme,  et  ses 
collaborateurs  venus  à  sa  rencontre  ne  le  reconnaissent  pas,  à 
cause  de  sa  figure  ravagée  et  de  sa  tenue  burlesque  dont  un 
châle  de  cachemire  fait  tous  les  frais. 

Dès  son  retour  au  Caire,  Larrey  réorganise  les  hôpitaux 
qui,  par  incurie  des  ordonnateurs,  sont  plus  mal  tenus  que  ceux 
qu'il  improvisait  en  face  de  l'ennemi.  Le  personnel  manquait, 
et  Masclet  venait  de  mourir  de  la  peste  à  Alexandrie. 

Le  i5  juillet,  Bonaparte  apprend  aux  Pyramides,  où  il  a 
porté  son  quartier  général,  que,  quatre  jours  avant,  une  escadre 
anglaise  a  débarqué  à  Aboukir  une  armée  turque.  Il  part  avec 
Larrey,  et,  le  20,  les  ennemis,  sous  l'effort  de  Lannes,  de 
Lanusse  et  de  Kléber,  sont  écrasés  et  rejetés  à  la  mer.  Murât 
y  fut  blessé  à  la  mâchoire  ;  Lannes,  à  la  suite  d'un  coup  de  feu 
à  la  jambe,  fut  atteint  de  tétanos.  A  Aboukir,  Larrey  avait 
trois  ambulances  :  l'une  au  centre  sous  sa  direction,  les  deux 
autres  sur  les  ailes. 

C'est  là  que  le  général  Fugières,  plus  tard  commandant  des 
invalides  à  Avignon,  se  croyant  blessé  à  mort,  rendit  son  sabre 
à  Bonaparte,  qui  l'accepta  pour  l'offrir  à  Larrey,  après  y  avoir 
fait  graver  son  nom  ainsi  que  la  date  de  cette  mémorable 
bataille. 

Le  17  août,  informé  des  événements  survenus  en  France  et 
en  Italie,  Bonaparte  se  décide  à  rentrer  et  propose  à  Larrey  de 
l'accompagner  ;  après  réflexion  et  malgré  son  désir  de  revoir 
les  siens,  il  décline  cette  proposition  pour  remplir  son  devoir 
près  des  malades. 

Kléber  prit  le  commandement  en  chef  sans  enthousiasme; 
n'ayant  pas  compris  l'importance  considérable  des  plans   de 


346  REVUE    DES    PYRÉNÉES. 

Bonaparte,  il  aA'ait  toujours  été  partisan  de  labandon  de 
rÉgvpte  ;  bientôt  même,  il  se  laissa  aller  à  entamer  des  négo- 
ciations avec  les  Anglais,  mais  leur  politique  tortueuse  lui 
permit  de  se  ressaisir,  et,  le  20  mars  1800,  il  remportait  sur 
les  Turcs  la  brillante  bataille  dHèliopolis. 

Ce  fut,  hélas!  son  dernier  triomphe;  le  i\  juin,  il  fut  assas- 
siné et  remplacé  par  l'ambitieux  et  incapable  général  Menou 
qui,  en  un  an,  désorganisa  et  perdit  cette  belle  conquête  en 
capitulant  honteusement  après  la  bataille  de  Canope.  où 
Larrey  se  couvrit  de  gloire.  Là,  le  général  Silly,  âgé  de 
soixante  ans,  avait  eu,  à  la  fin  de  l'action,  la  jambe  emportée  ; 
tandis  que  Larrey  l'opère,  Menou  ordonne  la  retraite  ;  à  ce 
moment,  un  corps  de  cavaliers  anglais  se  jette  sur  l'ambulance 
d'où  tout  le  monde  a  fui,  sauf  Larrey  qui  ramasse  précieuse- 
ment ses  instruments  et  emporte  Silly  sur  son  dos  à  travers  un 
champ  de  câpriers  dans  lequel  il  est  poursuivi  :  on  les  croit 
perdus,  mais  courant  en  zigzag,  ils  échappent  à  la  charge. 
Plus  tard,  Silly  ne  témoigna  pas  à  son  bienfaiteur,  comme  le 
singe,  le  moindre  sentiment  de  reconnaissance.  Le  20  mars,  à 
Canope,  trois  généraux  furent  tués  ;  i  .200  blessés  furent  ramas- 
sés par  les  ambulances,  et,  un  mois  après,  plus  de  la  moitié  de 
ces  hommes  rentraient  dans  le  rang.  En  avril,  la  peste  recom- 
mence dans  Alexandrie  assiégée  où  nous  perdons  i5  hommes 
par  jour;  les  trois  quarts  des  médecins  furent  victimes  du 
fléau,  auquel  s'ajouta  le  scorbut  qui  remplit  les  hôpitaux  de 
malades.  La  famine  augmentait  encore  tous  ces  maux. 

Le  3o  août  1801,  par  le  traité  de  capitulation,  Menou 
livrait  aux  Anglais,  qui  les  exigeaient,  tous  les  trésors  archéo- 
logiques amassés  par  nos  savants  et  qu'il  nous  faut  main- 
tenant aller  voir  au  British  Muséum. 

Larrey  parvint  à  évacuer  tous  ses  malades  en  les  faisant 
embarquer  les  premiers,  avant  les  troupes;  il  ne  s'embarqua 
que  le  20  septembre;  Aoo  intransportables  furent  laissés  à 
Alexandrie  avec  deux  médecins.  Sur  les  1.338  hommes 
évacués,  il  n'y  eut  pas  un  seul  décès  en  cours  de  route  jusqu'à 
Toulon. 


LE  BARON  DOMINIQUE  LARREY.  3^7 

Menou  étant  atteint  de  la  peste,  Larrey  s'enferma  avec  lui 
dans  sa  cabine  jusqu'à  sa  guérison.  11  débarqua  à  Toulon  le 
17  novembre,  et  apprit  là  sa  nomination  de  médecin  en  chef  de 
la  garde  consulaire;  il  fut  reçu  triomphalement  à  Marseille  où 
il  aurait  été  bien  inspiré  d'attendre  le  Premier  Consul;  mais  il 
n'était  pas  courtisan,  et  il  avait  hâte  de  retrouver  sa  femme  et 
de  voir  sa  fille  Isaure. 

Les  années  heureuses  n'ont  pas  d'histoire.  Larrey  les  consa- 
cra à  pubher  sa  campagne  d'Egypte.  Sa  réputation  était  déjà 
si  notoire  que  le  roi  de  Prusse  lui  fit  demander  ses  mémoires, 
dont  il  fut  remercié,  le  22  novembre  i8o3,  par  lettre  accom- 
pagnée d'une  médaille  d'or  à  l'effigie  du  souverain. 

...  Les  événements  se  précipitent,  Bonaparte  est  couronné 
empereur.  Larrey  a  le  pressentiment  que  cette  élévation  de 
son  idole  causera  sa  ruine  et  celle  de  la  France. 

(A  suivre.)  D'  Tachard. 


Marcel  SEMEZIES. 


LES  GRANDES  LIGNES 


i;hist()irk  ancienne  dk  i;espagne 


I 


La  connaissance  de  l'histoire  des  pays  est  indispensable  à 
qui  voyage.  Dans  mes  nombreux  séjours  en  Espagne,  j'enten- 
dais parler  des  rois  goths,  des  rois  de  Léon,  des  rois  catholi- 
ques, du  prince-archevêque  de  Tolède,  des  califes  de  Cordoue, 
des  rois  de  Grenade,  et  encore  des  monuments  romains  ou 
arabes,  et  tout  cela  me  restait  obscur  par  ce  seul  fait  que 
ma  connaissance  de  l'histoire  de  l'Espagne  était  des  plus  va- 
gues. Comme  tout  le  monde,  je  savais  que  l'Espagne  avait 
vécu  pendant  des  siècles  sous  plusieurs  dominations  étrangè- 
res, mais  sans  plus  de  détails.  J'étais  à  peu  près  fixé  sur  Chris- 
tophe Colomb  et  sur  Charles-Quint,  sur  Don  Juan  et  sur  Cer- 
vantes. Familier  des  études  napoléoniennes,  je  voyais  assez 
clairement  les  événements  espagnols  compris  entre  1790  et 
181  A-  Mais  j'ignorais  tout  le  reste.  La  touffue  histoire  de  l'Es- 
pagne demeurait  pour  moi  une  forêt  vierge,  mystérieuse,  im- 
pénétrable. 

Un  jour,  j'ai  voulu  asseoir  la  base  historique  qui  me  man- 
quait. J'ai  lu  beaucoup  d'ouvrages  sur  les  anciennes  époques 
historiques  de  l'Espagne,  des  ouvrages  espagnols  et  des  ouvra- 
ges français,  des  livres  connus  et  des  livres  inconnus,  et  quel- 
ques milliers  de  pages  dévorées  ne  m'ont  pas  beaucoup  plus 
avancé.  Celte  histoire  des  premiers  âges  de  l'Espagne  est  un 


l'histoire  ancienne  de  l'espagne.  Sàg 

formidable  chaos  :  des  ténèbres  enveloppent  les  débuts;  les 
conquêtes  succèdent  aux  conquêtes;  des  guerres  acharnées, 
farouches,  sauvages,  passent  en  tempêtes;  des  royaumes  mul- 
tiples se  forment,  s'écroulent,  luttent  entre  eux,  se  dévorent 
les  uns  les  autres,  disparaissent  et  renaissent.  A  certains  mo- 
ments, on  peut  compter  sur  le  territoire  actuel  de  l'Espagne 
plus  de  vingt  rois  de  petits  royaumes,  et  plusieurs  de  ces  rois 
portent  le  même  nom  ;  les  historiens  interviennent  et  confon- 
dent, changent,  hsent  mal,  traduisent  à  leur  fantaisie  ces 
noms  :  par  exemple,  du  vizir  Barek-el-Mansour  ils  font  Alman- 
zor,  et  du  roi  de  Grenade  Aboul-Abdallah  ils  font  font  Boab- 
dil,  ce  qui  est  stupide.  Car  le  Français,  géographe  ou  histo- 
rien, garde  la  manie  de  franciser  tous  les  noms,  comme  si  les 
noms  d'hommes  ou  de  lieux  ne  devaient  pas  conserver  en  tout 
récit  leur  stricte  physionomie,  échapper  à  toute  traduction, 
ceci  soit  dit  en  passant.  On  conçoit  tout  le  supplément  d'obs- 
curité que  de  pareilles  habitudes  d'inexactitude  doivent  appor- 
ter à  des  matières  déjà  obscures.  Je  reviens  à  dessein  sur  le 
mot  déjà  écrit  :  cette  histoire  de  l'ancienne  Espagne  apparaît 
un  chaos  effrayant. 

Pour  éclaircir  un  peu  ces  ténèbres,  me  tracer  un  sentier 
dans  ces  sombres  fourrés,  j'ai  jeté  de  grandes  lignes  allant 
d'un  point  à  un  autre,  et  autour  de  ces  lignes  j'ai  tenté  de 
grouper  un  à  un  les  faits,  les  noms,  après  les  avoir  débrouillés 
de  l'inextricable  écheveau.  Jeu  de  patience  qui  m'a  passionné. 
J'ai  divisé  ainsi,  d'à  peu  près  looo  ans  avant  Jésus-Christ 
jusqu'en  i5i6,  date  d'arrivée  au  trône  de  Charles  I"  (qui 
est  Charles  V  en  Allemagne,  Charles-Quint),  j'ai  divisé  ces 
2  5oo  ans  d'histoire  espagnole  en  six  périodes  très  nettes,  de 
chacune  desquelles  je  vais  tracer  un  tableau  rapide.  Cette  clas- 
sification synthétique  m'a  permis  de  me  reconnaître  enfin  dans 
ce  compliqué  labyrinthe.  Puisse-t-elle  rendre  le  même  service 
à  quelques  lecteurs,  s'il  en  est  toutefois  qui  ne  se  laissent  pas 
rebuter  par  l'apparente  aridité  de  ce  sujet! 


>00  REVUE    DES    PYRENEES. 


II 


PERIODE    PRIMITIVE 


La  ville  dont  il  est  fait  pour  la  première  fois  mention  dans 
le  recul  des  temps  est  Cadix,  1  ancienne  Gadès.  Environ  un 
millier  d'années  avant  notre  ère,  les  Phéniciens  y  fondèrent 
une  colonie  qui  ne  tarda  pas  à  devenir  une  ville  importante. 
A  l'entrée  de  deux  mers,  au  seuil  de  deux  continents,  elle 
offrait  une  situation  excellente  pour  un  gîte  d'étape,  pour  un 
entrepôt  de  commerce.  Etait-elle  aux  confins  du  monde  connu, 
comme  on  aime  à  le  dire?  Nous  n'en  saurons  jamais  rien.  Oui, 
dans  le  monde  ancien  classique,  la  portion  connue  du  globe 
ne  dépassait  pas  les  Colonnes  d'Hercule.  Mais  qu'étaient  exac- 
tement ces  Colonnes  d'HerculeP  Faut-il,  suivant  la  convention 
routinière,  les  voir  vers  Gibraltar.^  Ou  plus  loin,  quelque  part, 
vers  Madère,  Ténériffe,  les  îles  du  Cap-Vert,  d'autres  îles  jadis 
existantes  et  aujourd'hui  disparues?  ISous  l'ignorons,  et  tout 
ce  que  1  on  affirme  à  ce  sujet  n'est  que  conjectures,  traditions 
mal  transmises,  fable  ou  légende.  Avant  le  monde  ancien  clas- 
sique, dans  le  recul  absolu  des  temps,  il  est  très  possible  que 
des  navigateurs  d'Europe  et  d  Asie  aient  parcouru  en  entier 
l'Atlantique  et  soient  arrivés  avant  Colomb  à  l'Amérique.  Cela 
a  pu  être,  mais  aucune  trace  n'en  est  restée,  et  Colomb  a  réel- 
lement navigué  vers  l'Inconnu  —  l'Inconnu  d'alors,  car  tout 
est  relatif.  L'Inconnu  d'un  temps  proche  de  nous  a  pu,  a  dû 
êlre  le  Connu  des  temps  fabuleux,  des  âges  perdus  dans  la 
nuit  de  la  Préhistoire,  car  la  vie  de  l'humanité  est  un  perpé- 
tuel recommencement. 

D  ailleurs,  entre  1  Europe  et  l'Amérique,  il  a  dû  exister  long- 
temps un  autre  continent,  effondré  dans  les  eaux  à  la  suite  de 
quelque  énorme  convulsion  géologique,  et  dont  les  îles  allon- 
gées dans  l'Atlantique  de  Terre-Neuve  à  Sainte-Hélène  sont  les 
débris   qui   surnagent,    les  hautes  pointes  qui  persistent.  Du 


l'histoire   ancienne  de  l'espagne.  35 1 

5o^  degré  de  latitude  nord  au  20' de  latitude  sud,  dessinez  une 
ligne  à  peine  ondulée  passant  par  Terre-Neuve,  les  Açores,  les 
Canaries,  les  îles  du  Cap-Vert,  l'île  Saint-Paul,  l'île  de  l'As- 
cension, Sainte-Hélène,  vous  aurez  la  ligne  des  sommets, 
l'épine  dorsale  de  la  longue  terre,  île  énorme  ou  continent 
allongé,  qui  dut  être  l'Atlantide.  Car  je  suis  de  ceux  qui  avec 
Platon  croient  à  l'Atlantide,  «  cette  île  plus  grande  que  la 
Lybie  et  l'Asie  et  maintenant  submergée  par  les  tremble- 
ments ».  C'est  le  texte  du  Critias  qu'il  faut  lire  attentive- 
ment, ainsi  que  le  Timée.  De  la  réalité  de  l'xAtlantide,  je  trouve 
une  preuve  nouvelle  dans  une  importante  comparaison  linguis- 
tique. Tout  le  monde  connaît  de  nom  la  langue  basque,  lan- 
gue primitive,  langue  isolée,  dont  les  origines  restent  incon- 
nues. Eh  bien  !  si  1  on  compare  la  langue  basque  avec  les  cinq 
ou  six  mille  idiomes  morts  ou  vivants,  connus  et  classés,  on 
découvre  que  le  basque  n'offre  de  parentés  qu'avec  quelques 
dialectes  berbères  encore  parlés  au  Maroc  et  le  nahuatl,  langue 
du  vieux  Mexique  et  de  l'Amérique  centrale  avant  la  conquête 
espagnole,  mère  et  source  de  toutes  les  langues  et  de  tous  les 
dialectes  peaux-rouges.  Il  est  une  façon  bien  simple  d'expli- 
quer ce  rapprochement  :  lorsque  l'Atlantide  disparut  à  la  suite 
de  quelque  énorme  tremblement  de  terre,  suivi  lui-même  d  un 
déluge  ou  d'une  invasion  des  eaux,  les  habitants  qui  purent 
échapper  au  cataclysme  cinglèrent,  qui  vers  l'Est,  qui  vers 
l'Ouest,  et  abordèrent,  ceux-ci  au  continent  d'Amérique,  ceux- 
là  au  Maroc  ou  en  Espagne  et  y  portèrent  leur  langue.  Ces 
Atlantides  réfugiés  vinrent  donc  augmenter  la  population  sau- 
vage de  l'Espagne  d'alors,  et  il  semble  qu'ils  ne  se  mêlèrent 
point  à  cette  population,  mais  qu  ils  formèrent  à  côté  d'elle  un 
îlot  ethnique  isolé,  non  loin  des  côtes  oià  ils  avaient  abordé.  Ce 
furent  les  \asques  (Basques,  Vasques,  on  sait  qu'en  espagnol 
le  V  se  prononce  b)  qui  s'étendaient  des  côtes  de  la  Galice  à 
celles  du  Guipuzcoa  actuel,  et  occupaient  en  profondeur  les  ter- 
ritoires présents  des  Asturies,  du  Léon,  delà  Biscaye.  D'autres 
peuples,  tout  aussi  inconnus  comme  origines,  comme  histoire, 
comme  civilisation,    tous  probablement  aborigènes,   se  parta- 


302  REVUE    DES    PYRENEES. 

geaient  le  reste  de  1  Espagne.  C  étaient  :  les  Bétiens  dans  lAn- 
dalousie,  les  Celtibériens  dans  l'Aragon,  les  Lacétains  dans  la 
Catalogne,  les  Cantabriens  dans  les  parties  les  plus  profondes 
de  la  Biscaye  et  des  Asturies,  les  Callaiciens  dans  la  Galice. 
Deux  seules  colonies  étrangères  florissaient  sur  les  côtes, 
Cadix  dont  j  ai  parlé,  et  sur  la  côte  orientale,  face  aux  Baléa- 
res, Sagonte  qui  était  un  comptoir  grec. 

Quelles  étaient  les  formations  politiques  de  ces  peuples, 
leurs  langues,  leurs  mœurs,  leurs  cultures,  leurs  richesses.'^ 
On  l'ignore.  L'ombre  la  plus  dense  pèse  sur  cette  longue  épo- 
que. Il  est  probable  qu'ils  n  avaient  point  de  villes,  qu'ils 
vivaient  par  groupes,  par  tribus,  dans  les  abris  des  montagnes, 
de  leur  chasse  et  de  leur  pêche,  comme  tant  d'autres  peu- 
plades primitives.  Laissons-les  dormir  dans  leurs  obscures 
légendes. 

III 

PÉRIODE    CARTHAGINOISE 

Vers  l'an  a^o  avant  notre  ère,  les  habitants  de  Cadix,  gênés 
par  les  attaques  des  peuplades  pillardes  de  l'intérieur,  eurent 
l'idée  de  demander  des  secours  aux  Carthaginois.  Carthage, 
toute-puissante,  partageait  alors  avec  Rome  la  domination  du 
monde  connu.  Elle  était  quelque  chose  comme  l'Angleterre  du 
temps  :  même  richesse,  même  ardeur  au  trafic  et  au  gain, 
même  esprit  âprement  pratique,  mêmes  méthodes  de  conquête 
habile.  Ayant  pris  pied  à  Cadix,  les  Carthaginois  s'aper- 
çurent de  la  richesse  minière  du  pays.  En  remontant  droit 
au  nord  de  Cadix,  le  long  des  frontières  actuelles  du  Por- 
tugal, des  mines  béantes  offraient  leurs  filons  à  plein  ciel. 
Cette  région  minière  est  encore  fameuse  aujourd'hui  :  Rio 
Tinto,  Tharsis,  Huelva  Sulphur  and  Copper,  ces  noms  brillent 
aujourd'hui  au  marché  financier,  mais  avant  d'enrichir  ou  de 
ruiner  des  légions  de  haussiers  ou  de  baissiers  anglais,  espa- 
gnols et  français,  le  Rio  Tinto  et  la  Tharsis  ont  enrichi  des 


l'histoire  ancienne  de  l'espagne.  353 

Carthaginois  et  des  Romains.  Avec  une  aisance  toute  britan- 
nique, les  Carthaginois  confisquèrent  cette  Cadix  qu'ils  étaient 
venus  secourir  et  exploitèrent  les  mines.  Mais  gênés  à  leur  tour 
par  les  rapines  des  indigènes  et  supposant  à  ce  beau  pays  d'au- 
tres richesses  métalliques,  ils  résolurent  de  s'étendre  dans  l'in- 
térieur. Une  petite  armée  fut  envoyée  sous  le  commandement 
d'IIamilcar  Barcino.  L'on  s'imagine  assez  bien  ce  que  dut  être 
cette  conquête  :  quelque  chose  comme  nos  colonnes  expédi- 
tionnaires du  Dahomey  ou  du  Soudan.  Disciplinés,  bien  armés, 
pourvus  d'une  solide  tactique  militaire  (il  faut  lire,  à  ce  sujet, 
les  Guerres  Puniques),  les  Carthaginois  se  trouvèrent  en  pré- 
sence de  bandes  sauvages  et  désordonnées.  Hamilcar  les  re- 
foula sans  peine  devant  lui,  et,  en  neuf  années,  il  conquit  une 
grande  partie  de  l'Espagne.  Parvenu  haut  dans  le  Nord,  il 
fonda  au  bord  de  la  mer  une  ville  à  laquelle  il  donna  le  nom 
de  sa  famille,  Barcino  :  c'est  la  Barcelone  d'aujourd'hui.  Tué 
dans  un  combat  en  228,  Hamilcar  est  remplacé  au  commande- 
ment par  son  frère  Asdrubal,  qui  se  porte  vers  l'Ouest  et  sou- 
met les  Galiciens  et  les  Celtibériens.  Revenu  vers  le  Sud-Est, 
il  bâtit  un  autre  port  destiné  à  servir  de  lien  entre  Cadix  et 
Barcelone,  et  auquel  il  donne  tout  simplement  le  nom  de  sa 
patrie,  Carthage  :  c'est  la  Carthagène  d'aujourd  liui.  Il  est 
assassiné  peu  après  (220),  et  son  neveu  Annibal  lui  succède  au 
généralat.  Cet  Annibal,  qui  sera  le  fameux  vainqueur  de  Rome, 
le  héros  du  Tésin,  de  la  Trébie,  du  Trasimène  et  de  Cannes, 
n'a  que  vingt-cinq  ans.  Mais  il  est  le  fils  d'Hamilcar,  et,  depuis 
trois  ans,  il  combat  en  Espagne.  Il  a  l'audace,  le  feu,  le  génie 
militaire.  Il  commence  par  assiéger  la  colonie  grecque  de  Sa- 
gonte  qui  sera  un  établissement  tout  créé  entre  Barcelone  et 
Carthagène.  La  colonie  est  en  pleine  paix  avec  Carthage;  des 
traités  la  couvrent.  Qu'importe  ?  La  foi  punique  est  là  pour 
faire  passer  l'intérêt  avant  l'honneur.  Sagonte  est  prise  après 
un  terrible  combat  (219),  mais  le  vainqueur  n'aura  conquis 
que  des  ruines,  car,  donnant  l'exemple  d'un  sacrifice  que  des 
cités  espagnoles  renouvelleront  bien  des  fois  au  cours  des  âges, 
les  Sagontins  se  voyant  perdus  brûlent  leur  ville  et  meurent 
XXVI  24 


354  REVUE    DEs"pYRÉNEES. 

dans  les  flammes.  En  une  rapide  campagne  d'un  an,  Annibal 
soumet  le  reste  de  lEspagne,  sauf  les  Cantabriens.  C  est  là, 
d'ailleurs,  dans  ce  coin  de  la  Biscaye,  des  Asturies  et  du  Léon, 
que  se  concentrera  toujours,  sous  toutes  les  dominations  et 
contre  toutes  les  conquêtes,  le  noyau  de  la  résistance  indomp- 
table. Trois  fois  encore  1  Espagne  sera  soumise  en  entier,  sauf 
cet  îlot  d'indépendance  nationale,  et  c'est  de  lui  que  sortira  la 
reconquête.  Pendant  quinze  siècles,  le  cœur  de  l'Espagne  libre 
battra  dans  cet  Ouest  farouche. 

L'Espagne  enchaînée,  Annibal,  politique  autant  que  guer- 
rier, sent  que  le  seul  moyen  de  vaincre  Rome,  1  éternelle  enne- 
mie de  Carthage,  est  d'aller  l'attaquer  chez  elle.  Laissant  en 
Espagne  quelques  garnisons  et  renforçant  son  armée  des  Espa- 
gnols domptés,  il  entreprend  sa  marche  fabuleuse  sur  Rome, 
par  les  Pyrénées  et  par  les  Alpes  que  franchissent  ses  éléphants, 
ses  cavaliers  et  ses  hordes  de  gens  de  pied.  Ce  que  fera  Anni- 
bal en  Italie  appartient  à  l'histoire  de  Rome  ou  à  celle  de  Car- 
thage. Passons. 

IV 

PERIODE    RÔMAlNË 

tlome  avait  tremblé  un  instant  sotis  le  talon  de  fer  d  Annibal, 
mais  les  «  délices  de  Capoue  »  avaient  changé  le  cours  des  cho- 
ses, et,  redevenue  victorieuse  et  maîtresse,  Rome  poursuit 
Carthage  partout  où  elle  possède  un  pouce  de  terre.  L'Espagne 
est  colonie  carthaginoise,  il  faut  conquérir  l'Espagne.  Cnéus 
et  Publius  Scipio  y  passent  avec  une  armée  et  livrent  à  Asdru- 
bal  Barca  et  à  Asdrubal  Giscon,  les  généraux  carthaginois,  des 
séries  de  batailles  (217-212).  Publius  Scipio  tué,  Cornélius 
Scipio  Africanûs  (Scipion  l'Africain)  prend  le  commandement 
(211)  et  mène  la  campagne  avec  une  hardiesse  et  une  vivacité 
que  l'histoire  a  trop  peu  fait  connaître.  Comme  rapidité  de 
mouvement  et  audace  de  tactique,  ses  campagnes  d'Espagne 
valent  ses  campagnes  d'Afrique.  En  210,  il  prend  Carthagène; 


L  HISTOIRE    ANCIENNE    DE    l'eSPAGNÉ.  355 

en  209,  il  inflige  à  Asdrubal  Giscon  une  défaite  définitive,  lui 
tue  ou  prend  54.ooo  hommes  et  jette  à  la  mer  les  derniers  dé- 
bris des  troupes  puniques.  L'Espagne  n'est  plus  carthaginoise, 
mais  elle  n  est  pas  encore  romaine.  Il  faut  une  campagne  de 
trois  ans  (aog-aoC))  pour  soumettre  une  à  une  les  provinces. 
L'œuvre  accomplie,  Cornélius  Scipio  passe  en  Afrique  où  il  va 
consacrer  à  Zama  son  beau  nom  d'Africanus. 

Lentement  l'Espagne  cède  à  l'infiltration  romaine,  mais  cette 
farouche  a  par  moments  des  soubresauts  terribles,  et  les  pré- 
teurs romains  guerroient  plus  qu'ils  ne  civilisent.  La  plus  fa- 
meuse de  ces  révoltes  partielles  est  celle  de  Numantia.  Les 
armées  de  Pompilius  Lœnus,  d'Hostilius  Mancinus,  d'Emilius 
Lepidus,  de  Calpernius  Piso  s'usent  l'une  après  l'autre  sous 
les  murs  de  cette  rebelle  (187-1 33).  L'Espagne  entière  s'émeut 
de  cette  magnifique  résistance  et  frémit  d'espoir,  :  il  faut  en 
finir,  et  Rome  envoie  avec  des  renforts  considérables  l'un  de 
ses  meilleurs  généraux,  Scipio  yEmilianus,  le  second  Scipion 
l'Africain,  l'élève  de  Polybe  et  de  Massinissa,  celui  enfin  qui 
avait  exécuté  à  la  lettre  Tordre  antique  du  Sénat  :  Delenda  est 
Carthago.  Le  destructeur  de  Carthage  eut  besoin  d'une  année 
entière  pour  réduire  Numance,  et  il  ne  se  rendit  même  maître 
que  de  ses  cendres.  Imitant  l'exemple  de  Sagonte,  les  Numan- 
tins  avaient  incendié  leur  ville  et  s'étaient  tués  dans  les  flam- 
mes (i33).  A  tous  ses  noms  de  gloire,  Scipio  iEmilianus  en 
ajouta  un  autre  :  Numantinus.  11  fut  :  Publius  Cornélius  Sci- 
pio yEmilianus  Africanus  Numantinus.  Napoléon  l'eût  fait  duc 
de  Numance,  mais  je  trouve  plus  beau  ce  défilé  de  noms  pom- 
peux, magnifiques  et  sonores,  dont  chacun  clame  une  victoire. 
Quant  à  Numantia,  il  ne  reste  plus  rien  d'elle,  pas  même  son 
nom.  Un  petit  bourg  de  quatre  à  cinq  cents  âmes,  Garsay, 
végète  sur  les  bords  du  Duero,  non  loin  de  Soria,  sur  l'empla- 
cement même  de  la  ville  héroïque. 

L'Espagne,  sauf  le  petit  noyau  cantabrien  qui  ne  sera  à  moi- 
tié soumis  que  par  Auguste,  est  maintenant  complètement  et 
pour  longtemps  romaine.  Les  légions,  ouvrières  et  travailleuses 
autant  que  combattantes,  vont  la  sillonner  de  routes,  la  cou-^ 


356  REVUE    DES    PYRÉNÉES. 

vrirde  monuments,  d'aqueducs,  de  cités.  La  civilisation  romaine 
va  fleurir  l'Espagne  et  limprégner  de  sa  marque.  Le  territoire 
est  divisé  en  trois  grandes  provinces  :   la  Tarracomdse ,   qui 
comprend  la  Galice,  les  Asturies,  la  Biscaye,  la  Navarre,   la 
Catalogne,  la  Castille,  l'Aragon,  \alence  et  Murcie,  c'est-à-dire 
tout  l'immense  pays  entre  les  Pyrénées  et  la  Sierra  Morena  ;  — 
la  Bétique,  qui  est  le  Sud,  l'Andalousie;  —  la  Lusitanie,  qui 
est  le  Portugal.  L'administration,  la  législation  romaines  s'im- 
plantent solidement.   Les  dieux  de  Rome  auront  même  leurs 
temples.  L'Espagne  deviendra  si  profondément  romaine  qu'elle 
donnera  à  Rome,  pour  ses  autres  conquêtes,  des  armées  vail- 
lantes  et  fidèles.    Dix  légions  sont  recrutées  sur  le  sol  de  la 
province,    et   l'on   sait  ce   qu'était  une   légion,    non  pas    une 
simple   unité  d'infanterie  comparable  à  une  de  nos  brigades, 
mais  un   vrai  corps  d  armée,   bien  complet,   comprenant  son 
infanterie  de  ligne  et  légère,  sa  cavalerie,  son  train  de  bagages, 
son  artillerie,  ou  ce  qui  en  tenait  lieu,  ses  machines  de  sièges. 
L'Espagne   ne   sera  plus   une  colonie,   mais  une   province   de 
l'Empire.  Elle  donnera  à  Rome  deux  empereurs,  et  non  des 
moindres,  Trajan  et  Adrien,  nés  l'un  et  l'autre  à  Italica  (l'an- 
cienne Séville)  ;  elle  lui  donnera  des  grands  hommes  :  l'his- 
torien  Florus,   le  philosophe   Sénèque,    les  poètes   Martial   et 
Lucain.  L'histoire  de  l'Espagne  se  confond  pour  longtemps  avec 
l'histoire  de  Rome. 


PERIODE    GOTHE 

Déjà,  vers  la  fin  du  quatrième  siècle  de  notre  ère,  des  ban- 
des de  Francs  avaient  envahi  le  nord  de  l'Espagne.  Ils  descen- 
daient des  Pyrénées  comme  des  torrents,  ravageaient,  pillaient, 
brûlaient,  et  les  légions  hisjDano-romaines  eurent  plusieurs  fois 
fort  à  faire  pour  les  refouler  au  delà  des  montagnes.  C  étaient 
là  les  signes  avant-coureurs,  les  légers  prodromes  d'invasions 
plus  redoutables.  Vers  4io,  des  divers  points  des  Pyrénées,  de 


l'histoire  ancienne  de  l'espagne.  357 

toutes  les  fissures,  de  tous  les  cols  de  la  chaîne,  une  véritable 
inondation  de  Barbares  descendit  sur  l'Espagne  du  Nord.  Cette 
fois,  ce  n'étaient  plus  des  bandes,  mais  des  foules  énormes, 
Vandales,  Suèves,  Alains,  Sélinges,  tous  venus  des  brumeuses 
et  lointaines  contrées  du  Nord,  de  la  Grande-Germanie,  du 
Danube,  du  Caucase  même.  Non  pas  un  peuple,  non  pas  une 
nation,  mais  des  masses  hétérogènes  d'aventuriers,  de  bandits, 
de  bannis,  de  rebelles.  Une  émigration  armée  et  sauvage.  Une 
vague  d'humanité.  Le  trop  plein  du  Nord,  affamé,  misérable, 
déferlait  sur  le  Sud,  s'abattait  sur  les  riches  contrées  méridio- 
nales aux  cultures  faciles,  au  ciel  superbe.  On  songe  à  ces  sau- 
terelles d'Afrique  qui,  innombrables,  par  myriades,  arrivent  en 
un  nuage  noir,  se  jettent  sur  un  champ  et  le  dévorent.  Devant 
cette  poussée  formidable,  les  légions  romaines,  malgré  leur 
discipline  et  leur  science,  ne  purent  tenir,  elles  furent  balayées, 
noyées  dans  le  nombre,  emportées.  Tel  le  fleuve  débordé  enlève 
les  obstacles.  L'Espagne  fut  la  proie  des  Barbares.  Ces  noma- 
des ne  s'installaient  pas,  ils  passaient  comme  un  fléau  destruc- 
teur, de  la  même  race  que  ces  Huns  et  cet  Attila  appelés  le 
«  Fléau  de  Dieu  »  ;  ils  allaient  plus  loin,  toujours  plus  loin, 
jusqu'à  ce  que,  émiettés  en  route,  décimés  par  les  fatigues, 
les  maladies,  les  combats,  ils  ne  fussent  plus  que  de  faibles 
débris  absorbés  par  les  peuples  envahis.  On  ne  peut  pas  dire 
qu'ils  aient  conquis  l'Espagne  :  simplement  ils  là  traversèrent 
en  la  ravageant  et  disparurent  vers  l'Afrique. 

Mais  derrière  eux,  comme  une  vague  arrive  après  une  vague, 
une  nouvelle  invasion  s'abattit  sur  l'Espagne  :  les  Wisigoths. 
Ceux-ci  venaient  encore  du  Nord  germanique,  mais  ils  for- 
maient, eux,  un  peuple,  une  nation  errante  et  armée.  Ils 
avaient  des  chefs,  quelques  rudiments  d'organisation  et  de  dis- 
ciphne,  ils  étaient  aussi  des  nomades,  mais  des  nomades  con- 
quérants, prêts  à  se  fixer.  En  quelques  campagnes,  ils  nettoyè- 
rent l'Espagne  des  dernières  bandes  vandales  définitivement 
rejetées  en  Afrique,  des  dernières  garnisons  romaines  se  cram- 
ponnant encore  dans  des  postes  fortifiés.  En  moins  de  vingt 
ans,  l'Espagne  de  romaine  devint  AAisigothe.  Ces  Goths  avaient 


358  REVUE    DES    PYRÉNÉES. 

un  roi  élu  par  les  capitaines.  Ce  furent  d'abord,  dans  la  pé- 
riode tourmentée  de  1  organisation,  des  rois  passagers  et  obs- 
curs, vite  assassinés  par  des  compétiteurs  :  des  Singerie,  des 
Rallia,  des  Genseric,  des  Hermanric,  des  Théodoric,  des  Eu- 
ric.  Le  premier  roi  goth  vraiment  grand,  vraiment  assis,  fut 
Alaric.  L  Espagne  s'était  assez  facilement  adaptée  aux  Gotbs, 
comme  avant  eux  elle  s'était  adaptée  aux  Romains.  Alaric  mit 
de  l'ordre  dans  le  pays  :  les  villes  anciennes  se  relevaient  de 
leurs  ruines,  des  villes  nouvelles  se  fondaient,  la  civilisation 
romaine  implantée  dans  le  pays  civilisait  les  conquérants,  et 
Alaric  se  jugea  un  jour  assez  fort  pour  porter  la  guerre  au 
dehors.  Il  voulut  ajouter  l'ancienne  Gaule  à  son  royaume  et 
franchit  les  Pyrénées.  Notre  Clovis  arrêta  cet  essor,  et  de  sa 
propre  main  tua  Alaric  à  la  bataille  de  A  ouille  (007).  Amalaric 
lui  succéda  et  ramena  les  troupes  gothes  derrière  la  barrière  des 
Pyrénées.  D'autres  rois  passèrent,  organisateurs  et  pacifica- 
teurs :  Theudes,  Theodogild,  Agila,  Atbanagilde.  Sous  celui-ci 
(50/1-567).  l'Espagne  se  trouvait  déjà  assez  vivante,  assez 
administrée  pour  avoir  une  capitale,  et  Athanagilde  la  fixa 
à  Tolède. 

Les  Goths  avaient-ils  apporté  avec  eux  le  catholicisme  ? 
L'adoptèrent-ils  au  contact  de  Clovis.'^  On  ne  sait  trop.  Ce 
catholicisme  des  Goths  dut  être  d'abord  assez  confus,  mais 
peu  à  peu  il  s'éclaircit,  se  fixa.  Sous  Lenvigild,  des  luttes  san- 
glantes, presque  une  guerre  religieuse,  avaient  eu  lieu  entre 
Ariens  et  Orthodoxes.  Le  roi  Recared  (586-6oi)  apaisa  cet 
orage,  imposa  solennellement  le  catholicisme  dans  toute  l'Es- 
pagne et  fit  condamner  l'arianisme  par  un  concile  tenu  à  To- 
lède (589).  L  union  religieuse  avait  achevé  1  union  politique. 
Une  religion  d'Etat  est  attentatoire,  sans  doute,  à  la  liberté  de 
conscience,  mais  elle  est,  plus  qu'autre  chose,  la  base  solide  de 
l'unité  d  un  pays,  elle  supprime  des  germes  mortels  de  divi- 
sion intestine,  et  c  est  bien  pour  cela  qu'en  tous  temps,  sous 
des  formes  diverses,  les  gouvernements  ont  tenté  d'imposer  leur 
formule  spirituelle;  c'est  pour  cela  que  les  queielles  religieu- 
ses ont  toujours   touché  de  si  près  aux   querelles   politiques 


l'histoire  ancienne  de  l'espagne.  359 

qu'elles  se  confondent  rapidement.  Recared  avait  deviné,  avait 
senti  là  un  principe. 

D'autres  rois  succèdent,  monotone  défdé  de  noms  barbares 
et  sans  gloire  :  Luiva,  Viteric,  Gondemar,  Sisibut,  Recared  II, 
Suintilla,  Chintilla,  Tulga,  Cbindisuiulho,  Recisuintho,  Vainba, 
Erviga,  Egiza,  Yitiza,  Roderic.  Une  suite  de  petites  révolutions 
intérieures,  de  luttes  entre  pairs  pour  la  possession  du  trône. 
Rien  de  vraiment  grand  ne  se  passe,  ces  batailles  d'intérêts 
personnels  restent  toujours  basses. 

Sous  cette  domination  gothe,  l'Espagne  s  était  lentement 
organisée  et  enrichie.  Des  villes,  des  monuments,  des  palais, 
des  églises  s'élevaient  par  tout  le  territoire.  L'énorme  butin 
que  vont  y  faire  bientôt  les  conquérants  arabes  indique  que 
le  pays  s'était  élevé  à  un  sérieux  degré  de  richesse  et  de  civi- 
lisation. 


VI 


PEIUODE    ARABE 

L'étude  de  l'Histoire  est  la  meilleure  école  de  philosophie 
—  et  j 'entends  par  philosophie,  non  point  les  discussions 
byzantines  développées  en  un  jargon  barbare  dans  des  traités 
lourds  et  obscurs,  mais  l'habitude  du  maniement  des  idées 
générales  et  de  la  vision  des  phénomènes  généraux.  A  bien 
méditer  sur  la  vie,  on  découvre  des  rapports  singuliers  dans 
les  séries  d'événements  et  de  faits  :  des  lois  inconnues  et  pré- 
cises régissent  tous  les  phénomènes,  ceux  de  la  vie  de  la  terre 
comme  ceux  de  la  vie  des  hommes.  Un  fait  menu,  mince, 
inappréciable,  quelquefois  ridicule,  est  la  cause  efficiente 
d'immenses  événements,  tout  comme  le  léger  déclic  d'un  mi- 
nuscule ressort  amène  le  mouvement  ou  l'arrêt  d'une  énorme 
machine. 

Vers  l'an  712,  Roderic,  trente  et  unième  et  dernier  roi  goth, 
se  promenait  au  long  du  Tage  dans  cet  âpre  ravin  qui  entoure 
Tolède  d'une  boucle  tragique.  Les  rois  d'alors  n'éprouvaient 


36o  REYUE    DES    PYRENEES, 

pas  le  besoin,  quand  ils  sortaient  de  leurs  palais,  de  se  faire 
escorter  d'un  escadron  et  d'un  lot  de  policiers.  Roderic,  fati- 
gué par  la  chaleur,  s'étant  reposé  sous  une  haie  de  lauriers- 
roses,  vit  venir  au  fleuve,  dépouiller  ses  vêtements  et  se  bai- 
gner dans  les  eaux,  une  jeune  fdle  d'une  rare  beauté.  Désireux 
d'elle,  il  la  suivit,  se  fit  connaître,  séduisit,  fut  aimé.  C  était 
la  belle  Cava,  fdle,  disent  les  uns,  fiancée,  disent  les  autres, 
du  comte  Julianus,  gouverneur  de  l'Andalousie.  Père  ou  amou- 
reux, peu  importe,  Julianus  apprit  l'outrage  et  voulut  le  punir 
d'une  terrible  vengeance.  Il  en  imagina  une,  assez  étrange  et 
peu  louable,  qui  devait  jeter  sur  l'Espagne  une  nouvelle  tem- 
pête de  massacres  et  de  ruines,  mais  avoir  aussi  quelques 
heureux  effets  sur  le  caractère  et  le  génie  de  la  nation.  A  cette 
époque,  les  Arabes  et  les  Maures  d'Afrique  tentaient  de  péné- 
trer en  Espagne  dont  les  richesses  les  attiraient.  Le  gouver- 
nement de  Tolède  donnait  les  ordres  les  plus  sévères  pour  la 
garde  des  ports  et  la  surveillance  des  côtes.  Julianus,  qui 
tenait  sous  son  commandement  un  grand  territoire  côtier,  fit 
prévenir  les  Arabes  du  Maroc  que  non  seulement  il  les  laisse- 
rait aborder  sans  combat,  mais  qu'il  leur  livrerait  même  toute 
sa  province.  Le  roi  arabe  Muzza  envoya  aussitôt  une  avant- 
garde  de  7.000  hommes,  bientôt  suivie  de  troupes  plus  nom- 
breuses sous  les  ordres  de  Tarik.  Tarik  débarqua  au  pied 
d'une  montagne  rocheuse  à  laquelle  il  donna  son  nom  : 
Djebel-Tarik  (la  montagne  de  Tarik).  On  en  a  fait  Gibraltar. 
Julianus  tint  sa  promesse  et  fit  ouvrir  devant  Tarik  toutes  les 
chaînes  des  ports,  toutes  les  portes  des  villes.  En  quelques 
jours,  l'Andalousie  fut  occupée.  Roderic  marcha  à  l'ennemi 
avec  une  armée  réunie  en  hâte,  mal  préparée;  la  rencontre 
eut  lieu  à  Xérès.  L'armée  royale  fut  complètement  défaite, 
et  le  roi  Roderic,  poursuivi,  se  noya  dans  le  Guadalquivir. 
Les  baisers  de  Cava  lui  coûtaient  le  trône  et  la  vie,  et  parce 
qu'une  fille  aux  beaux  yeux  s'était,  un  jour  d'été,  baignée  dans 
le  Tage,  l'Espagne  allait  subir  un  des  plus  considérables  chan- 
gements de  son  histoire.  Ainsi  va  le  monde. 

Débarrassé  de  Roderic  et  ne  trouvant  plus  devant  lui  qu'une 


L  HISTOIRE    ANCIENNE    DE    L  ESPAGNE. 


36  i 


défense  sans  chef,  sans  organisation,  Tarik  marclie  droit  vers 
le  Nord.  Il  prend  d'assaut  Ecija  et  Cordoue,  assiège  Tolède 
qui  capitule,  prend  Léon  et  Medina-Cœli.  Pendant  cette  mar- 
che triomphale,  le  roi  Muzza  avait  débarqué  à  Algésiras  avec 
une  seconde  armée,  prenait  Séville  et  Mcrida,  et,  obliquant 
vers  l'Est  pour  laisser  Tarik  agir  librement  dans  le  Nord-Ouest, 
s'emparait  de  Valence,  de  Saragosse  et  de  Barcelone.  Grisé 
par  son  succès,  il  franchissait  même  les  Pyrénées,  poussait 
jusqu'à  Carcassonne  et,  laissant  le  commandement  de  ses 
conquêtes  à  son  fils  Abdul-Aziz  (ou  Abdalaziz),  revenait  à 
Damas  chargé  de  butin.  D'Algésiras  à  Damas  par  Carcassonne, 
quelle  route,  et  par  les  chemins  d'alors  !  Voilà  qui  vaut,  à  des 
siècles  de  distance,  l'épopée  d'Alexandre  ou  celle  de  Napoléon. 
Pour  mieux  asseoir  sa  domination,  Abdalaziz  épouse  Egilona, 
veuve  du  loi  golh  Roderic  ;  mais  ce  mariage  politique  ne 
l'empêche  pas  d'être  assassiné.  A  vivre  en  familiai'ité  avec 
l'Histoire  on  se  blase  vite  sur  les  assassinats  de  chefs  d'Etat, 
c'est  monnaie  courante.  En  vain  l'humanité  va  de  l'avant 
dans  une  civilisation  prétendue  progressive,  l'homme  reste  le 
même;  seules  les  apparences  changent,  les  profondeurs  res- 
tent inaltérables,  et,  sous  le  vernis  des  progrès,  les  drames 
humains  gardent  les  mêmes  brutalités!...  Mais  qu'importe  un 
roi  de  plus  ou  de  moins  tombé  sous  le  fer  d'un  poignard  ou 
la  balle  d'une  carabine!  L'Histoire  ne  s'arrête  pas  pour  si  peu 
et  va,  va  toujours  sa  marche. 

Sous  les  rois  maures  qui  suivent,  Alahor,  Abdulrahman, 
Abdallarahman,  la  conquête  arabe  s  étend,  s'installe,  s'achève. 
En  709,  une  fois  de  plus,  toute  l'Espagne  est  soumise.  Cela 
s'est  fait  sans  grands  combats,  sans  retentissements  tragiques. 
Vous  avez  vu  des  inondations  envahir  des  plaines. i^  Doucement, 
sans  bruit,  avec  un  vague  murmure  mou  qui  semble  un  fris- 
son dans  l'énorme  silence,  l'eau  monte,  monte,  envahit,  s'étale, 
gagne  un  champ,  puis  un  autre,  noie  la  vallée.  Silencieuse- 
ment, l'eau  fait  son  œuvre.  Ainsi  de  la  conquête  arabe  :  lente- 
ment, doucement,  par  glissements  successifs,  de  province  en 
province   et   de  ville  en   ville,    elle    s'étendit,    s'élargit,    noya 


362  REVUE    DES    PYRENEES. 

l'Espagne  entière.  Silencieusement,  l'Histoire  fait  son  œuvre. 
Ces  Maures  étaient  d'ailleurs  des  conquérants  intelligents  et 
doux,  n'ayant  rien  de  la  barbarie  vandale  ou  de  la  rigueur 
romaine.  Ils  ne  massacraient  pas  inutilement;  ils  n'imposaient 
pas  brutalement  leur  religion  et  laissaient  presque  partout, 
du  moins  jusqu'à  ce  que  leur  domination  fût  assise,  la  foi 
locale  subsister  à  l'ombre  des  neuves  mosquées.  Leur  règne 
fut  civilisateur  et  éclairé.  Ils  répandirent  dans  cette  Espagne 
gothique,  encore  grossière,  les  arts,  la  richesse,  le  commerce, 
une  sorte  d'élégance  de  la  vie.  Ils  bâtirent  des  villes  somptueu- 
ses et  des  monuments  merveilleux;  les  Alcazar,  les  Alhambra, 
les  Généraliffe  gardent  leur  souvenir. 

Ici  une  distinction  s'impose.  Les  étrangers  qui  ne  connais- 
sent l'Espagne  que  par  la  lecture  ou  par  une  vision  rapide 
ont  peine  à  comprendre  qu'il  a  toujours  existé  deux  Espagnes 
physiques.  Nue,  âpre,  désolée,  toute  montagneuse,  soufflée  en 
hauts  plateaux  rocheux,  hérissée  de  pointes  neigeuses,  sans 
verdures  et  sans  eaux,  l'Espagne  du  Nord  est  froide,  terrible, 
d'une  grandeur  sombre  et  tragique.  Sous  un  ciel  africain, 
vêtue  d'arbres  et  de  fleurs,  largement  arrosée,  à  la  fois  fraîche 
et  chaude,  l'Espagne  du  Sud  est  une  énorme  oasis,  un  para- 
dis terrestre.  Les  Maures  conquérants  établirent  vite  la  distinc- 
tion entre  ces  deux  natures.  Dans  le  Nord,  ils  régnaient,  gou- 
vernaient, administraient,  mais  ne  s'établissaient  pas.  Dans  le 
Sud,  au  contraire,  dont  le  ciel  ne  différait  pas  du  leur,  ils  se 
fixèrent,  ils  prirent  des  racines  ;  ils  laissèrent  leur  génie  pren- 
dre tout  son  essor,  et  c'est  pourquoi,  dans  l'Andalousie  seule, 
ils  semèrent  leurs  magnificences,  ils  jetèrent  ces  palais  aux 
grâces  féeriques  qui  restent  encore  aujourd'hui  les  joies  triom- 
phantes du  voyage.  Que  no  ha  'visto  Granada  ha  visto  nada. 
Que  no  ha  visto  Sevilla  no  ha  visto  maravilla 

Cependant  l'Espagne  entière  n'avait  pas  été  soumise.  Un 
tout  petit  coin  faisait  exception.  L'eau  montante  avait  arrêté 
ses  dernières  vagues  au  pied  d'un  massif  rocheux  d'où  elle 
devait  lentement  redescendre  jusqu'à  ce  détroit  africain  d'où 
elle  était  venue.    La  liberté  nationale    vivait  encore   dans    le 


L  HISTOIRlî    ANCIENNE    DE    L  ESPAGNE. 


363 


farouche  district  montagneux  des  xAsluries  :  de  là  elle  allait 
bientôt  s'élancer  pour  une  patiente  reconquête  qui  devait  du- 
rer près  de  huit  siècles.  Un  général  goth.  Pelage,  avait  réuni 
dans  les  Asturies  quelques  milliers  de  guerriers  insoumis  qui 
le  firent  roi.  Le  roi  Pelage!  C'est  une  des  plus  belles  figures  de 
l'Espagne  héroïque.  Dans  le  port  de  Gijon  sa  fière  statue  se 
dresse,  découpée  sur  l'horizon  des  montagnes.  Commencée 
sous  Pelage  en  717,  la  lutte  de  l'indépendance  ne  devait  se 
clore  qu'en  i/iga  sous  les  murs  de  Grenade. 

Le  petit  royaume  des  Asturies,  solidement  retranché  derrière 
ses  murailles  de  rochers,  ne  hasarda  d'abord  au  dehors  que  de 
rapides  sorties,  des  reconnaissances  offensives,  suivies  bientôt 
de  petites,  toutes  petites  conquêtes,  mais  renouvelées,  étendues, 
patientes,  constantes.  On  se  donne  de  l'air,  on  élargit  autour 
de  soi  la  zone  libre.  De  717  a  1087,  c'est  une  guerre  incessante 
entre  le  trône  de  Cordoue  et  le  trône  d'Oviedo.  Quinze  califes 
de  Cordoue  et  vingt-cinq  rois  successifs  des  Asturies  suivent, 
sans  une  trêve,  la  même  politique  de  patiente  défensive  et  de 
constante  offensive.  L'eau  africaine  lentement,  lentement,  se 
retire,  descend  vers  l'Est  et  le  Sud,  et  l'îlot  de  l'indépendance 
s'allonge,  s'étale,  prend  des  bases,  redevient  peu  à  peu  une 
nation,  une  race. 


VII 


PERIODE   DES  PETITS   ROYAUMES 

A  ce  moment  de  son  histoire,  l'Espagne  subit  un  phénomène 
double,  un  phénomène  réciproque.  Dans  le  Sud,  des  rivalités, 
des  querelles,  des  compétitions  ont  éclaté  entre  les  chefs,  les 
généraux  arabes  et  le  calife  suprême.  Grandis  par  les  batailles, 
enrichis  par  le  commerce,  des  personnages  ont  secoué  l'auto- 
rité du  calife,  des  gouverneurs  se  sont  faits  eux-mêmes  rois  de 
leurs  territoires.  La  puissance  du  calife  s'est  émiettée,  et  de 
ces  miettes  sont  sorties  de  petites  puissances  :  une  monnaie 
d'or  qui  se  change  en  monnaies  d'argent.  Ce  sont  d'abord  les 


364 


REVUE    DES    PYRENEES. 


quatre  royaumes  arabes  de  Cordoue,  Tolède,  Se  ville,  Grenade. 
Dans  ces  nouveaux  sous-royaumes,  les  mêmes  rivalités  nais- 
sent, des  chefs  moins  importants  se  rebellent  à  leur  tour  contre 
ces  rois  novices  et  s'affranchissent,  créent  d'autres  petits,  tout 
petits  royaumes  :  les  monnaies  d'argent  qui  se  changent  en 
monnaies  de  cuivre.  A  un  instant,  on  compte  dix-neuf  petits 
Etats  :  Cordoue,  Grenade,  Séville,  Jaen,  Carmone,  Niebla, 
l'Algarve,  Algésiras,  Murcie,  Orihuelo,  ^alence,  Dénia,  Tor- 
tose,  Lerida,  Sarragosse,  Huesca,  Tolède,  Badajoz,  Lisbonne, 
Majorque.  Le  bloc  maure,  conquérant  et  dominateur,  s  est 
subdivisé  en  une  poussière  d'éléments  maures.  Phénomène 
chimique  :  désagrégation. 

Contre  cette  poussière,  l'attaque  de  reconquête  aurait  dû  être 
facile.  Mais,  ô  bizarreries  de  l'Histoire!  un  phénomène  identi- 
que s'est  en  même  temps  produit  dans  le  Nord.  A  mesure 
qu'ils  s'étendaient  et  reconquéraient  des  territoires,  les  Espa- 
gnols se  querellaient  entre  eux  et  se  subdivisaient  eux-mêmes 
en  des  séries  de  petites  puissances  :  Asturies,  Galice,  Castille, 
Portugal,  Aragon,  Navarre.  Une  autre  poussière  de  petits  trô- 
nes catholiques  opposés  à  la  poussière  des  petits  trônes  arabes. 
Roitelets  contre  roitelets.  C  est  ce  que  j'ai  appelé  la  période 
des  petits  royaumes. 

Et  pendant  trois  siècles  ces  vingt-cinq  à  trente  petits  royau- 
mes vont  tourbillonner  follement,  s'agiter  dans  un  emmêlement 
inextricable.  Catholiques  contre  catholiques,  Maures  contre 
Maures,  ou  catholiques  contre  Maures,  Nord  contre  Sud. 
Tantôt  les  rois  d'en  haut  et  les  rois  d'en  bas  luttent  entre 
eux,  bataillent  contre  leurs  voisins  directs  pour  s'arracher 
une  montagne,  une  vallée,  une  ville.  Tantôt  un  petit  roi 
chrétien  déclare  à  un  petit  roi  du  Sud  une  petite  guerre 
particulière  et  lui  prend  un  peu  de  sa  terre.  Tantôt  encore 
divers  rois  du  Nord  s  unissent  momentanément  entre  eux  et 
marchent  contre  plusieurs  rois  du  Sud  également  un  instant 
alliés,  et  c'est  alors  un  duel  un  peu  plus  sérieux  où  le  parti 
chrétien  reconquiert  quelque  fragment  de  province  et  refoule 
toujours   un  peu  plus  bas  l'élément  étranger.  Il  faudrait  des 


l'histoire  ancienne  de  l'espagnë.  365 

volumes  pour  démêler,  pour  exposer  un  peu  clairement  cette 
formidable  série  de  chocs  petits  et  grands,  il  faudrait  des  cha- 
pitres j)our  en  donner  une  esquisse  un  peu  nette.  Ici  j'indique 
simplement,  je  m'efforce  de  dégager  de  ce